Ayant demandé à Raymond une de ses cartes de visite:
--Vous allez, dit-il au domestique, porter à l'instant cette carte à
Mme de Maillefert. Si véritablement elle est sortie, vous la lui
remettrez quand elle rentrera. Il faut que M. Delorge lui parle
aujourd'hui même. Et, en attendant, conduisez-nous immédiatement au
salon...
Son accent était si impérieux, que le valet, troublé, obéit, tout en
grommelant:
--Ah! tant pis! Elle dira ce qu'elle voudra.
Lorsqu'ils furent seuls dans le salon:
--Voilà qui commence bien! fit Raymond.
--Oui, approuva le vieil ingénieur, c'est une disgrâce de cour...
Il se tut, la porte du salon s'ouvrit, et le valet de pied reparut:
--Madame la duchesse attend ces messieurs, prononça-t-il.
--Allez, dit à Raymond M. de Boursonne, je reste ici à vous attendre.
C'est dans une sorte de boudoir, ouvrant à la fois sur son cabinet de
toilette et sur sa chambre à coucher, que la duchesse de Maillefert
avait ordonné qu'on lui amenât Raymond.
Elle venait précisément de se mettre à sa toilette de l'après-midi,
lorsqu'on lui avait montré la carte de visite remise au valet de pied
par M. de Boursonne.
Furieuse, elle avait renvoyé sa femme de chambre, ne prenant que le
temps de relever ses cheveux--les siens seulement,--de passer un ample
peignoir de mousseline, garni de dentelles, magnifique jadis, maintenant
fané et fripé.
Rien de moins séduisant, de moins gracieux et de moins noble que cette
grande dame ainsi arrachée brusquement à l'oeuvre capitale de son
existence.
Dépouillée des artifices savants de la coquetterie la plus raffinée,
elle apparaissait telle qu'elle était réellement, telle que l'avaient
faite les années d'abord, puis l'abus du fard, des cosmétiques et des
eaux de beauté, et plus encore les fêtes continuelles, les nuits
passées, les âcres soucis d'argent, les poignantes émotions du jeu,
enfin toutes les agitations d'une vie à outrance.
C'est assise dans un vaste fauteuil, près du feu, les jambes allongées
sur un coussin de velours, qu'elle reçut Raymond.
Dès qu'il entra, après l'avoir toisé de la tête aux pieds:
--Vous êtes seul, monsieur? fit-elle d'une voix aigre.
--M. de Boursonne m'attend en bas.
--C'est dommage! J'aurais eu du plaisir à le complimenter de ses
façons...
--Madame!...
--N'est-il pas votre conseiller?
--M. de Boursonne est un ami dévoué...
--C'est cela! Et il vous apprend à pénétrer chez les gens malgré eux et
à forcer la consigne des domestiques.
--J'avais à vous parler, madame.
--Aujourd'hui même... sur-le-champ?
--Oui.
Dédaigneusement, la duchesse de Maillefert haussa les épaules, et
s'enfonçant dans son fauteuil:
--Eh bien! puisque vous voici, dit-elle, parlez.
Loin de déconcerter Raymond, cet accueil outrageant redoubla son
sang-froid.
--Madame, commença-t-il, j'appartiens à une honorable famille. Mon père,
que j'ai eu le malheur de perdre fort jeune, était général de brigade.
Ma mère est une demoiselle de Lespéran. Je n'ai pas trente ans, je suis
ingénieur des ponts et chaussées, mon passé répond de l'avenir... J'ai
l'honneur de vous demander la main de Mlle Simone de Maillefert,
votre fille...
C'est de l'oeil ébahi dont on considère un phénomène, que la duchesse
l'examinait tandis qu'il débitait imperturbablement ces quelques phrases
qu'il avait arrangées dans sa tête en montant l'escalier.
--Et c'est pour me dire cela, fit-elle, que vous avez forcé ma porte?
--Uniquement, oui, madame.
Il était clair que le flegme de Raymond l'agaçait.
--Savez-vous bien, reprit-elle, ce que c'est qu'une d'Hostal de
Chalandri de Maillefert?
--C'est, je le sais, madame la duchesse, une fille d'illustre maison, la
descendante d'une longue suite de loyaux et vaillants gentilshommes,
qui, de père en fils, se sont légué, tel qu'un dépôt sacré, un nom sans
tache, une glorieuse devise et les pures traditions de l'honneur et du
devoir.
Mme de Maillefert rougit imperceptiblement, et pressée de venger ce
qui lui paraissait un amer persiflage:
--Savez-vous, fit-elle d'un ton ironique, quelle est la fortune de
Mlle Simone de Maillefert?
--Je ne m'en suis pas informé, madame...
--Soit, mais vous l'avez bien entendu évaluer, cette fortune!
--En effet.
--Ma fille possède de son chef deux cent mille livres de rente, en
propriétés, c'est-à-dire, au bas mot, un capital de sept millions...
C'est une dot cela, et bien faite pour tenter, n'est-ce pas, monsieur?
Si flagrante que fût l'insulte, Raymond ne sourcilla pas.
--Et vous, monsieur, reprit la duchesse, qui êtes-vous pour prétendre à
l'honneur d'une alliance si haute?...
--Oh! je n'ai aucune fortune, madame, et le peu que j'ai...
--Il ne s'agit pas de cela, c'est de votre famille que je parle.
N'êtes-vous pas fils de ce fameux général Delorge qui a été tué en
duel?...
Raymond pâlit. Il n'est pas de résolutions d'impassibilité qui tiennent
devant certaines attaques.
--On vous a trompée, madame la duchesse, prononça-t-il. Mon père n'a pas
été tué en duel, il a été lâchement assassiné...
--Monsieur!...
--...Par M. de Combelaine ou par M. de Maumussy, ou par tous les deux,
plutôt...
La duchesse de Maillefert s'était redressée.
--Pas un mot de plus, monsieur, interrompit-elle. Je sais votre histoire
depuis hier soir et j'en suis à me demander comment vous avez osé vous
présenter chez moi.
«On dit qui on est, monsieur, avant de se faufiler dans l'amitié des
gens. Maintenant je vous connais. On m'a dit les détestables accusations
dont vous et les vôtres poursuivez des hommes honorables, que je reçois,
que j'aime et qui sont l'honneur d'un gouvernement auquel moi et les
miens sommes absolument dévoués.
Déjà, par un puissant effort de volonté, Raymond avait maîtrisé son
émotion. Impassible autant qu'une statue, il laissa la duchesse achever.
Puis:
--J'attends votre réponse, madame, dit-il froidement.
Peu à peu elle en était venue à s'irriter tout à fait.
--Ma réponse!... répéta-t-elle. Est-ce que véritablement, monsieur, vous
espériez que je prendrais votre démarche au sérieux?
--Je n'espérais rien, madame.
Elle tressaillit.
--J'ai vu un grand devoir à remplir, je le remplis sans souci du
résultat. Je ne vous parlerai pas des sentiments que m'inspire Mlle
de Maillefert... à quoi bon!... J'avais à lui donner un témoignage
public de ma respectueuse admiration: c'est fait. Ma démarche
d'aujourd'hui, je l'ai annoncée publiquement partout. Non moins
hautement je publierai votre réponse.
Il s'inclinait pour prendre congé, Mme de Maillefert l'arrêta d'un
geste:
--Que voulez-vous dire? interrogea-t-elle d'une voix altérée.
--Ce que je dis... pas autre chose.
--Simone vous a parlé. Simone vous a commandé de me demander sa main...
--Sur mon honneur, madame, je vous jure que non.
