VII

Le lendemain de l'arrivée aux Rosiers de Mme la duchesse de

Maillefert, le matin, Raymond fumait un cigare sur la porte du _Soleil

levant_, en attendant M. de Boursonne, lorsque le facteur lui remit une

lettre de Paris.

Reconnaissant sur l'adresse l'écriture de Me Roberjot, il s'empressa

de rompre le cachet et lut:

«Mon cher Raymond,

«Lors du départ de notre ami Jean, il fut convenu, vous devez vous

le rappeler, qu'il m'adresserait toutes celles de ses lettres où il

parlerait du but réel de son voyage.

«Il n'y avait que ce moyen d'être sûr que le secret de ses

espérances et des nôtres ne serait pas surpris par sa mère ou par

la vôtre.

«Jean s'est souvenu de nos conventions.

«Je reçois à l'instant une lettre de lui, et je m'empresse de vous

en adresser une copie...»

Mais Me Roberjot n'avait pas voulu confier au plus intime de ses

secrétaires la lettre qui lui était adressée, et c'est de sa grosse

écriture qu'était cette copie:

«Mon cher maître,

«Après la plus détestable traversée, prolongée bien au delà de

l'ordinaire par des coups de vent terribles et des calmes désolants, je

suis enfin arrivé à Valparaiso, bien portant et plein d'espoir.

«Je me réjouissais et j'avais tort. Le plus aisé seulement était fait.

«Le diable, c'était d'aller de Valparaiso à Talcahuana.

«On me disait bien que, si je voulais patienter pendant un mois, je

trouverais quelque navire qui m'y porterait presque pour rien; mais,

outre que j'avais assez pour le moment de la mer, un mois me paraissait

une éternité.

«Je me mis donc en quête de quelque autre moyen de transport, et grâce

aux indications d'un compatriote, je ne tardai pas à trouver un brave

homme qui, propriétaire de cinq ou six chevaux, s'engageait à me

conduire avec mon bagage rapidement et à peu de frais.

«C'était une façon de parler.

«Voyager à cheval est charmant, dans un admirable pays tel que celui-ci,

bien digne de son nom de paradis terrestre, mais c'est un genre de

locomotion que je ne conseillerai pas aux gens pressés.

«Cependant, les étapes succédaient aux étapes; un jour vint où mon

conducteur, étendant le bras, me dit:

«--Nous arrivons... C'est là.

«Il me montrait, au fond de la merveilleuse baie de Concepcion, à

mi-côte d'une colline de terre rougeâtre, une longue rangée de cases à

un seul étage, construites en briques séchées au soleil.

«C'est la ville de Talcahuana, si souvent détruite par des tremblements

de terre que ses quatre mille habitants, lassés de bâtir sur un sol

mouvant, se contentent maintenant de cabanes.

«Ah! mon cher maître, c'est le coeur battant que j'y entrai, un samedi

soir, aux dernières lueurs du crépuscule.

«Tout en chevauchant le long des rues étroites et escarpées, je me

disais que, peut-être, dans quelqu'une de ces cases devant lesquelles je

passais vivait mon père; que, peut-être, avant quarante-huit heures,

j'aurais le bonheur de le serrer entre mes bras, et que je recevrais de

lui la lettre du général Delorge, cette arme qui doit assurer la

vengeance que nous attendons depuis plus de quinze ans...

«Aussi, bien qu'il me fût donné, la nuit qui suivit mon arrivée, de

coucher dans un véritable lit, mis à ma disposition par un négociant

français, il me fut impossible de fermer l'oeil.

«Il me semblait que le jour ne viendrait jamais me permettre de

commencer mes recherches.

«Il vint, cependant; mais mes premières investigations ne furent pas

heureuses.

«Le climat du Chili est admirable, le pays est si beau, la vie y semble

si facile et si douce, les Chiliennes ont tant de séductions, que de

tous les navires--et ils sont nombreux--qui relâchent dans la baie de

Concepcion, toujours quelque matelot déserte, qui s'installe à

Talcahuana, ou qui va s'établir plus avant dans les terres.

«Cette circonstance hérissait mon enquête de difficultés imprévues.

«Force me fut donc de me mettre à exécuter ce que vous m'avez dit que je

ferais.

«Je m'en allais de case en case, interrogeant tous les habitants,

lesquels sont, par bonheur, les meilleurs et les plus obligeants du

monde.

