M. Ducoudray n'entendait pas de cette oreille.

Fût-il jamais parvenu à mettre cent mille écus et même plus de côté,

s'il s'était confiné dans l'étroite boutique où, pendant cinquante ans,

ses parents avaient végété, joignant à grand'peine les deux bouts?...

--Ainsi, allez de l'avant, disait-il à Mme Cornevin. Que

risquez-vous? Je réponds de tout.

Et il l'avait en quelque sorte contrainte d'accepter un prêt de mille

écus pour ses premiers frais d'installation.

Car il voulait que tout fût très beau dans le nouvel établissement

qu'elle fondait, bien disposé et en harmonie avec le quartier; qu'elle

eût un vrai salon, avec un tapis à terre, un lustre au plafond et des

glaces tout autour.

Et le public avait fait honneur à la lettre de change que tirait sur sa

vanité l'expérience de l'ancien négociant.

Mme Cornevin avait eu beau augmenter le prix de ses façons, ses

anciennes clientes la suivirent, beaucoup de nouvelles lui vinrent, et

il n'eût tenu qu'à elle de prendre rang parmi les couturières à la mode

que les chroniques, moyennant finance, appellent toutes «la bonne

faiseuse».

Si bien que, la troisième année de son installation, lorsqu'elle fit son

inventaire au 31 décembre, elle constata qu'elle avait gagné dans ses

douze mois plus de vingt mille francs et que, tous frais payés, il lui

en restait huit mille à placer ou à mettre dans son commerce.

C'est que ses frais avaient bien augmenté.

Non seulement elle n'acceptait plus la rente de douze cents francs que

lui avait servie Mme Delorge, mais elle s'arrangeait de façon à ce

que Léon, son fils aîné, celui qui était élevé avec Raymond, n'imposât

pas une trop lourde charge à sa bienfaitrice.

Quoi que pût dire M. Ducoudray pour s'en défendre, elle supportait de

moitié avec lui les frais de l'éducation de son fils Jean.

Enfin, tout en faisant travailler ses filles à l'atelier, elle les

envoyait tous les jours chez une institutrice du voisinage, où elles

recevaient cette instruction élémentaire qui est indispensable à la

femme d'un négociant.

Pour elle-même, la courageuse femme ne dépensait rien.

Elle en était presque à se reprocher les quelques francs qu'elle

remettait tous les mois à un vieux professeur qui, chaque soir, après le

départ des ouvrières, venait lui donner une leçon.

Car elle avait senti la nécessité de se hausser au niveau de sa nouvelle

situation. Elle ne voulait pas que ses enfants, plus tard, fussent

exposés à rougir d'elle et à n'oser pas montrer ses lettres.

Et elle était un exemple de ce que peut une intelligence ordinaire,

servie par une forte volonté.

Qui l'eût vue, dans son beau salon, recevoir ses nobles et élégantes

clientes, n'eût certes pas reconnu la brave et honnête mais un peu

grossière ménagère de Montmartre, qu'on voyait deux fois par semaine

remonter la rue Marcadet, portant tout mouillé sur son épaule le linge

du ménage, qu'elle venait de laver au lavoir et qu'elle faisait sécher à

sa fenêtre.

A ses relations constantes avec Mme Delorge, elle avait gagné un ton,

des manières, des façons de s'exprimer, dont jamais on ne l'eût

soupçonnée capable.

Elle n'était pas déplacée dans le salon de sa protectrice. Tout au plus,

par suite du silence qu'elle avait le bon sens de s'imposer lorsqu'il y

avait du monde, pouvait-on la prendre pour une femme d'une extrême

timidité.

Mais il n'était pas de prospérités capables d'effacer de la mémoire de

Mme Cornevin ce qu'elle avait souffert ni la perte immense qu'elle

avait faite.

Six ans après la disparition de son mari, elle pâlissait encore et ses

grands yeux noirs s'emplissaient de flammes au seul nom du comte de

Combelaine.

--Ceux qui prétendent que le temps efface tout, disait-elle, n'ont

jamais su ce que c'est qu'aimer ou haïr.

Pour elle, en effet, il semblait que le temps n'existât pas.

Un dimanche,--et c'était en 1837,--qu'elle devait dîner chez Mme

Delorge avec M. Ducoudray et les enfants, elle arriva si bouleversée

que, dès en entrant, elle se laissa tomber sur un fauteuil.

Elle venait de rencontrer Grollet, cet employé des écuries de l'Élysée,

que M. de Maumussy et M. de Combelaine avaient si habilement substitué,

lors de l'enquête, à Laurent Cornevin.

