--Voilà ce que j'avais prévu, ce que je redoutais... Oui, je reconnais
bien là mon Barban d'Avranchel.
Ainsi s'exprima Me Sosthènes Roberjot, lorsque Mme Delorge lui eut
rapidement raconté les incidents de la longue séance dans le cabinet du
juge d'instruction.
Car c'est chez Me Roberjot que la pauvre femme s'était hâtée de
courir en sortant du Palais de Justice, toute vibrante encore de douleur
et d'indignation.
Elle ne voyait que lui au monde capable de la conseiller.
--Et cependant, ajouta-t-il après un moment d'hésitation, on ne saurait
soupçonner d'Avranchel de connivence...
--Ah! vous ne diriez pas cela, monsieur, si vous aviez vu comme moi
Grollet prêt à tomber à genoux, prêt à demander grâce et à tout
avouer...
Mais l'avocat hocha la tête.
--Ni vous ni moi ne sommes bons juges, madame, prononça-t-il, car nous
sommes partie intéressée, et notre opinion est d'avance arrêtée et
inébranlable. Mais prenez un arbitre impartial, exposez-lui les
circonstances de la mort du général Delorge telles qu'elles ont été
exposées à M. Barban d'Avranchel, produisez-lui tous ces témoins qui ont
été entendus et dont les dépositions concordent si merveilleusement, et
de même que M. d'Avranchel, cet arbitre vous dira: «Madame, toutes les
probabilités sont en faveur de M. de Combelaine.»
Il s'accouda sur son bureau, et tout un monde de réflexions passa dans
ses yeux, pendant qu'il murmurait:
--Ah! il n'y a pas à le nier, l'évidence est là, ces gens-là sont
forts... très forts, et ils peuvent nous mener loin!...
Rien ne pouvait déplaire à Mme Delorge autant que cet hommage rendu à
l'habileté de ses ennemis.
--De telle sorte, monsieur, fit-elle, d'un ton d'amère ironie, qu'il n'y
a plus qu'à s'incliner devant ces gens si forts?...
Une surprise profonde se peignit sur la figure du jeune avocat.
--Est-ce pour moi que vous parlez, madame? interrogea-t-il.
Elle ne répondit pas, et son silence était trop significatif pour
laisser l'ombre d'un doute à Me Roberjot.
--Ainsi, prononça-t-il d'un ton de reproche, vous m'estimez tout juste à
la valeur du docteur Buiron. Pourquoi? Je suis de ceux qui subissent un
fait accompli, il le faut bien, mais qui ne l'acceptent jamais. Et la
preuve, c'est que le régime nouveau, ce régime fondé sur l'attentat du 2
décembre, ne trouvera pas d'adversaire plus obstiné que moi.
Il regardait Mme Delorge d'un air singulier, en disant cela.
Il y avait un léger tremblement dans sa voix quand, après une pause, il
ajouta:
--Je ne me serais pas exprimé avec cette résolution il y a huit jours...
J'hésitais... vous êtes venue, et, sans le savoir, vous avez décidé de
mon avenir...
Il se leva, visiblement ému, et, après deux ou trois tours dans son
cabinet:
--Et cependant, reprit-il, nul n'avait autant de raisons que moi de se
ranger dans l'armée, toujours docile, des satisfaits. Qu'ai-je à
demander à la vie qu'elle ne m'ait généreusement donné!... Je suis jeune
encore, j'ai presque de la fortune, j'ai réussi au barreau bien au delà
de mes espérances...
Mais Mme Delorge était hors d'état de remarquer l'étrange agitation
de l'avocat.
Et toute entière à l'idée fixe qui devait obséder sa vie:
--Enfin, que faire pour le moment? interrogea-t-elle.
Si Me Roberjot fut un peu choqué d'être si brusquement interrompu, il
eut le bon goût de le dissimuler.
--En ce moment, rien! répondit-il... Il faut attendre.
--Quoi?...
--Cette occasion qui jamais ne fait défaut à ceux qui savent la guetter
patiemment.
Mme Delorge eut un geste désolé.
