A l'heure même où M[Mc??]e Roberjot courait après sa fortune en
péril, Mme Delorge, aidée de l'expérience de M. Ducoudray, s'occupait
à voir clair dans la sienne.
C'était une femme de coeur, mais c'était aussi une femme de tête.
Ce qu'elle avait dit à l'avocat était exact.
Si dans le premier égarement de sa douleur, elle s'était bercée de
l'espoir d'une vengeance immédiate, elle n'avait pas tardé à reconnaître
combien elle s'abusait.
Ce n'était pas d'un homme qu'elle avait à obtenir justice, mais bien
d'un système de gouvernement dont cet homme se trouvait être solidaire.
Elle n'avait pas désespéré pour cela.
Non qu'elle crût tous les gens qui l'approchaient et qui ne cessaient de
lui répéter, comme c'était la mode à cette époque, que l'année ne se
passerait pas sans emporter dans le tourbillon d'une révolution nouvelle
le président et son entourage.
Mais elle était fermement persuadée qu'un gouvernement établi sur un
attentat tel que celui du 2 Décembre doit mal finir, et qu'un jour
viendrait fatalement où il glisserait dans le sang innocent du boulevard
Montmartre.
Or, précisément parce qu'elle était pénétrée de cette foi en l'avenir,
Mme Delorge n'en sentait que plus vivement la nécessité de
l'atteindre.
Et, pour cela, force lui était de descendre des sommets glacés de sa
douleur jusqu'à des détails matériels, dont la négligence ou l'oubli
renversent les plus beaux projets.
Le général Delorge mort, sa veuve devait retrancher de son budget les
dix mille francs qu'il touchait chaque année.
Et depuis, ses charges s'étaient accrues dans des proportions
considérables.
Elle s'était engagée à servir à Mme Cornevin une pension de douze
cents francs.
Elle avait à pourvoir à l'éducation de son fils et de Léon Cornevin,
éducation qu'elle voulait aussi complète que possible, et dont les
frais, déjà importants, devaient aller en augmentant chaque année.
Sa fille Pauline ne lui coûtait rien encore, mais trois ans ne
s'écouleraient pas sans qu'il devînt indispensable de lui donner des
maîtres.
Krauss encore était à sa charge. Parler de séparation à ce serviteur si
fidèle et si absolument dévoué, c'eût été le frapper au coeur. Déjà il
avait donné à entendre qu'il n'accepterait plus de gages, et qu'au
besoin il irait travailler dehors, pour augmenter, du prix, de son
travail, les revenus de la maison.
Enfin, Mme Delorge avait à faire entrer en ligne de compte son
entretien à elle, qui, si modeste qu'elle le supposât, coûterait
toujours quelque chose.
Et qu'avait-elle, pour faire face à tant d'obligations?
Onze mille livres de rentes, pensait-elle.
Mais elle s'abusait.
M. Ducoudray, avec sa vieille habitude des affaires et des chiffres, ne
tarda pas à reconnaître et à lui démontrer qu'elle s'exposerait à de
cruels mécomptes, si elle basait sa dépense sur un revenu moyen de plus
de neuf mille francs.
Il se pouvait qu'elle eût des années meilleures, mais le mieux était de
n'y pas songer.
[Illustration:--Ah! le misérable! murmurait-il, je suis ruiné.]
C'est dans l'ancien cabinet du général que sa veuve et M. Ducoudray
agitaient ces graves questions.
Et il parut au digne rentier que jamais occasion plus propice ne se
présenterait de planter le premier jalon des espérances matrimoniales
qui ne l'avaient en aucun temps abandonné, et qui l'agitaient plus que
jamais, depuis qu'il avait embrassé résolument la cause de Mme
Delorge.
D'une voix très émue donc, car, en vérité, le coeur lui battait plus
qu'à vingt ans, lorsqu'il faisait sa déclaration à la première Mme
Ducoudray, il entreprit une longue et fort entortillée homélie,
destinée, déclarait-il, à éclairer la veuve de son excellent et cher
ami.
Si elle avait raison, ainsi qu'il le reconnaissait, disait-il, de
prendre toutes ses mesures pour l'avenir, elle avait tort de les prendre
définitives et comme si elles eussent dû être irrévocables. Les
déterminations humaines sont sujettes à tant et de si impérieuses
variations! Était-elle bien sûre qu'avant dix-huit mois ou deux ans, tel
événement ne surgirait pas qui dérangerait et rendrait vains tous ses
calculs!...
N'était-elle pas très jeune encore? La solitude lui paraîtrait pénible à
la longue. Puis ses enfants grandiraient, ses trois enfants, puisque
Léon Cornevin allait être pour elle un second fils, et elle sentirait
combien la main d'un homme est nécessaire à la bonne administration
d'une famille.
Mais la voix du bonhomme, à peine intelligible depuis un moment,
expirait sur ses lèvres. Mme Delorge le regardait d'un air de stupeur
si profonde, qu'il en était épouvanté.
