Il y a deux châteaux de Maillefert.
Le vieux, que l'_Annuaire historique et monumental de l'Anjou_ mentionne
sous le nom de château de Chalendray, se dressait au sommet du coteau et
commandait le cours de la Loire en amont et en aval.
Démantelé par les ordres de Richelieu, il ne tarda pas à tomber en
ruines.
Il n'en reste plus aujourd'hui que des vestiges que se disputent les
ronces et le lierre, et deux tours, encore imposantes, qu'on aperçoit de
la station des Rosiers.
Le château neuf est bâti plus bas, à mi-côte.
C'est une massive construction à l'italienne, avec deux ailes en retour
et trois perrons, qui n'a rien de remarquable, bien qu'en dise le guide
Joanne, que ses vastes proportions.
Les grilles de la cour d'honneur, cependant, épargnées par la
Révolution, sont assez curieuses, et les boiseries de la chapelle ont
une haute valeur artistique.
Par exemple, les jardins de Maillefert n'ont pas de rivaux, malgré
l'état d'abandon où on les laisse depuis quelques années.
Dessinés dans le goût des jardins de Marly, ils se composent d'une
succession d'immenses terrasses à balustres élégants, reliées entre
elles par de larges escaliers de marbre, dont la dernière marche baigne
dans la Loire.
Des charmilles admirables, des bosquets d'arbres verts et des talus
gazonnés dissimulent les murs de soutènement, et, tout au fond, se
dressent les hautes futaies du parc.
Une avenue de près d'un kilomètre de long, ombragée d'un quadruple rang
d'ormes séculaires, conduit de la grande route au château moderne de
Maillefert.
Et c'est cette avenue que, le samedi, 24 octobre, sur les dix heures du
soir, suivaient Raymond Delorge et M. de Boursonne.
Car, après bien des perplexités, Raymond s'était décidé à accepter cette
occasion inattendue et unique de se rapprocher de Mlle Simone de
Maillefert.
Il essayait, il est vrai, de se payer de ces subterfuges dont les
faibles colorent les capitulations de leur conscience ou les
défaillances de leur volonté.
--C'est curiosité pure, se disait-il. Est-ce que je puis aimer une jeune
fille que je ne connais pas!... Avant trois mois d'ailleurs, j'aurais
quitté les Rosiers pour n'y jamais revenir, et jamais plus je
n'entendrai parler d'elle.
N'importe! Mécontent de lui-même, il était triste et préoccupé, et ne
répondait que par monosyllabes aux continuelles observations de M. de
Boursonne.
C'est que, d'un autre côté, jamais le vieil ingénieur n'avait été si
guilleret.
Il frétillait dans son habit noir, arrivé la veille de Tours et encore
tout froissé du voyage, un de ces bons vieux habits à larges basques et
à manches étroites, où, après un quart de siècle de service, les bonnes
mères de familles taillent l'habillement complet d'un gamin de dix ans.
--Que nous chantait donc cet imbécile de Béru? grommelait-il, que la
duchesse de Maillefert en était réduite à vendre ses terres! Quand on
est ruiné, on ne donne pas de fêtes comme celles-ci. Avec ce que coûte
seulement l'illumination de cette avenue, du parc et du jardin, nous
vivrions, vous et moi, pendant un bon mois.
Il calculait juste.
Des milliers de verres de couleur, habilement disposés dans les arbres,
versaient de tous côtés leurs clartés tremblantes, et, se reflétant dans
la Loire, donnaient au château de Maillefert un aspect féerique.
--Positivement, continuait le vieil ingénieur, c'est à rougir de venir
sur ses jambes. Comme on voit bien que nous ne sommes, vous et moi, que
de pauvres employés du gouvernement!... Vous qui êtes si lié avec M.
Bizet de Chenehutte, vous auriez dû lui emprunter ce cabriolet dans
lequel je l'ai aperçu l'autre jour.
