--Et elle réussira, disait-il, et quand j'aurai découvert Laurent
Cornevin, il sera tout surpris de retrouver sa femme à la tête d'un
riche établissement.
C'est que, fidèle à sa parole, le digne rentier consacrait tout ce qu'il
avait d'intelligence et aussi beaucoup d'argent à la recherche de cet
unique témoin de la mort du général Delorge.
Tâche ingrate, et bien autrement délicate et épineuse qu'il ne
l'imaginait lorsqu'il s'y était si bravement engagé.
Retrouver de par le monde un individu dont la trace est totalement
perdue est déjà difficile lorsqu'on peut agir ouvertement, qu'on dispose
de la publicité des journaux et qu'on a pour soi la subtile armée des
polices européennes.
Qu'est-ce donc lorsqu'on est réduit à agir seul, obligé de dissimuler
ses investigations et qu'on a tout à craindre de la rue de
Jérusalem?...
C'était là précisément le cas de M. Ducoudray.
Et cependant il avait, dans l'espèce, une chance assez rare:
Cornevin, en admettant qu'il vécût,--et rien, en somme, ne le prouvait
que l'attitude de la maîtresse de M. de Combelaine, Flora
Misri,--Cornevin vivant devait être détenu quelque part et gardé à vue.
Libre, il se fût évidemment empressé d'accourir près de sa femme et de
ses enfants, qu'il adorait et qu'il devait croire réduits à la plus
affreuse misère.
Il était clair aussi qu'il devait être surveillé de très près, car il
eût, sans cela, donné signe de vie et fait parvenir aux siens une
lettre, un billet, un mot...
Donc, si on faisait tout au monde pour avoir des nouvelles de cet
infortuné, il y avait mille à parier contre un que, de son côté, il
devait s'ingénier à trouver le moyen d'en faire parvenir à sa famille.
--C'est même là le plus bel atout de notre jeu, disait à M. Ducoudray
son agent principal.
Car le digne rentier avait des agents: une demi-douzaine de ces mauvais
drôles que la police est forcée de congédier de temps à autre et qui
«mouchardent» pour le compte des particuliers.
Et chaque semaine il sortait de son portefeuille quelques billets de
cent francs uniquement pour s'entendre dire:
--Nous sommes sur la trace!...
Alors, il se frottait les mains, sans songer que mille fois il avait ri
de cette vieille formule policière, et les démarches de ses agents
étaient le plus habituel sujet de ses conversations avec Mme Delorge.
En présence de Mme Cornevin, seulement, ils parlaient d'autre chose.
Mme Delorge n'avait pas voulu que la pauvre femme fût initiée aux
démarches qu'on faisait pour retrouver son mari. N'eût-ce pas été aviver
sa douleur, l'agiter de transes perpétuelles et l'exposer aux plus
pénibles déceptions!...
Et cependant, Mme Cornevin, de son côté, autant qu'il était en son
pouvoir, avait agi.
Si cruellement qu'il lui en coûtât, elle avait pris sur elle de revoir
sa soeur et avait tout mis en oeuvre pour l'intéresser à son malheur
et obtenir qu'elle usât de son influence sur M. de Combelaine.
Mais, dès les premiers mots, Mme Flora Misri était entrée dans une
grande colère.
--C'est positif, s'était-elle écriée: Victor est très puissant, et la
preuve, c'est qu'il a obtenu un bureau de tabac pour ma mère, et pour
mon père une place où il n'y a rien à faire. Seulement Victor serait par
trop bête de servir des gens qui ne cherchent qu'à lui nuire. Or que
fais-tu, toi, s'il te plaît?... Tu passes ta vie chez la femme de ce
général que Victor a tué en duel, une folle qui mettrait le feu à la
terre et au ciel pour nous faire arriver malheur. Que complotez-vous,
toutes deux, avec l'aide de ce vieux rentier qui ne vous quitte pas?...
Crois-tu que nous ne sachions pas toutes vos manigances!...
[Illustration: Krauss un pistolet dans chaque main.]
Ces propos rapportés à Mme Delorge lui donnèrent singulièrement à
réfléchir.
--M. de Combelaine et Mme Misri ont le secret de vos investigations,
dit-elle à M. Ducoudray.
--C'est impossible, répondit-il, puisque je n'en ai ouvert la bouche à
âme qui vive.
Pour plus de sûreté, cependant, il se résolut à consulter Me
Roberjot.