--Est-ce bien de la possibilité d'un second mariage que vous me parlez?
fit-elle.
Il se contenta d'incliner la tête, n'osant répondre.
--Si une semblable pensée pouvait me venir, reprit Mme Delorge, je la
repousserais comme l'idée du crime le plus dégoûtant...
L'excellent M. Ducoudray était cramoisi.
--Pourvu, mon Dieu! pensait-il, qu'elle n'ait pas compris que je voulais
parler de moi!...
Car il était fait, depuis trois mois, une douce habitude de l'intimité
de cette femme si véritablement supérieure. Il s'était accoutumé à ne
penser que par elle, pour ainsi dire, à obéir à ses inspirations, à
mettre tout ce qu'il avait d'intelligence et d'activité au service des
desseins qu'elle poursuivait.
Et il frissonnait à la seule perspective de retomber dans son isolement
d'autrefois, lorsqu'il vivait recroquevillé dans son égoïsme de veuf
consolé, sans autre distraction que le caquet de sa gouvernante...
Mais Mme Delorge était à mille lieues de soupçonner les châteaux en
Espagne que s'était bâtis son vieux voisin.
Loin donc d'attacher la moindre importance à ses savants préliminaires,
elle le ramena brusquement, et à sa grande joie, à la discussion du plan
de conduite qu'elle devait adopter.
Et d'abord, pouvait-elle continuer à habiter la villa de la rue
Sainte-Claire?
Non, malheureusement.
Cette habitation lui tenait au coeur, toute palpitante qu'elle était
encore des souvenirs du général; mais le loyer dépassait deux mille
francs, et le service y exigeait en outre un assez nombreux domestique.
--Je savais si bien qu'il me faudrait la quitter, disait Mme Delorge,
que j'ai déjà donné congé. Mais où aller?...
Le château de Glorières lui eût présenté de précieux avantages.
Là, elle eût pu conserver un train convenable, les dehors et aussi les
réalités de l'aisance, tout en réalisant les immenses économies du
propriétaire campagnard qui vit sur sa terre. Elle eût pu mettre Raymond
et Léon Cornevin au collège de Vendôme, dont les études ont une certaine
réputation, et dont le prix est relativement peu élevé.
Mais ce n'était là qu'une des faces de la question.
Se réfugier en province, n'était-ce pas pour Mme Delorge déserter le
terrain de la lutte, se désintéresser des événements ou, en tout cas,
s'enlever les facilités d'en profiter? N'était-ce pas renoncer à
surveiller M. de Combelaine?
--Je resterai donc à Paris, coûte que coûte, prononça Mme Delorge
d'un ton qui annonçait une résolution irrévocable; il le faut, c'est mon
devoir.
Dès lors, il fut convenu que le digne bourgeois lui chercherait, dans le
centre de Paris, un logement en rapport avec ses ressources.
Une petite servante d'une quinzaine d'années lui suffirait,
calculait-elle, puisqu'elle gardait Krauss et qu'elle connaissait assez
le vieux et fidèle troupier pour savoir qu'elle en eût fait, à son
choix, une incomparable bonne d'enfants ou une cuisinière modèle.
Le digne M. Ducoudray avait toutes les peines du monde à dissimuler une
larme.
Son coeur, qui pourtant n'était pas des plus tendres, se brisait de
voir aux prises avec les tristes soucis de la gêne cette femme qui était
devenue son culte.
Ah! s'il l'eût osé, l'excellent rentier, de quel coeur et avec quelle
joie il eût mis au service de Mme Delorge tout ce qu'il possédait.
Hélas! ce n'était pas possible.
De désespoir, il se mit, dès le lendemain, en quête d'un appartement,
et, après avoir gravi des milliers d'étages et essuyé les rebuffades
d'une centaine de portiers, il finit par en découvrir un, rue Blanche,
qui lui parut réunir toutes les conditions qu'on pouvait raisonnablement
espérer pour neuf cents francs par an.
Il se composait de cinq pièces assez grandes, d'une cuisine, d'une cave
et d'une chambre de domestique au sixième.
Mme Delorge, l'ayant visité, déclara qu'il lui convenait, et comme il
était libre, elle l'arrêta immédiatement.
Dès lors, elle ne s'occupa plus que de son déménagement, et par une
belle après-midi, elle était occupée dans son salon, à emballer quelques
menus objets, lorsque tout à coup Krauss entra, si pâle et si effaré,
qu'elle crut à quelque grand malheur...
--Qu'arrive-t-il, mon Dieu! s'écria-t-elle.
C'est à peine si le fidèle serviteur pouvait parler.
--Il arrive, répondit-il, qu'un des assassins de mon général est en bas,
dans le vestibule... Il voudrait parler à madame, et il m'a remis sa
carte...
Cette carte que lui tendait Krauss, Mme Delorge la prit et lut: