--Juste! s'écria-t-il, voilà l'expression juste que je n'avais pas
trouvée. Oui, cet enfant sera un homme d'une trempe supérieure. Avec une
intelligence bien au-dessus de son âge, il a compris l'immensité du
malheur qui l'a frappé et la grandeur du bienfait de Mme Delorge.
Déjà le but de sa vie est fixé, et rien ne l'en fera dévier, car il a
une volonté de fer.
Le digne bourgeois soupira.
--Hélas, ajouta-t-il, pourquoi son frère ne lui ressemble-t-il pas?
--Quel frère?...
--Le second fils de ce malheureux Cornevin, Jean, celui que j'ai en
quelque sorte adopté...
Me Roberjot s'inclina, félicitant le bonhomme de sa généreuse
conduite, mais contre son ordinaire il n'accepta pas les compliments.
--C'est à Mme Delorge, dit-il, que revient tout l'honneur de la
chose. Quand elle vous regarde d'une certaine façon, elle vous inspire
des idées que certainement on n'aurait jamais eues... C'est elle qui m'a
prouvé que la veuve Cornevin aurait bien assez à suffire aux trois
filles qui lui restent, car elle avait cinq enfants, la malheureuse!
Donc, je me suis chargé de l'autre garçon, Jean: seulement, comme je
suis célibataire, je ne pouvais le garder près de moi. Je l'ai donc mis
au collège. Eh bien! monsieur, depuis une semaine qu'il y est, j'ai déjà
reçu deux fois des plaintes de ses professeurs. Impossible d'en jouir.
Ce n'est pas qu'il manque d'intelligence; bien au contraire, il est
pétri d'esprit et de malice, mais il est paresseux comme une couleuvre
et turbulent comme un démon. Non seulement il ne fait rien, mais il
empêche les autres élèves de travailler. Les frères lui ayant donné
quelques leçons de dessin, il en a si bien profité, qu'il passe tout son
temps à dessiner la caricature de ses professeurs. Dimanche, ici, en
quatre coups de crayon, il a fait la charge de tous les gens du 2
Décembre: c'était frappant. Il soutient que bien avant que son frère tue
Combelaine, il l'aura, lui, fait mourir à coups d'épingles. Ah! ce
gamin-là me donnera, je le crains, bien du désagrément!...
Mais les doléances du bonhomme ne touchaient guère Me Roberjot.
Ce qui le frappait, et bien vivement, c'était l'association étrange de
ces trois enfants, d'aptitudes et de tempéraments si divers, réunis en
une commune pensée.
Une femme seule était capable de préparer ainsi une génération à une
revanche et il reconnaissait bien, à ce trait, le génie de Mme
Delorge.
Mais déjà l'excellent M. Ducoudray avait repris le bras de l'avocat, et
tout en le guidant à travers la villa:
--Du reste, poursuivait-il, quoi que puisse me faire Jean Cornevin, le
mauvais garnement, jamais je ne me séparerai de lui. C'est une gageure.
Le gouvernement, sachez-le, ne m'a pas vu sans dépit recueillir ce
pauvre orphelin, et il n'est sorte de choses qu'il ne soit prêt à faire
pour me contraindre à l'abandonner. Mais je ne céderai pas. Les abus de
pouvoir me révoltent.
--Peut-être, hasarda Me Roberjot légèrement surpris, peut-être, cher
monsieur, poussez-vous un peu les choses au noir...
Il hocha la tête, et d'une voix sourde:
--Je sais ce que je dis, répondit-il, et j'ai des preuves. On m'a fait
passer secrètement des lettres qui ne laissent pas l'ombre d'un doute.
Je suis noté comme un homme dangereux, et dont on doit chercher
l'occasion de se débarrasser. On me surveille, je vis entouré de
mouchards.
--Oh!...
--Oui, monsieur, insista le digne bourgeois, oui, c'est comme j'ai
l'honneur de vous le dire. Est-il donc si difficile d'impliquer un homme
dans un complot de police? Aussi me tiens-je sur mes gardes. Toutes mes
dispositions sont prises pour passer à l'étranger au premier signal. Mes
paquets sont prêts, j'ai fait disposer à ma maison une issue dérobée et,
nuit et jour, j'ai toujours autour des reins une ceinture pleine d'or...
Me Roberjot ne riait pas.
Certainement, les terreurs de M. Ducoudray étaient bien ridicules.
