--Puisque vous le prenez sur ce ton, poursuivit-il, je n'ai plus qu'à
vous prier de me rendre la lettre que je vous ai écrite...
Mais Me Roberjot s'était levé.
--N'y comptez pas, répondit-il d'un ton résolu; cette lettre est à moi,
et... je la garde!...
Plus tremblante que la feuille, Mme Delorge regardait et écoutait,
oubliant presque l'étrangeté de sa situation...
Frappé de ce refus comme d'un coup de massue, l'architecte chancelait,
regardant son ancien ami avec des yeux hagards.
Il lui fallut bien dix secondes pour se remettre un peu.
Et alors, d'une voix étranglée:
--Vous voulez me faire peur, n'est-ce pas? Roberjot, commença-t-il...
Vous vous vengez des transes que je vous ai causées. Avouez-le. Il est
impossible que vous ayez vraiment l'intention de conserver cette
lettre...
--Je vous demande pardon.
--Pourquoi la garderiez-vous? Dans quel but?
--Parce que...
--Voudriez-vous, maintenant que je vous ai restitué le prix de votre
titre, déposer une plainte?
--Vous me connaissez assez pour être sûr que non.
--Alors, quoi?
--Je n'ai pas de comptes à vous rendre...
--Roberjot!...
Ils étaient debout en face l'un de l'autre, et si près que leurs
haleines pouvaient se confondre, l'avocat plus froid que marbre, l'autre
agité d'un tremblement convulsif.
--Vous devez bien sentir, reprit M. Verdale, qu'il m'est impossible de
vous laisser ma lettre, elle est trop accablante pour moi.
--Il ne fallait pas l'écrire.
Un silence suivit, si profond que du petit salon Mme Delorge
entendait la respiration rauque de l'architecte.
--Laisser entre vos mains cette lettre maudite, reprit-il, c'est vous
donner sur moi le pouvoir que Dieu seul a sur les autres hommes. C'est
vous abandonner mon honneur, mon avenir, ma vie, la vie, l'avenir et
l'honneur de mon fils. C'est me livrer à vous pieds et poings liés, me
déclarer votre esclave, votre chien, votre chose...
L'avocat ne répondit pas.
--Vous laisser cette lettre, continua M. Verdale, c'est renoncer à tout
jamais à l'espérance, au bonheur, au repos. Je suis riche, aujourd'hui;
je serai millionnaire demain; avant un an, j'aurai su me créer une
grande situation... Folie! Sans trêve, sans relâche, une voix obsédante
me répétera: «Tout cela, tout ce que tu as conquis, fortune, honneur,
considération, tout est à la merci de cet homme. Qu'il le veuille, et
l'édifice que tu as eu tant de peine à élever s'écroule...
«Demain, reprit-il, nous allons combattre dans deux camps ennemis.
Demain l'empire sera fait; vous en serez l'adversaire acharné et moi le
défenseur obstiné. Qu'arrivera-t-il? Viendrez-vous, cette lettre à la
main, me dire: «Je te défends d'avoir cette opinion?» Ou encore: «Ceux
que tu sers et qui croient à ta fidélité, je te commande de les
trahir?...»
D'un geste, Me Roberjot l'interrompit.
--Je vous ferai remarquer que vous m'insultez! fit-il.
L'architecte eut un rugissement sourd.
--Mais alors, encore une fois, s'écria-t-il, que prétendez-vous faire de
cette lettre?
--Si je la garde, c'est que je sais ce dont vous êtes capable. Ambitieux
comme vous l'êtes, rien ne vous arrêterait. Eh bien! le souvenir de
cette lettre vous tiendra lieu de conscience et sera votre frein. Vous y
songerez au moment de jouer encore quelque partie comme celle que vous
venez de gagner, et vous vous arrêterez...
--Eh!... Quelle partie voulez-vous que je joue, désormais! Hier, à la
bonne heure, je n'avais pas un sou vaillant...
--Alors rassurez-vous, votre lettre ne sortira pas de mon tiroir.
L'architecte eut un mouvement si terrible que Mme Delorge crut qu'il
allait se précipiter sur l'avocat.
Non, cependant. Sa tête retomba sur sa poitrine, et après un moment de
méditation:
--C'est votre dernier mot, Roberjot? insista-t-il.
--Oui.
--Vous me laisserez me retirer ainsi?
Me Roberjot garda le silence.
--Adieu donc! dit M. Verdale.
Il avait repris son chapeau et son portefeuille, et il dut faire
quelques pas vers la porte, car il sortit du cercle qu'embrassaient les
regards de Mme Delorge. Mais il reparut presque aussitôt, comme s'il
se fût raccroché à un nouvel et dernier espoir, et d'une voix
suppliante:
--Voyons, Sosthène, reprit-il, tutoyant de nouveau son ancien camarade,
et lui rendant le nom qu'il lui donnait au collège, que dois-je faire
pour mériter cette lettre, pour la gagner? Veux-tu que je donne vingt
mille francs aux pauvres, le double, le triple, ta part tout entière?...
Veux-tu que je fonde une école, un hôpital?... Parle...
--Je ne veux rien.
L'architecte s'arrachait les cheveux.
--Implacable! s'écriait-il. Mon Dieu! que faire? Sosthène, mon vieil
ami, faut-il que je m'humilie devant toi? Ah!... il m'en coûte
d'implorer ainsi.
Et en effet, de grosses larmes roulaient dans ses yeux, pendant qu'il
disait:
--N'auras-tu donc pas pitié de ma misérable situation?... Eh bien! oui,
j'ai failli, mais je suis prêt à tout pour racheter ma faute.
Et se laissant tomber à genoux:
--Tiens, me voici à tes pieds, fit-il. Ta fierté est-elle satisfaite? Au
nom de ta mère, Sosthène, cette lettre! cette lettre!...
L'avocat était ému, et Mme Delorge voyait bien qu'il allait céder,
quoiqu'il balbutiât encore:
--Je ne puis, non, je ne puis...
Mais déjà l'autre était debout.
[Illustration: Il le secouait avec une violence extrême.]
L'épouvantable colère qu'il maîtrisait depuis le commencement de cette
lutte affreuse éclatait à la fin, centuplée par l'horreur d'inutiles
humiliations.
--Eh bien! moi, hurla-t-il, je te dis que tu vas me la rendre!...
Et, bondissant sur l'avocat, il le saisit à la gorge de sa main
puissante, et il le renversa en arrière sur le bureau, en criant:
--Cette lettre... où est-elle?... Allons, réponds. Pas de simagrées, ou,
par le saint nom de Dieu, tu es mort!...
Bien heureusement, Me Roberjot n'avait pas perdu son sang-froid.
Au lieu d'essayer de se débattre, il s'affaissa sur lui-même, glissa
entre les mains de M. Verdale et se redressant tout à coup lui échappa
et bondit jusqu'au salon d'attente...
--Ah!... misérable! hurla l'architecte, fou de rage, mais tu ne
m'échapperas pas...
Et, saisissant sur le bureau un poignard qui servait de couteau à
papier, il se précipita dans la petite salle...
Mais c'est en face de Mme Delorge qu'il se trouva...
Et sa terreur fut si grande, qu'il s'arrêta, tremblant sur ses jarrets.
--Quelqu'un!... balbutiait-il.
Oui, et au même moment, le domestique, qui avait entendu des cris,
accourut.
Frappé d'une sorte d'idiotisme, l'architecte promena autour de lui un
regard égaré, puis tout à coup lâchant son poignard:
--Je suis perdu! s'écria-t-il.
Et il s'enfuit comme un fou.
Déjà le valet de chambre de Me Roberjot s'empressait autour de son
maître, qui venait de s'affaisser sur un fauteuil.
Si furieuse avait été l'étreinte de M. Verdale, que l'avocat en avait
perdu la respiration, et que pendant longtemps il devait en porter les
marques.
Cependant il ne tarda pas à revenir à lui complètement, et sa première
pensée et son premier regard furent pour Mme Delorge, qui, pâle
encore d'émotion, se tenait debout près de lui.
--Votre courage m'a sauvé la vie, madame, dit-il d'une voix toute
changée...
Et, en disant cela, il poussait du pied l'arme vraiment redoutable
échappée aux mains de l'architecte.
--Aussi, s'écria le domestique rouge de colère, j'espère bien que cela
ne se passera pas ainsi. Je cours chercher le commissaire.
Il prenait son élan; Me Roberjot l'arrêta.
--Je vous le défends! prononça-t-il. Et même, si vous tenez à m'être
agréable, vous ne soufflerez mot à âme qui vive de cette scène.
--C'est cela, pour que le brigand revienne, recommence et réussisse,
cette fois...
--Soyez tranquille, il ne reviendra pas, dit l'avocat.
Et souriant:
--Il se contentera d'envoyer, car, dans son trouble, il a laissé ici ce
qu'il a de plus cher au monde, son âme même, sa fortune...
Et il montrait du doigt à Mme Delorge le portefeuille de l'architecte
incompris, que gonflaient des paquets de billets de banque.
--Pauvre Verdale, dit-il encore. S'il a repris son sang-froid, il doit
être à cette heure dans une terrible inquiétude.
Mais Mme Delorge ne souriait pas, elle.
--N'avez-vous pas été bien dur, monsieur, dit-elle, bien impitoyable?...
--Moi!...
--Par suite d'une indiscrétion involontaire, j'ai tout entendu et
j'avais pitié de ce malheureux... Sans doute, il a été bien coupable,
mais il se repentait...
--Lui!... Ah! vous ne le connaissez pas, s'écria l'avocat. Tel que vous
l'avez vu, il recommencerait demain aux mêmes conditions. Vous l'avez
cru désespéré? Il n'était que furieux de se sentir bridé. Car je le
tiens, ce cher ami qui voulait si bien m'étrangler. Ce sont les gredins,
d'ordinaire, qui font chanter les honnêtes gens. Pour cette fois, ce
sera le contraire, et ce sera un honnête homme qui fera chanter un
coquin au profit de la justice...
Mme Delorge hochait la tête.
--N'importe! fit-elle, le plus sage eût été peut-être de rendre à cet
homme sa lettre...
--Et de l'envoyer se faire prendre ailleurs, n'est-ce pas, madame?...
acheva l'avocat.
Et plus vivement:
--C'est avec ce joli système que les honnêtes gens sont éternellement
dupes... Et ils le seront jusqu'au jour où ils se décideront à pendre
eux-mêmes les brigands qu'ils prennent en flagrant délit... Tenez, j'en
suis presque à me repentir de n'avoir pas déféré Verdale au parquet.
C'est un sentiment misérable qui m'a retenu: j'ai eu peur pour mon
argent, j'espérais vaguement qu'il me le rendrait. Vous ne connaissez
pas ce gaillard-là. Maintenant qu'il a trouvé sa voie, il ira loin.
Avant dix ans, je veux le voir tout en haut de l'échelle sociale,
ministre des travaux publics peut-être, et remuant les millions à la
pelle. Il va me haïr terriblement, et quand ce ne serait que par
prudence, je dois garder cette arme, et pouvoir le menacer de dire de
quel bourbier sort son immense fortune...
C'était juste, et cependant Mme Delorge ne semblait pas convaincue.
--Enfin, madame, ajouta Me Roberjot, avec une émotion manifeste, si
j'ai su résister aux supplications de ce misérable, c'est que je pensais
à vous... Verdale est l'ami de vos ennemis. Verdale a été, je le
parierais, l'amant de la baronne d'Eljonsen, et il est encore le
confident de M. Coutanceau et du comte de Combelaine...
Mme Delorge était devenue fort rouge, et elle cherchait en vain une
réponse, lorsqu'un coup de sonnette retentit à la porte d'entrée,
interrompant l'avocat.
--Serait-ce Verdale qui revient?... murmura-t-il.
Presque aussitôt son domestique reparut, qui lui remit une carte en
disant:
--C'est un monsieur qui désire parler à monsieur pour une affaire
urgente.
Ayant pris la carte, Me Roberjot lut:
«Le docteur J. BUIRON, président de la commission d'hygiène de la ville
de Paris.»
--Le médecin! exclama Mme Delorge, l'homme qui le premier m'a donné à
entendre que mon mari avait été assassiné, et qui ensuite l'a nié!...
--Et vous voyez, madame, ajouta l'avocat, que la négation lui a profité:
le voilà déjà président d'une commission...
Puis s'adressant à son domestique:
--Faites entrer ce monsieur dans mon cabinet, dit-il.
Et il y passa lui-même, laissant grande ouverte la porte de
communication...
De cette façon Mme Delorge put voir et reconnaitre le docteur. Il
n'avait pas changé, il avait seulement jugé convenable d'exagérer sa
raideur et son importance.
Il salua gravement et d'un ton froid:
--Monsieur, commença-t-il, je suis l'ami de M. Verdale.
Me Roberjot ouvrait la bouche pour répondre: «Je ne vous en fais pas
mon compliment», mais il se contint et fit seulement:--Ah!
--C'est à ce titre, poursuivit le médecin, que je suis envoyé par lui
pour vous redemander un portefeuille qu'il a oublié chez vous...
--Et qui contient une assez forte somme.
--Précisément... trois cent soixante-deux mille francs en valeurs au
porteur et en billets de banque.
Il fallait au docteur un bon caractère pour ne pas broncher--et il ne
sourcilla pas--sous le regard dont l'avocat l'enveloppa en lui disant:
--Je suis prêt à vous remettre cette somme; seulement, je ne puis m'en
dessaisir sans un titre qui m'en décharge.
--Aussi suis-je autorisé à vous en donner un reçu.
Et, en effet, le portefeuille lui ayant été remis, il en vérifia le
contenu et eu libella une quittance fort en règle...
--Encore un qui ira loin! fit Me Roberjot en revenant près de Mme
Delorge, après le départ du docteur.
Mais ce n'est plus qu'avec une extrême réserve et un visible embarras
qu'elle lui répondit. Éclairée par la tentative de M. Ducoudray, elle ne
pouvait plus se méprendre à l'intérêt de Me Roberjot, à ses regards
et au tremblement de sa voix...
C'est donc avec une sorte de précipitation qu'elle revint à l'objet de
sa visite, à cette pension que prétendait lui imposer M. de Maumussy.
Hélas! pas plus qu'elle, l'avocat ne voyait de moyen d'éviter cet
outrage.
--Il n'en est qu'un, dit-il enfin, mais bien chanceux... Mon élection
étant presque sûre, je vais faire savoir à M. de Maumussy que, s'il
s'obstine, je saisirai la Chambre de cette affaire.
Mme Delorge était affreusement découragée lorsqu'elle quitta Me
Roberjot.
--Voilà, pensait-elle, le seul homme qui puisse m'aider... Celui-là est
un homme de coeur et d'esprit, un honnête homme dans la plus haute
acception du mot... Et cependant je ne puis plus recourir à lui, car ce
n'est que trop certain... Il m'aime!...