--Hélas! dit-elle, chaque jour qui s'écoule emporte une de mes
espérances... Hier, j'ai rencontré un ancien ami de mon mari, c'est à
peine s'il m'a saluée. Dans six mois il ne me reconnaîtra plus. Dans un
an, il dira: «Delorge!... qui ça, Delorge?...» Mon mari fut un noble et
vaillant soldat: est-ce cette renommée qui lui survivra?... Non. Seules,
les calomnies qui se sont débitées et que vous m'avez répétées,
resteront comme autant de taches à sa mémoire. Dans dix ans d'ici,
lorsque mon fils, que voici, devenu un homme, paraîtra dans le monde, si
parfois on demande: «Qui donc est ce jeune Delorge?...» Il se trouvera
toujours quelqu'un de ces gens qui prétendent tout savoir, pour
répondre: «Eh bien! c'est le fils de ce général, vous savez bien, qui
fut tué en duel, à propos d'une vilaine affaire d'argent...»
Mais Raymond bondit à ces mots.
--Non, mère, s'écria-t-il, je te le jure, personne jamais ne dira cela,
lorsque je serai un homme!...
L'avocat prit les mains de l'enfant, et les serrant dans les siennes:
--Bien! mon ami; lui dit-il, c'est très bien, cela!...
Puis revenant à Mme Delorge:
--Vous vous trompez, madame, prononça-t-il gravement, c'est du temps que
vous devez tout espérer... Mort, le général est plus redoutable que
jamais...
--Hélas! monsieur, je voudrais pouvoir vous croire...
--Il faut me croire, madame, et, à l'appui de ce que je vous dis, il me
serait aisé de vous citer des exemples... Le proverbe qui dit: «Il n'y a
que les morts qui ne reviennent pas,» est un proverbe absurde. En
politique, il n'y a que les morts, au contraire, qui reviennent.
Parbleu! il serait trop aisé de gouverner, si, pour se débarrasser des
gens gênants, il n'y avait qu'à les porter en terre. Triomphant,
redouté, reconnu depuis des années, un gouvernement brave toutes les
oppositions et se rit de toutes les attaques: il a ses créatures, ses
juges, ses gendarmes, son armée, il se croit et il trouve des gens pour
le croire éternel... Mais voici qu'un beau matin un inconnu se rend au
cimetière, épelle sur une tombe un nom oublié et le crie à pleine
voix... Et il suffit de ce nom pour que ce gouvernement si fort
s'écroule en quelques jours...
Mme Delorge soupira.
--Je ne verrai jamais ce que vous dites, fit-elle.
--Qui sait? En vous disant qu'il n'y a rien à faire, je n'ai pas entendu
vous conseiller une lâche résignation... Non. Il nous reste Cornevin...
Ah! cette fois l'avocat n'était que l'écho des pensées de la malheureuse
femme.
--C'est vers cet homme, poursuivit Me Roberjot, que doivent tendre
toute notre attention et tous nos efforts. A-t-il été assassiné? Je ne
le crois pas. M. de Combelaine est trop habile pour risquer un crime qui
n'est pas indispensable. Or, dans le tourbillon des événements, il lui
était aisé de faire disparaître Cornevin. Donc, c'est ce moyen qu'il a
dû prendre. Cornevin, arrêté, a dû être déporté quelque part... Où?
c'est à nous de le découvrir.
Le visage de Mme Delorge, illuminé un moment par l'espérance, s'était
assombri de nouveau.
--Moi aussi, monsieur, reprit-elle, j'ai songé à Cornevin... Moi aussi,
je crois qu'il est vivant encore et qu'il peut me fournir les armes
d'une revanche terrible.
--Et alors?...
--Alors, j'ai tout fait au monde pour m'attacher sa femme, pour
l'intéresser à mes espérances.
--Vous avez fait cela!...
--Oui. Je me suis engagée à servir une rente à cette malheureuse, et
l'ainé de ses fils sera élevé avec mon fils, et exactement comme lui...
Me Roberjot paraissait si consterné qu'elle ajouta:
--N'était-ce donc pas un devoir sacré?
