Me Roberjot se laissa tomber sur une chaise.
--Ah! le misérable! murmurait-il, je suis ruiné!...
Si philosophe que l'on soit et détaché des biens de ce monde, ce n'est
jamais volontiers qu'on se résigne à perdre cent vingt mille francs, le
tiers de ce que l'on possède.
Et, en ce cas, les circonstances redoublaient, pour Me Roberjot, les
amertumes de la perte.
--Canaille!... grondait-il en grinçant des dents, cela ne se passera pas
ainsi, et avant un mois je me serai donné la satisfaction de t'envoyer
au bagne!...
Il se dressa sur ces mots, et reprenant son chapeau, il s'élança de
nouveau dehors, sans écouter son domestique stupéfait, qui lui
demandait:
--Monsieur rentrera-t-il dîner?
Comme si on avait faim, quand on perd cent mille francs!
Non. Il s'en allait de ce pas, d'un bon pas, tout droit au Palais de
Justice, déposer au parquet la lettre de l'architecte incompris, cette
lettre dont le cynisme goguenard le transportait de rage.
--Car on ne se moque pas du monde avec cette impudence! marmottait-il,
tout en descendant la rue Jacob. Oser m'écrire que ce vol ignoble n'est
qu'un emprunt, que la tentation a été trop forte, qu'il ne perdra très
probablement pas mon argent, et qu'il fera ma fortune en même temps que
la sienne!
Heureusement ou malheureusement il se faisait tard, la nuit venait, et
Me Roberjot ne tarda pas à recouvrer assez de sang-froid pour
réfléchir qu'il ne trouverait plus personne au Palais.
Dès lors, pourquoi ne pas remettre au lendemain cette course inutile, et
commencer soi-même une sorte d'enquête?
Pourquoi ne pas rechercher les procédés employés par M. Verdale pour
consommer si lestement cet indigne abus de confiance, et ce que ce
pouvait être que ce faux dont il s'accusait?
Tout enflammé de cette idée, l'avocat sauta dans une voiture qui
passait, et commanda au cocher de le conduire rue Richelieu, où
demeurait son ami l'agent de change, qui avait vendu le titre.
Cette voiture était attelée d'une misérable rosse qui trottait sur
place, de sorte que Me Roberjot, après s'être d'abord prodigieusement
impatienté, eut le temps de réfléchir.
La lettre de l'architecte était bonne à méditer, avant de prendre un
parti.
Évidemment on y pouvait lire entre les lignes cette menace:
«Si tu te tais et que mon opération réussisse, je te rendrai ce que je
t'ai volé et je partagerai avec toi mon bénéfice. Si tu te plains, au
contraire, tu peux dire adieu à tes cent vingt mille francs.»
Me Roberjot était donc perplexe, tout en étant très disposé à la
prudence, lorsqu'il arriva chez son ami.
L'agent de change était dans son cabinet, achevant le dépouillement de
son carnet, lorsqu'on lui annonça l'avocat.
--Te voilà donc, dilapidateur, lui cria-t-il, te voilà donc, ambitieux,
qui échanges tes rentes contre des actions dans l'opposition.
Me Roberjot sourit, ce qui n'était pas répondre, et dit:
--Comme cela, ma détermination t'a surpris?
--Ma foi, oui! Le moment était on ne peut plus mal choisi pour vendre.
Ta précipitation te coûte au moins vingt-cinq louis. Je t'aurais bien
écrit d'attendre, mais tu me donnais dans ta lettre de si bonnes
raisons...
L'avocat tressaillit.
--Ah! je te donnais de bonnes raisons, fit-il.
--Assurément, sans compter que les explications de l'ami que tu avais
chargé de l'affaire, de ton ami Verdale, auraient levé toutes mes
hésitations. Mais quel air singulier tu as!... En serais-tu aux regrets?
--Non, certes. Seulement, dis-moi, as-tu conservé ma lettre?...
