--Cela ne durera pas, soyez tranquilles! déclaraient toujours d'un ton
d'admirable assurance certains prophètes politiques.
Il est vrai qu'il leur eût été difficile, sinon impossible, de dire sur
quoi, en ce moment, se basait leur certitude.
Ces premières années de l'empire furent celles où il se débita le plus
de choses ridicules, où les contes les plus absurdes et les moins
admissibles trouvaient de tous côtés de bénévoles propagateurs.
A chaque moment, vous rencontriez des gens qui, vous tirant à part, vous
disaient mystérieusement:
--Eh bien!... vous savez la nouvelle? L'empire n'en a pas pour un mois.
L'argent manque... Le prochain coupon de la rente ne sera pas payé.
Mais Mme Delorge n'était pas d'un caractère à s'abandonner à des
illusions puériles et, si M. Ducoudray eût réussi à l'entraîner sur
cette pente, elle avait pour la retenir Me Sosthènes Roberjot.
Or Me Roberjot était mieux que personne en situation de voir et de
juger les événements.
Sa candidature avait réussi; il venait d'être nommé député.
Et, si ardent adversaire qu'il fût de l'empire, ses rancunes n'allaient
pas jusqu'à lui mettre sur les yeux de ces lunettes qui empêchent de
voir.
Aussi, disait-il en hochant tristement la tête:
[Illustration:--Tout cela est à nous! Victoire! Vive Coutanceau!]
--Nous en avons pour des années, et, s'il survient une guerre heureuse,
l'opposition ne sera plus qu'un mot.
Car Me Roberjot, de même que tous les gens de quelque bon sens,
comprenait bien que la guerre, essence même de l'empire, lui était
nécessaire.
Napoléon III, à Bordeaux, avait dit:
«L'empire, c'est la paix!...»
Mais il était clair que ce n'était là qu'un mot officiel, véritable
promesse de boniment qu'on ne risque rien à faire d'abord, et qu'on
tient après si on peut.
C'est dans le passé qu'il fallait aller chercher la pensée de
l'empereur, dans ses proclamations de Boulogne et de Strasbourg ou
encore dans ses réponses devant la Chambre des pairs lors de son procès.
Là, parlant à ses juges, mais s'adressant à la France, il avait dit:
«Je représente devant vous un principe, une cause, une défaite.
«Le principe, c'est la souveraineté du peuple.
«La cause, c'est celle de l'empire.
«La défaite, Waterloo.
«Le principe, vous l'avez admis;--la cause, vous l'avez servie;--la
défaite, vous brûlez de la venger...»
--Et Napoléon III la vengera, disaient fièrement ses partisans et, en
échange des stériles libertés qu'il prend à la France, il saura lui
rendre le prestige de la gloire militaire.
L'opinion était donc préparée à tout, lorsqu'on apprit que la France
allait avoir la guerre avec la Russie.
L'Angleterre, cette fois, était notre alliée; ses soldats allaient se
battre à côté des nôtres.
S'il y eut quelque émotion à Paris, il n'y eut pas un moment de doute ni
d'inquiétude. Nous ne pouvions être que vainqueurs.
Et, en effet, le second empire ne tarda pas à avoir une nouvelle
victoire à enregistrer, et gagnée par un des hommes du coup d'État, par
le maréchal de Saint-Arnaud.
Celui-là fut heureux. Il mourut peu après, et son linceul fut un
drapeau.
Mais c'était peu pour l'impatience française que cette victoire de
l'Alma; aussi tout Paris accueillit-il comme certaine, comme
incontestable, une dépêche apportée, disait-on, par un Cosaque, et qui
annonçait la prise de Sébastopol.
Cette nouvelle, il faut le dire, avait été enregistrée par le
_Moniteur_.
La Bourse monta. Paris, le soir, fut illuminé...
Et, le lendemain, on apprit que le Cosaque n'était qu'un canard
financier et que Sébastopol tenait plus que jamais.
Cependant, cette fausse joie, qui eût dû servir à Paris de leçon pour
l'avenir, n'eut pas d'inconvénients... L'impatience française n'avait
fait que devancer les événements. Après une héroïque résistance,
Sébastopol tomba en notre pouvoir...