--Oui, répondit l'avocat, oui. Seulement il est des occasions, et
celle-ci en est une, où le devoir devient une imprudence insigne...
--Oh! monsieur, de telles paroles dans votre bouche! Et moi qui
supposais...
Mais il ne la laissa pas poursuivre, et vivement:
--Croyez-vous donc que je blâme votre bonne action, madame!
s'écria-t-il. Non certes! Mais il fallait vous en cacher comme d'une
faute. Secourir la femme de Cornevin était votre devoir et votre
intérêt, mais vous deviez la tenir à l'écart, ne la voir qu'en secret et
employer, pour lui venir en aide, une main étrangère.
--Et pourquoi cela, monsieur?
--Pourquoi? répéta-t-il; pourquoi?...
Et plus lentement:
--Parce que Laurent Cornevin, abandonné de tout le monde, eût été vite
oublié. Lui donner ouvertement votre appui, c'est rappeler l'attention
sur lui. Pauvre, seul, sans amis, chargé de famille, il ne devait guère
inquiéter des ennemis tout-puissants. Devenu l'allié de la veuve du
général Delorge, il constitue un danger permanent. L'oubli était sa
meilleure chance de salut et de liberté. On ne l'oubliera plus. Trois
mots sur son dossier vont le condamner à une active et incessante
surveillance. Le jour où vous avez admis sa femme chez vous, madame,
vous avez donné un tour de clef de plus à la porte de sa prison...
Mme Delorge baissait la tête, accablée d'un immense découragement.
Qu'objecter à de telles raisons?...
L'expérience de Me Roberjot en arrivait à la même conclusion que
jadis les terreurs égoïstes du digne M. Ducoudray.
Veiller toujours, mais dans l'ombre, s'effacer, s'appliquer à se faire
oublier, patienter, attendre...
Attendre!... quand son sang bouillait dans ses veines, quand il y avait
des instants où l'idée lui venait de s'armer d'un poignard et d'en
frapper cet homme qui, avec la vie de son mari, lui avait pris sa vie, à
elle, tout son bonheur, toutes ses espérances!...
--Malheureusement, dit-elle, ma faute est irréparable. Changer quoi que
ce soit à ce que j'ai décidé serait une faute de plus. Mais après...
--Après?... Nous chercherons autre chose. Un homme qui traîne un passé
comme celui de M. de Combelaine, ne saurait être invulnérable... On peut
le connaître, ce passé, si mystérieux qu'il soit... Ma position va me
donner de grandes facilités... Avec un peu d'adresse... en risquant
certaines démarches... Mais il me faudrait votre autorisation, madame,
et je ne sais si je dois... si je puis...
Tout avocat qu'il était, accoutumé à tout dire, il s'embarrassait dans
ses phrases, il hésitait, il balbutiait.
Mais Mme Delorge ne voyait rien de ce manège, pas plus qu'elle
n'avait remarqué certaines phrases, cependant bien significatives.
La femme était morte en elle, cette nuit fatale où on lui avait rapporté
le cadavre de son mari...
L'idée qu'on pouvait l'aimer encore, avec l'espoir d'être un jour aimé
d'elle, l'eût révoltée comme la pensée d'un sacrilège...
Me Roberjot dut comprendre qu'il ne serait pas compris, car tout à
coup, prenant, comme on dit, son coeur à deux mains:
--Mon petit ami, dit-il à Raymond, sur la table de mon salon se trouvent
des albums superbes... Voulez-vous aller regarder les gravures, pendant
que je parlerai à votre maman?...
L'enfant se leva, cherchant dans les yeux de sa mère quelle conduite
tenir.
--Va, mon enfant, lui dit-elle, non sans une visible surprise, fais ce
que monsieur te demande...
Qui eût vu Me Sosthènes Roberjot en ce moment, l'eût pris,
positivement, pour le plus timide des hommes...
Il s'agitait sur son fauteuil, son regard vacillait, il toussait, il
tracassait son couteau à papier pour se donner une contenance...