--Elle vous aime, cependant, vous le savez bien!...
Ah! pour cette seule parole, Raymond était prêt à tout pardonner à
Mme de Maillefert.
--Dieu veuille que vous disiez vrai, madame! prononça-t-il d'un accent
ému.
Pâle, les sourcils froncés, la duchesse de Maillefert semblait agitée
des plus terribles perplexités, quand, une inspiration soudaine
illuminant son visage:
--Eh bien!... attendez, s'écria-t-elle, c'est Simone elle-même qui va
vous donner la réponse que vous sollicitez...
Elle sonna, et une femme de chambre accourant:
--Qu'on prévienne Mlle Simone, ordonna-t-elle, que je désire la voir
à l'instant...
Qu'allait-il se passer?
Quel projet bizarre venait de traverser la cervelle détraquée de cette
mère indigne?...
Troublé au delà de toute expression, Raymond faisait à sa raison et à
son courage un appel désespéré. Jusqu'à ce moment, il était resté maître
de soi. Saurait-il, en présence de Mlle Simone, maîtriser ses
sensations? Jamais, il ne le sentait que trop, le sang-froid n'avait été
plus nécessaire.
V
--Vous aimez Simone, monsieur Delorge? demanda tout à coup Mme de
Maillefert...
--Madame...
--Eh bien! cher monsieur, votre sort dépend uniquement de sa volonté.
Qu'elle dise un mot, et je vous l'accorde. A vous d'obtenir qu'elle
prononce ce mot.
Elle s'interrompit, écoutant...
Il lui avait semblé entendre, de l'autre côté, dans la pièce voisine, un
pas rapide et léger.
--La voici! fit-elle du ton dont elle eût dit: Attention!
Elle ne se trompait pas.
A l'instant même, dans le cadre de la porte qui donnait de la chambre à
coucher dans le boudoir, Mlle Simone parut.
--Mon Dieu!... s'écria-t-elle...
C'est qu'elle venait d'apercevoir Raymond, dont elle ignorait la
présence au château. C'est qu'à la façon dont il s'était retiré la
veille, elle avait cru comprendre qu'elle ne le reverrait plus à
Maillefert.
--Approchez, Simone, dit Mme de Maillefert.
Machinalement elle obéit.
La défiance se lisait dans ses beaux yeux tremblants qu'elle arrêtait
tour à tour sur sa mère et sur Raymond, implorant l'explication d'un
fait qui lui semblait inexplicable...
--Ma chère Simone, commença la duchesse d'un ton solennel, un événement
grave se produit. M. Raymond Delorge, ici présent, vient de me demander
votre main.
Un nuage épais de pourpre envahit jusqu'à la racine des cheveux le
visage doux et triste de la pauvre enfant.
--Ma mère!... interrompit-elle évidemment révoltée, et espérant
peut-être la rappeler à la raison.
Mais il n'était pas de considération capable d'arrêter la duchesse de
Maillefert, une fois qu'elle poursuivait un but.
--Je sais par expérience, continua-t-elle, quel enfer est un ménage sans
amour. Je prétends donc, ma fille, vous abandonner absolument le choix
de votre mari. Dictez-moi la réponse que je dois faire à M. Raymond
Delorge.
Confuse, humiliée, violentée en toutes ses pudeurs, la malheureuse jeune
fille baissait la tête.
--Par pitié! ma mère, balbutia-t-elle encore, n'insistez pas... plus
tard, lorsque nous serons seules...
La duchesse haussait les épaules.
--C'est cela, dit-elle, et ensuite vous prendrez des attitudes de vierge
martyre, et je passerai, moi, pour une marâtre... Nenni! Je désire que
notre explication ait un témoin, et je suis ravie que ce témoin soit
monsieur...
Des larmes avaient jailli des yeux de Mlle de Maillefert et, comme un
collier de perles qui s'égrène, roulaient silencieusement le long de ses
joues.
--Est-il vraiment possible, ma mère, murmura-t-elle, que vous veuillez
mettre un étranger dans la confidence des tristes déchirements de notre
famille!
--Oh! considérez-vous donc M. Delorge comme un étranger!...
Depuis un moment déjà, Raymond délibérait s'il ne ferait pas bien de
s'enfuir.
Les paroles de Mlle Simone lui parurent un ordre et fixèrent ses
irrésolutions.
--A Dieu ne plaise, mademoiselle, prononça-t-il, que je vous sois jamais
la cause d'un déplaisir; je me retire...
Et il se retirait, en effet, lorsque la duchesse, qui s'était levée,
passa brusquement entre la porte et lui.
--Restez! commanda-t-elle d'un ton impérieux. Il faut, une fois pour
toutes, que Simone s'explique. Ce qui va être décidé ici le sera
irrévocablement.
Et s'adressant à sa fille:
--Parlerez-vous? ajouta-t-elle.
Un éclair de colère avait séché les larmes de Mlle Simone.
--Vous le voulez, fit-elle d'une voix étouffée, vous l'exigez... Eh
bien! soit. Mais que la honte retombe sur vous de l'affreuse violence
que je me fais.
Et détournant la tête pour éviter le regard brûlant de Raymond:
--Je consens, balbutia-t-elle, à devenir la femme de M. Delorge... mais
aux conditions que je vous ai dites, ma mère...
Ah! bien peu s'en fallut que Raymond, éperdu, ne tombât aux genoux de
Mlle de Maillefert. Une réflexion soudaine l'arrêta. La question de
son mariage avec Mlle Simone avait déjà été agitée entre la duchesse
et sa fille.
--C'est-à-dire, insista Mme de Maillefert, à la condition de
consommer la ruine de notre maison au profit de M. Delorge, n'est-ce
pas?
--Ma mère! est-ce bien vous qui dites une telle chose!...
--Je dis ce qui est.
--M'accuser de vouloir la ruine de notre maison, moi qui lui ai tout
sacrifié au monde, et qui suis prête à lui tout sacrifier...
--Alors, faites ce que je vous demande... non pour moi, grand Dieu! qui
ne suis plus qu'une vieille femme et trouverai toujours le millier de
louis qu'il me faut pour payer ma dot dans un couvent, mais pour votre
frère...
--Je ne le puis...
--Votre frère est le chef de notre maison, l'héritier du nom, Philippe
est le duc de Maillefert; vous lui devez respect et soumission.
--Ma mère, il est inutile d'insister.
Ainsi, c'était cette éternelle discussion d'argent, dont Raymond avait
surpris quelques lambeaux le soir du bal, qui recommençait...
[Illustration:--Croyez en moi, ajouta-t-elle.]
Mais dans quelles conditions, cette fois, et combien plus honteuse et
plus dégradante!...
--Prenez garde! Simone, reprit Mme de Maillefert, la voix tremblante
d'une colère difficilement contenue, prenez garde! Vous m'obligez à
répondre par un refus à la demande de M. Delorge...
Et s'adressant à Raymond:
--Vous l'entendez?... continua-t-elle, vous prétendez l'aimer et vous ne
trouvez pas un mot à dire!...
Bouleversé des plus étranges émotions, mais toujours maître de soi,
Raymond s'inclina:
--J'ai foi en Mlle Simone, répondit-il--répétant les paroles qui lui
avaient été dites par la jeune fille--ses décisions me sont sacrées.
La duchesse éclata de rire--d'un rire faux et menaçant.
--En d'autres termes, interrompit-elle, vous adorez ma fille, mais vous
aimez encore plus son argent. Voilà votre désintéressement. Je le
prévoyais, je savais que vous vous étiez entendus...