--C'est dans le bas de la rue Blanche que je l'ai rencontré,

répondit-elle aux questions de ses amis. A vingt pas, je l'ai reconnu,

quoique ne l'ayant pas vu depuis ce jour maudit où, méditant déjà son

infâme trahison, il voulut absolument m'offrir à déjeuner. Et cependant

il a bien changé. Il a l'air d'un gros bourgeois à cette heure, d'un

richard. Il porte des chaînes de montre grosses comme le doigt, des

bagues, une chemise à jabot avec des boutons en brillants et une

canne... Il m'a reconnue, lui aussi, car il est venu droit à moi et,

après m'avoir toisée d'un regard impudent:

«--Peste! ma chère, m'a-t-il dit, nous voilà mise comme une duchesse...

Nous faisons robe de soie, maintenant!... Je vois avec plaisir que nous

avons trouvé des successeurs cossus à ce pauvre Cornevin.» Son accent

et son regard étaient si insultants que des larmes de colère m'en

vinrent aux yeux. Mais je me contins. Je voulais savoir ce qu'il était

devenu, et je l'interrogeai. Le crime lui a porté bonheur. Le prix du

sang de Laurent s'est multiplié entre ses mains.

Ayant quitté l'Élysée peu après le coup d'État, il s'est établi loueur

de voitures et, comme il est connaisseur, comme il est habile, comme il

avait des protecteurs très puissants, son commerce a prospéré, et il est

maintenant à la tête d'un des plus importants établissements de Paris.

Et ce n'est pas tout, il s'est associé avec un architecte colossalement

riche, nommé Verdale, pour acheter des terrains et des maisons sur le

parcours des rues qu'on doit percer et, comme cet architecte est très

renseigné, ils gagnent, paraît-il, tout ce qu'ils veulent.

Trop prudente pour confier à qui que ce fût le secret qu'elle avait

surpris, Mme Delorge était seule à connaître l'origine de cette

grande fortune que Grollet attribuait à M. Verdale.

Seule aussi, à admirer cette loi mystérieuse des attractions qui

fatalement rapproche et associe les scélérats.

Mais l'architecte jadis incompris était-il vraiment si riche que cela?

Me Roberjot, qu'elle questionna à sa première visite, ne lui laissa

aucun doute à cet égard.

--Mon ami Verdale, lui répondit-il, de ce ton de mordante ironie qui

devait lui faire tant d'ennemis, mon cher et excellent camarade doit

être déjà plusieurs fois millionnaire. Grollet, sans doute, est son

prête-nom. Depuis un an, il risque timidement une particule devant son

nom. Un de ces matins il s'éveillera baron et décoré. On m'a remis sa

carte, dernièrement, et j'y ai lu: A. de Verdale...

La plus vive surprise se peignit sur les traits de Mme Delorge.

--Vous voyez donc encore cet homme? demanda-t-elle.

--C'est-à-dire qu'il vient me voir, répondit l'avocat.

--Quoi!... malgré cette lettre terrible.

--A cause de cette lettre terrible, précisément. Tous les six mois à peu

près, il vient me conjurer de la lui vendre, et à chaque visite il m'en

offre un prix plus élevé. Nous en sommes restés, la dernière fois, à

500,000 francs.

L'énormité de la somme stupéfia Mme Delorge.

--Cinq cent mille francs! répéta-t-elle comme un écho.

--Mon Dieu, oui! Qu'est-ce que cela pour ce cher ami? Ne spécule-t-il

pas à coup sûr? N'a-t-il pas pour le conseiller, pour l'inspirer, Sa

Grâce Mme la princesse d'Eljonsen? C'est du reste bien connu. La

princesse est fort sujette aux rêves. Dès qu'il lui en est venu un, vite

elle mande son architecte ordinaire qui accourt.

«--Verdale, lui dit-elle, j'ai rêvé cette nuit que je voyais une rue

nouvelle, allant de tel point à tel autre, et passant par tels et tels

endroits...

«--Très bien! princesse! répond mon ancien copain. Et tout de suite,

sans hésiter, il se met à acheter tout ce qu'on veut lui vendre de

maisons sur le parcours indiqué. Et bien il fait, car jamais la rue

rêvée par la princesse ne manque d'être décrétée peu après. Mon Verdale

est exproprié, il touche des indemnités superbes dont il remet une

partie à Mme d'Eljonsen, et le tour est fait. Il irait jusqu'au

million pour avoir son autographe.

Ce n'est pas sans une sincère admiration que Mme Delorge écoutait et

regardait Me Roberjot. Certes, considérée au point de vue de la

morale pure, sa conduite n'avait rien de particulièrement héroïque.