Il est certain qu'ils étaient peut-être les seuls invités à venir à
pied. Les gens qu'ils apercevaient se glissant à travers les arbres
étaient de simples curieux, venus de Gennes et des Rosiers, pour voir et
pour se moquer ensuite.
A chaque moment, ils étaient dépassés par des voitures lancées au grand
trot, où ils apercevaient, à la lueur des lanternes, des femmes en
costume de bal.
Et, quand ils arrivèrent à la cour d'honneur, ils la trouvèrent, si
vaste qu'elle soit, trop étroite pour tous les équipages.
De trois côtés et sur trois rangs stationnaient, roue à roue, tous les
véhicules connus, depuis le splendide huit-ressorts qui avait amené de
Saumur ou d'Angers quelque belle millionnaire, jusqu'à l'humble _boc_,
attelé d'un bidet d'allure paisible, du gentilhomme fermier de Trêves ou
de Saint-Mathurin.
Au milieu de la cour un léger hangar avait été dressé, et on y voyait
une centaine de domestiques en livrées multicolores se chauffant autour
d'un grand feu, et vidant des bouteilles dont on voyait une armée sur
des tables immenses.
--Heureuse invention! remarqua M. de Boursonne, et qui, au retour,
conduira plus d'une voiture dans le fossé... Voilà qui me console d'être
venu à pied.
Il se hâtait, tout en disant cela, car il était clair que depuis assez
longtemps déjà la fête avait commencé.
Toutes les fenêtres de la façade flamboyaient. On entendait le brouhaha
de la foule et, par-dessus, les ritournelles de l'orchestre.
Dans le vestibule, immense et dallé de marbre, des valets à la livrée de
Maillefert recevaient les invités et les conduisaient au premier étage,
où quantité de pièces avaient été disposées en vestiaire.
Seulement, M. de Boursonne et Raymond arrivaient si tard, que presque
toutes les chambres étaient encombrés de vêtements, de cache-nez, de
pardessus, de manteaux.
Si bien que le domestique qui les conduisait, voyant cela, leur ouvrit
une sorte de petit salon éclairé par une seule lampe où il les laissa
seuls.
En un tour de main Raymond fut prêt.
Mais le vieil ingénieur n'était pas si leste.
Il en avait pour un moment avant d'avoir essuyé ses lunettes, dépouillé
son pardessus, cherché son mouchoir de poche et mis ses gants.
--C'est égal, disait-il, c'est fort bien vu, cela, quand on donne une
fête à la campagne, de mettre à la disposition de ses invités une
manière de cabinet de toilette...
Tout à coup il s'interrompit...
Dans la pièce voisine, dont la porte, cachée par une portière, était
ouverte, évidemment une discussion éclatait:
--Chut! fit M. de Boursonne à Raymond.
Et, sans vergogne, il se rapprocha de la portière.
--Il est inouï, disait une voix de femme, très aigre et très impérieuse,
il est incroyable, Simone, que vous n'ayez même pas commencé votre
toilette... Êtes-vous folle!... A quoi donc avez-vous employé votre
soirée?
--Vous le savez bien, ma mère, répondit doucement une voix admirable de
pureté, je surveillais les derniers apprêts de votre fête...
--Eh bien! justement, c'est ce dont je me plains... C'est le rôle de mon
maître d'hôtel et non pas le vôtre...
--C'est vrai, ma mère; seulement ma surveillance vous aura certainement
économisé quinze cents ou deux mille francs.
--Assez!... je vous ai déjà dit que cette rage d'économie m'est odieuse.
--Cependant, ma mère, c'est grâce à elle que j'ai pu vous rendre
service, ainsi qu'à mon frère...
--Jolis services!... Plutôt que de laisser prendre hypothèque sur vos
prés de l'Authion, vous avez laissé vendre les propriétés de Philippe.