Peu à peu, et en dépit de ses fermes résolutions de ne s'émouvoir de
rien, il était manifeste que Mlle Simone s'animait: elle relevait la
tête, et de fugitives rougeurs enflammaient ses joues.
Voyant Raymond blêmir sous l'insulte de Mme de Maillefert, et
cependant prendre sur soi de garder le silence:
--Que vous m'outragiez, moi, ma mère, dit-elle, peu importe, j'y suis
accoutumée. Que vous accusiez M. Delorge de cupidité, c'est ce que je ne
puis souffrir. La pensée de M. Delorge, je la connais, il me l'a dite.
Il croit, de même que moi, que je dois tout ce que je possède au nom de
Maillefert.
La duchesse riait toujours de son rire ironique.
--Et voilà pourquoi, interrompit-elle, voilà comment vous refusez de
donner la moitié de votre fortune à l'aîné de notre maison, à votre
frère...
--Je fais plus.
--Bah!
--Je lui donne, c'est-à-dire, je vous donne la totalité de mes
revenus...
--Mais vous gardez le capital. Nous sommes à votre merci... Que vos
dispositions changent, et le duc de Maillefert est sans pain.
--Mes dispositions ne changeront pas.
--Qui le sait!... Supposez-vous mariée et mère de famille. Fatalement,
vous en arrivez à juger que votre argent appartient bien plus à votre
mari et à vos enfants qu'à votre mère et à votre frère...
Irritée, Mlle Simone battait le parquet d'un pied nerveux, oubliant
presque la présence de Raymond, qui, les deux mains appuyées au dossier
d'une chaise écoutait...
--Il est des moyens de vous tranquilliser, ma mère, reprit la jeune
fille, je vous les ai offerts...
--Lesquels!...
--On dressera un acte par lequel je reconnaîtrai devoir à mon frère et à
vous le revenu de mes propriétés...
--Le revenu!... Comment voulez-vous que dans ces conditions votre frère
trouve un établissement sortable! Quelle famille voudrait de lui!
--Que mon frère se marie, et je m'engage à lui assurer au contrat
l'usufruit de trois millions de terres dont ses enfants auront la
nue-propriété.
La duchesse avançait dédaigneusement les lèvres.
--Oh! encore des termes de procureur! fit-elle.
--Qui donc m'a réduite à les apprendre, sinon vous, ma mère!...
A chaque parole, grandissait dans le coeur de Raymond son admiration
pour Mlle de Simone, son mépris pour Mme de Maillefert.
Et ne pouvoir intervenir, cependant!...
--Quelle tête!... grondait la duchesse, quel caractère de fer!... Il me
semble entendre son père. Rien ne l'émeut, rien ne la touche. Elle se
laisserait briser avant de ployer...
--C'est vous, ma mère, dont l'opiniâtreté passe toute croyance, dit la
jeune fille...
Incapable de se contraindre plus longtemps, la duchesse de Maillefert se
dressa en pied, et repoussant son fauteuil qui roula jusqu'à la porte:
--Assez! fit-elle d'un ton bref et tranchant. Une dernière fois, Simone,
voulez-vous partager avec votre frère...
--Le capital? Je ne le puis.
--Prenez garde, réfléchissez... C'est la rupture immédiate, définitive,
irrévocable, d'un mariage qui vous tient au coeur.
Raymond se sentait chanceler.
--Ah! vous êtes impitoyable, ma mère, interrompit Mlle Simone. Ce que
vous me demandez, vous savez bien qu'il m'est défendu de vous
l'accorder...
--Défendu!
--Vous savez bien que je suis liée par un serment sacré, juré sur le
Christ, entre les mains d'un mourant...
Mme de Maillefert haussait les épaules.
--Toujours les mêmes réponses, dit-elle.
--Oui, toujours! répondit la jeune fille, éternellement...
Et admirable de douleur et d'indignation, si belle que Raymond en fut
ébloui comme d'une transfiguration:
--Vous oubliez donc la mort de mon père! reprit-elle. Vous oubliez
donc... C'est vrai, il y a cinq ans de cela, et depuis, tant
d'événements se sont succédé... Mais je me souviens, moi, je me
souviens...
--Simone, fit durement Mme de Maillefert, Simone!...
Mais elle ne se laissa pas interrompre.
--Je n'avais pas seize ans, poursuivit-elle, j'étais encore en
pension... C'était l'hiver, la nuit, je dormais... Tout à coup un grand
bruit autour de mon lit m'éveilla... J'ouvris les yeux. Une de nos
surveillantes se penchait vers moi.--«Vite, me dit-elle, bien vite,
habillez-vous, une voiture vous attend à la porte, un horrible accident
est arrivé à votre père, il vous demande, il se meurt...»
«Ce n'était que trop vrai. Mon père revenait de Nice à l'improviste,
quand, arrivé en gare à Paris, ayant voulu sauter à terre avant l'arrêt
du train, il avait été renversé et broyé entre les roues du wagon et le
pavé du quai.
«Lorsque j'arrivai à l'hôtel, les domestiques perdaient la tête. Vous,
ma mère, vous étiez au bal, on ne savait chez qui. Mon frère était
absent depuis vingt-quatre heures. On vous cherchait en vain l'un et
l'autre par tout Paris.
«Mon père avait été rapporté sur une civière, et pour lui épargner
d'horribles souffrances, au lieu de le monter à sa chambre, on l'avait
déposé dans le salon, sur un lit dressé à la hâte.
«Pauvre père! Son corps n'était plus qu'une masse informe de chairs
sanglantes. C'était un miracle qu'il vécût encore. Par un prodige
d'énergie, il retenait en quelque sorte son âme près de s'envoler...
«--Enfin, la voici!... murmura-t-il quand je parus.
Et tout de suite, d'une voix faible, mais très vite, comme s'il eût
craint de ne pouvoir achever:
«--Maîtrise ta douleur, me dit-il, et écoute-moi, le temps presse. La
mort me surprend. Je n'ai pris aucune disposition. Ma fortune sera
demain à la discrétion de ta mère et de ton frère. Combien durera-t-elle
entre leurs mains? Bien peu. Et après? Ruinés, perdus de dettes,
compromis, dédaignés, que feront-ils? J'endure les tourments de l'enfer
en songeant à cela. Degré à degré, jusqu'où descendront-ils? Jusqu'où
traîneront-ils notre nom, ce nom glorieux de Maillefert, qui a son
paragraphe à toutes les belles pages de l'histoire de France, et que mes
aïeux m'ont légué pur et sans tache...
Mme de Maillefert s'agitait désespérément pour arrêter Mlle
Simone.
--Vous oubliez que nous ne sommes pas seules, lui répétait-elle.
--C'est vous qui la première l'avez oublié, madame, répondit la jeune
fille...
Et s'adressant surtout à Raymond, et d'un accent qui s'imposait, elle
poursuivit:
--Éperdue de douleur, je m'étais agenouillée près du lit de mon père:
«--Tu n'as que quinze ans, Simone, reprit-il, et cependant c'est à toi
de me remplacer dans cette maison où souffle un vent de vertige. Par
bonheur, tu es immensément riche, c'est le salut. Dès que ta mère et ton
frère auront dévoré ma fortune, ils voudront la tienne. Refuse.
Abandonne-leur ton revenu jusqu'au dernier louis, c'est ton devoir.
Jamais, sous aucun prétexte, ne leur donne le capital. Tu seras obsédée,
harcelée, circonvenue, martyrisée, tiens bon, ou je sortirais de ma
tombe pour te maudire. C'est ton repos que je te demande, ton bonheur,
ta vie... Tu les dois à notre nom. A toi à garder d'eux-mêmes ta mère et
ton frère. Il se peut que tu te maries un jour, mais alors que ton mari
sache bien qu'il épouse une fille dont la fortune n'est qu'un dépôt
sacré...