--Vous êtes joué, soyez-en sûr, lui déclara l'avocat sans hésiter. Ces
drôles que vous appelez vos hommes sont tout bonnement les hommes de M.
de Combelaine. Qu'y gagnent-ils? me demanderez-vous. Ceci: de se
réconcilier avec la préfecture, si jamais ils ont été brouillés avec
elle, et de continuer à empocher votre argent. Des mouchards qui ne
recevraient pas des deux mains ne seraient pas des mouchards. Méditez
cette vérité...
L'excellent bourgeois était atterré... mais convaincu.
--Dès ce soir, mes gaillards auront leur congé! s'écria-t-il.
Dans le fait, rien ne pouvait contrarier Me Roberjot autant que ces
maladroites tentatives de M. Ducoudray.
Il s'occupait, lui aussi, de retrouver Laurent Cornevin, et avec de bien
autres chances de succès.
Sa situation dans l'opposition l'avait mis en relations avec un grand
nombre d'exilés volontaires, de proscrits et de déportés de Décembre: il
les avait intéressés au sort du pauvre palefrenier en leur expliquant
l'importance de son témoignage, et par eux il ne désespérait pas
d'apprendre un jour ou l'autre ce qu'il était devenu.
En attendant, ce gouvernement de Décembre, dont tant de prophètes
annonçaient toujours la débâcle pour la fin du mois, semblait s'affermir
de plus en plus.
Les journaux se taisant sous peine de mort, les députés étant condamnés
au silence, nulle voix discordante n'avait troublé le concert de
bénédictions payées comptant et de flatteries intéressées qui montait
jusqu'au prince-président.
Son voyage dans les départements, réglé par un habile metteur en scène,
avait été une longue ovation.
Et en revenant à Paris, il avait, tout le long des boulevards, marché
sous une voûte d'arcs de triomphe et, au-dessus de la boutique d'un
perruquier, il avait pu lire en grosses lettres sur un transparent:
_Ave, Cæsar_.
Bientôt, c'était le Sénat qui était allé le saluer empereur, et un
plébiscite avait consacré l'empire.
Le règne de Napoléon III venait de commencer. Il se formait une cour sur
le modèle de la cour de son oncle. Les courtisans se ruaient à la curée
d'une formidable liste-civile. On s'arrachait la clé de chambellan, la
cravache d'écuyer, l'épieu de grand veneur...
M. de Combelaine avait une grande charge, les traitements réunis de M.
de Maumussy dépassaient cent cinquante mille francs, Mme d'Eljonsen
avait loué un palais en attendant celui qu'elle se faisait bâtir, M.
Verdale était un des architectes officiels, le docteur Buiron était un
des médecins de la cour...
--Jusqu'où monteront-ils, mon Dieu! disait M. Ducoudray un peu effrayé.
Mais Mme Delorge restait calme et confiante.
--Plus haut ils monteront, disait-elle, plus la dégringolade sera
terrible... Dieu est juste... Patience!
Reconnu par toutes les puissances de l'Europe, appelé «cousin et frère»
par le roi de Prusse, et «bon ami» par l'empereur de Russie,
Louis-Napoléon devait croire inébranlable le trône de Décembre et songer
à fonder une dynastie.
Un matin du mois de janvier 1853, M. Ducoudray arriva de meilleure heure
que de coutume chez Mme Delorge, son journal déplié à la main.
--Eh bien! c'est décidé, lui dit-il, nous allons avoir des noces
superbes, l'empereur se marie.
C'était vrai.
A cette heure-là même, tout Paris commentait le manifeste que
Louis-Napoléon venait de faire afficher, et qui commençait ainsi:
«Je me rends au voeu si souvent manifesté par le pays en venant vous
annoncer mon mariage...»
--Et qui épouse-t-il? demanda Mme Delorge.
--Une jeune Espagnole, répondit le bonhomme. Mlle Eugénie de Montijo,
comtesse de Téba.
Mlle de Montijo n'était pas une inconnue pour les Parisiens.
Déjà, au temps de la présidence, l'attention des habitués de l'Opéra
s'était souvent concentrée sur une loge d'avant-scène où entraient,
presque toujours après le lever du rideau, une femme d'un certain âge et
d'une physionomie peu sympathique et une jeune fille d'une rare beauté
malgré la petitesse de ses yeux.
Ces deux dames étaient Mme la comtesse de Montijo et sa fille.
Bientôt, on avait remarqué que leur nom se trouvait toujours des
premiers sur la liste des invités des fêtes présidentielles, puis des
fêtes impériales, soit à Compiègne, soit à Fontainebleau.
Les chroniqueurs de la cour ne cessaient de chanter les mérites et les
grâces de la jeune Espagnole, célébrant l'admirable abondance de ses
cheveux blonds et la blancheur dorée de son teint.
