Lorsqu'il arriva au _Soleil levant_, appuyé au bras de Raymond, maître
Béru, debout sur le seuil de son auberge, semblait guetter leur retour
pour être le premier à leur dire:
--Eh bien!... c'est ce soir, par l'express de sept heures, que Mme la
duchesse arrive avec sa société. Ces messieurs ont dû rencontrer les
équipages...
Il jubilait.
Son visage rubicond était plus rayonnant que l'astre de son enseigne.
--Nous avons vu des voitures, en effet, répondit M. de Boursonne, et
nous avons même été fort surpris de n'y pas apercevoir Mlle Simone.
--C'est vrai, opina l'aubergiste, cela doit sembler assez drôle qu'une
jeune demoiselle n'aille pas au-devant de sa mère, quand il y a des mois
qu'elle ne l'a pas embrassée!...
Raymond, que M. de Boursonne observait du coin de l'oeil, autant que
le lui permettait sa myopie, était devenu attentif.
--Mais c'est ainsi, poursuivit l'aubergiste. Mlle Simone, à ce que je
me suis laissé dire, aimerait autant que sa mère et son frère ne
vinssent jamais à Maillefert. Dame! cela se comprend. Accoutumée qu'elle
est à vivre seule, aussi tristement qu'une religieuse cloîtrée, de voir
tout à coup tant de monde et d'entendre tant de bruit autour d'elle,
cela l'éblouit et l'effarouche, comme une orfraie qu'on lâcherait
subitement en plein soleil. Si bien qu'elle ne fait pas toujours bon
visage aux invités de Mme la duchesse. A ce point, me disait M.
Casimir, le maître d'hôtel, qu'il y a deux ans elle n'a pas mis les pied
lors de ses appartements tant qu'il y a eu de la société au château.
--Et la duchesse souffre ces caprices?
--Eh! eh!... Ce qu'on ne peut pas empêcher... vous savez. Il paraît
qu'elle a une tête, Mlle Simone, bien que ce soit une sainte. Puis,
elle a peut-être raison, au fond. Le mois que Mme le duchesse passe
ici doit lui coûter gros.
--Bast! fit Raymond, la famille de Maillefert est si riche!...
--C'est à savoir! grommela maître Béru, c'est à savoir...
Et se rapprochant de Raymond et M. de Boursonne, baissant la voix et
d'un air de mystère:
--Avec ces grandes fortunes, reprit-il, on ne sait jamais à quoi s'en
tenir. Ce qui est positif, et on en a jasé, Dieu sait comme, c'est que
Mme la duchesse vend...
--Diable!
--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Ainsi, quand vous suivez
la levée, pour aller à Saint-Mathurin, toutes ces belles fermes que vous
voyez, à droite dans la vallée, appartenaient aux Maillefert. Eh bien!
l'hiver dernier, l'intendant est venu, qui les a découpées en petits
lots et vendues... Tel que vous me voyez, j'en ai acheté pour un couple
de milliers d'écus...
Maître Béru s'arrêta court.
On entendait dans le lointain le sifflet strident du chemin de fer.
--Mais voilà le train! s'écria l'hôtelier du _Soleil levant_. Dans cinq
minutes Mme la duchesse sera en gare.
M. de Boursonne riait, de ce petit rire singulier qui faisait que les
gens ne savaient jamais s'il parlait sérieusement ou s'il se moquait
d'eux.
--Bien! maître Béru, prononça-t-il, très bien! Je vois avec plaisir que
la famille de Maillefert a en vous un serviteur fidèle et dévoué...
Serviteur!... Le mot déplut à l'aubergiste.
Il se redressa dans sa veste blanche, et de son grand air de dignité:
--Je ne suis, prononça-t-il, le serviteur de personne.
Raymond aussi riait.
--Excusez-moi, cher monsieur Béru, fit gravement le vieil ingénieur,
j'avais cru, en voyant votre joie...