--Je vous ai dit pourquoi, ma mère... Mes revenus vous appartiennent, à
mon frère et à vous, jamais je ne vous les disputerai... Mais ni lui, ni
vous, ne toucherez au capital...
--Simone!
--C'est ainsi. N'espérez de moi, sur ce sujet, ni concession ni
faiblesse. Ce que j'ai, je saurai le défendre et, si je mourais, mon
héritage serait à l'abri de vos prodigalités. Vous aurez beau faire,
Philippe et vous, ma mère, vous aurez toujours de quoi vivre. Les
Maillefert ne finiront pas à l'hôpital...
Seul et libre de suivre ses inspirations, M. de Boursonne se fût glissé
sous le canapé du petit salon, plutôt que de perdre la fin de cette
discussion, qui éclairait d'un jour si extraordinaire les relations de
la duchesse de Maillefert et de sa fille.
Le fâcheux est qu'il n'était pas seul.
Cloué sur placé tout d'abord, et pétrifié de surprise, Raymond Delorge
ne fut pas long à se remettre.
Il eut horreur de la situation où le mettait la maladresse d'un valet.
Et, se rapprochant de M. de Boursonne:
--Sortons, monsieur, lui dit-il à l'oreille, sortons vite.
D'un geste, le vieil ingénieur l'écarta:
--Chut donc!... fit-il.
La discussion s'envenimait entre la mère et la fille, et attaques et
répliques se succédaient avec une vivacité extraordinaire.
--Ah! vous vous oubliez, Simone! s'écriait la duchesse de Maillefert.
Vous osez nous manquer de respect, à moi, qui suis votre mère, et à
votre frère, qui est le chef de la famille!...
--Madame, de grâce, implorait la voix au timbre de cristal de la jeune
fille, songez que vous avez cinq cents personnes dans vos salons;
songez que très certainement on commente votre absence.
[Illustration: Raymond fumait un cigare sur la porte du _Soleil levant_
quand le facteur lui remit une lettre.]
--On s'étonne bien plus de la vôtre!
--Oh! moi, il est connu que je n'aime pas le monde.
--On remarque votre affectation à le fuir, en tout cas, et comme à votre
âge ce n'est pas naturel, on se demande pourquoi...
--Ne le savez-vous pas, vous, ma mère?...
--Je sais que vous êtes la fable du pays, voilà tout!... Je sais que ma
fille, une Maillefert, est le sujet de disputes de cabaret, une manière
d'héroïne populaire pour qui les imbéciles s'en vont sur le pré. Et je
suis résolue à ne plus tolérer ces excentricités. Non, je ne vous
laisserai pas davantage jouer les filles persécutées, et par votre
conduite censurer la mienne. Voici assez longtemps que vous vous posez
en chef de famille et me rompez la tête de vos sottes remontrances...
Raymond n'en voulut pas entendre davantage.
Saisissant le bras de M. de Boursonne, dont les pieds, positivement,
semblaient rivés au parquet:
--Venez, monsieur, lui dit-il d'un accent indigné, bien qu'à voix basse,
ce que nous faisons ici est abominable. Venez, ou je me retire et je
vous laisse seul!...
Le vieil ingénieur n'osa pas résister. Mais une fois dans le corridor:
--Parbleu! fit-il, je me sens tout fier de l'opinion qu'a de nous cette
excellente duchesse. Vous l'avez entendue? Dispute de cabaret! bataille
d'imbéciles!... Risquez donc votre peau pour les gens!...
Qu'importait à Raymond l'opinion de la duchesse!...
--Je plains Mlle Simone, monsieur, prononça-t-il.
--Oui, le fait est qu'avec une pareille maman, sa vie ne doit pas
toujours être tissée de soie et d'or...
--Et quelle résignation! Pas une plainte!
--Hum!... je trouve au contraire qu'elle se plaint haut et ferme... Mais
elle a mille millions de fois raison, la pauvre enfant!