«Sa voix faiblissait.
«--A un signe qu'il fit, je posai sur sa poitrine un crucifix placé près
de lui par le prêtre qu'on était allé chercher.
«--Jure-moi, dit-il, sur ce Christ, d'obéir à mes dernières volontés, et
ma mort, qui eût été celle d'un damné, sera douce et sereine...
«Je jurai.
«Vous entriez en ce moment, ma mère, en toilette de bal, la tête chargée
de fleurs, et vous avez entendu les dernières paroles de mon père:
«--Tu l'as juré, Simone, tous les revenus, mais rien que les revenus...
Le capital, c'est la rançon de l'honneur des Maillefert...
Désespérant d'interrompre sa fille et de lui imposer silence, la
duchesse de Maillefert avait pris le parti de se rasseoir.
Et suffoquant de rage, l'oeil enflammé, la face pourpre, les veines du
cou gonflées à rompre, elle égratignait de ses ongles le velours de son
fauteuil.
Mais dès que Mlle Simone s'arrêta:
--Voilà donc, dit-elle d'un ton d'outrageante ironie, la règle de votre
conduite.
--Immuable.
--Les propos incohérents d'un mourant.
Si terrible fut le regard de la jeune fille, que la duchesse en
frissonna.
--Ce mourant était mon père, madame, prononça-t-elle, et les approches
de la mort, loin d'obscurcir sa noble intelligence, ne lui éclaircirent
que trop l'avenir.
Écrasé sous une de ces situations que l'imagination se refuse à prévoir,
Raymond demandait au ciel une idée, une inspiration.
--Ainsi, reprit Mme de Maillefert, remontrances, ordres, prières,
tout est inutile.
--Inutile.
--Vous espérez que votre opiniâtreté triomphera de ma légitime
obstination.
--Je n'espère plus rien.
Ce que ce marchandage, en présence de Raymond, avait de bas, de vil,
d'ignoble, la duchesse était hors d'état de le sentir. Sa raison était
perdue. Sa voix rauque semblait un râle.
--Alors, c'est bien entendu, insista-t-elle, bien convenu?
--Oui.
Mme de Maillefert se retourna vers Raymond:
--Voilà, dit-elle, la vierge timide et soumise que vous souhaitez pour
épouse, monsieur Delorge! Que vous en semble? Voyons, répondez!... Mais
répondez donc, monsieur!
Haussant son sang-froid à la hauteur de cette crise inouïe, Raymond
dominait encore son indignation:
--C'est en vain, prononça-t-il, c'est inutilement que je chercherais des
termes pour rendre la respectueuse admiration que m'inspirent l'héroïque
courage et le dévouement sublime de Mlle de Maillefert.
C'en était fait. Toutes ses espérances, la duchesse les avait hasardées
sur une chance unique, et elle avait perdu.
Enragée comme le joueur imbécile qui lacère et foule aux pieds les
cartes qui ont trompé ses convoitises, elle cessa de se contraindre.
--Ah! c'est comme cela, cria-t-elle. Eh bien! monsieur Delorge, rien ne
vous retient plus ici, et j'espère qu'à l'avenir vous me dispenserez de
vos admirations.
Mais de même que l'instant d'avant, lorsqu'il allait sortir, il avait
été retenu par Mme de Maillefert, Raymond, cette fois, fut arrêté par
Mlle Simone.
--Restez! commanda-t-elle d'un accent impérieux.
Et marchant sur sa mère:
--Car je n'ai pas fini, madame, poursuivit-elle. Vous avez exigé une
explication, nous l'aurons complète. Je n'ai pas tout dit...
Pour toute réponse, la duchesse de Maillefert allongea la main vers un
cordon de sonnette.
--Prenez garde à votre tour, dit Mlle Simone avec un calme effrayant.
Si vous sonnez, on viendra. Et je vous le jure, je parlerai quand même,
haut et ferme, devant tous, devant vos valets, devant mon frère, devant
vos hôtes, ces gens dont, sans me consulter, vous peuplez ma maison. Car
je suis chez moi, ici; seule j'ai le droit d'y donner des ordres, de
recevoir qui bon me semble, de chasser qui me déplaît!...
Pétrifiée de stupeur, la duchesse avait laissé retomber son bras.
Était-ce bien sa fille, la victime éternellement résignée de son brutal
despotisme, qui, tout à coup, s'insurgeait, se redressait et lui tenait
tête!... A quelles sources vives puisait-elle son indomptable énergie
que la nature, aux heures décisives, accorde aux êtres les plus faibles?
Raymond admirait.
--Je parlerai, continuait Mlle Simone avec une véhémence croissante,
parce qu'on a aussi des devoirs envers soi, et qu'il faut que l'on sache
comment j'ai tenu le serment fait à mon père mourant.
«Vous n'avez que trop justifié, mon frère et vous, ses sinistres
appréhensions.
«Trois ans ne s'étaient pas écoulés, que de l'énorme fortune qu'il vous
avait laissée, il ne restait plus que des débris.
«Qu'en avez-vous fait? A quels gouffres inconnus avez-vous jeté ces
millions? A quels creusets mystérieux les avez-vous fondus?
«Car vous ne les avez pas employés, si follement que ce soit; vous ne
l'auriez pas pu.
«Il y a des princes souverains qui ont une cour, des dignitaires, des
soldats, et qui ne dépensent pas annuellement ce que vous auriez
dépensé.
«Et chez vous, dans votre hôtel, lorsque j'y allais passer vingt-quatre
heures, je ne trouvais pas parmi vos cinquante valets un domestique pour
me porter une lettre. Vos femmes de chambre me faisaient honte ou peur.
Un matin, votre cuisinier est venu me dire qu'il ne pourrait pas
m'apprêter à déjeuner si je ne lui donnais quelque argent. Il vous avait
avancé toutes ses économies, vous lui deviez dix-huit mille francs, on
lui refusait crédit dans le quartier...
--Ah! c'est trop fort! disait la duchesse, c'est trop fort!...
La jeune fille poursuivait.
--Mon père disait bien que Philippe et vous étiez pris de vertige.
Millionnaire, il vous manquait toujours un billet de mille francs. Avec
deux cent mille livres de rente vous faisiez des dettes, et vous
empruntiez à soixante pour cent quand vos créanciers devenaient
pressants...
«Pour satisfaire une fantaisie, vous greviez une propriété d'hypothèques
usuraires. Pour payer une dette de jeu, vous vendiez le tiers de leur
valeur les meilleures terres de l'Anjou.
«En une seule nuit, dans un cercle, Philippe perdait, au baccarat, cent
soixante mille francs. Une autre fois, aux courses, le chiffre de ses
pertes dépassait dix mille louis...
«Et vous, précisément à cette époque, vous en étiez réduite à faire
porter vos diamants au Mont-de-Piété.
«Si encore, de tant de prodigalités, eût rejailli sur vous l'éclat que
donne un faste noble et intelligent. Mais non. Vous n'en avez jamais
recueilli que du ridicule ou de la honte...
--Simone!... criait Mme de Maillefert, Simone, vous devenez folle...
--C'est par les journaux, continuait la jeune fille, qu'on avait ici de
vos nouvelles. Je ne les lisais pas, mais les gens du pays prenaient un
détestable plaisir à me féliciter de ce qu'ils appelaient vos brillants
succès. Par eux, malgré moi, j'étais informée de tout.
