M. de Boursonne n'avait rien vu.

Déjà, il était en grande conversation avec le personnage qui l'avait

nommé, et qui, bien évidemment, était un mentor qu'on avait donné à

Mme de Maillefert pour faciliter sa mission.

Même ce personnage ne tarda pas à émettre, au sujet des élections

prochaines, de si singulières théories, que le vieil ingénieur les

interrompit brusquement.

--Je vous entends, monsieur, dit-il, vous me demandez de faire de la

Loire un agent électoral qui inonderait les propriétés des gens qui

votent mal, et respecterait les terres des paysans qui votent bien...

C'est une idée, cela, mais diablement difficile à réaliser... Demandez

plutôt à M. Delorge.

Mais Raymond n'était plus près de M. de Boursonne pour lui répondre.

Il avait vu Mlle Simone abandonner la place qu'elle occupait aux

côtés de sa mère, et, entraîné par une force irrésistible, il l'avait

suivie sournoisement à travers la foule, et il était allé se poster à un

endroit d'où il ne perdait pas de vue un tressaillement de son visage.

La jeune fille s'était assise près de deux dames excessivement maigres,

et avait entamé avec elles une interminable conversation.

Ce qui confondait Raymond et renversait toutes ses idées, c'était

l'isolement où restaient Mme de Maillefert et sa fille, dans leur

salon, au milieu de leurs hôtes.

Pendant que les hommes graves se tenaient à l'écart, ruminant cette

nouvelle de la mission électorale de la duchesse, tandis que les

vieilles femmes pinçaient les lèvres et chuchotaient derrière leur

éventail, les jeunes ne songeaient qu'à employer le plus gaiement

possible cette nuit de fête qui venait rompre la monotonie de leur

existence.

--C'est inouï, pensa Raymond, on dirait un bal de souscription, où

chacun est libre pour son argent.

Pourtant il compta jusqu'à cinq jeunes messieurs qui vinrent s'incliner

devant Mlle Simone, lui demandant évidemment «l'honneur d'un

quadrille ou d'une polka».

Mais Mlle Simone les refusait tous, et à ses gestes Raymond comprit

qu'elle donnait pour prétexte de ses refus une vive douleur au pied.

Il est vrai que ni ces invitations ni la conversation des deux dames

maigres ne paraissaient occuper beaucoup la jeune fille.

Son esprit était ailleurs.

Ses beaux yeux ne se détachaient pas d'une certaine direction, et tour à

tour l'anxiété la plus poignante, la colère ou la douleur se peignaient

sur sa mobile physionomie.

--Qu'est-ce donc qui l'intéresse ainsi? pensait Raymond.

Il ne pouvait le voir de l'endroit où il était, encore qu'il se haussât

sur la pointe des pieds et tendît le cou de façon à se le démancher.

Cela étant, il manoeuvra de façon à découvrir un meilleur poste

d'observation, et il ne tarda pas à le trouver.

C'était le salon de jeu, qui absorbait ainsi toutes les facultés de

Mlle Simone.

--Ah! je comprends, se dit Raymond.

Et, sans trop d'affectation, il se glissa dans ce salon.

Le jeune duc de Maillefert, Philippe, était toujours à la table de jeu,

et aux contractions de sa figure fripée, il était aisé de deviner que la

mauvaise chance continuait à s'acharner après lui.

C'est avec des mouvements nerveux qu'il maniait les cartes. Il les eût

déchirées certainement s'il ne se fût pas contenu, froissées et foulées

aux pieds.

A tout instant de sourdes exclamations de rage lui échappaient.

--C'est dégoûtant, parole d'honneur!... Perdre le point avec un pareil

jeu!... c'est fait pour moi!... Pas un atout en quinze cartes!... En

vérité, mon cher, vous avez trop de chance!...

Son adversaire, aussi calme et aussi froid qu'il semblait fiévreux et

agité, était un homme dont toute la personne trahissait une intelligence

bornée, beaucoup de confiance en soi et un entêtement féroce.

Son tour de donner venu, il battit les cartes méthodiquement, fit

couper, et... tourna le roi.

--Le monarque! dit-il. Cela me fait cinq points; j'ai gagné.

Et, allongeant tranquillement la main, il attira à lui l'or et les

billets placés devant Philippe.

--Continuons-nous? demanda-t-il, tout en vérifiant son gain.

Le jeune duc s'était levé brusquement.

