La veille, d'ailleurs, au _Café du commerce_, il avait tant parlé, si
haut et si terriblement, que reculer lui eût été bien difficile.
Il était très connu dans le pays, et, à ce qu'il croyait, très posé. Ne
possédait-il pas deux chevaux, dont un certain alezan sur lequel il
avait couru les haies, aux courses de Saumur, vêtu d'une casaque rose?
Ne nourrissait-il pas cinq chiens, dont trois bassets, qu'il appelait sa
meute? N'avait-il pas eu des succès?...
Bientôt M. de Boursonne et Raymond l'aperçurent, arrivant au rendez-vous
par un autre chemin qu'eux.
Il avait pour témoins son oncle, qui semblait d'une humeur massacrante,
et le vieux commandant d'artillerie, au mépris des règles consacrées,
s'approcha de M. de Boursonne et lui dit:
--Voyons, sacrebleu! mon vieux camarade, une dernière fois, allons-nous
laisser ces étourneaux s'embrocher pour une vétille?....
--Il est clair que c'est absurde, répondit le vieil ingénieur... Que M.
Bizet de Chenehutte nomme donc l'amant de Mlle de Maillefert, et M.
Delorge retirera le mot que vous savez...
--Allons-y donc, puisque vous le voulez, grommela le vieil artilleur...
Et, tirant d'une gaine de serge deux épées qu'il avait apportés, il en
remit une à chacun des adversaires, et, s'étant reculé, prononça le mot
sacramentel:
--Allez!
Pendant que les témoins discutaient les conditions dernières, et tandis
qu'il se dépouillait de son paletot et de son gilet, Raymond avait cru
voir dans le taillis qui entourait la clairière des yeux qui brillaient
et des têtes curieuses qui se dressaient au-dessus des buissons.
--Singulière hallucination! s'était-il dit.
Ce n'était pas une hallucination.
La nouvelle du duel s'était répandue dans les Rosiers, où les occasions
d'émotions fortes sont rares; bon nombre de bourgeois s'étaient bien
promis de ne pas manquer un aussi dramatique spectacle.
Ils avaient su par un des témoins l'endroit choisi pour la rencontre, et
dès l'aube, ils étaient venus sournoisement se poster à l'affût.
Une dame même était venue, ce qui fut connu et fit une brèche à sa
réputation, car sa démarche fut charitablement attribuée à l'intérêt que
lui inspirait M. Bizet de Chenehutte.
Mais, si Raymond ignorait ce détail, M. Bizet de Chenehutte le
connaissait, lui, et l'idée de combattre sous les regards de ses
compatriotes ne fut pas pour peu dans l'impétuosité extraordinaire de
son attaque...
Il ne doutait d'ailleurs pas de la victoire.
Ayant reçu du maître d'armes de l'École de cavalerie de Saumur un
certain nombre de leçons, il se croyait d'une jolie force...
Hélas! il ne lui fallut pas vingt secondes pour reconnaître combien
follement il s'était abusé.
Vainement il multipliait les attaques, tournant, bondissant, se
baissant, se dressant, s'allongeant, il n'arrivait qu'à se mettre hors
d'haleine.
Froid, impassible, aussi à l'aise que s'il eût été dans une salle
d'armes faisant assaut avec des fleurets mouchetés, Raymond parait comme
en se jouant, jusqu'au moment où, liant l'épée de son adversaire, il la
lui arracha violemment des mains et la fit voler à vingt pas.
--Assez! s'écria l'ancien commandant d'artillerie en se précipitant
entre les deux adversaires, l'honneur est satisfait; assez...
C'était, au fond, l'avis de M. Bizet de Chenehutte.
Mais il sentait dix paires d'yeux braqués sur lui, et, à la fureur de
son impuissance, s'ajoutait la rage de ce qui lui semblait une affreuse
humiliation.
--Non, ce n'est pas assez! s'écria-t-il en courant ramasser son épée, ce
qui m'arrive n'est qu'un accident.
Ainsi ne pensait pas le vieil artilleur.
Aussi, s'étant approché de M. de Boursonne:
--Il est clair, lui dit-il, que mon nigaud de neveu est aux mains de
votre jeune homme comme une souris aux griffes d'un chat... De grâce,
mon vieux camarade, ne laissons pas recommencer le combat.
Sans répondre ni oui ni non, M. de Boursonne alla à Raymond, qui
demeurait immobile, et bas et très vite:
--Pas de générosité déplacée, lui dit-il. Je vois que vous êtes de
première force, mais à force de ménager ce sot, vous finirez peut-être
par vous faire embrocher. Allongez-lui, s'il vous plaît, un coup d'épée
bénin, et terminons...
Raymond hésita.
Il en voulait beaucoup à M. Bizet de l'avoir traîné sur le terrain, et
résolu à l'en punir, il avait formé le projet de ne le point blesser,
mais de le désarmer jusqu'à ce qu'il s'avouât vaincu.
Cependant, comme il sentit qu'il n'avait rien à refuser au vieil
ingénieur après la preuve d'attachement qu'il lui donnait:
--Vous allez être obéi, monsieur, dit-il enfin.