Sur quoi, s'arrêtant court sur le palier de l'escalier, et d'un ton
sérieux et ému qui ne lui était pas habituel:
--C'est que c'est une brave et vaillante fille, ajouta-t-il, j'en
mettrais la main au feu, moi qui tiens à ma main et qui crains les
brûlures. Elle est fière de son nom, mais elle a, morbleu! le droit de
l'être, elle qui se sacrifie à l'honneur de cet illustre et vieux nom de
Maillefert, elle qui oublie ses vingt ans, ses beaux yeux, sa grosse
dot, tous ses rêves de jeune fille, pour se faire l'intendant d'une mère
prodigue et d'un frère panier percé!...
Jamais, au gré de Raymond, M. de Boursonne n'avait si bien parlé.
--Drôle de boutique! poursuivait-il, où c'est la fille qui tient la clef
de la caisse et qui monte la garde devant la monnaie. Nous vivons,
sacrebleu! dans un joli temps!... J'avais bien vu déjà un père et son
fils se ruiner gaiement de compagnie, mais une maman et son garçon
croquant gaillardement leurs millions ensemble, c'est neuf, c'est
gracieux, c'est coquet. Il n'y a plus après cela qu'à tirer son chapeau.
Et, ma foi, vive le progrès!...
Il descendit quatre ou cinq marches, puis, s'arrêtant de nouveau en se
frappant le front:
--C'est égal, dit-il encore, je voudrais bien savoir de qui nous vient
notre invitation, si c'est de la mère, du frère ou de la soeur...
Raymond aussi se le demandait, et avec une bien autre anxiété que le
vieil ingénieur.
Pourtant, il ne lui répondit pas.
Ils arrivaient au grand vestibule, où se pressaient, au milieu des
valets, une douzaine d'invités retardataires.
Un huissier, grave comme un pair d'Angleterre, les précéda jusqu'à la
porte du grand salon, et après leur avoir demandé leurs noms, annonça:
--M. Raymond Delorge! M. le baron de Boursonne!
Le vieil ingénieur tressauta comme si on lui eût coulé dans le dos un
grand verre d'eau glacée.
--D'où diable cet escogriffe sait-il que je suis baron? grommela-t-il.
--C'est vous qui venez de le lui dire, monsieur, répondit Raymond, que
le rire gagnait.
--Êtes-vous sûr?
--J'ai entendu.
Le bonhomme hocha la tête.
--Vanité des vanités! murmura-t-il. Voilà pourtant la contagion de
l'exemple. Mais donnez-moi le bras, mon cher Delorge, que nous ne nous
perdions pas.
La précaution était bonne, car la foule était grande et d'autant plus
animée qu'un quadrille venait de finir et que tous les danseurs
refluaient dans les couloirs de dégagement.
En annonçant cinq cents personnes, Mlle Simone était restée bien
au-dessous de la vérité: il y en avait bien le triple, circulant à
travers trois salons et la grande galerie, qui occupaient tout le
rez-de-chaussée d'une des ailes du château.
Rien de plus magnifique que ces salons, avec leurs plafonds enluminés,
leurs boiseries dorées, leurs larges fenêtres et leurs immenses
cheminées, décorées des armes des Maillefert, salons si vastes que dans
chacun d'eux eût tenu l'appartement entier où un parvenu entasse
glorieusement un millier d'invités.
Et cependant, cette splendeur même devait attrister un observateur, qui
y retrouvait l'indice d'une opulence évanouie.
Il n'était que trop aisé de voir que ces appartements de réception ne
servaient que de loin en loin. Plus de meubles, plus de tentures. Les
rideaux aussi bien que les banquettes sortaient évidemment des magasins
d'un tapissier d'Angers, qui les avait loués pour une nuit et qui
attendait peut-être que le bal fût fini pour les décrocher et courir les
tendre ailleurs...