«On parlait de mon frère, du duc de Maillefert, comme d'une sorte de
palefrenier millionnaire, vaniteux et inintelligent, joueur et débauché,
plastron de tous les mauvais plaisants, dupe d'élection de tous les
aventuriers qui le flagornaient et vivaient à ses dépens.
«Vous, ma mère, on vous citait toujours parmi les reines de la mode,
qui, à ce que prétendent les couturières, donnent le ton, dont on décrit
les toilettes, dont on célèbre la beauté, l'élégance, le goût, le luxe,
dont on raconte les aventures et les bons mots, femmes folles ou
mauvaises femmes, qui payent leur renommée de leur réputation.
«Si bien que je me demandais quelle mère vous étiez, pour souffrir la
conduite de votre fils, et quel fils était Philippe, pour tolérer la
conduite de sa mère!...
Épouvanté du choc de ces deux colères, l'une indigne, l'autre, trop
légitime, hélas! Raymond était presque tenté d'essayer d'arrêter Mlle
Simone...
Ne se perdait-elle pas, par cette violence extraordinaire!...
--Ah! je me vengerai! râlait la duchesse, vous me payerez cher cette
humiliation!...
Mais loin de paraître s'effrayer de ces menaces, Mlle de Maillefert
redressait plus haut la tête, toujours plus haut, provoquant sa mère
d'un regard de défi.
Elle l'avait dit, elle se révoltait, et pareille à l'esclave qui vient
de briser sa chaîne, elle semblait incapable de garder aucune mesure.
--Enfin, reprit-elle, après avoir respiré fortement, enfin le jour vint,
ma mère, où votre dernier louis glissa entre vos mains. Vous étiez
ruinés, mon frère et vous. Lambeau par lambeau, vos propriétés avaient
été mises à l'encan, ce qui vous restait était écrasé d'hypothèques, les
usuriers vous fermaient leur caisse, les marchands vous refusaient
crédit, les huissiers assiégeaient votre hôtel.
«Et étourdis de cette ruine, éperdus, en détresse, vous vous débattiez,
Philippe et vous, au milieu d'une meute hurlante de créanciers.
«C'est alors que mon souvenir vous revint, car en trois ans vous n'aviez
pas répondu à une seule de mes lettres. Et je vous vis arriver ici, un
matin...
«C'était en hiver, à cette époque, à peu près, et je me rappelle votre
surprise en me revoyant. Vous ne me reconnaissiez pas. Vous me
disiez:--Comme tu es changée, ma pauvre enfant!...
De sa place, accoudé à la cheminée, Raymond ne perdait pas un
tressaillement de la physionomie bouleversée de Mme de Maillefert, et
il voyait s'allumer et flamber dans ses yeux la haine la plus ardente.
--J'étais, en effet, bien changée, poursuivait plus doucement Mlle
Simone. Trois mois après la mort de mon père, pénétrée de ses dernières
volontés, j'étais venue m'établir dans ce grand château désert, avec ma
gouvernante, miss Lydia Dodge, et maître Tardif, le vieil homme
d'affaires de notre famille.
«Je n'étais qu'une enfant, j'ignorais jusqu'à la valeur précise de
l'argent. J'avais à apprendre le maniement d'une grande fortune
territoriale.
«Vous pensez, peut-être, ma mère, que cet exil ne me coûtait pas.
Détrompez-vous. Mes goûts étaient alors ceux des jeunes filles de mon
âge et de ma condition. J'aimais le monde, les belles choses, les
travaux de l'esprit, les récréations délicates et intelligentes, les
voyages... Mais j'avais un grand devoir à remplir. J'avais à devenir
capable d'être l'intendant des Maillefert.
«Sans arrière-pensée, sinon sans regrets, je rompis avec le passé, et
sous la direction de maître Tardif, je commençai à m'initier aux détails
sans nombre d'une exploitation agricole.
«Levée avec le jour, vêtue de vêtements grossiers, de toile l'été, de
laine l'hiver, je parcourais mes propriétés, visitant les fermiers,
comptant avec les métayers, surveillant les ouvriers que j'employais aux
travaux du dehors ou à la réparation des bâtiments. J'apprenais à
estimer la valeur des terres, à juger le bétail d'un coup d'oeil, à
évaluer le rendement d'un champ, à distinguer les qualités des grains,
des vins, des foins, à discuter un bail, à débattre un marché... Si bien
que, lorsque maître Tardif mourut, au bout de dix-huit mois, j'étais
presque un fermier passable...
Arrivée à ce point extrême où la colère ne se peut plus traduire que par
d'amers sarcasmes, la duchesse de Maillefert levait ses mains au ciel.
--Que je suis donc heureuse! disait-elle. Ma fille, décidément, est un
ange!...
C'était bien l'avis de Raymond, ému jusqu'aux larmes de ce dévouement
obscur et si grand cependant, et si rare, de Mlle Simone.
--De ma conscience, reprit plus vite la pauvre jeune fille, de ma
conscience seule j'attendais ma récompense. Bien m'en prit. Je n'eus pas
à me louer des gens de ce pays. Étonnés d'abord de mon genre de vie, et
ne pouvant le comprendre, ils essayèrent de l'expliquer par des motifs
absurdes et injurieux. Je devins le sujet des contes les plus ridicules.
Si les uns voyaient en moi l'héroïne de quelque roman mystérieux, les
autres me déclaraient un phénomène d'avarice.
[Illustration: Et transporté de colère jusqu'à saisir le bras de la
jeune femme...]
--Ah! vous aviez fait un heureux choix, monsieur Delorge! ricanait
Mme de Maillefert...
Mlle Simone haussa le ton:
--C'est vrai, ma mère, poursuivit-elle, j'étais avare, je me refusais
sévèrement toute dépense inutile, j'économisais, je thésaurisais... Je
vous attendais.
«Vous vîntes, et il doit vous souvenir de ce jour où nous nous revîmes.
«Vous étiez humble, ce jour-là, vous veniez en solliciteuse, et,
tremblant d'être refusée, vous m'accabliez de cajoleries.
«Vous ne me parliez pas de ruine complète, mais seulement de gêne
momentanée que vous expliquiez par des opérations de Bourse de Philippe,
qui avaient tourné mal. Moi, qui savais la vérité, je vous écoutais,
silencieuse et triste. Je vous suppliais de réformer, au moins pour un
temps, votre train. Je vous conseillais une liquidation, vous disant que
des débris de votre opulence on pouvait tirer une fortune encore, comme
on tire une chaloupe des épaves d'un vaisseau.
«Alors, vous m'approuviez de tout coeur, vous me promettiez une
réforme totale et vous finissiez par me demander quatre cent mille
francs, lesquels, me juriez-vous, suffiraient à tout. C'était une somme
énorme, le montant de mes économies de deux ans, et ma raison me disait
que ce ne serait qu'un grain de sable dans le gouffre de vos
prodigalités. Mais vous étiez ma mère, vous pleuriez en me serrant
contre votre poitrine... Je faiblis. Je vous remis ces quatre cent mille
francs, un soir, en quatre mandats que j'étais allée chercher à
Angers...
--Et vous me les avez fait payer cher depuis! ricana la duchesse.
A la grande surprise de Raymond, Mlle Simone semblait s'attendrir.
Des larmes brillaient dans ses yeux.
--Le lendemain, continua-t-elle d'une voix altérée, ayant été obligée de
sortir de grand matin, pour une coupe de bois que j'avais à vendre, je
ne voulus pas vous éveiller. Quand je revins, vers midi, me faisant une
fête de vous trouver un visage riant, on me dit que vous étiez partie...
