--Cette fois, mon cher Delorge, s'écria-t-il, vous ne direz pas que
l'aventure ne marche pas... Lisez votre lettre, qui doit être, sauf le
nom, en tout semblable à la mienne. Lisez, je vous prie.
Raymond obéit, et, à demi-voix et d'un air d'ébahissement profond, il
lut:
«Madame la duchesse de Maillefert prie M. Raymond Delorge de lui faire
l'honneur de passer au château de Maillefert la soirée de samedi
prochain, 24 octobre.»
Le vieil ingénieur semblait ne pas se tenir de joie.
--Eh bien! que dites-vous de cela? interrogea-t-il.
--Je dis que c'est prodigieux.
--Pourquoi donc!... C'est votre duel, mon cher, qui nous vaut cette
faveur que M. Bizet payerait de son meilleur cheval... Voilà une
invitation conquise à la pointe de l'épée...
--Oh!...
--Il n'y a pas de oh! La duchesse avait à sa disposition le moyen de
vous témoigner sa gratitude, elle s'est empressée de le saisir...
--Cependant...
--Et vous allez être présenté à Mlle Simone.
Raymond, les sourcils froncés, réfléchissait.
--Il n'est pas dit que j'accepte cette invitation, fit-il.
D'un air de stupeur comique, M. de Boursonne leva les bras au ciel.
--Vous refuseriez!... s'écria-t-il.
--J'hésite.
--Et pourquoi, s'il vous plaît?...
--Parce que, répondit Raymond, parce que...
Il s'arrêta. Il cherchait un prétexte plausible, car pour rien au monde
il n'eût dit la vérité à M. de Boursonne.
--Parce que... répondit-il enfin, j'aurais l'air, ce me semble, d'aller
en quelque sorte quêter des remerciements pour une action toute simple.
--Allons, allons, ce n'est pas mal trouvé!... dit le bonhomme, qui
n'était point dupe.
Et agitant triomphalement son invitation:
--Quant à moi, ajouta-t-il, je déclare que j'accepte. Oui, si sauvage
que je sois, si rustre, si paysan du Danube, je veux voir une de ces
fêtes qui scandalisent ce cher Bizet de Chenehutte... Et la preuve,
c'est que mon habit noir étant resté à Tours avec le gros de mon bagage,
je vais écrire qu'on me l'envoie...