M. de Boursonne venait d'avaler la dernière bouchée de son déjeuner.

Il se leva, et, bourrant sa pipe:

--C'est égal, fit-il, j'aurais préféré un cirque... C'eût été une

distraction.

Maître Béru sourit finement:

--Je crois, dit-il, que la venue de Mme la duchesse donnera à ces

messieurs plus de distractions que n'importe quelle troupe de

saltimbanques...

--Et pourquoi, s'il vous plaît?...

--Parce que Mme la duchesse est comme qui dirait une vive-la-joie.

Jamais elle ne vient seule. Toujours elle amène une troupe de jeunes

dames, toutes plus jolies et mieux vêtues les unes que les autres, qu'on

rencontre sans cesse à pied, à cheval, en voiture, en bateau, riant,

chantant, badinant, escortées de jeunes messieurs, amis de M. Philippe.

Et tout ce monde chasse, pêche, dîne, soupe, se promène, danse et tire

des feux d'artifice, et enfin, fait de la vie une noce perpétuelle de

nuit et de jour...

Mais M. de Boursonne venait de voir apparaître à la porte du petit salon

son piqueur chargé du panier de la collation.

--A ce soir les détails, dit-il brusquement à maître Béru.

Et s'adressant à Raymond:

--Et nous qui avons à travailler, en route!...

Sur quoi il sortit, laissant l'aubergiste du _Soleil levant_ un peu

surpris et fort mécontent d'une interruption qu'il jugeait peu polie.

Et tout en marchant à grandes enjambées le long de la levée qui côtoie

la Loire:

--Singuliers citoyens que les Français, grommelait le vieil ingénieur.

En voici un, ce Béru, qui est fou d'égalité, à ce qu'il prétend, et

parce qu'une duchesse arrive dans son pays, aussitôt il se pâme

d'admiration. C'est un démocrate, mais son auberge, ses casseroles, son

enseigne et tous les écus qu'il a de côté, il les donnerait pour

s'appeler M. de Béru!...

Il parut attendre un mot d'approbation de Raymond qui marchait à ses

côtés; mais Raymond, qui pensait à tout autre chose, garda le silence.

Alors, les souvenirs de son éducation première lui revenant en foule:

--Bonne maison, d'ailleurs, reprit-il, que cette maison de Maillefert.

Une des cinq ou six qui nous restent en France pures de toute

substitution. Excellente maison, alliée aux Tréville, aux

Breulli-Faverlay, aux Coucy, aux Sairmeuse, aux Montmorency, aux

Champdoce, aux Commarin, aux Chalusse...

Il n'en finissait plus.

On eût dit, à l'entendre égrener ce chapelet de noms, qu'il récitait la

table de récapitulation de d'Hozier...

--Famille princière, positivement, poursuivait-il, qui porte de gueules

à une croix d'or, avec une devise digne des premiers barons chrétiens:

_Aultre ne sert!_ L'_Armorial général_ fait remonter les Maillefert à

800, mais je ne leur vois de filiation bien prouvée qu'à partir de 1100,

ce qui est déjà joli... Qu'en pensez-vous, Delorge?...

Ainsi interpellé, d'une voix forte, Raymond tressauta comme un dormeur

qu'on réveille.

--Monsieur!...

--Ah ça! vous ne m'écoutez donc pas, dit le vieil ingénieur. Vous avez

l'air d'un homme qui tombe des nues. A quoi songez-vous?

--Ma foi! monsieur, si niais que cela soit à dire, j'avouerai que je ne

songeais à rien...

--Hum!... Pas même à Mlle Simone de Maillefert?

Raymond rougit comme une pensionnaire prise en faute.

--Eh! monsieur, répondit-il, à quel propos penserais-je à une jeune

fille que je ne connais pas, que je n'ai jamais vue, et que je ne verrai

sans doute jamais?...

--Qui sait! murmura M. de Boursonne.

Et après un moment de réflexion:

--Ce que nous a dit cet imbécile de Béru, au sujet de cette jeune

demoiselle, eût suffi lorsque j'avais votre âge pour me mettre la

cervelle à l'envers. Singulière existence que celle de cette pauvre

enfant abandonnée à elle-même!...

--Bast!...

--Comment, bast!... Je voudrais, pardieu! vous y voir, seul dans ce

vieux château, en tête-à-tête avec une gouvernante anglaise. Mais

comment ne se marie-t-elle pas? Elle doit pourtant être un fier parti,

cette petite fille. Ces Maillefert, si je ne m'abuse, sont riches comme

des mines. Je leur connais, dans la Loire-Inférieure, une propriété qui

est bien grande, à elle seule, comme la république de Saint-Marin et la

principauté de Monaco réunies. L'île de Noirmoutiers tout entière leur

appartenait autrefois. Comment cette petite n'est-elle pas encore

mariée!...