Assurément, cette prétention qu'il avait d'empêcher le gouvernement de
dormir, était grotesque...
Sa conduite n'en était que plus digne d'éloges. Ce n'est pas au péril
qu'on brave qu'on mesure le courage, mais au péril qu'on croit braver.
Étant données ses idées et ses craintes, M. Ducoudray se conduisait en
héros.
--Du reste, continuait-il, non sans une nuance de fatuité, je suis
récompensé bien par delà mes mérites, par la confiance et l'amitié que
veut bien me témoigner la veuve de mon cher et vaillant ami, le général
Delorge.
Ils arrivaient au premier étage de la villa.
--Plus un mot de tout ceci, dit très vite et très bas M. Ducoudray,
ménageons la sensibilité de Mme Delorge qui n'a déjà que trop de
tourments... Nous allons la trouver dans l'ancien cabinet de son mari
avec Mme Cornevin; voici la porte, et si vous voulez prendre la peine
de passer...
Ils entrèrent, et, en effet, trouvèrent ensemble ces deux infortunées
que rapprochait un malheur commun, la veuve de l'officier général et la
femme du pauvre palefrenier. Elles étaient assises l'une près de
l'autre, comme deux amies, pareillement vêtues de noir, et s'occupaient
à trier et à classer des lettres et des papiers.
A la vue de Me Roberjot, Mme Delorge se leva vivement, et lui
tendant la main:
--Enfin, monsieur, dit-elle, je puis donc vous remercier de vos bontés
pour une pauvre femme veuve, sans autres titres à votre sympathie que
son malheur...
S'il est pour un homme de coeur et d'esprit un supplice, c'est de
s'entendre décerner des éloges qui ne lui sont pas dus.
--Hélas! madame, balbutia l'avocat, subissant plus que jamais le charme
des beaux yeux de Mme Delorge, hélas! je n'ai rien fait encore pour
mériter votre reconnaissance...
Et il s'empressa de détourner la conversation, servi en cela par M.
Ducoudray qui n'entendait pas sans une secrète jalousie les
remerciements adressés à un autre qu'à lui.
--Revenons donc à nos espérances, reprit Mme Delorge, et à
l'événement qui m'avait fait envoyer chercher M. Ducoudray. Il nous
arrive du nouveau...
--Ah!
--Nous avons, nous pensons avoir des nouvelles de Laurent Cornevin. Nous
avons la presque certitude que sa vie a été respectée.
C'était du nouveau, en effet, et le renseignement le plus précieux
qu'eût recueilli Mme Delorge depuis la mort de son mari. Cependant
Me Roberjot ne s'en étonnait pas.
--Et comment avez-vous eu ces renseignements, madame? interrogea-t-il.
--Par Mme Cornevin, répondit Mme Delorge.
Et se retournant vers la pauvre femme:
--Julie, ajouta-t-elle, dites à ces messieurs comment les choses se sont
passées; il est indispensable qu'ils le sachent pour nous donner un
conseil.
Pour la première fois, Me Roberjot examina la femme du pauvre
palefrenier, et il demeura stupéfait de l'expression dont la douleur
avait rehaussé sa physionomie. Son esprit, au contact quotidien de
Mme Delorge, s'était épuré et élevé, et jamais on n'eût deviné une
femme de sa condition, à la voir calme et digne, avec ses grand yeux
noirs et ses épais cheveux relevés en masses brunes très haut sur la
nuque.
Une rougeur épaisse couvrit ses joues, sa confusion fut visible;
pourtant Mme Delorge ayant parlé, elle n'hésita pas, et d'une voix
émue:
--Mes parents, commença-t-elle, étaient très pauvres, et ils avaient eu
jeunes une grosse famille. Le chagrin et le découragement s'en mêlant,
ils ne se conduisirent pas toujours comme ils auraient dû le faire. Mon
père s'était mis à boire, et ma mère... que le bon Dieu lui pardonne!
C'est une terrible épreuve pour une femme que de n'avoir pas de pain à
donner aux siens. Ce que j'en dis, ce n'est pas pour accuser mes
parents... c'est pour excuser un peu les enfants. De quatre filles que
nous étions, je suis la seule à avoir eu la chance de trouver un bon
mari. Les autres, voyant qu'il y avait plus de coups que de miches à la
maison, s'en étaient allées, l'une après l'autre, à la grâce de Dieu...