--Ne jurerait-on pas, disait à Raymond M. de Boursonne, que la bande
noire a passé ici! La bande noire!... Parbleu! c'est cette chère
duchesse. Ne pouvant emporter le château, elle en a, du moins, emporté
les meubles, les antiques bahuts, les vieilles consoles, les tapisseries
curieuses, les horloges précieusement travaillées, tous ces trésors
artistiques dont les grandes familles se font honneur et qui se
transmettent de génération en génération.
Cependant, le vieil ingénieur et Raymond étaient sans doute les seuls à
faire ces affligeantes observations.
Le bal arrivait au moment de son plus vif éclat.
Aux gais refrains de deux orchestres, dansaient, avec l'entrain de
simples paysannes, les plus jolies, les plus riches et les plus nobles
héritières de l'Anjou.
Le visage, même, se déridait, des douairières qui faisaient tapisserie
en robe de satin ou de velours, audacieusement décolletées et la tête
chargée de plumes ou de diamants.
A toutes les portes et dans l'embrasure des fenêtres, les hommes graves,
cravatés de blanc, se serraient en groupes compacts.
Plus loin, dans deux petits salons ouvrant sur la galerie, on entendait
l'or rouler sur les tapis verts et s'échanger les paroles
sacramentelles: «Je passe!...--A vous la main!...--Je marque le
point!...»
Sans relâche, les valets se succédaient, portant des plateaux chargés de
glaces, de bonbons exquis et de coupes de champagne.
--Avec tout cela, disait Raymond à M. de Boursonne, nous sommes ici
comme deux intrus. Nous n'avons seulement pas salué la duchesse. Comment
ne redescend-elle pas? où donc est-elle?...
C'était en ce moment la préoccupation de bon nombre d'invités; il n'y
avait pour s'en assurer qu'à prêter l'oreille.
--Décidément cette chère duchesse nous abandonne!...
Ainsi, près de Raymond et de M. de Boursonne, disait un gros monsieur à
une très vieille dame extrêmement parée.
--C'est assez son habitude, ce me semble, répondit la douairière.
--Alors pourquoi donner des fêtes?...
--Eh! cher marquis, lorsqu'on a de l'argent de trop, il faut bien le
dépenser.
Ils éclatèrent de rire tous deux, de ce bon rire de la médisance, puis
le gros monsieur--le marquis--reprit:
--En tout cas, elle n'avait jamais donné une fête aussi magnifique.
--Aussi... nombreuse, du moins.
--C'est ce que je voulais dire. Aussi doit-elle avoir un but...
--Elle en a un.
--Et vous le connaissez?
--Assurément.
Le vieil ingénieur et Raymond oubliaient le bal pour écouter.
--En y réfléchissant, continuait le gros marquis, il me semble que je
devine les projets de Mme de Maillefert.
--Dites.
--Elle songe à marier sa fille.
La vieille dame eut un petit ricanement, qui découvrit les perles de son
râtelier.
--Pourquoi cela, comtesse? demanda l'autre, piqué.
--Parce que vous savez bien que le mariage de cette petite Simone
mettrait la duchesse sur la paille. Parce que c'est Cendrillon qui paye
les violons quand la duchesse danse. Parce que le mari garderait pour
lui la fortune de sa femme, comme de juste, au lieu de la donner à
croquer à Mme de Maillefert et à son fils... Allez donc un peu
demander la main de Simone pour votre fils, et vous verrez ce qu'on vous
répondra... A moins que...
--Eh bien!...
--A moins que vous ne consentiez à donner reçu de la dot sans la
recevoir...
Le gros homme se grattait l'oreille, ce qui était sa façon de faire
appel à ses idées.
--Peut-être avez-vous raison, comtesse, dit-il; mais, alors, que se
propose donc la duchesse? Cherche-t-elle une femme pour Philippe?...
--Y songez-vous!... Quelle famille voudrait de ce garçon! Peut-être, à
Angers, trouverait-il quelque marchand vaniteux qui donnerait un million
ou deux de son nom et de son titre; mais il ne trouvera jamais une fille
de noblesse...
