--A vous, madame, dit-il, j'avouerai, quitte à le nier ensuite, que les
explications qui ont été données étaient fausses... mais nécessaires. La
raison d'État prime tout. Delorge a été victime d'un malentendu. Si
j'eusse été le maître des événements, pas un cheveu ne serait tombé de
sa tête. Mais la fatalité était sur lui. Tout ce qu'il m'était permis de
faire, je l'avais fait. Il était prévenu. Il savait qu'un coup de balai
allait être donné, il ne tenait qu'à lui de se mettre du côté du
manche...
--Mon mari était un honnête homme, monsieur...
--Je le sais, madame, et c'est pour cela que je serais si heureux,
aujourd'hui, de le voir à nos côtés. Car il y serait, n'en doutez pas,
comme tant d'autres qui, le lendemain du 2 Décembre, nous chargeaient de
malédictions. Il y serait, parce qu'il était trop intelligent pour ne
pas reconnaître que le gouvernement qui réunira le plus d'intérêts sera
désormais le seul légitime... Enfin!... le malheur est venu d'une
indiscrétion de M. de Combelaine...
Après cela, M. de Maumussy espérait si bien un mot d'encouragement,
qu'il s'arrêta.
Mais Mme Delorge et les deux jeunes garçons gardant un silence et une
immobilité de glace, il se décida à poursuivre:
--M. de Combelaine, quoi que je lui eusse dit à ce sujet, s'imaginait
que le général Delorge serait pour le coup d'État. C'est pourquoi,
l'avant-veille, il lui écrivit, lui donnant rendez-vous à l'Élysée.
«Il arriva à l'heure dite, et tout aussitôt Combelaine l'entraîna dans
un petit salon, et là, sans préambule, niaisement, sottement, il se mit
à lui expliquer tout le plan du mouvement qui se préparait et qui devait
sauver le pays.
«Delorge écouta ces révélations sans mot dire, mais lorsque Combelaine
eut achevé:
«--Vous êtes un misérable, lui dit-il, et je vais de ce pas vous
dénoncer!...
«Quel coup terrible ce fut pour le comte de Combelaine, vous devez le
comprendre, madame... Il se vit déshonoré, perdu! Il vit compromis
irréparablement par sa faute le succès d'une partie sûre, ses amis
arrêtés, le prince-président livré au bourreau.
«Assurément, on eût perdu la tête à moins.
«Se précipitant donc sur le général:
«--Non, tu ne me dénonceras pas, s'écria-t-il, car tu ne sortiras pas
vivant d'ici!
Un sanglot, aussitôt comprimé, gonfla la poitrine de Mme Delorge.
--Et, en effet, il n'en est pas sorti vivant! prononça-t-elle d'une voix
sourde...
--Oh! mais non par suite d'un crime! reprit vivement M. de Maumussy.
Écoutez-moi. C'est à ce moment qu'à mon tour j'entrai dans le petit
salon. D'un coup d'oeil je compris la situation, et je fus épouvanté,
moi qui ne m'épouvante guère, de sa gravité. Vivement je me précipitai
entre les deux adversaires, et je m'efforçai de faire entendre raison à
Delorge, le conjurant de ne pas abuser des confidences d'un imprudent,
lui offrant de le laisser se retirer s'il voulait nous donner sa parole
d'honneur de se taire quarante-huit heures... C'est à quoi il ne voulait
pas consentir.
«Il avait saisi Combelaine par le bras et, le secouant avec une violence
extrême, il lui déclarait que, s'il ne consentait pas à descendre au
jardin se battre à l'instant même, il allait l'y porter ou, en tout cas,
ouvrir la porte et le frapper au visage, et le rouer de coups de
fourreau d'épée devant les cinquante personnes réunies dans le petit
salon... Ce que Combelaine fit alors, tout le monde l'eût fait à sa
place. Il suivit le général au jardin. Et si le hasard des armes l'a
favorisé, on peut le plaindre ou le maudire, mais non pas l'accuser d'un
lâche assassinat...
--Vous avez achevé, monsieur? demanda froidement Mme Delorge, dès que
M. de Maumussy s'arrêta pour reprendre haleine.
--Je vous ai dit l'exacte vérité, madame...
--Alors, monsieur, permettez-moi de vous céder la place... Venez, mes
enfants.
Elle ne sonnait pas pour le faire reconduire dehors par un domestique,
elle se retirait pour l'obliger à sortir... C'était pis.
Déjà elle gagnait la porte, suivie de Raymond et de Léon Cornevin, M. de
Maumussy l'arrêta.
--Un mot encore, madame.
Elle demeura en place, indiquant bien qu'elle n'accepterait ni
explications ni discussion, et dit seulement:
--Faites vite, monsieur.
Tant de mépris devait finir par blesser au vif M. de Maumussy.
Mais il était de ceux qui savent tout sacrifier au succès de ce qu'ils
entreprennent, professant cette maxime qu'on est vengé lorsqu'on a
réussi.
Il sut donc se contenir, et de l'accent le plus calme et le plus
bienveillant:
--Madame, commença-t-il, le général Delorge était un trop vaillant
soldat pour que les amitiés qu'il avait inspirées ne lui aient pas
survécu...
--Ah!
--Ses amis se sont souvenus de lui, c'est-à-dire de ce qu'il avait de
plus cher au monde, de sa famille. Le général était le fils de pauvres
artisans; son désintéressement est proverbial dans l'armée, il ne vous
laisse donc aucune fortune.
--Il nous laisse un nom honoré, monsieur, et une épée sans tache...
Une faible rougeur colora les joues de M. de Maumussy.