Enfin, dès que Raymond fut sorti:
--Je vous l'ai dit, madame, commença-t-il, la première fois que j'ai eu
l'honneur de vous voir, votre cause devint la mienne. Ne m'en veuillez
pas de ce qui serait, sans cela, une indiscrétion... Vous ne m'avez pas
parlé de la déposition de M. de Combelaine, que cependant le juge
d'instruction a dû vous lire.
--Il ne me l'a pas lue, monsieur.
--Est-ce possible?...
--Je ne lui en ai pas laissé le temps...
L'avocat ne fut point maître d'un mouvement de contrariété:
--Eh! madame, s'écria-t-il, cette déposition était pour vous la plus
importante... Elle vous eût appris à quels motifs il plaît à M. de
Combelaine d'attribuer son duel avec le général Delorge.
Cette idée si simple ne s'était pas présentée à l'esprit de Mme
Delorge.
--C'est pourtant vrai, fit-elle, c'est une faute encore que j'ai
commise. Mais celle-là, du moins, je puis la réparer, je puis demander à
M. d'Avranchel communication du dossier...
Me Roberjot hocha la tête:
--C'est inutile, prononça-t-il.
--Cependant...
--Loin de faire mystère de sa déposition, M. de Combelaine use de tous
les moyens dont il dispose pour l'ébruiter, pour la répandre.
--Quelle nouvelle infamie a-t-il imaginée?...
--Il attribue son altercation avec le général Delorge à une question
toute personnelle, toute privée...
--Quelle?
Positivement le futur tribun rougissait presque.
--C'est que, balbutia-t-il, je ne sais trop si je dois...
--Eh! monsieur, je puis tout entendre!
--Eh bien! madame, M. de Combelaine affirme que le général Delorge ne
lui pardonnait pas ses assiduités près d'une certaine dame...
Il s'arrêta. Il s'était préparé à une explosion d'indignation, de
jalousie rétrospective, peut-être.
Quelle erreur! Mme Delorge ne sourcilla pas.
--C'est absurde! prononça-t-elle tranquillement.
--Voilà ce que j'ai répondu, se hâta de dire Me Roberjot.
Cependant...
--C'est ridicule encore plus qu'odieux, insista Mme Delorge, avec
cette confiance superbe de la femme qui sait bien de quel amour profond
et exclusif elle a été aimée. Et véritablement, M. de Combelaine est
bien bon de prendre la peine d'inventer de pareilles histoires.
Elle sourit tristement, puis d'un tout autre ton,--d'un ton d'indicible
mépris:
--Et sait-on, demanda-t-elle, quelle est cette dame?...
--Oui. Ce serait une femme très connue, fort jolie, qui mène grand train
et qui a, prétend-on, coûté des sommes énormes à M. de Combelaine...
--Je le croyais presque dans le besoin.
--En effet. Aussi, les gens mieux informés assurent-ils que bien loin
d'avoir été ruiné, M. de Combelaine a été secouru par Flora Misri.
Mme Delorge bondit sur son fauteuil.
--Flora Misri! s'écria-t-elle.
--Oui.
--Et cette femme est la maîtresse de M. de Combelaine?
--Depuis bien des années, à ce que l'on dit, répondit l'avocat.
Et stupéfait de l'émotion de Mme Delorge, ne sachant plus que croire,
ne sachant plus ce qu'il disait surtout:
--Vous connaissez cette femme, madame? interrogea-t-il.
Mais elle était bien trop troublée, pour remarquer l'étrangeté de la
question.
--Je la connais, oui, monsieur, répondit-elle.
Et appuyant sur chaque mot, comme pour lui bien donner toute sa valeur:
--Le vrai nom de cette femme, continua-t-elle, est Adèle Cochard. Elle
est la soeur de la femme de Laurent Cornevin.
Me Roberjot n'en pouvait croire ses oreilles.
--Êtes-vous bien sûre de ce que vous dites, madame? demanda-t-il.
--Aussi sûre qu'on peut l'être d'un renseignement fourni à la justice
par la préfecture de police. C'est dans le cabinet du juge d'instruction
que, pour la première fois, j'ai entendu prononcer ce nom de Flora
Misri. M. Barban d'Avranchel faisait presque un crime à Mme Cornevin
d'être la soeur d'une telle femme.