--Alors, je donne ma langue aux chiens... Voyons, chère comtesse,
apprenez-moi ce que vous savez. Faut-il vous jurer un secret éternel?
--Ce n'est pas la peine.
--Bah!...
--Ce que je vais vous dire, tout le monde le saura avant huit jours.
--Comtesse, je suis sur le gril.
--Eh bien! marquis, Mme la comtesse d'Hostal de Chalandray, duchesse
de Maillefert, est ici en tournée électorale.
Le gros homme fit un tel saut en arrière, qu'il posa lourdement son
talon sur le pied de M. de Boursonne, lequel avait fini par se
rapprocher de lui un peu plus que ne le permettaient les convenances.
--Sacrrr!... commença le vieil ingénieur.
--Oh!... monsieur, mille pardons, agréez toutes mes excuses, fit
gracieusement le marquis.
Et revenant bien vite à la vieille dame:
--C'est invraisemblable, ce que vous me dites là, comtesse, fit-il.
--Oui, mais c'est vrai. Ignorez-vous donc que la duchesse est ralliée,
tout ce qu'il y a de plus ralliée, qu'elle ne sort plus des Tuileries,
qu'elle va à Compiègne, qu'elle se montre partout avec la femme de ce
Maumussy qui s'est affublé du titre de duc, qu'elle sera peut-être, un
de ces jours, dame d'honneur de l'impératrice...
--Une duchesse de Maillefert!...
--Voilà! Quand on se noie, on se raccroche à toutes les branches, et la
duchesse et son fils en sont à leur dernier bouillon. Que
deviendront-ils, quand ils auront croqué la légitime de cette petite
Simone? Cela les inquiète et ils se sont adressés à l'empire pour
obtenir, elle des rentes, lui quelque sinécure bien lucrative.
Seulement, comme on ne paye bien que les gens qui rendent des services,
la duchesse a promis de rallier la noblesse de l'Anjou et de nous amener
tous aux pieds de Leurs Majestés...
--C'est monstrueux!...
--Attendez!... Pour faciliter à cette chère duchesse sa mission
politique, on a mis à sa disposition un certain nombre de places qu'elle
va proposant à l'un et à l'autre. Déjà elle m'a offert une recette
particulière pour mon gendre, qui n'est pas riche, comme vous savez, et
qui est chargé de famille...
--Tenez, comtesse, il me semble que je rêve!...
--C'est-à-dire que vous doutez, et que vous voudriez des preuves? Eh
bien! regardez autour de vous, et vous verrez tous les gros
fonctionnaires du département. Vous verrez notre préfet, le sous-préfet
de Saumur, le général, le commandant de l'école, l'enregistrement, la
douane et les ponts et chaussées. C'est un bal de fusion.
Singulier fut le regard qu'échangèrent Raymond et M. de Boursonne.
Mais déjà le gros monsieur continuait:
--Cela étant, je vais aller saluer la duchesse et lui donner à entendre
que personne de nous ne mettra plus les pieds chez elle... Mais où donc
est-elle? Étrange maison, dont personne ne fait les honneurs!...
Avez-vous aperçu Mlle Simone?
--Pas encore.
--Et Philippe?...
--Oh! lui, vous le trouverez dans le salon de jeu... Je viens de l'y
voir aux prises avec votre fils...
--Comment! monsieur mon fils se permet... Ah! je vais y mettre bon
ordre!...
Mais, au moment où il quittait la comtesse, un mouvement se fit dans la
galerie.
Raymond et M. de Boursonne se haussèrent sur la pointe du pied.
Et, dans l'encadrement de la porte, ils aperçurent la duchesse et
Mlle Simone de Maillefert.
X
La mère et la fille semblaient les deux soeurs, tant les années
avaient glissé légères sur le front poli de la duchesse, tant les
amertumes de la vie avaient eu peu de prise sur cette nature
essentiellement mobile, insoucieuse et égoïste, tant aussi elle savait
user avec discernement de tous les artifices de la coquetterie.