--Parbleu! c'est une pièce de comptabilité.
--Voudrais-tu me la montrer?
Ce fut au tour de l'agent de change de tressaillir.
Il considéra un moment son ami, puis d'un ton inquiet:
--Pourquoi? demanda-t-il.
C'est ce que se serait bien gardé de dire, au moins en ce moment, Me
Roberjot.
Sa détermination n'était pas arrêtée, et il savait que conter ses
affaires, c'est toujours s'enlever le libre arbitre, et le plus souvent
se mettre dans le cas de faire précisément le contraire de ce qu'on eût
souhaité.
Il répondit donc du ton le plus indifférent:
--Pour rien.
C'est ce dont ne sembla nullement convaincu l'agent de change.
Cependant il ne se permit pas une objection.
Il se leva, marcha droit à un carton, et en tira une lettre qu'il tendit
à l'avocat en lui disant simplement:
--Voilà!...
L'architecte n'y était pas allé, comme on dit, par quatre chemins.
Supprimant bravement la lettre véritable, il en avait fabriqué une
fausse où Me Roberjot donnait ordre à son agent de change de vendre
immédiatement et à n'importe quel prix le titre de rente qu'il lui
adressait et d'en remettre le montant à M. Verdale.
Quant aux raisons imaginées par l'architecte pour justifier cette
précipitation, elles étaient en effet plausibles, et tirées de la
situation particulière de l'ami dont il trahissait si abominablement la
confiance.
--Il t'arrive quelque chose, Roberjot? insista l'agent de change, que la
peur finissait par prendre; tu es plus blanc que ta chemise.
L'avocat fit un effort.
--Non, je n'ai rien, répondit-il... Seulement, il faut que tu me rendes
un service...
--Parle...
--Il faut que tu me gardes cette lettre plus précieusement qu'un titre
de rente... Elle est sans prix, pour moi...
--Si ce n'est que cela, dors tranquille, répondit l'agent de change. Au
lieu de la remettre dans ton dossier, je vais la serrer dans ma caisse
particulière avec mes valeurs...
Fixé désormais sur la façon d'opérer de son excellent ami Verdale, et
certain de retrouver, lorsqu'il le jugerait utile, le corps du délit,
Me Roberjot n'avait plus rien à faire rue Richelieu.
Se mettre en quête du coupable lui semblait et en effet pouvait être
important.
Il serra donc la main de son ami, et vingt minutes plus tard il arrivait
rue Mazarine, à l'hôtel borgne où l'architecte incompris avait élu
domicile depuis plusieurs années.
Ce fut l'hôtelier en personne, gros homme rouge et chauve, à mine à la
fois naïve et futée, qui vint lui ouvrir, et qui à ses questions
répondit:
--M. Verdale est en voyage.
L'avocat ne sourcilla pas.
Il s'était préparé à quelque réponse de ce genre.
--Depuis quand? demanda-t-il.
--Il est parti ce tantôt vers deux heures.
--Pour longtemps?
C'est avec l'attention la plus extrême que le gros hôtelier dévisageait
Me Roberjot.
--Monsieur serait-il l'ami de M. Verdale? interrogea-t-il tout à coup.
--Certes, répondit l'avocat d'un ton d'amère ironie, et un ami bien
cher.
L'hôtelier branlait son chef chauve:
--C'est que, reprit-il, lorsque M. Verdale est monté en voiture, ce
tantôt, pour se rendre au chemin de fer, il m'a dit que la soirée ne
s'écoulerait pas sans qu'un de ses anciens camarades vînt le demander
d'un air furieux...
Si peu disposé qu'il fût à la gaieté, Me Roberjot ne put s'empêcher
de sourire de cette étrange prévoyance.
--Je suis cet ami, mon cher monsieur, dit-il, et je puis vous donner ma
parole que je ne suis pas content du tout.
Le gros homme s'inclina.