«Je leur demandais s'ils n'avaient pas ouï parler d'un Français, nommé

Cornevin ou Boutin, qui avait dû arriver à Talcahuana dans les premiers

mois de l'année 1853 à bord d'un baleinier américain.

«J'ajoutais, pour aider leurs souvenirs, que ce Français était un ancien

prisonnier politique qui avait eu le bonheur incroyable de s'évader de

l'île du Diable. Et enfin, autant qu'il était en moi et d'après les

indications de ce brave Nantel, je traçais un portrait de mon père.

«Mais, hélas! tant d'années s'étaient écoulées depuis, tant de

baleiniers américains avaient jeté l'ancre devant Talcahuana, que

personne ne pouvait donner la plus vague indication..

«Le découragement me gagnait.

«Je commençais à me dire que Raymond et Léon avaient eu raison d'essayer

de me retenir, lorsqu'enfin une lueur m'arriva.

«Talcahuana n'est pas une grande ville. Les distractions y sont trop

rares pour que chacun ne s'occupe pas de ce que fait le voisin.

«On n'avait donc pas tardé à me connaître, à savoir le but de mon voyage

et à s'intéresser au jeune peintre français qui était à la recherche de

son père, ancien déporté politique.

«Je le savais. Aussi ne fus-je point surpris, lorsqu'une après-midi que

la chaleur m'avait retenu à la maison, on m'annonça un cavalier qui

m'apportait des renseignements.

«C'était un vieux contrebandier, que les hasards de sa profession

venaient de retenir deux mois de l'autre côté des Cordillères, et qui,

depuis la veille seulement, était de retour à Talcahuana.

«Cet homme se rappelait parfaitement un déporté français dont l'évasion,

racontée devant lui, l'avait frappé comme un miracle.

«Il ne se rappelait pas le nom de ce Français, mais il était persuadé

que j'aurais de ses nouvelles par un ancien contrebandier nommé

Pincheira, chez lequel il avait travaillé pendant plusieurs mois.

«Ce Pincheira habitait le port d'Eichato, à une petite distance de

Talcahuana.

«A l'instant même je montai à cheval, et moins de trois heures plus tard

j'étais en présence de l'ancien contrebandier.

«Dès les premiers mots que je prononçai, il m'interrompit pour me dire

qu'il se souvenait et, aux détails qu'il me donna, je reconnus que

j'étais enfin sur la trace...

«C'est sous le nom de Boutin que mon père s'était présenté à Pincheira.

Il était dénué de tout, affamé et à peine vêtu.

«Pincheira en eut pitié et n'eut point à s'en repentir, car il n'avait

jamais vu, me dit-il, un travailleur si obstiné. Apre au travail, mon

père n'était pas moins âpre au gain. Il se privait de tout pour mettre

de côté les quelques francs qu'il gagnait, disant qu'il avait besoin de

devenir très riche, et qu'il le deviendrait ou qu'il mourrait à la

peine.

«Un an plus tard, environ, le fils ainé de Pincheira ayant pris la

détermination d'aller tenter la fortune en Australie, mon père partit

avec lui.

«Depuis, Pincheira n'en a pas entendu parler, mais il ne doute pas que

son fils, établi en Australie, à Melbourne, ne soit mieux informé que

lui.

«Les derniers mots de Pincheira, lorsque je le quittai furent ceux-ci:

«--Votre père doit être plusieurs fois millionnaire ou mort...

«C'est donc pour Melbourne que je vais partir, muni d'une lettre de

recommandation de Pincheira pour son fils.

«Dès demain, je regagne Valparaiso où je trouverai plus aisément qu'ici

une occasion pour l'Australie...

«Maintenant, je tiens le bout du fil, je ne le lâcherai pas...

«Au revoir donc, mon cher maître,--je n'ose dire à bientôt. J'écris à ma

mère en même temps qu'à vous. Embrassez pour moi Raymond et Léon, et

croyez-moi le plus reconnaissant et le plus dévoué de vos obligés...»

Me Roberjot poursuivait:

«Vous le voyez, mon cher Raymond, Jean a bien fait de partir. J'adresse

par ce même courrier une copie de sa lettre à Léon.

«Votre mère et Mme Cornevin bien que fort tristes d'être séparées de

leurs fils sont en bonne santé.

«Ici, rien de nouveau. Les embarras du gouvernement impérial deviennent

de plus en plus visibles. Aurons-nous la guerre avec la Prusse?