Mais elle avait trop vécu pour ne savoir pas qu'à notre époque de tels

désintéressements sont rares, pour ne savoir pas que ce n'est point le

premier venu qui refuse un million, cinquante mille livres de rentes

qu'on lui offre et qu'il peut accepter sans risques, sans périls, sans

nuire à qui que ce soit, sans même commettre une mauvaise action.

Elle lui tendit donc la main, et d'une voix émue:

--C'est beau, ce que vous faites là, monsieur, dit-elle. Merci!...

Mais c'est à peine si l'avocat osa effleurer du bout des doigts cette

main que lui tendait la noble femme.

Lui aussi, il avait résisté à l'action dissolvante du temps. Il avait pu

renoncer à l'espoir d'être jamais aimé de Mme Delorge; cesser de

l'aimer, non.

Il lui avait fallu des mois, des années, pour s'accoutumer à la visiter,

à causer, à ne pas rester court, lorsqu'elle le regardait d'une certaine

façon.

Au moins avait-il cette satisfaction de voir que les événements

l'avaient servie mieux qu'il n'eût osé le souhaiter.

Les cruels soucis d'argent et d'avenir qui troublaient le sommeil de

Mme Delorge aux premiers temps de son veuvage avaient disparu.

L'aisance et la sécurité étaient revenues s'asseoir à son foyer.

Tout d'abord elle s'était trouvée allégée de la rente de douze cents

francs de Mme Cornevin. Léon ne lui coûtait presque plus rien. Enfin,

deux héritages successifs avaient plus que doublé son capital.

Le premier de ces héritages avait été celui du père de son mari.

Le pauvre bonhomme n'avait pu survivre à la mort de son fils, sa joie et

son orgueil. Il avait bien parlé de venir demeurer avec sa bru, mais au

moment de quitter la petite ferme où il vivait depuis tant d'années le

courage lui avait manqué. Il avait traîné sept ou huit mois encore, et

enfin il s'était éteint, laissant une soixantaine de mille francs.

Le second héritage fut celui de Mlle de la Rochecordeau.

Bien inattendu, certes, celui-là; car, deux fois par jour au moins

depuis quinze ans la rancunière vieille fille jurait qu'elle jetterait

toute sa fortune dans le Loir plutôt que d'en laisser un centime à sa

nièce.

Malheureusement pour ses charitables intentions, elle avait, quoique

dévote, une si effroyable peur de la mort, que jamais elle ne put

prendre sur elle de faire un testament.

--Il sera toujours temps, disait-elle, d'appeler un notaire quand je

sentirai ma fin s'approcher.

Elle ne la sentit pas.

Un soir qu'elle avait diné plus de coutume, s'étant mise dans une de ces

colères blanches qui lui étaient habituelles, elle fut foudroyée par une

attaque d'apoplexie.

Elle n'eut que le temps de s'écrier, et Dieu sait avec quelle rage:

--Je suis morte! Élisabeth aura tout.

Presque tout, en effet.

Mme Delorge, née Élisabeth de Lespéran, se trouvant être la plus

proche parente de Mlle de la Rochecordeau, eut pour sa part les sept

dixièmes de la succession: un peu plus de cent cinquante mille francs.

Elle les accepta, mais non sans bien expliquer à son fils quelles

raisons la déterminaient.

--J'ose croire, Raymond, lui avait-elle dit, que cette fortune qui nous

échoit ne te fera jamais imiter ces jeunes gens dont le plaisir est le

seul mobile, ni oublier les devoirs sacrés que tu as à remplir.

C'était presque mot pour mot ce que Mme Cornevin répétait à ses fils

chaque fois qu'elle se trouvait avec eux.

--Souvenez-vous que votre père a été lâchement assassiné par des

misérables dont il avait surpris le crime, et que nous ne savons même

pas ce qu'est devenu son corps.

Peut-être eût-on beaucoup surpris M. de Combelaine et M. de Maumussy, si

on leur eût dit ce qu'était devenue en huit ans la situation de Mme

Delorge et de Mme Cornevin.

Pour eux, ce devaient toujours être deux pauvres femmes veuves, bien

impuissantes, bien délaissées, pauvres et chargées d'enfants.

Non; il n'en était plus ainsi.

Maintenant, elles étaient presque riches l'une et l'autre, assez riches

en tout cas pour payer des défenseurs.

Leurs enfants, qui autrefois étaient peut-être une charge, allaient être

désormais un soutien.

Raymond Delorge, Léon et Jean Cornevin allaient être des hommes, de ces

adversaires avec qui on compte...

L'heure était proche où les espérances jadis chimériques de Mme

Delorge pouvaient devenir des réalités...

[Illustration: De sa main puissante il le renversa en arrière.]

La dégringolade · 第 64 / 157 题