L'avocat ne répondit pas. Il venait de s'accouder à son bureau, le front
entre les mains, et tout ce qu'il avait d'intelligence et de
pénétration, il l'employait à chercher quel parti tirer de cette
découverte.
--Évidemment, murmurait-il, cette femme doit savoir bien des choses sur
le sire de Combelaine... Autant que la baronne d'Eljonsen, sinon plus...
Mais comment la décider à parler?... Quel charbon passer sur ses lèvres
pour les desserrer?...
Il parlait à demi-voix et en phrases hachées, et cependant Mme
Delorge ne perdait pas un mot de son monologue.
--Ne pourrait-on pas, hasarda-t-elle, employer près de cette femme sa
soeur, Mme Cornevin?...
--Se voient-elles encore?
--Je ne le crois pas...
--Diable!... une visite, en ce cas, donnerait peut-être l'éveil... Il
faudrait tant de précautions, tant d'adresse...
--Oh! la femme de Cornevin est très intelligente...
--Et la disparition du mari serait un prétexte tout trouvé de
rapprochement. Mais M. de Combelaine sait que la femme Cornevin, c'est
vous... Il ne doit pas ignorer que la femme Cornevin et Flora sont
soeurs, et je serais bien surpris s'il ne s'était pas mis en garde de
ce côté...
[Illustration: La foule aussitôt l'avait entouré.]
Il demeura quelques moments absorbé par l'effort de ses réflexions, puis
soudainement:
--Mais je ne saurais prendre un parti ainsi, sur-le-champ. J'ai besoin
de me consulter, de dresser un plan d'attaque. Une démarche imprudente
ne se rachète pas. Rien ne presse. Avant de m'avancer, je veux sonder
le terrain, je veux être édifié sur le compte de M. de Combelaine. Un de
mes amis est fort lié avec un intime de la baronne d'Eljonsen, il me
renseignera...
--La baronne d'Eljonsen? répéta Mme Delorge, à qui ce nom n'apprenait
rien.
--Oui... C'est la femme qui a élevé M. de Combelaine... Elle a été,
dit-on, une des plus fidèles amies du prince-président lorsqu'il était
en exil... Voici dix-huit mois qu'elle est fixée à Paris...
Puis, d'un accent résolu, et qui était bien, il n'y avait pas à s'y
méprendre, l'expression sincère de sa pensée:
--Quoi qu'il advienne, madame, ajouta-t-il, comptez sur moi et
remettez-vous à mon dévouement. Tout ce que j'ai d'intelligence et
d'énergie, je l'appliquerai à une cause que je considère comme mienne.
Tout ce qu'il est humainement possible de faire, je le ferai.
Seulement...
Il hésita, et non sans embarras:
--Seulement, dit-il encore, je dois vous demander la permission de me
présenter chez vous. On peut prévoir telle circonstance urgente...
Mais Mme Delorge ne le laissa pas achever.
--Est-il donc besoin de vous dire, monsieur, interrompit-elle, que vous
serez toujours le bienvenu? J'ai la mémoire des services rendus,
monsieur...
Elle se leva sur ces mots.
Déjà, depuis un moment, elle entendait marcher et tousser dans la salle
d'attente qui précédait le cabinet de l'avocat...
--Excusez-moi de vous avoir importuné si longtemps, monsieur, dit-elle.
Et ayant appelé Raymond, à qui Me Roberjot donna une large poignée de
main, elle rabattit sur son visage son voile de veuve et sortit...
--Ah! celle-là savait aimer! murmura l'avocat en étouffant un soupir.
Et comme s'il eût eu besoin d'air, il courut ouvrir la fenêtre et
explora la rue d'un rapide regard.
C'était Mme Delorge qu'il cherchait, qu'il voulait revoir encore.
Elle ne tarda pas à paraître. Elle traversa rapidement la chaussée et
remonta dans le fiacre qui l'avait amenée et qui s'éloigna au grand
trot.
Des clients l'attendaient dans la pièce voisine, il le savait, il les
avait entendus, mais il s'en souciait bien, vraiment!