Je ne pouvais le croire. La veille encore, nous faisions des projets
pour votre installation à Maillefert, et vous deviez écrire à Philippe
de venir nous rejoindre. C'était vrai, pourtant, vous étiez partie.
«A dix heures, vous vous étiez fait conduire au chemin de fer, me
laissant pour tout adieu quatre lignes où vous me disiez qu'une dépêche
vous mandait à Paris pour un grand bal de bienfaisance.
«A quinze jours de là, mon frère m'écrivait de lui envoyer vingt mille
francs par le retour du courrier, pour acquitter une dette d'honneur...
J'envoyai les vingt mille francs.
«Le mois suivant, c'était à vous qu'il fallait une bagatelle, cinq cents
louis pour donner un acompte à votre couturière...
«Puis, de semaine en semaine, les lettres se succédèrent, tantôt de
vous, tantôt de mon frère, dont les prétextes variaient, mais toutes
également pressantes, et répétant invariablement: De l'argent! de
l'argent! de l'argent!
Obsédée du regard fixe de Raymond, Mme de Maillefert avait fini par
lui tourner le dos, et les jambes croisées, les mains jointes sur le
genou, elle battait du pied la mesure d'un air improvisé qu'elle
chantonnait entre les dents.
--De ce moment, disait Mlle Simone, c'en fut fait de mon repos. La
correspondance ne suffisant plus, vous cherchâtes autre chose, et les
lettres de change commencèrent à pleuvoir ici. Vous tiriez sur moi pour
deux mille, quatre mille, dix mille francs. Des garçons de recette
venaient de Saumur et d'Angers, qui me présentaient vos traites d'un air
goguenard en me demandant: «Faites-vous honneur?» Je n'osais pas
répondre: Non, dans les commencements. Mais je ne tardai pas à
reconnaître ma duperie, et que ma fortune entière s'en irait ainsi,
petit à petit. Je vous prévins que je ne ferais plus «honneur à votre
signature», comme disaient les garçons. Que vous importait! Vous
persistâtes, je tins parole; je ne payai plus, et je fus assiégée par
les huissiers et accablée de papier timbré...
«Jusqu'à cette époque, du moins, ma mère, Philippe et vous gardiez
encore quelques ménagements. Les aigres récriminations, les reproches
amers, les dures paroles ne devaient pas se faire attendre. Vous, si
humble, ma mère, et suppliante, la première fois, je vous vis arriver un
matin, la colère dans les yeux, la menace à la bouche. Vous ne disiez
plus: «Je t'en prie,» mais: «Je veux, il faut!...»
«Je tins ferme en mes refus. En moins de quinze mois, je m'étais laissé
arracher les revenus de trois années, j'avais été forcée d'emprunter,
j'avais mesuré le danger de nouvelles faiblesses.
«Alors, aux menaces, les ruses succédèrent, plus dangereuses pour moi.
Je me vis tout à coup entourée de pièges, circonvenue, étourdie...
«Vous avez su gagner à vos vues des gens de ce pays, dont je ne me
défiais pas, et ils ne cessaient de me harceler de leurs conseils.
J'étais une enfant, prétendaient-ils, de conserver tant de propriétés
rapportant si peu, tandis qu'en en vendant seulement le tiers pour
acheter de la rente, je doublais, je triplais même mon revenu. Il me
fallut un coup d'autorité pour me débarrasser d'eux.
«Et cependant, fidèle à la promesse que je vous avais faite, tous les
mois, régulièrement, je vous faisais remettre dix mille francs...
Mme de Maillefert, évidemment, eût voulu paraître ne pas écouter sa
fille, mais à tout moment ses exclamations sourdes et ses interjections
furibondes prouvaient qu'elle ne perdait pas un mot.
--C'est trop d'audace! disait-elle. Jamais on n'a rien ouï de pareil!
Ah! monsieur Delorge, vous êtes resté malgré moi!... Cela pourra vous
coûter cher!...
Imperturbable, Mlle Simone poursuivait:
--Mais voici que soudain votre tactique changea encore. La mère tendre
et caressante des premiers jours reparut, déployant pour moi ses plus
irrésistibles séductions. Être séparée de moi vous désolait, me
disiez-vous, et vous devenait insupportable. Lasse de votre existence
décousue, vous soupiriez après la douce et paisible vie de famille, et
vous prétendiez que, si vous m'aviez à Paris, près de vous, tout
changerait.
«Le piège était trop grossier pour m'échapper. Et cependant, je puis
bien vous l'avouer à cette heure, j'hésitai longtemps à paraître y
donner tête baissée.
«Je me disais qu'à Paris, en tenant votre maison et en réglant la
dépense, je ferais plus avec deux cent mille francs que vous avec un
million. Deux cent mille francs! c'est une somme, cela. Jamais mon père
n'a dépensé plus, et son train était celui d'un grand seigneur.
«Quelques mots, échappés à une des amies que vous aviez amenées pour
vous seconder, m'éclairèrent à temps. Je vous déclarai donc que rien au
monde ne me ferait quitter Maillefert.
«Votre déception dut être terrible, car votre masque tomba, et votre
haine, dissimulée jusqu'alors, se montra ouvertement. Pour Philippe et
pour vous, je devins l'ennemi, la proie. A dix-huit ans que j'avais,
vous me donniez le spectacle odieux des combats qui se livrent autour du
coffre-fort des vieillards. Vous ne songiez qu'à tirer de moi pied ou
aile, peu ou beaucoup, pourvu que ce fût quelque chose, et par tous les
moyens.
«Vous vous étiez mis à me piller effrontément. Vieux meubles,
tapisseries rares, tout ce qui avait une valeur quelconque, vous
semblait de bonne prise!--«A quoi cela te sert-il?» me disiez-vous; et
vous emportiez.
«Jusqu'à ce qu'un jour j'eus cette douleur de voir Philippe s'emparer
des portraits de nos ancêtres, sous ce prétexte qu'ils lui revenaient à
lui, l'héritier du nom. Je ne devinais que trop que, beaucoup d'entre
eux étant signés de noms illustres, il les vendrait...
Mme de Maillefert bondit.
--Vous en avez menti!... s'écria-t-elle.
--Pardonnez-moi, ma mère, fit froidement Mlle Simone, il les a mis en
vente, et la preuve, c'est que je les ai fait racheter... et qu'ils sont
là-haut, cachés...
Et plus vite:
--Du reste, poursuivit-elle, vous pouviez bien trafiquer des portraits
lorsque déjà vous trafiquiez du nom? Est-ce que Philippe ne le vendait
pas, ce nom, aux industriels qui l'imprimaient en tête de leurs
prospectus? Est-ce que vous ne l'avez pas vendu, le jour où vous avez
accepté la mission que vous remplissez ici? Car votre tournée électorale
est payée... ne dites pas non, je le sais, et si jamais les Tuileries
étaient envahis par la Révolution, on y trouverait votre reçu!...
Livide, comme si tout son sang eût été changé en fiel, la duchesse de
Maillefert s'était dressée d'un bloc:
--C'en est trop, interrompit-elle, et ce serait une honte à moi d'en
entendre davantage...
Pour la clouer sur son fauteuil, il n'avait pas fallu moins que
l'immense intérêt qu'elle pensait avoir à ne pas laisser seuls ensemble
Raymond et Mlle Simone.
Peut-être aussi avait-elle espéré, en restant, arrêter la vérité sur les
lèvres de sa fille...