Pauvres soeurs! Elles ne firent que changer un sort bien misérable
contre un sort pire. Elles restèrent dans la misère, avec la honte de
plus. Sauf une, cependant, qui s'appelait Adèle.
«C'était la plus jeune de nous quatre, et aussi de beaucoup la plus
jolie... Je peux même dire que c'était la plus jolie fille que j'aie vue
de ma vie, avec ses grands yeux d'un bleu clair, sa petite bouche toute
rose et toute mignonne, et ses cheveux blonds si longs et si épais, que
les voisines les lui faisaient dénouer par curiosité.
«Celle-là était partie un soir avec le fils d'un locataire de la maison,
un mauvais sujet fini, ivrogne et batailleur, et qui avait fait un an de
prison pour vol.
«Je croyais bien que je ne la reverrais jamais, et il y avait quatre ans
que je n'avais plus entendu parler d'elle, quand un soir que Laurent
m'avait menée au théâtre pour voir une féerie, voilà que tout à coup il
me pousse le coude.
«--Regarde donc, me dit-il, cette danseuse qui est dans le coin de la
scène...
«Je regarde et je jette un cri.
«--C'est Adèle, lui dis-je.
«Justement cette danseuse jouait un rôle. Laurent achète un programme,
et nous lisons:
«_La Fée des Eaux_,--Flora Misri.»
Un peu surpris d'abord du récit de Mme Cornevin, M. Ducoudray et
Me Roberjot se l'expliquaient désormais.
Elle, cependant, les yeux baissés et se faisant violence évidemment,
poursuivait:
--Ce nom de Flora Misri, sur le premier moment nous dérouta.
«--Nous nous sommes trompés, me dit mon mari, ce n'est pas ta soeur...
«Je n'osai pas le contredire, parce que le changement m'étonnait.
«Adèle, la dernière fois que je l'avais vue, avait sur le dos une
méchante robe d'indienne à neuf sous le mètre et au pied des savates,
tandis que cette Fée des Eaux portait un costume éblouissant, tout de
satin, de gaze et d'or, avec un maillot de soie, des bottines dorées qui
lui montaient au-dessus de la cheville et des pierreries plein les
cheveux.
«Et cependant, plus je la regardais, pendant qu'elle dansait et qu'elle
faisait son personnage, plus il me semblait reconnaître ses yeux, un
certain mouvement d'épaules pour lequel ma mère la grondait toujours, et
jusqu'à un signe qu'elle a au bas de la joue droite.
«De telle sorte qu'à la fin Laurent s'impatienta.
«--Que ferais-tu donc si c'était Adèle? me demanda-t-il.
«--Je tâcherais de lui parler.
«Il ne me répondit pas, mais un petit moment après:
«--Eh bien! me dit-il, puisque c'est ainsi, nous sortirons au prochain
entr'acte, et nous irons demander des renseignements au concierge du
théâtre.
«Ce qui fut dit fut fait.
«La toile n'était pas baissée que déjà nous étions dehors, courant à
toutes jambes vers la porte des artistes qu'un contrôleur nous avait
indiquée.
«Là, dans une soupente affreusement malpropre, à l'entrée d'un corridor
plus malpropre et plus puant encore, nous trouvâmes une grosse vieille
femme qui buvait de l'eau-de-vie brûlée en compagnie de cinq ou six
figurantes en costume. Nous aurions été les derniers des derniers, que
cette portière ne nous eût pas toisés d'un air plus méprisant, en nous
disant:
«--Qu'est-ce que vous venez chercher par ici?...
«Mon mari lui expliqua poliment qu'il désirait savoir si Mlle Flora
Misri ne s'appelait pas de son vrai nom Adèle Cochard, mais elle ne le
laissa seulement pas achever.
«--Est-ce que je sais! interrompit-elle. Eh bien! j'aurais de l'ouvrage,
s'il me fallait m'informer du vrai nom de toutes ces dames!
«Et là-dessus elle se mit à rire aux éclats, et toutes les autres aussi,
comme si elle eût dit la chose la plus comique du monde.
[Illustration:--Maintenant tirez! Le premier coup du moins me tuera!]
«--Puisque c'est ainsi, repris-je, indiquez-nous par où l'on passe pour
arriver jusqu'à Mlle Misri.