--En voilà assez! dit-il. Je perdrais ce soir jusqu'à ma dernière

chemise. Savez-vous, messieurs, que voici quinze mille francs que je

perds! C'est un assez joli denier.

--Bast! qu'est-ce que quinze mille francs pour vous? objecta un

parieur.

Raillait-il? Parlait-il sérieusement?

Philippe le regarda fixement pour s'en assurer, et, comme il demeurait

impénétrable:

--Eh bien! soit! encore un coup! dit-il vivement à son adversaire, sur

parole, en cinq points, quitte ou double.

L'autre ne broncha pas.

--Est-ce que vous refusez, insista le jeune duc, qui devint livide?

est-ce que la parole d'un Maillefert ne vous paraît pas valoir de

l'argent comptant?...

Il parlait si haut qu'il n'était pas possible que Mlle Simone, de sa

place, ne l'entendît pas.

Raymond la regarda.

Elle était plus blanche que sa robe, ses mains tremblaient...

--J'attends votre décision, monsieur, insista Philippe d'un ton presque

menaçant.

L'autre gardait son flegme imperturbable.

--La décision ne dépend pas de moi, répondit-il.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Ceci: Je fais partie d'un cercle, c'est bien connu à Angers, dont tous

les membres se sont engagés par serment à ne jamais jouer qu'argent sur

table. L'article VII de nos statuts porte que celui de nous qui manquera

à sa parole sera passible d'une amende s'élevant au double de la somme

jouée... Ce serait donc une trentaine de mille francs qu'il m'en

coûterait pour avoir l'honneur de continuer votre partie...

Le jeune duc de Maillefert semblait atterré...

--Mais c'est une offense, cela, monsieur, balbutiait-il, c'est une

injure atroce...

--Oh! pas le moins du monde...

Un grand silence s'était fait dans le salon de jeu, silence que

rendaient plus lugubre le bourdonnement de la foule dans la galerie et

les joyeuses fanfares de l'orchestre. A toutes les tables environnantes

on avait cessé de jouer.

On s'attendait visiblement à quelque violente altercation, lorsque

Mlle Simone parut...

Pauvre généreuse fille! Dominant sa douleur, elle se contraignait à

sourire.

Vivement elle prit le bras de Philippe, et, s'adressant aux personnes

qui l'entouraient:

--Permettez-moi de vous enlever mon frère un instant, messieurs,

dit-elle.

Et ils sortirent ensemble.

--Vous avez sagement agi, dit alors un des parieurs à l'adversaire.

--Oui, très sagement, ajouta un autre. Ce cher duc est charmant, quand

il parle de perdre sa dernière chemise. Il y a longtemps qu'elle est

perdue. C'est celle de sa soeur qu'il joue maintenant.

Tout en écoutant, Raymond observait le frère et la soeur.

Ils causèrent un instant à voix basse, puis la jeune fille s'éloigna,

laissant Philippe près des deux dames maigres.

Lorsqu'elle reparut l'instant d'après, elle tenait un petit paquet

qu'elle lui glissa dans la main.

Le jeune duc eut un frémissement de joie.

--Merci!... murmura-t-il sans doute à l'oreille de sa soeur.

Et, revenant s'asseoir en face de son flegmatique adversaire:

--Maintenant, dit-il, en posant une liasse de billets de banque sur le

tapis, maintenant, monsieur, vous pouvez jouer sans trahir vos serments.

Faisons-nous, une dernière fois, en cinq points, quitte ou double?...

L'homme impassible se troubla.

--Mais... c'est de dix mille francs qu'il s'agit, fit-il.

--Juste!... répondit Philippe. Total, si vous gagnez, vingt mille

francs. Après cela, je ne voudrais pas vous contraindre. Il vous répugne

peut-être d'exposer votre bénéfice...

Les rieurs étaient passés du côté de M. de Maillefert. Ce que voyant,

l'autre:

--A qui fera! dit-il.

Bien qu'on joue beaucoup en Anjou, la partie était assez intéressée pour

émouvoir la galerie. Un cercle se forma autour de la table, si épais,

que de sa place, qu'elle avait reprise, Mlle Simone ne pouvait plus

rien voir.

Ce fut à Philippe de donner le premier.

Il eut le roi et la vole, et marqua trois points.

--Vous commencez bien! grommela l'adversaire.

Et, donnant à son tour, il donna à Philippe le roi et le point.

