--Parfait! dit-il. C'est un moyen comme un autre de se rompre le cou, et
c'est très aristocratique, à coup sûr...
Cependant, ils étaient arrivés sur le terrain de leurs études.
Ils se mirent au travail sans plus se préoccuper de la chasse, qui,
selon les caprices de la course du renard, s'éloignait ou se
rapprochait.
Vers trois heures, la pauvre bête dut être forcée, car fanfares et
aboiements cessèrent complètement.
La journée touchait à sa fin, et déjà de légers brouillards s'élevaient
des bas-fonds de la vallée, lorsque Raymond eut terminé sa besogne. Il
alluma un cigare et, en attendant M. de Boursonne qui achevait des
sondages, il vint s'asseoir sur le talus du chemin.
Il n'y était pas depuis cinq minutes, quand, au détour de la route, sous
la voûte formée par les grands arbres, parut une femme qui s'avançait
d'un pas rapide.
Elle était fort simplement vêtue d'un costume de soie brune et coiffée
d'un large chapeau de paille. Son visage était entièrement caché par une
ombrelle qu'elle tenait en avant, pour se garantir du soleil couchant.
Raymond l'examinait avec une certaine curiosité, admirant la grâce de sa
démarche, lorsque tout à coup, à moins de dix pas de lui, elle s'arrêta
court.
Elle parut écouter et se consulter...
Puis, soudain, prenant un parti, elle ferma son ombrelle, franchit
lestement le talus et gagna un petit bouquet d'arbres où elle se tint
immobile.
D'où elle était, elle ne devait pas apercevoir Raymond, surtout ne
soupçonnant pas sa présence, mais lui la voyait très bien.
C'était une jeune fille d'une vingtaine d'années, aux traits fins et
doux, blonde avec de grands yeux bleus.
Ce qui frappait Raymond, c'était l'impression à la fois inquiète et
timide de sa physionomie, et dans toute sa personne quelque chose de
sauvage et d'effarouché...
--Évidemment elle se cache, pensait-il, mais de qui? mais pourquoi?...
La réponse ne se fit pas attendre.
Un bruit de roues lui ayant fait tourner la tête, il aperçut, s'avançant
au grand trot de deux magnifiques chevaux, une calèche découverte menée
à la daumont.
C'était une des voitures qu'il avait rencontrées la veille se rendant à
la gare, il la reconnut très bien.
Dedans étaient nonchalamment étendues deux jeunes femmes assez jolies
vêtues de costumes extraordinairement voyants.
Derrière la voiture, un groupe de cavaliers galopait et, au milieu de ce
groupe, montant un cheval évidemment difficile, se tenait la duchesse de
Maillefert, superbe de hardiesse avec son amazone bleue à boutons
ciselés et son chapeau d'homme.
--C'est pourtant vrai qu'on ne lui donnerait pas vingt ans, à cette
gaillarde-là, dit une voix railleuse derrière Raymond.
Il se détourna.
C'était M. de Boursonne, qui avait fini, lui aussi, et qui, les mains
dans les poches et un sourire goguenard aux lèvres, regardait s'éloigner
et se perdre dans la poussière voitures et cavaliers.
--Oui!... peut-être!... en effet!... répondit Raymond.
Il ne savait trop ce qu'il disait.
Tout en semblant écouter le vieil ingénieur, il ne perdait pas de
l'oeil le bouquet d'arbres où la jeune fille s'était réfugiée... Il la
vit avancer la tête avec précaution, écouter, puis jugeant le danger
qu'elle voulait éviter passé, gagner la route...
Mais alors, elle aperçut Raymond et M. de Boursonne...
Un léger cri lui échappa... Elle parut prête à fuir...
Mais, rassemblant son courage, elle passa devant eux en leur rendant
leur salut...
Jamais surprise ne se vit, plus comique que celle du vieil ingénieur.
La jeune fille était déjà loin, qu'il restait planté sur ses pieds, sa
casquette d'une main, son binocle de l'autre...
--Ah ça! d'où sortait cette demoiselle? demanda-t-il enfin.
Raymond ne répondit pas.
Encore qu'il eût été bien embarrassé de dire pourquoi, il lui répugnait
de raconter la scène dont le hasard l'avait rendu témoin.
--C'est que vraiment elle m'a paru surgir de terre ni plus ni moins
qu'une apparition, continua M. de Boursonne, et je ne serais pas fâché
de savoir au moins qui elle est.
A deux pas en arrière, se tenait le conducteur que M. de Boursonne avait
désigné pour l'accompagner parce qu'il connaissait le pays.
Il entendit la question et pensant qu'elle s'adressait à lui:
--Monsieur, répondit-il respectueusement, cette jeune personne est
Mlle Simone de Maillefert...
--Ah!
--Elle sortait de ce petit bosquet, là, à droite, où je l'ai vue se
cacher lorsqu'elle a entendu rouler la voiture de Mme la duchesse.
C'est, du reste, un vrai miracle que monsieur l'ingénieur n'ait pas
encore rencontré Mlle Simone, car elle est toujours par voies et par
chemins, tantôt avec sa gouvernante anglaise, à pied le plus souvent,
mais quelquefois aussi à cheval. Et ce n'est pas pour dire, mais je ne
connais pas beaucoup de nos messieurs des environs capables de faire
franchir à leur cheval les fossés qu'elle fait sauter au sien...
D'un geste, M. de Boursonne remercia son employé des renseignements.
Mais lorsqu'il fut seul avec Raymond, sur la route des Rosiers:
--Ma parole d'honneur, reprit-il, cette jeune fille me trotte par la
tête. N'est-il pas étrange qu'elle craigne si fort d'être vue de sa
mère!...
--Ne vous rappelez-vous donc pas, monsieur, ce que nous a dit maître
Béru?
--Si, mais Béru n'est qu'un sot. Il faudrait faire jaser quelque
bourgeois du pays. Je donnerais bien quelque chose pour que notre vieux
camarade, l'artilleur en retraite, eût l'idée de venir, ce soir, fumer
une pipe avec nous.
Quelque bonne fée entendit sans doute le souhait de M. de Boursonne.
A peine Raymond et lui finissaient-ils de dîner, que le maître du
_Soleil levant_ leur annonça le commandant d'artillerie.
Et il ne venait pas seul.
--Il se permettait, dit-il en entrant, d'amener un sien neveu, qui était
venu passer la journée avec lui: M. Savinien Bizet de Chenehutte.
C'était un fort gaillard d'une trentaine d'années, large d'épaules, haut
en couleur, au verbe tranchant, à l'air content de soi, mis avec une
recherche du plus mauvais goût.
Propriétaire, il faisait valoir et vivait sur ses terres. Réellement, il
s'appelait Bizet tout court. Ce nom de Chenehutte, qui était celui d'une
de ses propriétés, lui avait été donné pour le distinguer d'un de ses
frères; et comme il l'avait trouvé sonore, il l'avait gardé et le
mettait sur ses cartes de visite.
N'importe, il était fort heureux qu'il fût venu.
Aux premières questions de M. de Boursonne relatives à Mlle de
Maillefert:
--Ma foi! je ne sais rien de cette jeune fille, répondit l'ancien
artilleur, avec l'insouciance d'un homme trop occupé de soi pour
s'inquiéter des autres.