L'opinion n'avait pas tardé à s'inquiéter de cette reine des fêtes
impériales, et telle était la curiosité qu'elle excitait, que des
groupes considérables se formaient en un moment devant les magasins où
sa présence était signalée, et qu'elle avait été obligée de renoncer aux
représentations de l'Opéra.
Et cependant sa situation à la cour était si peu fixée que beaucoup de
courtisans, bien intéressés pourtant à pénétrer les secrets du maître,
croyaient à la probabilité d'une union morganatique entre elle et
l'empereur.
L'annonce officielle du mariage étonna donc, et, malgré toutes les
raisons excellentes alléguées dans le manifeste, jeta un froid.
Bien des gens le jugeaient si extraordinaire, qu'on ne pouvait
l'expliquer, disaient-ils, que par un mouvement de dépit de l'empereur.
Ils racontaient, ceux-là, que Louis-Napoléon, en quête d'une épouse,
avait expédié des ambassadeurs en Allemagne, l'inépuisable pépinière des
princesses nubiles, qu'il avait fait pressentir différentes puissances,
mais que nulle part on n'avait paru comprendre ses ouvertures.
Ils assuraient qu'il avait en vain sollicité la main de la fille du
prince Wasa, fils de Charles XIII, de Suède, et qu'on lui avait refusé
une princesse de Hohenzollern.
--Tout cela peut être vrai, disait M. Ducoudray, mais moi je ne vois pas
pourquoi un empereur n'aurait pas, tout comme un simple citoyen, le
droit d'épouser la femme qui lui plaît.
Cet avis, très raisonnable, n'était pas, à en croire les cancans, celui
des parents de l'empereur.
On affirmait qu'ils s'étaient opposés de tout leur pouvoir à son mariage
avec Mlle de Montijo.
On parlait de scènes violentes, à la suite desquelles la princesse
Mathilde se serait jetée aux pieds de son cousin, pour le supplier, au
nom des intérêts les plus sacrés de la famille, de ne pas contracter une
telle alliance.
Les répugnances, si elles existèrent jamais, surent en tout cas se faire
violence, car on ne tarda pas à annoncer que ce serait la princesse
Mathilde qui, pendant les fêtes nuptiales, soutiendrait le manteau de la
nouvelle impératrice.
Mais, bien plus que de ces détails, Paris s'inquiétait du trousseau de
la mariée.
Une certaine robe de dentelle était surtout l'objet des admirations
ébahies des chroniqueurs de la cour, et les Dangeau du nouveau régime
gémissaient de ce qu'on n'eût pas eu le temps de modifier la forme un
peu surannée des diamants de la Couronne...
La ville de Paris avait bien voté une somme de six cent mille francs
pour offrir un collier à l'impératrice, mais Mlle de Montijo avait
écrit au préfet pour le prier de consacrer cette somme à de bonnes
oeuvres. Enfin, le 29 janvier 1853, le mariage civil de l'empereur eut
lieu aux Tuileries.
Le grand-maître des cérémonies était allé, avec deux voitures de la
cour, chercher la fiancée impériale.
Le grand chambellan, le grand écuyer, le premier écuyer, deux
chambellans de service et les officiers d'ordonnance de service,
l'attendaient au bas de l'escalier du pavillon de Flore, pour la
conduire au salon de famille où se trouvait l'empereur, entouré du
prince Jérôme, des princes de sa famille désignés pour assister à la
cérémonie, des cardinaux, des grands officiers de la maison civile et
militaire, et enfin de tous les ambassadeurs et ministres
plénipotentiaires présents à Paris.
Napoléon III, en uniforme de général, portait la Toison d'or.
La future impératrice portait, sur une jupe et un corsage de satin
blanc, la fameuse robe de point d'alençon, et avait autour du cou le
collier commandé par la ville de Paris, que l'empereur avait acheté et
lui avait offert.
A neuf heures, le grand maître des cérémonies ayant pris les ordres de
l'empereur, le cortège se dirigea vers la salle des Maréchaux, où
devaient s'accomplir les formalités du mariage civil.
Elles furent longues... Tant de gens devaient signer au contrat!...
Mais, enfin, il n'y eut plus personne à qui passer la plume, et le
cortège, reprenant sa marche, put gagner la salle de spectacle, où les
artistes de l'Opéra attendaient, pour exécuter une cantate dont Méry
avait écrit les paroles et Auber composé la musique:
A notre impératrice aux doux climats choisie,
Chantez avec des voix qui sachent nous ravir,
Les airs que redira l'écho d'Andalousie
Aux collines du Tage et du Guadalquivir.