--Vous avez gagné! prononça-t-il, en retirant de ses poches l'or et les

billets qu'il avait gagnés...

Le jeune duc triomphait:

--Voulez-vous continuer? disait-il. Moi, qui n'ai pas fait de serment,

je jouerai avec vous sur parole tant qu'il vous plaira.

C'est avec la plus poignante anxiété que Raymond avait suivi cette

partie, dont les conséquences, il ne le sentait que trop, pouvaient être

terribles.

Tout ce qu'il imaginait que pouvait, que devait souffrir Mlle Simone,

il le souffrit lui-même.

Il se représentait l'atroce douleur de cette jeune fille si fière en

voyant l'outrage fait à ce nom de Maillefert qu'elle défendait, Dieu

sait à quel prix.

Philippe avait été cruellement insulté.

Sa parole jetée sur le tapis vert n'y avait pas été acceptée.

Et tout ce qu'avait pu dire son adversaire des règlements du cercle dont

il faisait partie n'était évidemment qu'une pure fiction inventée pour

se garer de ces joueurs suspects qui empochent bravement quand ils

gagnent et qui, s'ils perdent, ne payent pas..

Voilà où en était le dernier duc de Maillefert.

--Et certainement, pensait Raymond, il n'avait pas fallu moins que cette

abominable offense, pour décider Mlle Simone à donner à son frère de

quoi continuer à jouer.

Tant que la partie demeura en suspens, tant qu'il vit les deux joueurs

se disputer avec acharnement ces saintes économies de la jeune fille, la

respiration lui manqua.

Mais lorsqu'il entendit Philippe de Maillefert, qui avait déjà trois

points, annoncer le roi, quand il le vit abattre triomphalement son jeu

et montrer qu'il avait trois atouts majeurs, c'est-à-dire le point

sûr... oh! alors la joie lui monta au cerveau, enivrante autant que le

vin, et, bondissant jusqu'à Mlle Simone:

--Il a gagné!... dit-il.

Violemment, comme si elle eût été endormie, et qu'un coup de pistolet

eût été tiré à son oreille, Mlle Simone tressauta.

--Monsieur! fit-elle.

Mais quand ayant levé la tête ses yeux rencontrèrent les yeux de

Raymond, un nuage de pourpre s'étendit sur son visage, jusqu'à la racine

des cheveux, et, d'une voix faible, mais où vibrait toute son âme:

--Merci, monsieur, murmura-t-elle, merci!...

Les deux dames maigres, assises près de Mlle de Maillefert, ouvraient

des yeux immenses.

Elles se demandaient quel était ce jeune homme d'un extérieur si

remarquable, qu'elles ne connaissaient cependant pas, elles qui

connaissaient tout le pays, qui parlait à Mlle Simone avec une si

éloquente émotion, et à qui elle répondait d'une voix balbutiante.

--Et... continue-t-il de jouer? demanda la jeune fille.

Raymond se pencha vers le salon de jeu.

--Non, répondit-il. Je le vois, il est debout près de la fenêtre, il

plaisante avec des jeunes gens que je ne connais pas...

Seulement, c'est d'une voix à peine intelligible qu'il prononça ces

derniers mots.

Il venait de surprendre, arrêté sur lui, l'oeil étincelant de

méchanceté des deux dames maigres, et sous ce regard comme sous une

douche glacée lui tombant sur le front, il recouvra son sang-froid.

Il vit Mlle de Maillefert compromise, et sérieusement, cette fois,

par lui.

Et, furieux de sa sottise, tourmenté de regrets, ne sachant comment

s'excuser et se retirer, ne sachant ni que dire ni que faire, il restait

devant la jeune fille, à demi-incliné, rouge, balbutiant...

Jusqu'à ce qu'enfin une idée lui venant:

--Daignez-vous, mademoiselle, demanda-t-il, me faire l'honneur de danser

avec moi le prochain quadrille?...

Elle se leva à demi, et déjà Raymond lui présentait le bras, quand

soudain se rasseyant:

--Excusez-moi, monsieur, répondit-elle, j'ai déjà refusé plusieurs fois

de danser, je me sens un peu souffrante...

Raymond pâlit.

--Je vous en prie!... insista-t-il.