Reconnaissant qu'elle s'était trompée, que c'était inutilement qu'elle
s'était condamnée aux plus cruelles humiliations, elle enveloppa Raymond
du plus haineux regard, et d'une voix sourde:
--Vous vous obstinez à demeurer ici, monsieur, dit-elle, malgré moi...
soit. Je ne suis qu'une femme, je vous cède la place. C'est un homme qui
vous demandera compte de ce que vous avez entendu...
Elle se retirait, en effet; elle gagnait la porte de la chambre à
coucher.
--Je n'ai pourtant parlé que du passé, prononça Mlle Simone.
Mme de Maillefert s'arrêta court.
--Que voulez-vous dire? fit-elle.
--Qu'il me reste à parler du présent, ma mère...
--Du présent?
--Oui, de ce dernier voyage, de vos projets en arrivant à Maillefert, de
vos tentatives depuis six semaines...
--Simone!... s'écria la duchesse, prenez garde, vous ne me connaissez
pas encore!...
La jeune fille ne sourcilla pas; elle avait atteint son but: sa mère
restait.
--Cette fois, reprit-elle, vous arriviez avec un plan nouveau:
«Le soir même de votre arrivée, m'ayant prise à part, vous me disiez en
propres termes, car vous n'en étiez plus à dissimuler l'âpreté de vos
convoitises: «Abandonne-nous la moitié de ce que tu as, et en échange
nous te rendons le repos.»
«Et vous pensiez que j'aurais hésité, ma mère, sans le serment juré à
mon père mourant!... Le repos!... Ah! je ne croirais pas le payer cher
au prix de toute cette fortune que je possède, pour mon malheur.
«Mais j'ai juré; je vous refusai.
«Il est vrai que vous obtîntes de moi la promesse de vous avancer cent
mille francs pour vos débuts à la cour, cet hiver. Il est vrai que je
vous promis, avec plus de regrets encore, d'organiser une grande fête
qui faciliterait votre mission ici.
C'était monstrueux, déjà, ce que Raymond avait entendu, et cependant un
secret pressentiment lui disait que ce n'était rien encore.
Il voyait, à la fureur convulsive de Mme de Maillefert, succéder une
inquiétude de plus en plus manifeste.
--Telle était la situation, ma mère, au lendemain de votre arrivée,
disait la jeune fille, quand un événement survint qui devait décider, et
qui décidera de ma vie...
Elle s'arrêta... Sa voix s'altérait, ses joues s'empourpraient, et ses
yeux s'emplissaient de larmes... Elle parut sur le point de ne pouvoir
continuer...
--De grâce, mademoiselle, commença Raymond...
Mais d'un geste triste et doux, elle lui imposa silence. Et s'armant
d'une énergie nouvelle, et d'une voix plus forte:
--Un jeune homme des environs, reprit-elle, que ma fortune avait ébloui,
qui longtemps m'avait obsédée, dans ses poursuites, de lettres et de
déclarations ridicules, qui avait même fini par demander ma main, M.
Bizet de Chenehutte m'ayant grossièrement outragée, un inconnu prit ma
défense. Cette scène avait eu lieu aux Rosiers, le soir, et une heure
après, elle était rapportée à votre amie Clélie, ma mère, à Mme de
Maumussy, par sa femme de chambre. C'est par elle que je la connus et
que je sus que M. Bizet et mon défenseur devaient se battre eu duel le
lendemain matin.
L'imagination vive et romanesque de la duchesse de Maumussy s'exaltait à
cette idée d'un jeune homme risquant généreusement sa vie pour l'honneur
d'une femme qu'il ne connaissait pas. Elle ne cessait de me répéter que
rien n'était plus beau qu'un tel dévouement. Bien plus qu'elle, sans en
rien laisser paraître, j'étais émue, touchée, reconnaissante. Il était
donc un être au monde, une personne qui s'intéressait à la pauvre
abandonnée, à la malheureuse Simone...
Rien d'étrange comme la physionomie de Mme de Maillefert.
--Simone!... disait-elle, ma fille!... La malheureuse perd la tête!...
--Ce soir-là, continuait résolument la jeune fille, ma prière fut plus
longue et plus fervente que de coutume. Je ne pus dormir de la nuit.
Levée avec le jour, j'envoyai Saint-Jean, mon vieux jardinier, aux
renseignements. A neuf heures, il était de retour. Caché derrière des
buissons, il avait assisté au duel. M. Bizet, grâce à l'évidente
générosité de son adversaire, n'avait été blessé que très légèrement.
Quant à mon défenseur, c'était, me dit Saint-Jean, un des ingénieurs que
je savais être depuis quelques semaines aux Rosiers...
Mme de Maillefert eut un éclat de rire nerveux.
--Et vous pensez, dit-elle, que votre chevalier ignorait votre
fortune!... Demandez-lui donc s'il se fût battu pour une fille sans dot?
Mlle Simone ne daigna pas relever l'insulte.
--Ainsi qu'il n'était que trop naturel, poursuivait-elle, je souhaitais
vivement connaître cet ami inconnu qui avait pris ma défense, et le
remercier. Votre bal allait avoir lieu, je lui fis adresser une
invitation.
D'un air révolté, Mme de Maillefert levait les bras au ciel.
--Simone, disait-elle, malheureuse! Pour vous, pour moi, pour le nom que
vous portez... arrêtez-vous!...
Tristement, la jeune fille hocha la tête:
--Oui, je le sais, dit-elle, je passe les bornes de toutes les
convenances... Mais qui donc m'y force! Qui donc, sinon vous, ma mère,
me réduit à cette extrémité douloureuse de défendre mon honneur au prix
de toutes les saintes pudeurs d'une jeune fille!... Mais vous l'avez
voulu. Je dirai ce qui est. Je dirai que, la première fois que mon
regard rencontra celui de M. Delorge, une voix intérieure me dit qu'il
comprendrait, celui-là. Et cette voix me trompait si peu, qu'il devina
mes angoisses, pendant que Philippe jouait, qu'il partagea ma douleur
lorsqu'on refusa à mon frère, au duc de Maillefert, l'enjeu de sa
parole... Mais M. Delorge vous avait déplu, et le dernier de vos invités
n'était pas parti que vous me reprochiez amèrement de m'être compromise,
donnée en spectacle, d'avoir accepté un quadrille après avoir d'abord
refusé de danser... Peut-être aviez-vous raison. Je ne sais rien de la
vie, j'ai désappris toutes les conventions du monde, je ne sais pas
feindre...
La duchesse de Maillefert trépignait d'impatience.
Il était clair qu'elle n'osait plus se retirer, qu'elle attendait,
qu'elle redoutait quelque chose.
--Après, disait-elle, après!... on m'attend; cette explication ne peut
durer éternellement...
--Le lendemain, ma mère, toutes vos idées étaient changées, ou plutôt la
nuit vous avait inspiré une nouvelle combinaison. Autant M. Delorge vous
avait déplu la veille, autant vous le trouviez à votre gré. A vos
premières railleries succédaient des éloges qui ne tarissaient pas. Vous
vouliez qu'il devînt l'hôte assidu de Maillefert. Vous parliez de
l'aller chercher s'il n'acceptait pas vos invitations. Et Philippe
disait comme vous, et aussi tous vos hôtes, à l'exception--c'est une
justice que je lui dois--de Mme de Maumussy. Quand déjà mon coeur
m'entraînait, c'était une conspiration pour me pousser. Jusqu'au jour,
ma mère, où me prenant à part, et m'arrachant mon secret à force de
caresses, vous osâtes me dire:
--Eh bien! soit! épouse-le. Partage ce que tu as avec ton frère, et je
te donne mon consentement...
