XVIII

Mais l'énergie de Mme Delorge n'était pas de celles que détrempe une

déception ou que déconcerte un obstacle inattendu.

L'honneur lui défendant, pensait-elle, de recourir désormais au

dévouement du Me Roberjot, elle se disait:

--Je saurai me passer de son assistance, et le meurtre de mon mari n'en

sera pas moins vengé.

C'était là l'unique pensée qui la soutenait.

Elle savait que toujours en éveil, puissamment et incessamment tendue

vers un même but, la volonté centuple les forces humaines et donne à

l'être le plus faible le ressort d'un géant.

--Il nous faudra peut-être attendre des années, soupirait M. Ducoudray.

--Je saurais attendre des siècles, répondait Mme Delorge.

Son premier soin, avant de s'installer rue Blanche, avait été d'y

transporter le cabinet de travail du général Delorge, tel qu'il était à

la villa de la rue Sainte-Claire.

C'est dans la pièce qui, d'après la distribution du logis, devait servir

de salon, qu'elle l'avait reconstitué.

Meubles, tentures, rideaux, tout y était pareil, tout y était disposé

semblablement avec les plus ingénieuses précautions. A voir sur le

bureau les papiers et les cartes, le livre ouvert, la lettre commencée,

on eût cru que le général venait de sortir.

Une seule chose s'y voyait, qui ne se trouvait pas à Passy, et qui

étonnait les rares visiteurs de la pauvre femme.

En travers d'un beau portrait du général, était suspendue une épée,

celle qu'il portait la nuit de sa mort... Telle elle était qu'on l'avait

rapportée, toujours scellée, dans son fourreau taché de boue, par le

commissaire de police de Passy.

Et il ne s'écoulait guère de jour sans que Mme Delorge la montrât à

son fils, cette épée, lui disant que ce serait lui, Raymond, qui en

briserait le scel et la tirerait du fourreau, si jamais, lorsqu'il

serait un homme, il lui fallait une arme pour venger le meurtre de son

père...

Elle n'avait rien changé aux ordres donnés au lendemain de la mort de

son mari.

A chaque repas, qu'il y eût ou non des invités, le couvert du général

était mis.

Si bien que M. Ducoudray avait fini par s'accoutumer à ce cérémonial

qu'il jugeait funèbre, et qui dans les commencements lui coupait

l'appétit.

--Car, disait-il, cette place vide entre Mme Delorge et moi me fait

l'effet d'une fosse ouverte...

A part ces détails, tout intimes, jamais douleur ne fut, autant que

celle de la malheureuse veuve, sobre de démonstrations et de

confidences.

A la voir passer pâle et froide, sous ses habits de deuil, donnant la

main à sa fille, la petite Pauline, suivie de Raymond et de Léon

Cornevin, les locataires de la maison comprenaient bien que quelque

grand malheur avait dû frapper cette famille, mais nul ne savait son

histoire.

Et ce n'était pas Krauss, le fidèle serviteur, qui eût été raconter les

secrets de ses maîtres; ce ne pouvait pas être la petite domestique, qui

ne savait rien du passé.

Mme Delorge, d'ailleurs, avait adopté un genre de vie dont la

simplicité et l'économie eussent vite lassé l'indiscrétion des voisins.

Levée de très bonne heure, elle initiait sa petite servante aux détails

du service et l'aidait à tout mettre en ordre et à préparer les repas.

Dans l'après-midi, elle venait s'asseoir dans le cabinet du général et

donnait une leçon de lecture à sa fille, ou reprisait le linge de la

maison et les vêtements des enfants.

Deux fois par jour, Krauss conduisait et allait chercher au collège

Raymond et Léon Cornevin. Mais on ne les entendait guère. Ils

travaillaient l'un et l'autre avec tant d'acharnement, que souvent

Mme Delorge était obligée d'y mettre ordre et de les arracher à leurs

livres.