Si visible fut l'hésitation de la jeune fille, qu'une des dames maigres

crut pouvoir intervenir, en avançant sa tête chargée de plumes:

--Vous êtes en vérité trop scrupuleuse, mon enfant, dit-elle. Vous

souffriez, tout à l'heure, vous avez refusé ces messieurs... quoi de

plus naturel?... Maintenant, vous vous sentez mieux, monsieur vous

invite et vous acceptez... quoi de plus simple? Eh! dansez donc,

croyez-moi, profitez de votre jeunesse!...

Ce qu'il y avait de perfide dans cette phrase, Mlle Simone ne le

comprit pas, pas plus qu'elle ne surprit le sourire venimeux qui la

soulignait.

Elle se leva donc, appuya sa main tremblante sur le bras de Raymond, et,

traversant la galerie, ils gagnèrent un des salons où on dansait...

Ah! l'impitoyable M. de Boursonne eût bien ri de la contenance de son

«jeune ami».

Raymond allait d'un pas de somnambule, de l'air d'un homme qui n'est pas

parfaitement sûr d'être bien éveillé.

Il se demandait s'il n'était pas un fat ridicule, si l'instinctive

sympathie qu'il avait cru lire dans le doux regard de cette jeune fille

si fière existait réellement.

Comment, ne s'étant jamais parlé, s'étaient-ils parfaitement compris?

Quelles mystérieuses affinités rapprochaient ainsi leurs âmes?

L'avait-elle donc deviné? Avait-elle deviné ce coeur qui ne battait

déjà plus que pour elle?

Que n'eût-il pas donné pour avoir un instant la puissance de Dieu, pour

anéantir, par le seul acte de sa volonté, tous ces importuns dont il

fendait la foule odieuse, pour se trouver seul près de Mlle Simone,

tomber à ses pieds, lui dire de quelle admiration absolue et

respectueuse il l'admirait!

Mais il n'avait pas la puissance de Dieu.

L'orchestre jouait les premières mesures d'un quadrille, et il n'eut que

le temps de chercher une place et de s'inquiéter d'un vis-à-vis. Et ce

n'était pas tout encore.

Il sentait peser sur lui il ne savait combien de regards enflammés de

curiosité, et il comprenait la nécessité de dominer son trouble, de

maîtriser ses pensées et d'adresser la parole à Mlle Simone.

Hélas! son esprit ne lui fournissait rien, pas un mot, pas une de ces

phrases banales qui s'échangent entre deux figures, et qui sont comme la

fausse monnaie de l'esprit et de la galanterie, pas un de ces

compliments ineptes qu'il entendait couler comme de source de la bouche

en coeur des danseurs ses voisins...

Peut-être Mlle de Maillefert souffrait-elle autant que lui, peut-être

se rendait-elle compte de son embarras. Toujours est-il qu'à la fin de

la seconde figure, elle lui demanda quelques renseignements sur les

travaux de M. de Boursonne.

C'est avec l'empressement d'un homme en train de se noyer que Raymond

saisit cette branche.

Et, tout en décrivant avec une extrême volubilité leurs plans et leurs

études:

--Je me perds, pensait-il... Elle doit me juger stupide... Est-ce là ce

que je devrais lui dire!... O sensibilité idiote, maudite timidité!...

Elle finit, cependant, cette interminable contredanse.

Elle finit par un galop général, les deux orchestres jouant le même

quadrille, et les danseurs des deux salons se lançant et se mêlant dans

la grande galerie...

C'est près de sa mère que Mlle Simone voulut être reconduite.

La duchesse de Maillefert était à la même place, fort entourée pour le

moment et rouge de dépit; car M. de Boursonne, à force de questions

perfides et d'attaques sournoises, l'avait presque amenée à confesser le

but de son voyage.

Apercevant sa fille au bras de Raymond:

--Venez-vous donc de danser? lui demanda-t-elle d'un ton aigre.

--Oui, ma mère.

--Avec monsieur?

--Oui.

--Il me semblait vous avoir entendu dire à M. de Luxé que vous étiez

souffrante et que vous ne danseriez pas de la soirée.

La jeune fille s'assit sans répondre, et Raymond allait peut-être

commettre la maladresse insigne de s'excuser, quand il sentit qu'on lui

frappait sur l'épaule.

Il se retourna vivement et se trouva en face de M. de Boursonne.

--Je suis rompu, lui dit le bonhomme; les bals, décidément, ne sont pas

mon fait. Allons chercher nos pardessus et filons...

Raymond le suivit et sans trop de peine ils retrouvèrent la porte du

petit salon où ils s'étaient débarrassés de leurs effets.