Espagne bien-aimée,
Où le ciel est vermeil,
C'est toi qui l'a formée
D'un rayon de soleil...
Le lendemain, 30 janvier, des milliers de curieux se pressaient le long
des quais et s'étouffaient aux alentours du parvis Notre-Dame.
Le mariage religieux de l'empereur allait avoir lieu.
Un peu avant midi, les grilles des Tuileries tournèrent sur leurs gonds,
et des carrosses dorés sortirent, que les vieux Parisiens reconnurent
pour les avoir vus lors du sacre de Napoléon Ier et lors du baptême
du roi de Rome...
L'empereur et l'impératrice occupaient le premier. Dans le second
étaient le prince Jérôme et le prince Napoléon.
Quelques vivats se firent entendre, lorsque les deux époux, au retour de
la cérémonie, se montrèrent au grand balcon des Tuileries.
Le soir, le repas de famille terminé, une cantate de Mme Mélanie
Waldor fut chantée par des artistes en costume espagnol:
Célestes concerts,
Douce harmonie,
Glissez dans les airs.
Chantez la grâce unie
Au génie.
Chantez Eugénie
Et les amours
Durant toujours.
C'est par M. Ducoudray que Mme Delorge, au fond de sa retraite, était
informée de tous ces détails.
Parisien jusqu'aux moelles, le digne bourgeois mettait son amour-propre
à ne rien ignorer de ce qui se passait dans la ville.
Partout où cinq cents badauds s'assemblaient pour un spectacle
quelconque, on était sûr de le voir au premier rang.
C'est ainsi que, depuis tantôt cinquante ans, il avait fait la haie sur
le passage de tous les pouvoirs qui se sont succédé en France.
Il avait vu l'entrée des alliés et le retour de l'île d'Elbe. Il avait
vu passer successivement Louis XVIII et Charles X, Louis-Philippe et la
République de 1848.
Et pour cela, précisément, il se disait, en regardant défiler le cortège
de Napoléon III et de la nouvelle impératrice:
--Baste! ceux-là passeront comme les autres...
Ce qui l'avait frappé, à cette solennité, ce n'était pas la vue de M. de
Combelaine et du vicomte de Maumussy, graves et solennels dans leur
carrosse, c'était l'attitude singulièrement réservée de la population.
Pour cette fois, les metteurs en scène des ovations départementales et
des enthousiasmes officiels étaient restés au-dessous de leur tâche ou
avaient été mal servis par leurs comparses.
La foule était immense; les chemins de fer, depuis la veille, avaient
amené deux cent mille curieux; Paris et sa banlieue s'étouffaient dans
les rues, sur les boulevards et sur les quais. Mais cette foule restait
de glace, étonnée en quelque sorte et défiante.
De ci et de là, des groupes habilement disséminés sur le passage du
cortège, des acclamations s'élevaient bien... Elles ne trouvaient pas
d'écho. La claque officielle ne réchauffait pas la multitude.
C'est que, en dehors des poésies de commande, il en avait circulé
d'autres, d'une saveur terriblement relevée.
C'est à l'heure où la presse est bâillonnée que les récits anonymes, que
les pamphlets honteux et les calomnies indignes ont beau jeu. Ce qui eût
fait le sujet d'un article dont l'auteur eût gardé nécessairement une
certaine mesure devient le thème d'une chanson qui ne respecte rien.
L'article eût été oublié le lendemain de son apparition, la chanson
reste dans la mémoire, et sur l'aîle d'un air populaire vole jusqu'aux
extrémités de la France et pénètre dans les moindres villages.
C'est qu'aussi le passé de Mlle de Montijo, par ses côtés romanesques
et un peu aventureux, offrait beaucoup de prise à la calomnie et à la
médisance.
Sa mère, aimant le mouvement, le changement, le voyage, la vie des eaux
et des bains de mer, les fêtes, les spectacles, l'avait, pendant des
années, traînée à sa suite, à Londres, à Paris, à Pau, en Allemagne...
Or on est bourgeois en diable, en France, et infecté de préjugés; on n'y
admet que très difficilement les libres allures des jeunes filles
étrangères.
Il n'y avait guère que sa beauté qu'on ne contestât pas à la femme de
l'empereur, et encore y trouvait-on des taches.
Ceux qui se proclamaient ses tenants la disaient d'une inépuisable
bonté, mais peu intelligente; ferme, mais entêtée; très simple, mais non
moins coquette enfin, dévote bien plus que religieuse, dévote à la façon
des femmes du peuple espagnoles, sans discernement.