Il fit bien une douzaine de pas sans mot dire, puis tout d'un coup:

--Peut-être, reprit-il, est-elle affligée de quelque difformité... Il se

peut qu'elle soit laide à faire peur, ou affreusement bossue, ou

boiteuse, ou borgne, ou chauve... Mais non, cet idiot de Béru nous

l'aurait dit.

--D'ailleurs, objecta Raymond, une jeune fille si riche n'est jamais

laide...

Le vieil ingénieur éclata de rire.

--Parfaitement exact, dit-il. Ainsi, mon cher Delorge, voilà une

occasion admirable. La Loire, les coteaux de Gennes, des ombrages

merveilleux, un antique castel... quel cadre pour un roman d'amour!...

M'entendez-vous, rêveur éternel? Je vous dis que je vois une nouvelle

princesse du bois dormant, qui attend le jeune et beau prince qui la

doit réveiller.

--Le malheur est que je ne suis pas prince, dit Raymond en riant.

--C'est vrai, mon cher, vous avez cet avantage immense et que je vous

envie, d'être vilain, très vilain... Vous êtes jeune, vous êtes élève de

l'École polytechnique...

--Et sans le sou...

--Pour le présent, oui..., mais votre avenir vaut un million. La famille

qui ne vous accueillerait pas à bras ouverts serait diantrement

difficile. Il me paraît, d'ailleurs, que Mme de Maillefert se soucie

assez peu de Mlle Simone.

Raymond hocha la tête:

--Il est de fait, dit-il, que pour l'abandonner ainsi...

--Oui, c'est inimaginable, n'est-ce pas? Ce doit être une singulière

personne que cette duchesse de Maillefert, et je ne serai pas fâché de

faire sa connaissance... Mais vous, Delorge, vous la connaissez

peut-être...

--Moi, grand Dieu! D'où? Comment?

--Dame! vous êtes Parisien...

--Oh! si peu.

--Assez pour avoir pu la rencontrer dans le monde...

Mais ils arrivaient à ce moment sur le terrain de leurs opérations.

Avec sa brusquerie ordinaire, M. de Boursonne campa là Raymond pour

interpeller les conducteurs qui l'attendaient et leur donner des

ordres...

Véritablement, pour ne pas connaître, au moins de réputation, la

duchesse de Maillefert, il fallait que Raymond Delorge et le vieil

ingénieur fussent terriblement étrangers aux graves préoccupations de la

haute société du second Empire.

Il fallait qu'ils eussent vécu comme des loups, en dehors du mouvement,

sans jamais ouvrir un journal de la haute vie.

Intime amie de la vicomtesse de Bois-d'Ardon et de la jeune duchesse de

Maumussy, rivale de la baronne Trigault et de la célèbre Sarah Brandon,

comtesse de la Ville-Haudry, la duchesse de Maillefert était une des

sept ou huit femmes qui avaient l'enviable et précieux privilège de

défrayer la chronique parisienne.

Il n'était pas de cocodès un peu posé qui ne la connût pour l'avoir

aperçue au Bois, aux courses, dans l'enceinte du pesage, aux premières

représentations, dans une avant-scène, à Bade, aux bains de mer, au club

des patineurs, au tir aux pigeons, partout où il y a des lumières, de

l'éclat, du bruit, où on s'étale, où on est vu, partout où la foule

désoeuvrée et riche se porte, partout où il est convenu qu'on s'amuse.

Elle dépensait, dit-on, un million par an.

Van Klopen, l'illustre tailleur pour dames, cet impudent et grossier

Prussien qui fut pendant dix ans l'arbitre des élégances féminines, Van

Klopen qui appelait ses clientes: Ma chère, déclarait la duchesse de

Maillefert la meilleure de ses pratiques.

Les reporters eussent dû se cotiser pour lui constituer une pension,

tant ils avaient gagné d'argent à décrire ses toilettes merveilleuses,

ses équipages et ses livrées, et à citer ses mots. La chronique vivait

de ses excentricités, racontant comme quoi elle soupait au Moulin-Rouge,

comment elle traversait les Champs-Élysées en voiture, conduisant

elle-même et une cigarette à la bouche; ou comment encore, ayant une

discussion avec un cocher de fiacre, elle l'avait étourdi en l'injuriant

dans le plus pur argot qui ait cours à la barrière...

De toute la journée, cependant, Raymond et M. de Boursonne, tout entiers

à leurs travaux, ne parlèrent pas d'elle.

Ils l'avaient même oubliée probablement, lorsque le soir, en regagnant

les Rosiers, ils furent dépassés par deux grandes calèches, conduites à

la daumont, qui venaient de la route de Gennes et se dirigeaient vers la

station du chemin de fer...

[Illustration: Il allait s'asseoir sur un paquet de cordages.]

--Ah! ah!... fit M. de Boursonne, il paraît que la duchesse arrive ce

soir... Voilà ses voitures qui vont l'attendre à la gare.

La dégringolade · 第 75 / 157 题