Aurons-nous un ministère libéral? L'un et l'autre peut-être,--peut-être

ni l'un ni l'autre.

«Vous avez dû apprendre par les journaux le mariage de M. de Maumussy

avec une jeune princesse italienne très riche. Il a été, à cette

occasion, autorisé à prendre le titre de duc. On dit maintenant M. le

duc de Maumussy gros comme le bras.

«D'un autre côté, mon très honorable _ami_ Verdale prétend que M. de

Combelaine est décidé à prendre femme avec ou sans l'autorisation de

Mme Flora Misri. Ainsi, si vous connaissez une héritière, voilà un

fameux mari.

«Moi, je n'ai que dix mots à vous dire: Soyez prêt à tout événement, car

les temps sont proches.

«Et croyez à ma sincère amitié.

«ROBERJOT.»

Appuyé contre la porte du _Soleil levant_, Raymond relut à plusieurs

reprises ces deux lettres palpitantes d'espoir.

Quel reproche pour lui!

Jean Cornevin agissait, du moins; tandis que lui, Raymond, qui eût dû

être le plus ardent à poursuivre l'oeuvre de réparation, que

faisait-il? Rien.

Ainsi il s'abîmait dans les plus sombres méditations, lorsqu'il en fut

tiré par la bonne grosse voix de M. de Boursonne, qui, lui frappant

amicalement sur l'épaule, lui disait:

--Ah çà! qu'avez-vous? devenez-vous aussi sourd que je suis myope? Voilà

trois fois que maître Béru nous appelle pour nous mettre à table.

Raymond n'avait rien dit jamais de son passé au vieil ingénieur, il ne

pouvait donc se confier à lui.

--Je n'ai rien, monsieur, lui répondit-il.

Et il le suivit dans la salle à manger.

Mais c'est en vain qu'il s'efforçait de secouer ses tristes

préoccupations. Il ne trouvait pas un mot à répondre à M. de Boursonne,

lequel, par bonheur, était plus causeur et plus gai encore que de

coutume.

La marche, après le repas, le remit un peu.

Le temps était admirable. C'était une de ces tièdes journées comme

l'automne, tous les ans, en donne à l'Anjou. Jamais cette belle vallée

de la Loire n'avait été plus belle. L'air était plein de parfums et de

bourdonnements d'insectes. Les pluies de septembre avaient rendu aux

prairies leur vert d'émeraude. Le soleil d'août avait nuancé les bois de

tons merveilleux. Les feuilles des peupliers qui tremblaient à la brise

semblaient d'or. Le long de toutes les haies chargées de baies rouges

des fils de la Vierge pendaient...

--Encore un mois de ce beau temps, mon cher Delorge, disait gaiement M.

de Boursonne, et le gros de notre besogne sera terminé de Tours aux

Rosiers.

Ils opéraient alors sur la rive gauche de la Loire, entre Gennes et les

Tuffeaux, et ils suivaient pour gagner leur terrain ce chemin charmant

qui côtoie la rivière, et qu'ombragent les grands arbres du coteau.

Et ils allaient, suivis du conducteur qui portait leur collation

quotidienne, faisant craquer sous leurs pieds les branches sèches et les

feuilles mortes, lorsque, tout à coup, ils distinguèrent dans la

direction de Maillefert des aboiements de chiens, appuyés de

fanfares...

[Illustration: Je distinguai comme une tache le radeau.]

--On chasse par ici! s'écria M. de Boursonne.

Et s'étant arrêté pour mieux écouter:

--Je ne me trompe pas, ajouta-t-il. Ce doit être la duchesse de

Maillefert qui donne du bon temps à ses hôtes.

Après quoi, appelant son conducteur, qui précisément se trouvait être du

pays:

--Est-ce qu'il y a du chevreuil dans ces bois que nous avons vus

là-haut? demanda-t-il.

Le conducteur s'était rapproché.

--Je ne le pense pas, monsieur, répondit-il. Je n'ai jamais entendu dire

qu'il y ait des chevreuils ailleurs que dans le parc de la Ville-Haudry,

mais ceux-là sont sacrés.

--Alors que chasse-t-on?

--Monsieur, lorsque Mme la duchesse est ici, elle fait venir des

renards dans des tonneaux... Les jours de chasse, on en lâche un, et

c'est après lui que courent les chiens et que galopent les chasseurs.

La dégringolade · 第 77 / 157 题