«Mais elle se mit à rire plus fort encore, nous demandant d'où nous
venions pour nous imaginer qu'on entrait ainsi dans un théâtre comme
dans un moulin, ajoutant que, si nous avions quelque chose à faire
savoir à Mlle Flora, nous n'avions qu'à guetter sa sortie ou à lui
écrire un mot qui lui serait remis à l'instant.
«Mon mari ayant adopté ce dernier parti, la concierge lui prêta un
crayon, et il écrivit à la Fée des Eaux un billet, où il lui disait
que, si elle était Adèle Cochard, elle eût la bonté de regarder tout en
haut, à l'amphithéâtre des troisièmes, qu'elle y verrait sa soeur
Julie.
«Et là-dessus, nous regagnâmes nos places, Laurent très en colère de
l'insolence de la portière, moi bien peinée.
«Bientôt la Fée des Eaux parut, et il me sembla que son premier regard
avait été jeté de notre côté... Je ne m'étais pas trompée: nos yeux se
rencontrèrent, et, à travers toute cette salle, s'envoyèrent un baiser.
«--C'est, ma foi, elle! me dit Laurent. Tiens, voici qu'elle nous fait
un signe.
«Effectivement, tout en dansant elle nous adressait des saluts de la
main.
«J'étais toute bouleversée. Après quatre ans, deux soeurs se retrouver
ainsi, tout à coup, au théâtre, l'une dans la salle, l'autre, brillante,
parée, applaudie, se donnant en spectacle!
«Ce qui n'empêche que je ne cessais de me demander comment nous nous
verrions, lorsqu'à un nouvel entr'acte une ouvreuse se glissa jusqu'à
nous et demanda à mon mari s'il était bien M. Laurent Cornevin.
«Mon mari ayant répondu:--Oui.
«--Alors, dit l'ouvreuse, c'est bien pour vous cette lettre dont je suis
chargée par une de nos dames artistes.
«Laurent voulait lui donner une pièce de dix sous, mais elle la refusa
disant:
«--Excusez, je vous remercie, je suis payée.
«Et moi, quoique ce ne fût pas grand'chose, je fus touchée de cette
attention de ma soeur.
«Mais déjà Laurent avait ouvert la lettre.
«Adèle nous y disait qu'elle voulait absolument nous voir et nous
embrasser. Elle ne le pouvait pas ce soir même, parce qu'elle avait une
répétition après la représentation, mais elle nous attendait avec nos
enfants, le lendemain, qui était un dimanche, chez elle, rue de Douai, à
onze heures, pour déjeuner.
«Laurent semblait avoir pris son parti de la rencontre. Il ne m'en
souffla pas mot de la soirée. Il se leva gai comme pinson le lendemain,
et c'est en riant qu'il me dit qu'il allait se mettre sur son trente et
un et soigner sa barbe pour faire honneur à la Fée des Eaux...
Déjà, depuis un moment, Me Roberjot ne cessait de jeter à Mme
Delorge des regards étonnés.
Quelle différence entre le récit lumineux et vivant de cette pauvre
femme et les extraits du sommier judiciaire qu'avait eus entre les mains
M. Barban d'Avranchel! Elle cependant poursuivait:
--Onze heures sonnaient, lorsque nous arrivâmes rue de Douai avec nos
trois enfants,--nous n'en avions que trois encore à cette époque.
«Ma soeur demeurait au second étage d'une belle maison neuve.
«Une bonne, au sourire à la fois insolent et doucereux, nous ouvrit,
nous reçut familièrement, comme des hôtes attendus, et nous fit entrer
dans un appartement qui me parut tout ce qu'on peut imaginer de plus
riche et de plus magnifique.
«Ce n'était pas l'avis de Laurent.
«Lui qui a servi dans de très grandes maisons, chez le comte de Commarin
et chez le marquis d'Arlange, il me disait à l'oreille que tout ce qui
reluit n'est pas d'or et que tout ce que je voyais n'était que du
clinquant.
«Au bout de cinq minutes à peu près, ma soeur parut, vêtue d'un
superbe peignoir de dentelles...
«Mais elle était ravie de nous voir, c'est de tout coeur qu'elle se
jeta dans mes bras et qu'elle embrassa ensuite mon mari et mes enfants.
«Mes enfants surtout l'étonnaient.
«--Comment! vous en avez trois, répétait-elle, et moi qui n'en savais
rien!...
