Mais l'énergie de Mme Delorge n'était pas de celles que détrempe une
déception ou que déconcerte un obstacle inattendu.
L'honneur lui défendant, pensait-elle, de recourir désormais au
dévouement du Me Roberjot, elle se disait:
--Je saurai me passer de son assistance, et le meurtre de mon mari n'en
sera pas moins vengé.
C'était là l'unique pensée qui la soutenait.
Elle savait que toujours en éveil, puissamment et incessamment tendue
vers un même but, la volonté centuple les forces humaines et donne à
l'être le plus faible le ressort d'un géant.
--Il nous faudra peut-être attendre des années, soupirait M. Ducoudray.
--Je saurais attendre des siècles, répondait Mme Delorge.
Son premier soin, avant de s'installer rue Blanche, avait été d'y
transporter le cabinet de travail du général Delorge, tel qu'il était à
la villa de la rue Sainte-Claire.
C'est dans la pièce qui, d'après la distribution du logis, devait servir
de salon, qu'elle l'avait reconstitué.
Meubles, tentures, rideaux, tout y était pareil, tout y était disposé
semblablement avec les plus ingénieuses précautions. A voir sur le
bureau les papiers et les cartes, le livre ouvert, la lettre commencée,
on eût cru que le général venait de sortir.
Une seule chose s'y voyait, qui ne se trouvait pas à Passy, et qui
étonnait les rares visiteurs de la pauvre femme.
En travers d'un beau portrait du général, était suspendue une épée,
celle qu'il portait la nuit de sa mort... Telle elle était qu'on l'avait
rapportée, toujours scellée, dans son fourreau taché de boue, par le
commissaire de police de Passy.
Et il ne s'écoulait guère de jour sans que Mme Delorge la montrât à
son fils, cette épée, lui disant que ce serait lui, Raymond, qui en
briserait le scel et la tirerait du fourreau, si jamais, lorsqu'il
serait un homme, il lui fallait une arme pour venger le meurtre de son
père...
Elle n'avait rien changé aux ordres donnés au lendemain de la mort de
son mari.
A chaque repas, qu'il y eût ou non des invités, le couvert du général
était mis.
Si bien que M. Ducoudray avait fini par s'accoutumer à ce cérémonial
qu'il jugeait funèbre, et qui dans les commencements lui coupait
l'appétit.
--Car, disait-il, cette place vide entre Mme Delorge et moi me fait
l'effet d'une fosse ouverte...
A part ces détails, tout intimes, jamais douleur ne fut, autant que
celle de la malheureuse veuve, sobre de démonstrations et de
confidences.
A la voir passer pâle et froide, sous ses habits de deuil, donnant la
main à sa fille, la petite Pauline, suivie de Raymond et de Léon
Cornevin, les locataires de la maison comprenaient bien que quelque
grand malheur avait dû frapper cette famille, mais nul ne savait son
histoire.
Et ce n'était pas Krauss, le fidèle serviteur, qui eût été raconter les
secrets de ses maîtres; ce ne pouvait pas être la petite domestique, qui
ne savait rien du passé.
Mme Delorge, d'ailleurs, avait adopté un genre de vie dont la
simplicité et l'économie eussent vite lassé l'indiscrétion des voisins.
Levée de très bonne heure, elle initiait sa petite servante aux détails
du service et l'aidait à tout mettre en ordre et à préparer les repas.
Dans l'après-midi, elle venait s'asseoir dans le cabinet du général et
donnait une leçon de lecture à sa fille, ou reprisait le linge de la
maison et les vêtements des enfants.
Deux fois par jour, Krauss conduisait et allait chercher au collège
Raymond et Léon Cornevin. Mais on ne les entendait guère. Ils
travaillaient l'un et l'autre avec tant d'acharnement, que souvent
Mme Delorge était obligée d'y mettre ordre et de les arracher à leurs
livres.
Le dimanche seul rompait la paisible régularité de cette existence.
Ce jour-là, si le fils d'adoption de M. Ducoudray, Jean Cornevin,
n'était pas privé de sortie, ce qui lui arrivait de temps à autre, le
bonhomme l'amenait passer la journée avec son frère et Raymond et, s'il
faisait beau, il les conduisait à la campagne.
Il avait fini par s'accoutumer à la turbulence de Jean, et autant il
s'en était plaint jadis à Me Roberjot, autant il célébrait maintenant
sa vivacité, sa hardiesse et son esprit moqueur, l'encourageant à
s'appliquer à l'étude du dessin, puisqu'il y réussissait si bien, et
disant que ce garçon ferait certainement un artiste remarquable.
Parfois M. Ducoudray décidait Mme Delorge à les accompagner, et
alors, comme il fallait faire des économies et que les restaurants des
environs de Paris sont hors de prix, Krauss suivait, portant dans un
grand panier des provisions qu'on mangeait sur l'herbe...
Digne M. Ducoudray!... Il avait donné à la veuve de son ami le général
une de ces preuves d'affection qui valent des volumes de protestations.
Pour elle, il avait déménagé. Pour elle, il avait abandonné Passy.
Lui, le vieillard égoïste, il avait renoncé à sa jolie villa, à cette
habitation qu'il avait fait bâtir pour lui, sur un plan choisi par lui,
où il s'était ingénié à réunir tout ce qui peut faire la vie plus douce
et plus facile.
Et un beau matin, sans avoir rien dit de son projet, il était venu
s'établir rue Chaptal, au troisième étage, dans un appartement de mille
francs.
Dame!... il n'y avait pas toutes ses aises, comme à Passy. Mais il
demeurait à deux pas de Mme Delorge et pouvait continuer à lui rendre
deux visites par jour.
Et, comme il avait eu le bon esprit de redescendre au plus profond de
son coeur ses espérances matrimoniales, il jouissait, sans
arrière-pensée, de la plus confiante des intimités.
Sans ce voisinage, l'isolement de Mme Delorge eût été peut-être
pénible.
Tous les amis de son mari avaient été dispersés par le coup d'État,
exilés, réduits à fuir ou contraints d'habiter la province. A peine en
était-il resté à Paris deux ou trois qu'elle voyait de loin en loin.
Me Roberjot était bien venu la visiter; mais, sans cesser de lui
témoigner la reconnaissance qu'elle lui devait, elle l'avait reçu de
façon à lui faire comprendre que l'espoir qu'il avait caressé ne se
réaliserait jamais, et peu à peu ses apparitions rue Blanche étaient
devenues plus rares.
Après M. Ducoudray, la plus habituelle société de Mme Delorge était
donc Mme Cornevin.
Sur les conseils de sa bienfaitrice, la femme du pauvre palefrenier
était descendue des hauteurs de Montmartre et était venue s'établir rue
Pigalle avec ses trois filles: Clarisse, Eulalie et Louise.
Son loyer y était beaucoup plus considérable que rue Marcadet. Elle
payait quatre cents francs par an deux pièces et une cuisine.
C'était énorme pour elle, mais Mme Delorge lui avait tracé un plan
d'avenir qui rendait cette dépense indispensable.
Très habile ouvrière confectionneuse avant son mariage, la femme de
Laurent Cornevin, depuis la disparition de son mari, s'était placée chez
une couturière en renom.
Elle s'y refaisait la main, se mettait au courant des modes et apprenait
certains détails du métier qu'elle ignorait.
--Et quand vous serez sûre de votre habileté, lui disait Mme Delorge,
vous travaillerez chez vous, et vos trois filles seront vos ouvrières.
Soyez tranquille, M. Ducoudray et moi nous vous trouverons des
pratiques. Si vous réussissez complètement, ce sera presque la fortune.