Renonçant pour une fois,--peut-être à cause de sa mission,--à ses
excentricités habituelles, Mme de Maillefert portait une de ces
toilettes d'une simplicité savante qui seront éternellement l'admiration
et le désespoir des élégantes de petite ville, toilettes dont chaque
détail est habilement combiné pour arriver à la plus parfaite harmonie.
Sa robe, vert de mer, dont la tunique était relevée par des branches
d'églantier rose, avait la légèreté d'une nuée, et se décolletait
précisément assez pour bien laisser admirer, sans les étaler, ses
épaules d'une blancheur nacrée, polies et fermes comme le marbre le plus
beau.
Mlle Simone, au contraire, paraissait plus vieille que son âge.
L'inquiétude et les soucis avaient, bien avant le temps, jeté leur ombre
sur son beau visage et éteint le sourire de ses vingt ans.
Elle était vêtue, ce soir-là, d'une simple robe blanche, et dans ses
admirables cheveux blonds relevés à la hâte pendait une grappe de
fuchsia.
--Voyez-les donc, murmurait M. de Boursonne à l'oreille de Raymond,
voyez-les et dites-moi si, à la première vue, un étranger oserait
décider laquelle est l'aînée!...
--Ah! Mlle Simone est bien belle, monsieur.
--Naturellement. Mais c'est égal, les femmes sont plus fortes que nous,
mon cher. Jamais on ne croirait, à voir ces deux-ci, qu'elles viennent
d'avoir une affreuse discussion.
Sur ce point, le vieil ingénieur se trompait, mais c'était la faute de
la myopie.
Un observateur de sa force, doué d'une vue passable, eût parfaitement
reconnu que l'éclat du teint de Mme de Maillefert n'était pas
naturel, et qu'un reste de colère contractait ses sourcils.
Il eût bien vu aussi la pâleur de Mlle Simone, et qu'une larme mal
essuyée tremblait encore dans ses longs cils.
Raymond le discerna bien, lui, et, troublé profondément:
--Pauvre jeune fille!... soupira-t-il.
Elle n'était plus alors qu'à trois pas de lui, appuyée au bras de sa
mère, et toutes deux s'avançaient dans la grande galerie.
Mais, circonstance étrange, leurs hôtes ne s'empressaient pas autour
d'elles.
Les figures se faisaient graves sur leur passage, les saluts
paraissaient contraints et les sourires glacés.
L'histoire racontée par la vieille comtesse à son ami le marquis avait
fait le tour des salons, et beaucoup de nobles invités se juraient, en
ce moment même, de ne jamais plus remettre les pieds à Maillefert.
Raymond en entendit même un qui disait:
--C'est un piège abominable, et sans ma fille, qui m'a conjuré de la
laisser danser encore quelques quadrilles, je serais parti...
La duchesse avait trop de tact pour ne pas deviner ce qui se passait et
se rendre compte du déplorable effet de sa combinaison.
C'était un échec qui allait rendre impossible dans le pays sa situation
déjà fort difficile.
Mais elle avait aussi une trop longue habitude du monde pour ne savoir
pas dissimuler ses impressions et commander à son visage.
Plus elle rencontrait de réserve plus elle se faisait gracieuse et
souriante trouvant un mot aimable pour chacun, sachant forcer les plus
hostiles à murmurer à tout le moins quelques formules de politesse
banale.
--C'est fort curieux, ce qui se passe, disait à Raymond M. de Boursonne,
c'est on ne peut plus intéressant... Suivons la duchesse, mon cher,
faisons-lui cortège.
Ayant traversé la galerie, Mme de Maillefert et Mlle Simone
venaient d'entrer dans un des salons de jeu.
Elles s'arrêtèrent près d'une table où deux jeunes gens jouaient,
entourés chacun d'un groupe de parieurs.