--Cela étant, poursuivit-il, les recommandations de mon locataire
doivent être pour vous. Au moment de partir: Père Bonnet, me
commanda-t-il, tu diras à cet ami de ne point se hâter de me juger,
d'attendre et de ne pas s'inquiéter. Quoi qu'il advienne, d'aujourd'hui
en quinze je serai de retour...
Mais il s'arrêta tout balbutiant, décontenancé par les yeux de l'avocat,
obstinément rivés sur les siens.
Et voilant son embarras sous un sourire niais:
--Monsieur m'examine d'un drôle d'air, fit-il.
C'est qu'un soupçon singulier venait de traverser l'esprit de Me
Roberjot.
Et sans quitter de l'oeil l'hôtelier:
--Je vous observe ainsi, prononça-t-il, parce que je suis persuadé que
vous me trompez...
--Oh!
--Et tenez, maintenant mes soupçons se changent en certitude. M. Verdale
n'est pas en voyage, M. Verdale est chez vous.
Le gros homme leva le bras comme pour prendre le ciel à témoin de son
serment, et d'un accent solennel:
--M. Verdale est parti ce tantôt, jura-t-il. Que tous mes locataires
déménagent à la cloche de bois si je mens...
--Oh! ne jurez pas...
--Et si monsieur ne veut pas me croire, il n'a qu'à me suivre, je le
conduirai à la chambre de son ami, il verra qu'elle est vide, et que ma
femme a fait enlever les draps du lit.
Ce dernier détail était maladroit. Qui veut trop prouver ne prouve rien.
Ce fut l'opinion de Me Roberjot, car, tirant son portefeuille:
--Faites-moi l'honneur, cher monsieur, reprit-il, de ne pas me croire
beaucoup plus naïf que vous. Si M. Verdale est dans votre hôtel, il est
clair qu'il a changé de chambre. Mais tenez, conduisez-moi à lui, et le
billet de mille francs que voici est à vous...
Un éclair de convoitise brilla dans l'oeil de l'hôtelier.
Sa main, par un mouvement instinctif, s'avança vers le billet de banque.
Mais il demeura inébranlable.
--J'ai dit la vérité, fit-il tristement. M. Verdale est absent, et ne
sera ici que d'aujourd'hui en quinze... Mais il y sera pour sûr.
Insister eût été inutile.
Me Roberjot se retira, bien convaincu que l'architecte incompris se
cachait dans cet hôtel borgne.
Un moyen infaillible de s'en assurer était à sa disposition. Il n'avait
qu'à prévenir le commissaire de police, et une perquisition serait
immédiatement ordonnée.
Seulement, serait-ce bien prudent?
--Il ne faut pas agir à la légère, pensait-il, avec un gredin de cette
trempe qui me fait l'effet d'avoir tout perdu. La moindre fausse
manoeuvre peut m'enlever les faibles chances qui me restent de
recouvrer mes cent vingt mille francs.
Et comme neuf heures sonnaient, qu'il avait faim, qu'il pensait bien que
son domestique ne l'attendait plus, il gagna le restaurant Magny...
Il n'était plus si accablé.
La certitude qu'il croyait avoir de la présence à Paris de M. Verdale
lui donnait quelque espoir.
--S'il est resté, pensait-il, c'est qu'il m'a dit vrai, c'est qu'il m'a
volé pour tenter quelque grosse spéculation dont il attend le résultat.
Pourvu qu'il gagne, mon Dieu! Et pourvu, s'il gagne, qu'il me rende mon
argent!...
Tout bien considéré, il ne voyait qu'avantages à se taire jusqu'à
l'expiration du délai fixé par l'architecte. Pour être portée quinze
jours après le vol, sa plainte n'en serait pas moins valable, et il se
réservait la seule et unique chance qui lui restât.
--Mais, par exemple, se disait-il, si d'aujourd'hui en quinze, à midi,
je n'ai pas de nouvelles de mon ami Verdale, à une heure la police sera
à ses trousses...