--Oui, je serai député, se disait Me Roberjot, il le faut, je le
veux, car c'est le seul moyen qui s'offre à moi d'atteindre peut-être
Combelaine...
Et en effet, durant les jours qui suivirent, c'est avec une fiévreuse
activité qu'il s'occupa de sa candidature.
Plus d'une fois, cependant, la prédiction de M. Verdale se réalisait, et
il se présentait des couleuvres... Il les avalait bravement en songeant
à Mme Delorge.
--Car, pensait-il, plus ma victoire aura été pénible, plus elle m'aura
de reconnaissance si je réussis à lui faire rendre justice et à venger
son mari...
Et cependant, ce n'est qu'à la fin de la semaine, et lorsque le succès
de son élection pouvait être considéré comme certain, qu'il osa profiter
de la permission qui lui avait été donnée de se présenter à Passy.
Lorsqu'il arriva rue Sainte-Claire, la grille de la villa était ouverte,
et sur la vaste pelouse, devant la maison, deux jeunes garçons d'une
douzaine d'années prenaient une leçon d'équitation sous la direction
d'un vieil homme à longue moustache grise.
Depuis un moment déjà, l'avocat regardait, et il se disposait à sonner,
lorsqu'un des jeunes écuyers l'apercevant sauta à bas de son cheval et
accourut vers lui en s'écriant:
--Ah! monsieur Roberjot.
C'était Raymond.
--Vous ne m'avez donc pas oublié, mon petit ami? dit l'avocat en lui
serrant la main.
L'enfant secoua la tête.
--Je n'oublierai jamais les amis de mon père, monsieur, prononça-t-il.
Puis, faisant signe à son jeune camarade:
--Léon, cria-t-il, Léon, viens donc saluer monsieur.
Léon mit lestement pied à terre et approcha.
Il était un peu moins grand que le jeune Delorge, mais plus large
d'épaules et beaucoup plus robuste. Il semblait un peu gêné dans ses
habits neufs, mais son embarras n'avait rien de disgracieux ni de
gauche.
--C'est Léon Cornevin, monsieur Roberjot, dit Raymond, le fils aîné de
Laurent Cornevin, dont maman vous a parlé.
L'enfant s'inclina.
--Voilà huit jours qu'il est de la maison et que nous travaillons
ensemble, continua le jeune Delorge. Dame, il n'est pas aussi fort que
moi sur certaines choses, on ne lui enseignait pas le latin, chez les
frères... Mais maman lui a donné un répétiteur, et il travaille si fort
et il comprend si bien, qu'il m'aura vite rattrapé.
--Je l'ai promis à ma mère, répondit le jeune garçon, et c'est bien le
moins que je doive à Mme Delorge pour toutes ses bontés.
--Et comme cela nous ne nous quitterons jamais, déclara Raymond, nous
serons comme deux frères, et nous entrerons à l'École polytechnique
ensemble.
--Et quand nous serons hommes, ajouta Léon Cornevin, avec un accent de
haine véritablement incroyable chez un enfant si jeune, quand nous
serons hommes, nous saurons punir les lâches qui ont assassiné le
général Delorge et mon père...
Véritablement l'avocat ne savait trop que répondre, lorsqu'il fut tiré
d'embarras par un vieux monsieur, d'une mise fort soignée, qui venait
d'entrer, qui s'avançait vers lui le chapeau à la main avec force
salutations, et lui dit de l'air le plus gracieux:
--Monsieur Roberjot, n'est-ce pas?
--Oui, monsieur.
--Je l'aurais parié, reprit gaiement le bonhomme. Oui, je vous avais
reconnu sur le portrait qu'on m'a fait de vous. Moi, je suis un vieil et
bien dévoué ami de ce pauvre général, M. Ducoudray.
--Je vous connais de nom, monsieur...
--Ah! Mme Delorge vous a parlé de moi... elle sait mon affection.
Mais vous, monsieur, vous avez bien tardé à nous rendre visite... Nous
étions presque inquiets... Mais veuillez donc me suivre, Mme Delorge
va être ravie de vous voir. Justement elle est en grande conférence avec
Mme Cornevin. Elles viennent de m'envoyer chercher, c'est qu'il doit
y avoir du nouveau...
Et, faisant signe aux deux jeunes garçons de reprendre leur leçon, il
entraîna l'avocat, tout étourdi de cet accueil et de ce flux de paroles.
Mais, sur le perron, il s'arrêta tout à coup, et montrant à Me
Roberjot le fils de Cornevin:
--Que pensez-vous, lui demanda-t-il, de ce gaillard-là?
--Je pense, répondit l'avocat, que cet enfant sera un homme.