L'impatience le gagnait.
--Cette femme est stupide, avec ses airs de Romaine, pensait-il.
Puis tout haut:
--Vous avez raison, madame, approuva-t-il. Malheureusement, en notre
siècle positif et corrompu, un tel héritage, si glorieux et si enviable
qu'il soit, ne suffit pas. Vous allez vous trouver aux prises avec les
pénibles nécessités de l'existence...
--Que vous importe, monsieur!...
--Ah! pardonnez-moi, il m'importe, je ne dirai pas de réparer, mais
d'adoucir, autant qu'il est en mon pouvoir, l'immense malheur que je
n'ai pas su empêcher. Et si j'ai osé me présenter chez vous, c'est que
je me faisais une joie de vous apprendre que vous êtes inscrite pour une
pension de six mille francs...
Mme Delorge tressaillit.
--Mais je la refuse, interrompit-elle...
--Permettez...
--Je la refuse absolument.
Tout autre que M. de Maumussy se fût tenu pour battu, l'accent de la
malheureuse femme ne semblant pas admettre de réplique.
Lui, non.
--Avez-vous bien ce droit, madame? insista-t-il. Vous n'êtes pas seule
ici-bas. Vous avez des enfants, ces jeunes garçons que je vois à vos
côtés... Pour eux, sinon pour vous, ne vous hâtez pas de prendre une
détermination dont vous vous repentiriez peut-être plus tard... trop
tard.
C'en était trop pour que Mme Delorge pût garder encore son
impassibilité:
--Assez, monsieur, s'écria-t-elle d'une voix frémissante, assez!...
Pensez-vous donc que je ne pénètre pas les honteuses raisons du dernier
outrage que m'inflige votre présence!... Si faible que je sois, si
désarmée que je paraisse, je vous inquiète encore... Il ne faut qu'un
fantôme pour épouvanter un assassin!... Pour vous, je suis plus qu'un
remords, je suis une menace. Alors, vous vous êtes dit: «Offrons-lui de
l'argent, elle l'acceptera et nous serons tranquilles... Elle
l'acceptera, et si jamais elle élevait la voix, nous pourrions lui
répondre: Eh! que venez-vous nous parler de votre mari! Nous vous
l'avons payé!...»
Positivement, il y avait bien plus d'admiration que de colère dans le
regard dont M. de Maumussy enveloppait Mme Delorge.
Il se flattait d'être artiste et sensible à tout ce qui est beau, et
jamais il n'avait vu le mépris et la colère atteindre cette
magnificence, cette intensité d'expression.
--Elle est admirable!... pensait-il.
Et cependant elle poursuivait:
--Mais nous ne voulons pas être payés, monsieur de Maumussy; nous ne
voulons pas vendre les chances que peut nous réserver l'avenir. Nous
prétendons, mes enfants et moi, garder notre haine et le droit de nous
venger...
Un indéfinissable sourire glissait sur les lèvres fines de M. de
Maumussy.
Ne devait-il pas, en effet, juger profondément comiques les menaces de
cette pauvre veuve?
--Et nous nous vengerons, insista cependant Léon Cornevin, rappelez-vous
ce que je vous dis là, pour le jour où, moi étant homme, nous nous
trouverons en face...
--J'espère, monsieur Delorge, commença le vicomte...
Mais l'enfant, d'un geste de colère, l'interrompit:
--Je ne suis pas le fils du général Delorge, prononça-t-il, je suis le
fils du palefrenier Cornevin...
--C'est moi qui suis Raymond Delorge, monsieur, dit l'autre jeune
garçon, et je vous jure que, pour vous retrouver plus tôt, je saurai
être homme avant l'âge.
M. de Maumussy fut-il ému de cette haine étrange, et eut-il comme un
pressentiment de l'avenir? S'indigna-t-il, au contraire, parce qu'il se
jugeait ridicule de prêter attention aux menaces d'enfants de onze ans?
Toujours est-il que son imperturbable froideur se démentit.
--Merci de la leçon, madame, dit-il d'un ton railleur à Mme Delorge,
elle m'apprendra à vouloir jouer les rôles de la Providence... Il est
heureux pour moi qu'il n'y ait pas près de vous un homme qui partage vos
sentiments...
--C'est ce qui te trompe, misérable. Il y en a un!... cria une voix
terrible.
Vivement le vicomte se retourna.
Sur le seuil de la porte, Krauss était debout, le visage livide,
l'oeil injecté de sang, un pistolet dans chaque main...
D'un bond, M. de Maumussy se jeta de côté.
--Oh!... fit-il seulement, oh!...
Mais déjà Mme Delorge s'était précipitée sur Krauss et lui avait
saisi les bras.
--Malheureux, que veux-tu faire?
Lui, se débattait.
--Laissez donc, madame, disait-il avec un ricanement sinistre, ce sera
vite fait... Ah! brigand! après avoir assassiné mon général, tu viens
insulter sa femme...
C'est à peine si Mme Delorge réussissait à le contenir.
--Partez donc, monsieur, criait-elle au vicomte, sortez...
Lui, hésitait... Peut-être craignait-il qu'on ne crût qu'il avait eu
peur... et il était brave--il faut lui rendre cette justice--si brave
qu'il n'avait point pâli, alors que sa vie dépendait d'un imperceptible
mouvement du doigt de Krauss...
Cependant, il réfléchit, et gagnant une porte:
--Adieu, madame dit-il, avant de sortir. Maintenant, que vous le
veuillez ou non, la pension vous sera servie...
[Illustration:--Le billet de mille francs que voici est à vous!]