Le dimanche seul rompait la paisible régularité de cette existence.

Ce jour-là, si le fils d'adoption de M. Ducoudray, Jean Cornevin,

n'était pas privé de sortie, ce qui lui arrivait de temps à autre, le

bonhomme l'amenait passer la journée avec son frère et Raymond et, s'il

faisait beau, il les conduisait à la campagne.

Il avait fini par s'accoutumer à la turbulence de Jean, et autant il

s'en était plaint jadis à Me Roberjot, autant il célébrait maintenant

sa vivacité, sa hardiesse et son esprit moqueur, l'encourageant à

s'appliquer à l'étude du dessin, puisqu'il y réussissait si bien, et

disant que ce garçon ferait certainement un artiste remarquable.

Parfois M. Ducoudray décidait Mme Delorge à les accompagner, et

alors, comme il fallait faire des économies et que les restaurants des

environs de Paris sont hors de prix, Krauss suivait, portant dans un

grand panier des provisions qu'on mangeait sur l'herbe...

Digne M. Ducoudray!... Il avait donné à la veuve de son ami le général

une de ces preuves d'affection qui valent des volumes de protestations.

Pour elle, il avait déménagé. Pour elle, il avait abandonné Passy.

Lui, le vieillard égoïste, il avait renoncé à sa jolie villa, à cette

habitation qu'il avait fait bâtir pour lui, sur un plan choisi par lui,

où il s'était ingénié à réunir tout ce qui peut faire la vie plus douce

et plus facile.

Et un beau matin, sans avoir rien dit de son projet, il était venu

s'établir rue Chaptal, au troisième étage, dans un appartement de mille

francs.

Dame!... il n'y avait pas toutes ses aises, comme à Passy. Mais il

demeurait à deux pas de Mme Delorge et pouvait continuer à lui rendre

deux visites par jour.

Et, comme il avait eu le bon esprit de redescendre au plus profond de

son coeur ses espérances matrimoniales, il jouissait, sans

arrière-pensée, de la plus confiante des intimités.

Sans ce voisinage, l'isolement de Mme Delorge eût été peut-être

pénible.

Tous les amis de son mari avaient été dispersés par le coup d'État,

exilés, réduits à fuir ou contraints d'habiter la province. A peine en

était-il resté à Paris deux ou trois qu'elle voyait de loin en loin.

Me Roberjot était bien venu la visiter; mais, sans cesser de lui

témoigner la reconnaissance qu'elle lui devait, elle l'avait reçu de

façon à lui faire comprendre que l'espoir qu'il avait caressé ne se

réaliserait jamais, et peu à peu ses apparitions rue Blanche étaient

devenues plus rares.

Après M. Ducoudray, la plus habituelle société de Mme Delorge était

donc Mme Cornevin.

Sur les conseils de sa bienfaitrice, la femme du pauvre palefrenier

était descendue des hauteurs de Montmartre et était venue s'établir rue

Pigalle avec ses trois filles: Clarisse, Eulalie et Louise.

Son loyer y était beaucoup plus considérable que rue Marcadet. Elle

payait quatre cents francs par an deux pièces et une cuisine.

C'était énorme pour elle, mais Mme Delorge lui avait tracé un plan

d'avenir qui rendait cette dépense indispensable.

Très habile ouvrière confectionneuse avant son mariage, la femme de

Laurent Cornevin, depuis la disparition de son mari, s'était placée chez

une couturière en renom.

Elle s'y refaisait la main, se mettait au courant des modes et apprenait

certains détails du métier qu'elle ignorait.

--Et quand vous serez sûre de votre habileté, lui disait Mme Delorge,

vous travaillerez chez vous, et vos trois filles seront vos ouvrières.

Soyez tranquille, M. Ducoudray et moi nous vous trouverons des

pratiques. Si vous réussissez complètement, ce sera presque la fortune.

La dégringolade · 第 61 / 157 题