«Nous n'étions pas chez ma soeur depuis cinq minutes, que déjà je
regrettais notre rencontre. N'ayant conservé de notre jeunesse que
d'amers ou d'odieux souvenirs, elle s'était mise à se plaindre avec une
violence extraordinaire de toute notre famille, de nos frères, de nos
soeurs, de notre père, qu'elle n'appelait jamais que le vieil ivrogne,
de notre mère surtout, qu'elle haïssait terriblement.
«Toutes ces récriminations arrivaient bien mal, mon mari n'aimant guère
les miens.
«Je commençais donc à être bien embarrassée, lorsqu'une bonne vint
annoncer que le déjeuner était servi.
«--Ma foi! tant mieux! dit ma soeur. Comme cela nous ne parlerons plus
de toutes ces vilaines gens...
«La salle à manger me parut encore plus riche que le salon.
«Tous les meubles étaient en chêne sculpté et, derrière les vitres de
deux immenses buffets, on voyait reluire toutes sortes de verreries et
de porcelaines.
«Adèle, c'est-à-dire Flora, s'était mise en frais, et soit par bon
coeur pour nous faire honneur et plaisir, soit par vanité, pour nous
éblouir, elle nous avait fait servir un repas de prince.
«La table ployait sous le poids des mets et des bouteilles, et pour
manger et boire toutes ces bonnes choses, nous avions chacun, à notre
couvert, quatre ou cinq verres et quantité d'ustensiles qui m'étaient
inconnus.
«Bien loin d'être contente de ces cérémonies, j'en étais désolée.
«Je voyais le front de mon mari se rembrunir et se plisser comme il lui
arrivait toutes les fois qu'il était irrité, et que cependant il se
forçait à rester calme.
«Et, pour comble, ma soeur ne cessait de remplir ses verres de vins de
toutes les couleurs, tout en répétant:
«--Buvez donc, beau-frère. Est-ce que vous ne trouvez pas mon vin bon?
Vous ne buvez pas...
«Malheureusement, il ne buvait que trop, et, quoique sachant qu'il
portait très bien la boisson et qu'il n'avait pas le vin mauvais, je
m'inquiétais de voir ses yeux devenir plus brillants et ses joues plus
pâles.
«--Prends garde, lui disais-je, tu vas te faire mal.
«Je perdais mes peines.
«Nous étions à table depuis plus de deux heures, et mon plus jeune
enfant avait fini par s'endormir, lorsqu'on apporta je ne sais plus quel
mets sous une grosse cloche d'argent.
«--Comment! encore! s'écria mon mari.
«Puis examinant ma soeur:
«--Savez-vous, lui dit-il, qu'il faut que vous ayez une fameuse fortune,
pour pouvoir vous permettre tant de dépense.
«--J'ai de l'argent, en effet, répondit-elle négligemment.
«--On vous paye donc bien cher à votre théâtre?
«Elle partit d'un éclat de rire, et dit:
«--Très cher!... On me donne trente-cinq francs par mois. Il est vrai
que je fournis mes costumes. Vous voyez d'ici le bénéfice?...
«Au geste terrible de mon mari, je crus qu'il allait se dresser
brusquement en jetant bas la table.
«Il n'en fut rien, cependant; il se contenta de m'écraser d'un regard
furieux, tandis qu'il disait à ma soeur:
«--Décidément, mademoiselle Flora, je crois que vous êtes une fille
adroite.
«J'aurais battu ma soeur.
«Je ne me contentais plus de lui adresser des signes, je la poussais du
coude, je lui marchais sur les pieds avec une sorte de rage. Rien n'y
faisait.
«--J'ai eu de la chance, reprit-elle, je l'avoue, mais non pas du
premier jour... En me sauvant de chez ma mère, je croyais que les
alouettes allaient me tomber toutes rôties... Belles alouettes, ma foi!
L'homme que j'avais suivi était le dernier des bandits, et nous n'étions
pas ensemble depuis quinze jours qu'il me rouait de coups. Ah! si les
filles savaient! Mais j'étais bête, et d'ailleurs ce triste gars me
faisait une peur affreuse.
«Quand il avait dépensé tout son argent dans les cafés, c'était à moi de
lui en procurer. Comment? Ce n'était pas son affaire; il lui en fallait,
voilà tout. Sinon... des coups! Dieu! m'a-t-il battue, cet être-là! Vous
me direz que je pouvais le planter là... Bon! mais pour où aller? Je
serais encore entre ses griffes, s'il ne lui était arrivé une affaire de
coups de couteau qui le fit mettre en prison. Ce fut ma délivrance.