Et, presque aussitôt que cette glorieuse nouvelle, on apprit que
l'empereur de Russie venait de mourir; qu'un congrès allait se réunir à
Paris, et que la paix serait sans doute signée contre le gré de
l'Angleterre...
Mais pendant que les négociations se poursuivaient, un événement avait
lieu d'une bien autre importance pour la famille impériale, et qui
devait emplir de confiance et de joie tous les hommes qui devaient à
l'empire ou qui attendaient de lui leur fortune et leur situation.
Depuis longtemps la grossesse de l'impératrice avait été annoncée
officiellement...
Le 15 mars 1856, le président du Corps législatif apprit à ses collègues
que Sa Majesté entrait dans les douleurs de l'enfantement...
L'Assemblée, aussitôt, se déclara en permanence.
Aussi bien, à cette heure-là même, les bruits les plus contradictoires
se répandaient-ils dans Paris.
On disait l'impératrice au plus mal, et que l'accoucheur de la reine
d'Angleterre, arrivé dans la nuit, désespérait d'elle. D'autres
assuraient que l'enfant, qui était une fille, venait de mourir.
La vérité, c'est que l'accouchement fut laborieux. Mais dans la nuit,
sur les trois heures, l'impératrice accoucha d'un garçon.
--Voilà la dynastie fondée à perpétuité! s'écrièrent les journaux
dévoués.
Tout, en effet, souriait à l'empereur, et l'empire arrivait à l'apogée
de sa puissance.
Et, le jour où les plénipotentiaires du congrès vinrent en grand
uniforme présenter aux Tuileries le traité signé par eux, Napoléon III
parut l'arbitre de l'Europe...
--Que me parlez-vous de Providence et de justice divine! disait ce
soir-là M. Ducoudray à Mme Delorge.
Il est certain que, pour ne pas désespérer, il fallait de plus en plus à
la veuve du général Delorge cette foi robuste et inaltérable qu'on puise
dans la conscience de son bon droit.
Si elle avait jugé ses ennemis hors de sa portée au lendemain du coup
d'État, que devait-ce donc être à cette heure que leur fortune, liée à
celle de l'empire, semblait inébranlable comme lui!...
Après des années d'investigations incessantes, le sort de Laurent
Cornevin demeurait un mystère, à ce point que Me Roberjot lui-même,
découragé, disait:
--Nous nous sommes mépris à la portée des paroles de Mme Flora Misri.
Le pauvre Laurent a été bel et bien assassiné.
C'était devenu la conviction de sa femme.
Après avoir espéré longtemps, et bien après tous les autres, elle ne
doutait plus de son malheur et, en tête de ses factures, elle avait fait
imprimer: _madame veuve Cornevin_.
Car elle avait des factures, à cette heure. Suivre les conseils de
Mme Delorge lui avait porté bonheur. Son petit établissement de
couture et confection avait réussi de façon à dépasser les prévisions
les plus optimistes.
A peine installée chez elle, après quelques mois d'un nouvel
apprentissage, elle avait vu ses clientes affluer de telle sorte que,
l'aide de ses filles ne lui suffisant plus, elle avait dû s'adjoindre
des ouvrières, deux d'abord, puis quatre. Puis il lui avait fallu
prendre une première demoiselle pour surveiller le travail, car elle
avait assez à faire à recevoir les pratiques, à prendre mesure et à
essayer les robes.
Bientôt l'appartement de la rue Pigalle s'était trouvé trop petit, et,
après bien des hésitations et sur les instances de M. Ducoudray et de
Mme Delorge, elle était allée en louer un, à un second étage de la
rue de la Chaussée-d'Antin, dont le prix était de trois mille quatre
cents francs.
C'est l'énormité de ce loyer qui avait causé toutes ses perplexités.
A l'exemple des gens qui ont été longtemps malheureux, elle se défiait
de la prospérité, prenant pour autant de pièges toutes les faveurs de la
fortune.
--Et si j'allais ne pouvoir pas payer! objectait-elle à ses amis.
Pourquoi chercher le mieux lorsqu'on a un bien inespéré?...