Il y avait sur le tapis un assez joli monceau d'or.
--Ne jouez-vous pas bien gros jeu, messieurs? dit gaiement la duchesse.
Un des jeunes gens redressa vivement la tête.
Il était blond, avec un lorgnon à l'oeil, et portait un immense col
rabattu, un gilet très ouvert à un seul bouton et un habit à manches
ridiculement larges.
--Ah! certainement non, ma mère, répondit-il avec un petit ricanement
qui devait être un tic. Voyez donc, pour une douzaine que nous sommes,
l'enjeu n'est pas de trois cents louis. Nous jouons, d'ailleurs, un jeu
de famille, un jeu de bons bourgeois, un simple écarté de santé...
Et, s'adressant à son adversaire:
--Je prendrai des cartes! dit-il.
--Combien? demanda l'autre joueur.
--Oh! le paquet!... Je ne suis décidément pas en veine, ce soir.
C'est avec un dépit visible qu'il jeta ses cartes, et au même moment
Mlle Simone lui appuya la main sur l'épaule en lui disant de sa douce
voix:
--Cette mauvaise chance est une juste punition, Philippe. N'as-tu pas
honte de jouer lorsque peut-être une jeune fille n'a pas de danseur!...
Le ricanement du jeune homme redoubla.
--Ah! l'excellente plaisanterie! dit-il. Me voyez-vous, messieurs,
dansant un quadrille!... Eh! chère soeur, je serais effroyablement
ridicule!...
Puis relevant son jeu:
--Le roi!... fit-il.
--Philippe!... insista la jeune fille d'un ton suppliant, mon frère!...
Mais déjà il était replongé dans sa partie. Il ne répondit pas.
--Cordieu!... grommela M. de Boursonne, que voilà un jeune seigneur qui
me déplaît, avec sa raie au milieu de la tête, son lorgnon, son gilet à
coeur, son rire idiot et son air content de soi!
C'était l'effet qu'il faisait à Raymond, et cependant Raymond ne souffla
mot, préoccupé qu'il était de suivre de l'oeil Mme de Maillefert et
Mlle Simone, qui étaient allées s'asseoir dans la grande galerie.
--Voilà le moment, reprit le vieil ingénieur, d'aller présenter nos
respects à ces dames...
--Est-ce bien nécessaire? demanda Raymond.
[Illustration: Raymond l'examinait avec curiosité.]
--Dame! la politesse la plus élémentaire l'exige.
--C'est que...
--Quoi? Ne craignez-vous pas une allusion à votre duel? Rassurez-vous,
ces dames n'en ont même pas ouï parler. Nos conjectures étaient fausses.
N'avez-vous pas entendu la vieille comtesse? C'est notre qualité
d'ingénieurs qui nous a valu notre invitation. D'ailleurs est-ce qu'on
nous connaît?...
Mais, à sa grande surprise, au moment où il esquissait son plus beau
salut, un vieux monsieur, placé derrière Mme de Maillefert, se
pencha vers elle en disant:
--M. le baron de Boursonne, madame, le savant ingénieur chargé des
études de l'endiguement de la Loire...
La duchesse commençait une phrase flatteuse, mais le bonhomme n'eut pas
la patience d'attendre la fin.
Prenant la main de Raymond:
--Permettez-moi, madame, interrompit-il, de vous présenter mon plus
dévoué collaborateur, M. Raymond Delorge.
Plus rouge qu'une pivoine, Raymond s'inclina, mais non si bas qu'il ne
vît le front de Mlle Simone se couvrir d'une rougeur plus vive que la
sienne, non si vite qu'il ne surprît un éclair dans ses beaux yeux, et
un geste aussitôt réprimé, disant bien que sa première inspiration avait
été de tendre la main...
Le coeur du jeune homme bondit dans sa poitrine.
--Elle sait, pensa-t-il, et elle m'est reconnaissante.