Justement, à ce moment, un théâtre demandait de jolies filles pour
figurer, je me présentai, je fus reçue, et depuis je n'ai pas à me
plaindre...
«Je me sentais blêmir, en sentant peser sur moi les regards de mon mari.
«C'eût été ma vie, à moi, sa femme, qu'on lui eût contée ainsi, qu'il
n'eut pas paru plus exaspéré.
«--Quant à être adroite, continuait Flora, qui ne s'apercevait de rien,
je ne le suis pas... Je sais amener l'argent, mais je ne sais pas le
garder. Avec un peu de fermeté, j'aurais des rentes, mais je suis trop
bonne, on me dépouille, on me gruge, on m'exploite...
«Elle se plaignait ainsi, avec une amertume croissante, quand la porte
de la salle à manger s'ouvrit brusquement, et un homme entra, très
grand, maigre, avec des moustaches cirées, l'air casseur, le chapeau sur
l'oreille et le cigare dans le coin de la bouche.
«Il ne dit quoi que ce soit à personne, ni salut, ni bonjour, ni rien,
mais regardant ma soeur d'un air mécontent:
«--Comment! pas encore habillée! fit-il.
«--Non.
«--Qu'avez-vous donc fait depuis ce matin?
«--Vous le voyez bien, Victor, j'ai déjeuné avec mes parents.
«Non, jamais je n'oublierai le regard dont cet individu nous toisa.
«--Très joli, dit-il, mais il faut s'habiller.
«--Plus tard.
«--Tout de suite. La voiture est en bas.
«--Eh bien! renvoyez-la... Vous m'ennuyez, à la fin, Victor, avec votre
tyrannie...
«Mais il ne la laissa pas finir.
«--Qu'est-ce que c'est que ça! s'écria-t-il. Qu'est-ce que cette
fantaisie!...
«Et saisissant brutalement ma soeur par le haut de sa robe, il la
souleva de sa chaise, et malgré sa résistance et ses cris la poussa dans
la pièce voisine.
«--Ah! c'en est trop! s'écria mon mari. Attends, brigand, je suis à toi!
«Et il allait s'élancer dehors, lorsque moi, fort heureusement, j'eus le
temps de me précipiter à genoux, les bras étendus devant la porte...
«Ce mouvement nous sauva tous d'un grand malheur, car il arrêta Laurent.
«--Tu as raison, me dit-il, ce serait me salir.
«Je voulais parler, il m'interrompit:
«--Mais viens vite, ajouta-t-il violemment, relève-toi, partons, amène
les enfants!...
«Certainement, ma conscience ne me reprochait rien, et on ne saurait
être responsable des fautes des autres, mais du caractère dont je
connaissais Laurent, je me demandais s'il n'allait pas me tourner le dos
et s'éloigner de moi pour toujours.
«Cependant, lorsque nous fûmes dans la rue, rien ne vint justifier mes
craintes.
«Mon mari, sans mot dire, passa mon bras sous le sien, et marchant à
grands pas, m'entraîna.
«Au boulevard extérieur, seulement, de l'autre côté de la barrière
Clichy, dans un endroit où il n'y avait personne, il s'arrêta.
«Il se recula de moi, se croisa les bras, et, me regardant bien en face,
il me dit ces seuls mots:
«--Eh bien!...
«Pour toute réponse, je fondis en larmes.
«Il secoua tristement la tête, et d'un ton si doux qu'il eût tiré des
larmes d'une pierre:
«--Va, pauvre Julie, me dit-il, je ne t'en veux pas et, si parfois je
t'ai fait souffrir à cause des tiens, j'ai eu tort. Je n'ai jamais eu
qu'à bénir Dieu de t'avoir prise pour femme.
«Je me jetai à son cou en sanglotant; il m'embrassa. Puis, posément:
«--Seulement, me dit-il, jure-moi de ne jamais remettre les pieds chez
ta soeur, de ne jamais chercher à la revoir.
«Je le lui jurai, et comme il était bon comme le bon pain, avec ses
manières brusques, voyant que j'avais beaucoup de chagrin:
«--Et puis, qu'il ne soit plus question de rien, ajouta-t-il gaiement,
et puisque nous voilà dehors, allons finir la journée à la campagne...