--Elle rappellera Marie-Antoinette, pour qui elle professe un véritable
culte, disaient d'elle quelques-uns de ces amis dangereux dont tous les
éloges cachent une perfidie, voulue ou non.
Les gens sensés attendaient avant de formuler un jugement de l'avoir vue
à l'oeuvre, et ils n'attendaient pas sans inquiétudes, sachant quelle
influence doit fatalement exercer sur les moeurs l'exemple d'une
souveraine jeune et belle.
Assurément le rôle de la nouvelle impératrice était bien difficile au
milieu d'une cour datant d'hier, peuplée d'ennemis, semée d'embûches, et
composée en tout cas de gens bien étonnés de s'y voir, et qui devaient
avoir de la peine à se regarder sans rire.
Passer de la liberté de la vie de voyage aux inexorables obligations
d'un trône, et cela du jour au lendemain, quelle épreuve pour une jeune
femme!
Se trouver tout à coup le point de mire de tous les regards, être
toujours en scène, parler à tous et de tout, s'occuper de modes et de
politique, se montrer sérieuse ou frivole, être femme du monde et femme
d'intérieur, garder le secret de ses impressions, dissimuler ses
sympathies, surmonter ses aversions, quelle tâche!...
L'impératrice Eugénie n'y réussit pas.
Si ses courtisans lui racontaient qu'elle était populaire, ils la
trompaient. Elle ne le fut jamais.
En vain elle multiplia les oeuvres de bienfaisance, les institutions
charitables, les fondations pieuses. Elle n'alla jamais au coeur de la
foule.
Sceptique et moqueuse, la France ne respecte que ce qui est solennel.
On n'y comprend une reine qu'en robe de brocard à traîne, marchant d'un
pas majestueux, la couronne au front.
On s'étonnait de rencontrer l'impératrice en robe à volants écourtés,
chaussée de bottines à hauts talons, et coiffée d'un élégant et frais
chapeau tel qu'on en voyait sur la tête de toutes les autres femmes.
--C'est d'une admirable simplicité! s'écriaient ses partisans.
--Hum! grommelaient les autres.
Il est vrai de dire que les maris dont les femmes adoptaient cette
simplicité admirable la trouvaient coûteuse.
Ils voyaient bien que toutes ces jolies petites robes de quatre sous
tailladées, découpées, échancrées, écourtées, véritables déjeuners de
soleil, finissaient par revenir, vu leur nombre, dix fois plus cher que
les robes de prix d'autrefois.
On objectait à ces maris que c'était la mode. Que répondre à cela?
Ils grognèrent dans les commencements, puis ils s'habituèrent. Il faut
bien faire comme les autres...
Le temps devint bon pour les modistes et les couturières. On put voir un
tailleur pour dames se donner les mêmes airs d'importance que jadis la
couturière de Marie-Antoinette, qui disait si fièrement: «J'ai travaillé
ce matin avec Sa Majesté...»
Jamais pareille émulation de dépense ne se vit, ruinant les familles
d'abord, les corrompant ensuite. Personne ne voulait rester en arrière.
Toutes les grenouilles se mirent à s'enfler pour égaler le boeuf...
Beaucoup en crevaient.
Ce qui n'empêchait pas de se ruer à la conquête du million. Des
fortunes énormes surgirent tout à coup. D'où? On ne savait. Ce luxe
subit donnait d'étranges soupçons.
A voir passer dans son coupé, attelé de deux magnifiques chevaux,
Combelaine, qu'on avait connu sans souliers aux pieds; à voir faire
courir Maumussy, que ses créanciers avaient chassé du boulevard; à voir
Mme d'Eljonsen, devenue la princesse d'Eljonsen, donner des fêtes où
se précipitait tout le Paris officiel, involontairement on portait les
mains à ses poches et, inquiet, on se disait:
--Où diable ces gens-là prennent-ils tout cet argent!...
Si bien que le _Moniteur officiel_ en arrivait à être forcé de démentir,
comme «autant d'infâmes calomnies, les bruits répandus à la Bourse sur
les opérations financières qu'on accusait d'avoir faites des
fonctionnaires d'un ordre élevé».
Si bien que le prix de tout croissait avec les goûts et les habitudes de
dépense, et que l'argent semblait diminuer de valeur.
Et le digne M. Ducoudray, qui jadis s'estimait très riche avec ses douze
mille livres de rentes et sa villa de Passy, commençait à trouver qu'il
avait été bien imprudent de se retirer avec si peu de chose.
--Si cela dure, disait-il parfois, je finirai par n'avoir plus de quoi
manger.