--Encore une reprise, dit-il, et quel qu'en soit le résultat nous
arrêterons le combat.
--Soit! grommela l'ancien commandant d'artillerie, et que le diable
emporte mon neveu!
Il remit donc les adversaires en face, engagea de nouveau leurs fers, et
comme la première fois recula en disant:
--Allez!...
C'est avec la rage aveugle d'une bête fauve que M. Bizet se lança sur
Raymond. Il était devenu plus blanc que sa chemise, ses yeux
s'injectaient de sang, il serrait les dents à les briser.
C'est que, si niais qu'il fût, il avait deviné les intentions premières
de son adversaire. Et la pensée d'être si ouvertement ménagé devant tant
de témoins l'affolait.
En ce moment, dans son accès de fièvre vaniteuse, il eût mieux aimé
mourir que de sortir de ce duel sans une égratignure. Il attaquait moins
qu'il ne cherchait à se faire blesser.
Aussi Raymond, en dépit de sa prodigieuse supériorité, avait-il besoin
de tout son sang-froid et de toute son adresse pour l'empêcher de
s'enferrer lui-même. A deux reprises il fut forcé de rompre, et malgré
tout, ces attaques furibondes l'animaient, quand par bonheur, voyant un
jour, il se fendit et planta dans le gras du bras de M. Bizet de
Chenehutte le plus aimable des coups d'épée.
--Touché!... s'écria l'intéressant jeune homme en lâchant son arme et en
se laissant tomber à la renverse entre les bras de ses témoins qui, à la
vue du sang, s'étaient précipités vers lui...
Trois ou quatre exclamations étouffées retentirent dans le taillis...
Cinq ou six têtes effarées apparurent au-dessus des buissons...
Mais l'anxiété ne dura pas.
Le vieil officier qui se connaissait en blessures, ayant relevé la
manche de la chemise de son neveu, hocha la tête et dit:
--Il n'en mourra pas pour cette fois.