La voix de Mme Cornevin expirait à ces derniers mots; il était clair
qu'elle était presque à bout de forces.
Et cependant elle refusa de se reposer un moment, comme l'en priait
Mme Delorge.
La partie la plus douloureuse de son récit étant passée, elle reprit
d'un accent plus calme:
--Certes, j'étais bien résolue à tenir la promesse que j'avais faite à
Laurent. Je ne pouvais pas prévoir que ma soeur viendrait me visiter.
«Elle m'arriva le lendemain, en grande toilette, les poches pleines de
bonbons pour les enfants, toute gaie et toute souriante.
«A peine assise, elle entreprit de m'expliquer la scène de la veille,
essayant de la tourner en plaisanterie, disant que tous les amoureux ont
des piques pareilles, que la colère fait dire des tas de choses qu'on ne
pense pas, et qui d'ailleurs ne sont pas vraies...
«Mais elle vit bien à mon air que je ne prenais pas le change, et alors,
renonçant à me cacher la vérité, elle se mit à pleurer, disant que
j'avais bien raison, qu'elle était la plus misérable des créatures.
«--Eh bien! il faut rompre, lui dis-je.
«Mais, à ma profonde stupeur, elle m'avoua qu'elle ne s'en sentait pas
le courage.
«Elle haïssait cet homme, elle le méprisait, et cependant il lui était
nécessaire. Il l'avait ensorcelée.
«Ainsi, pendant de longues heures, elle m'exposa toutes les plaies de sa
vie si brillante en apparence, répétant toujours:
«--Avec tes enfants, ton labeur obstiné, la gêne toujours menaçante,
c'est encore toi, de nous deux, qui as le bon lot.
«Cependant, il me fallait lui dire que mon mari exigeait que nous ne
nous revissions pas, et je pensais qu'elle allait s'indigner, se
révolter.
«Non... Elle baissa tristement la tête, à ces cruelles paroles, et d'un
accent douloureux:
«--Je ne puis pas dire qu'il ait tort, murmura-t-elle... Je sens qu'à sa
place j'agirais comme lui...
«Néanmoins elle revint. Je l'avouai à Laurent qui se contenta de me
dire:
«--Je ne puis pas exiger que tu mettes ta soeur à la porte de chez
toi... Mais prie-la de venir avec des toilettes moins éclatantes...
«C'est ce qu'elle fit d'elle-même par la suite, car nous gardâmes des
relations. Quand elle avait eu quelque crise, je la voyais arriver, et
elle passait l'après-midi avec moi, m'aidant à mon ouvrage...
«Elle me disait que notre honnêteté était la sienne, et de ce que mon
mari refusait de la voir, elle ne l'en estimait et même ne l'en aimait
que davantage.
«Assurément, Adèle,--je veux dire: Flora,--n'était pas, n'est pas une
méchante fille. Elle a bon coeur, s'attendrit aisément, et son premier
mouvement est toujours bon.
«Mais jamais on n'a vu d'esprit si faible ni si mobile que le sien. D'un
instant à l'autre, pour tout ou pour rien, changent ses idées, ses
projets et ses désirs. Le dernier qui lui parle a toujours raison.
«Je ne m'étonnai donc pas trop, il y a un an environ, de la voir changer
tout à coup.
«Elle se donnait des airs d'importance et de mystère, parlant à mots
couverts d'événements graves qu'elle attendait.
«--Je deviens une personne sérieuse, disait-elle, je m'occupe de
politique.
«Au lieu de se répandre comme autrefois en récriminations contre cet
homme odieux que nous avions vu chez elle, contre ce Victor, elle ne
trouvait plus de termes assez forts pour se féliciter de le connaître.
«C'était aussi, ajoutait-elle, un grand bonheur pour moi qu'elle le
connût, car elle lui parlerait de moi, et il ne manquerait pas de
procurer à Laurent quelque place brillante et lucrative.
«Déjà, sur sa recommandation, une ancienne ouvreuse de son théâtre avait
obtenu un bureau de tabac.
«--Juge, concluait-elle, juge de ce que je ferai pour ma soeur, quand
le moment sera venu.
«Flora s'exprimait en personne si sûre de son fait, que je fus ébranlée
et que je finis par parler à mon mari de nos conversations.