Seulement cette porte était fermée et on avait retiré la clef.

--Eh bien! voilà qui est gracieux! gronda M. de Boursonne.

Il essayait d'ouvrir, cependant, lorsqu'un vieux domestique sans livrée

accourut:

--Que désirent ces messieurs? demanda-t-il.

--Parbleu! nos paletots, qui sont là-dedans.

Le domestique les examinait avec une attention étrange.

--C'est par erreur, répondit-il enfin, qu'on a conduit ces messieurs

dans ce salon. Il dépend de l'appartement de miss Lydia Dodge, la

gouvernante anglaise de Mlle Simone, de sorte que...

En toute autre occasion, M. de Boursonne n'eût point manqué de

s'informer de cette miss Lydia, dont il avait déjà ouï parler par maître

Béru.

Mais en ce moment, il s'impatientait fort.

--De sorte que, interrompit-il, nos vêtements sont sous la clef de la

gouvernante...

--Oh! non certes, on les a retirés, et si ces messieurs veulent prendre

la peine de venir avec moi...

[Illustration:--Vous mentez, dit-il à M. Bizet.]

Ils prirent cette peine.

Leurs vêtements avaient été soigneusement recueillis. Ils les

endossèrent, et l'instant d'après ils descendaient le perron du château

de Maillefert.

Il était trois heures du matin.

Les gens graves se retiraient. On voyait les lanternes de leurs voitures

glisser à travers les arbres le long de la route qui conduit à la levée

de la Loire et sur le pont de fil de fer.

Les fanatiques seuls restaient, ceux qui dansent jusqu'à ce que la

dernière bougie ait fait éclater la dernière bobèche, jusqu'à ce que le

dernier musicien de l'orchestre s'endorme exténué sur son instrument.

Ceux-là en prenaient à coeur-joie.

Ils dansaient un cotillon, et on voyait leurs ombres tourbillonnantes

passer et repasser devant les fenêtres.

Dans la cour, en attendant leurs maîtres, les valets dormaient autour de

leurs feux, à l'exception de trois ou quatre, qui, parfaitement ivres,

échangeaient des injures en attendant d'échanger des coups.

Les lampions de l'avenue étaient éteints... A peine de-ci et de-là, dans

les branches, en apercevait-on un qui agonisait, jetant bien plus de

fumée que de lumière.

--Et voilà comment finissent toutes les fêtes! observait

philosophiquement M. de Boursonne. Et on appelle cela s'amuser...

Mais au moment de franchir la grille de la cour d'honneur, il s'approcha

d'un des réverbères, et, tirant de sa poche un vieux portefeuille, il

l'examina attentivement.

--Parbleu!... fit-il.

--Qu'est-ce, monsieur? interrogea Raymond.

Mais, au lieu de répondre:

--Aviez-vous laissé quelques paperasses dans la poche de votre

pardessus, mon cher Delorge? demanda le bonhomme.

Raymond chercha.

--Oui, répondit-il.

--Quelles?

--Deux ou trois vieilles lettres à mon adresse, et quelques cartes de

visite.

--Alors, plus de doute, fit le vieil ingénieur.

Et s'arrêtant court:

--Que me répondriez-vous, reprit-il, si je vous disais que Mlle

Simone sait que sa discussion avec sa mère à été entendue?

--Oh! monsieur...

--Et entendue par nous, qui plus est, par vous Raymond Delorge, et par

moi le père Boursonne...

--Si cela était, monsieur, j'en serais au désespoir...

--Eh bien! désespérez-vous, mon cher, car rien n'est plus certain,

déclara le vieil ingénieur.

Et, se remettant en marche, car il avait chaud et la nuit était fraîche:

--Rien n'est plus certain, poursuivit-il, et je le prouve: 1º nos

pardessus ont été soigneusement retirés du petit salon; 2º mon

portefeuille a été ouvert, je m'en suis assuré; 3º un domestique montait

la garde non loin de la porte fermée, avec ordre de bien prendre notre

signalement...

Tout cela était tellement probable qu'il n'y avait guère moyen d'en

douter.

--Soit, interrompit Raymond, mais pourquoi serait-ce Mlle Simone qui

saurait notre indiscrétion, bien involontaire de ma part, et non pas

Mme de Maillefert, ou plutôt, pourquoi ne la connaîtraient-elles pas

toutes deux?

La dégringolade · 第 92 / 157 题