--La duchesse m'importe peu, monsieur, et si je me réjouis, c'est que
son séjour dans le pays fait aller le commerce. Par exemple, c'est dans
mon établissement que se réunissent le maître d'hôtel, le chef et le
sommelier de Mme de Maillefert, et aussi le valet de chambre de M.
Philippe...
--C'est bien de l'honneur pour nous, interrompit M. de Boursonne.
Et comme le plaisir qu'il prenait à étudier l'aubergiste du _Soleil
levant_ commençait à s'épuiser:
--Mais ne dînons-nous pas ce soir, maître Béru? demanda-t-il. Nous
faudra-t-il jeûner pour la plus grande gloire de Mme de Maillefert?
Rappelé brusquement à ses fonctions, l'hôtelier eut comme un regret
d'avoir tant bavardé. Et il rentra brusquement dans son auberge, criant:
--Madame Béru!... Le dîner de messieurs les ingénieurs!...
La nuit était venue, lorsque M. de Boursonne et Raymond se mirent à
table dans la salle à manger, largement éclairée par deux becs de gaz.
Le vieil ingénieur semblait on ne peut plus satisfait, et tout en
savourant un excellent potage:
--Cet imbécile de Béru, disait-il, est positivement un homme précieux...
Outre qu'il est un remarquable cuisinier, il me fait l'effet d'être le
premier cancanier du pays, de sorte que...
Il fut interrompu par un grand fracas de roues, de chevaux et de
claquements de fouet sur la grande route.
--Décidément la duchesse est arrivée.
Presque aussitôt, les voitures s'arrêtèrent devant l'auberge.
Puis une voix retentit dans le vestibule, voix grêle et aiguë, fort
impérieuse pourtant, et affectant le plus désagréable grasseyement.
--Béru! clamait une voix, holà! où diable êtes-vous? Béru! ah! vous
voilà! Vite, donnez de la lumière à mes domestiques, ces drôles ont
oublié d'allumer les lanternes... Puis, vite aussi un verre et une
carafe d'eau fraîche pour ma mère!...
Sur quoi, la porte de la salle à manger s'ouvrit violemment et un jeune
homme d'environ vingt-cinq ans entra chapeau sur la tête, cigare aux
dents et lorgnon à l'oeil.
--M. le duc Philippe, sans doute? fit à demi-voix M. de Boursonne à
Raymond.
Il était de taille moyenne, maigre ou plutôt amaigri, et avait la
poitrine creuse et les épaules bombées.
De longs favoris blonds encadraient son visage fatigué, ses pommettes
saillantes et colorées et ses lèvres minces et flétries.
--Ici, sacrebleu! criait-il; ici la carafe de Mme la duchesse...
Mme Béru accourait, un plateau à la main, et derrière elle entra,
comme un tourbillon de soie et de velours, une femme assez grande, à
l'air à la fois impertinent et familier.
Ses cheveux, d'un blond fauve, s'échappaient en masses opulentes d'un
petit chapeau de paille orné d'une aigrette blanche. Elle portait un de
ces costumes de voyage à couleurs éclatantes, très court et très
tailladé, qui firent la fortune de Van Klopen.
Elle se versa un verre d'eau, et après l'avoir bu d'un trait:
--Ah! je mourais de soif, dit-elle.
Puis, trempant dans l'eau le coin de son mouchoir armorié, elle en
tamponna ses yeux en disant:
--Il est inouï qu'on ne trouve pas un verre d'eau à cette gare...
Au dehors on entendait causer et rire, et la lueur des lanternes qu'on
venait d'allumer éclairait toute la chaussée.
Curieux sans vergogne, M. de Boursonne se leva et alla soulever le
rideau de la croisée. Il lui semblait distinguer dans les voitures sept
ou huit personnes...
Mais il n'eut pas le temps de bien voir.
Mme de Maillefert et le jeune duc rejoignirent leurs invités... Les
fouets des postillons claquèrent, les chevaux partirent au galop et le
roulement des roues ne tarda pas à se perdre dans la nuit...