«Mais il s'emporta dès les premiers mots, jurant que j'étais aussi bête
que ma soeur de croire à toutes ces sornettes et que, si par
impossible toutes ces vanteries étaient vraies, il avait le coeur trop
haut pour accepter une telle protection.
«Flora, à qui j'eus l'imprudence de laisser deviner ce propos, en fut
exaspérée.
«--Tout le monde n'est pas si fier que vous, me dit-elle, et j'en sais
des plus riches et des plus huppés qui mendient la protection de Victor
et qui cireraient ses bottes au besoin.
«Comme de raison, cette querelle jeta du froid entre ma soeur et moi.
«Peu à peu ses visites se firent rares.
«Et il y avait plus de trois mois que je ne l'avais vue,
lorsqu'arrivèrent nos malheurs, que le général Delorge fut tué et que
mon mari disparut.
«Certes, jamais la pensée ne me fût venue d'avoir recours à ma soeur
sans Mme Delorge.
«Comment imaginer que Victor et M. de Combelaine pouvaient n'être qu'un
seul et même personnage!...
«Cela est, cependant; je suis allée me poster à la porte de M. de
Combelaine, je l'ai guetté, je l'ai vu, et j'ai reconnu Victor...
«Y avait-il pour nous un parti à tirer de cette circonstance?
«Mme Delorge le crut, et, m'étant bien pénétrée des conseils qu'elle
me donna, je me présentai chez ma soeur.
«C'était samedi, sur les huit heures du soir... Mais ce n'est plus rue
de Douai qu'elle demeure.
«Cet appartement, qui m'avait semblé si magnifique, lui ayant paru
mesquin, et au-dessous de sa position, elle en a pris un autre beaucoup
plus vaste, au boulevard des Capucines.
«On me fit monter par l'escalier de service, et ce fut un domestique en
grande livrée qui vint m'ouvrir.
«Dès que je lui eus dit que je désirais parler à Mme Flora Misri:
«--C'est impossible, me répondit-il, nous avons dix personnes à dîner...
«J'insistai, cependant, et le domestique que j'impatientais allait sans
doute me pousser dehors, lorsque ma soeur traversa le corridor.
«M'apercevant, elle jeta un petit cri de surprise, et, sans se soucier
de ses domestiques:
«--Comment! c'est toi!... me dit-elle. Qu'est-ce qui t'arrive?...
«Vivement je lui exposai le malheur qui me frappait, me gardant bien,
comme de juste, de souffler mot du général Delorge.
«Elle parut consternée.
«--C'est épouvantable, murmurait-elle. Laurent disparu!... Que vas-tu
devenir, seule, avec tes cinq enfants?...
«Puis, tout à coup:
«--Non, cela ne sera pas, je ne le souffrirai pas, je ne veux pas qu'on
touche aux miens... Attends une minute ici...
«Elle disparut à ces mots, j'entendis des portes s'ouvrir et se fermer,
puis dans une pièce voisine le chuchotement étouffé d'une discussion
rapide.
«L'instant d'après, Flora reparaissait toute souriante:
«--C'est arrangé, me dit-elle, Victor va s'occuper de ton affaire... Une
autre fois, empêche Laurent de se mêler de ce qui ne le regarde pas...
«J'avais le paradis dans le coeur en me retirant, et c'est avec une
impatience extraordinaire que j'attendis le lendemain pour avoir des
explications...
«Hélas! ce lendemain me réservait une douleur pire que toutes les
autres.
[Illustration:...Et saisissant brutalement ma soeur.]
«Lorsque je fus admise près de ma soeur, elle n'était plus la même.
Elle me parut irritée, embarrassée.
«--Ma pauvre Julie, me dit-elle brusquement, je t'ai trompée, hier soir,
sans le vouloir, et parce qu'on m'avait trompée moi-même, pour ne pas te
chagriner. On ne sait ce qu'est devenu ton mari. C'est en vain que la
police a fait tout au monde pour le retrouver.
«Elle me tendait de l'argent en disant cela. Mais je le repoussai avec
horreur... Il m'eût semblé recevoir le prix du sang ou de la liberté de
mon mari...
«Et, ne pouvant plus rien obtenir de ma soeur, je sortis, sentant bien
que toute espérance de ce côté était perdue, mais rassurée par une voix
qui me disait au-dedans de moi-même que Cornevin n'est pas mort et que
je le reverrai.