Les situations excessives ont ceci d'étrange que ceux qui s'y débattent
restent naturels dans l'exception, et gardent quand même un sang-froid
relatif, qui est comme la lucidité du délire.
Jetés violemment hors du cadre des conventions sociales, Raymond, la
duchesse de Maillefert et Mlle Simone finissaient par ne plus
discerner les conditions anormales où ils se trouvaient placés.
Et la jeune fille poursuivait en phrases haletantes:
--Ainsi, après avoir trafiqué de tout, vous en arriviez à spéculer sur
mes plus intimes, sur mes plus chères affections... Pauvre folle que
j'étais, je vous avais laissé lire en moi comme en un livre ouvert. Vous
aviez surpris à ma stupide confiance le secret des espérances dont je me
berçais. Je vous avais avoué qu'en Raymond Delorge il me semblait
reconnaître cette âme dévouée dont m'avait parlé mon père mourant. Vous
saviez que, songeant à lui, je me disais: «Celui-là, courageusement,
acceptera la moitié d'un fardeau trop lourd pour mes forces; celui-là,
pour l'amour de moi, aimera les miens; il sera la raison et l'énergie,
tandis que je ne peux être que l'abnégation; celui-là nous sauvera
tous.»
De grosses larmes roulaient le long des joues de Raymond, et ému d'une
émotion inexprimable:
--Ah! vous m'avez jugé comme je dois l'être... murmurait-il.
Mais Mlle Simone ne semblait pas l'entendre. Elle poursuivait, tenant
toujours la duchesse de Maillefert immobile sous son regard:
--Indignée, humiliée, révoltée, je rejetai bien loin jusqu'à l'idée de
cette transaction honteuse, de cet abominable marché. Je vous jurai
qu'à ce prix, jamais je ne serais la femme de Raymond Delorge.
«Vous ne vouliez pas me croire. L'énergie de mes protestations vous
faisait sourire. Vous me disiez d'un air ironique:--Ce n'est pas ton
dernier mot. Tu réfléchiras. Tu reconnaîtras que mon consentement t'est
indispensable. Un jour viendra où tu me le demanderas à genoux, et
prends garde que ce jour-là je ne veuille plus te le donner au même
prix!...
--C'est indigne! pensait Raymond, indigne!...
--Il est vrai, continuait Mlle Simone, que, pour m'amener à
capituler, vous ne négligiez rien. Dans le temps où vous mettiez à votre
consentement d'inacceptables conditions, vous preniez à tâche d'exalter
les espérances de M. Delorge. Ah! que n'ai-je parlé, alors! Que n'ai-je
su prendre sur moi d'arracher comme aujourd'hui tous les voiles! Mais je
ne pouvais pas, je n'osais pas... Accuser ma mère, la montrer telle
qu'elle est véritablement, me paraissait un crime. Et je ne savais que
fuir M. Raymond Delorge, qui ne comprenait rien à ma soudaine froideur.
«Et ma raison, pourtant, me disait que tout n'était pas fini. Je sentais
que, si vous ne fermiez pas votre porte à M. de Boursonne et à M.
Delorge, c'est que vous n'aviez pas renoncé à l'espoir de triompher de
mes résistances, c'est que vous méditiez quelque chose. Et si mes
pressentiments ne m'eussent pas prévenue, votre amie, la duchesse de
Maumussy, m'eût avertie...
Mme de Maillefert, instinctivement, se rejeta en arrière, et troublée
au delà de toute expression:
--Clélie vous a parlé!... interrompit-elle, Clélie vous a dit...
Mais elle s'arrêta court, comme effrayée de ce qu'elle allait dire.
--Quoi?... interrogea la jeune fille.
Et sa mère gardant le silence:
--Je ne sais donc pas tout! prononça-t-elle. Il y a donc quelque chose
encore!...
Puis, plus vite, et d'une voix où vibraient toutes ses colères:
--Et cependant, reprit-elle, ce que je sais est odieux jusqu'à révolter
l'imagination... Qu'une mère bassement jalouse de sa fille l'abreuve
d'outrages et l'accable de mauvais traitements... cela se voit. Qu'un
frère, follement prodigue, ruine sa soeur et lui arrache jusqu'à son
dernier louis... cela se comprend. Qu'une mère et un frère, dévorés de
convoitises et de besoins, se liguent contre une pauvre fille, et pour
s'emparer de son argent l'assassinent... cela peut encore s'expliquer...
«Mais qu'un frère et une mère, lâchement, froidement, méthodiquement,
avec une patiente préméditation, s'entendent pour flétrir aux yeux de
tous la malheureuse dont ils convoitent la fortune, pour déshonorer
publiquement leur soeur, leur fille... Non! cela ne s'est jamais vu et
ne peut se concevoir!...
La duchesse de Maillefert essayait de répondre, de protester sans doute,
mais les paroles expiraient dans sa gorge.
[Illustration: Seul dans la cuisine maître Béru mettait au net les
comptes de la journée.]
--Et cependant, continuait Mlle Simone, c'est ce que vous avez fait,
ma mère, Philippe et vous... Sûrs que je me laisserais briser le coeur
plutôt que d'acheter votre consentement au prix que vous y mettiez, vous
n'avez plus songé qu'au moyen de rendre mon mariage avec M. Delorge
nécessaire, urgent, indispensable. Vous pensiez qu'entre ma réputation
et le serment juré à mon père, je n'hésiterais pas, et que, pour
racheter mon honneur perdu par vous, je vous abandonnerais la proie que
vous convoitez. Et vous alliez, disant partout, d'un air d'hypocrite
douleur, que moi, Simone de Maillefert, votre fille, votre soeur,
j'étais la maîtresse de M. Raymond Delorge, et que j'étais enceinte...
Secouée de la nuque aux talons par de véritables convulsions de rage,
Mme de Maillefert arrachait à pleines mains les dentelles de son
peignoir.
--C'est faux, s'écria-t-elle d'une voix étranglée, c'est une abominable
calomnie; jamais Philippe ni moi n'avons dit cela!...
--Vous l'avez dit, interrompit Raymond.
Et marchant sur la duchesse, l'oeil enflammé de colère et les poings
crispés:
--Vous l'avez dit, insista-t-il, à Mme de Larchère, qui l'a répété...
--Mme de Larchère en a menti!...
D'un geste, Mlle Simone leur imposa silence.
--On ne m'a rien rapporté, à moi, ma mère, prononça-t-elle lentement, je
vous ai entendue.
--Et vous n'avez pas protesté!... ricana la duchesse.
La malheureuse jeune fille hocha la tête.
--A quoi bon!... répondit-elle. Fallait-il, ma mère, parce que je suis
perdue, vous perdre aussi d'honneur!... M'eût-on écoutée, d'ailleurs!
Qui jamais eût voulu croire qu'une mère calomniait ainsi sa fille! Je me
suis tue. Et si j'ai parlé aujourd'hui, c'est que vous m'y avez forcée.
C'est que je voulais que M. Raymond Delorge nous connût, vous et moi,
avant de nous séparer peut-être pour toujours...
Renonçant à discuter, à se défendre, la duchesse de Maillefert
enveloppait d'un même regard atroce Raymond et Mlle Simone.
--Ainsi, vous refusez mon consentement, dit-elle, c'est votre dernier
mot?... Soit! Ne vous en prenez qu'à vous de ce qui en adviendra...
Et elle sortit, fermant si violemment la porte, qu'une glace suspendue à
la boiserie tomba avec fracas, et se brisa en morceaux...