Appuyé au balcon de sa fenêtre, insensible au froid qui devenait plus
âpre avec la nuit, il s'oubliait en une de ces rêveries qui absorbent
toutes les facultés et suppriment en quelque sorte les circonstances
extérieures.
Ce n'était pas un naïf que Me Sosthènes Roberjot.
De même qu'à tous les avocats, il lui était arrivé de s'éprendre d'une
cliente venue pour le consulter.
Une femme jeune et jolie est si séduisante, lorsque, les yeux noyés de
pleurs et le sein haletant, elle vous dit d'une voix émue:
--Vous êtes mon seul appui et ma suprême espérance... Mon honneur, mon
bonheur et ma vie sont entre vos mains... Je m'abandonne à vous,
sauvez-moi...
Me Roberjot avait sauvé plus d'une cliente éplorée.
Mais jamais encore il n'avait ressenti ces sensations profondes qui le
remuaient en présence de Mme Delorge. Sa vie était bouleversée depuis
qu'il la connaissait. Il découvrait à l'existence des horizons nouveaux
qu'il ne soupçonnait pas. Toutes ses idées se modifiaient. S'il eût
traduit ce qu'il ressentait, on ne l'eût pas reconnu... Il ne se
reconnaissait plus lui-même.
--Serais-je donc amoureux? se demandait-il.
Sans songer que toujours cette question est résolue lorsqu'on se la
pose.
Amoureux, lui! un vieux sceptique, un ancien maître clerc d'avoué!...
Cette idée, qui l'eût fait pouffer de rire quinze jours plus tôt, ne lui
semblait alors nullement ridicule.
Et pourquoi pas?...
Mme Delorge n'avait-elle pas encore la fraîcheur et toutes les grâces
pudiques d'une jeune fille! Où trouver une âme plus tendre et plus
énergique à la fois, un esprit plus ferme, une intelligence plus
élevée?...
Mais tout à coup, il tressaillit.
--M'aimera-t-elle jamais! pensait-il.
Et avec un inexprimable serrement de coeur, il se mit à examiner ses
chances... Hélas! elles étaient bien chétives, si même il en avait.
On triomphe d'un vivant, on le supplante, on l'efface, mais un mort!...
Comment atteindre, aux plus secrets replis de l'âme d'une femme, le
souvenir brûlant d'un être immatériel, paré de qualités surhumaines,
divinisé par les regrets?
--Et cependant, songeait l'avocat, il est un moyen peut-être d'arriver
au coeur de cette femme si malheureuse: la reconnaissance. Rien ne la
peut plus émouvoir que l'espérance de venger son mari. Que
n'accordera-t-elle pas à l'homme qui l'aidera dans cette tâche, et qui
lui livrera ses ennemis!...
Il s'exaltait à cette idée, et en ce moment, lui qui jamais ne s'était
exercé qu'aux luttes oratoires, il eût voulu tenir à longueur d'épée le
comte de Combelaine...
Mais un léger bruit dans son cabinet fit évanouir toutes les visions.
Il se retourna vivement, et se trouva en présence de son domestique.
--Qu'est-ce que vous voulez? lui dit-il d'une voix irritée, et qui vous
a permis?...
--Monsieur, il y a là des clients...
--Ils reviendront demain.
--Il y a là aussi ce gros entrepreneur, monsieur sait bien qui je veux
dire, qui a tant d'ouvriers, et qui chauffe la candidature de
monsieur...
--Qu'il aille au diable!...
Le domestique demeura béant de surprise.
Ce mot: candidature produisait d'ordinaire un tout autre effet.
--J'ai besoin d'être seul, reprit l'avocat, dites que je suis en
affaires et pris pour toute la soirée...
--Alors je vais congédier tout le monde, fit le domestique; seulement,
j'aurai du mal à renvoyer un ami de monsieur, qui veut absolument lui
parler, M. Verdale...
--Oh! à celui-là vous n'avez qu'à répondre...
Mais il s'arrêta court, en se frappant le front.
Cet ami était précisément celui dont il avait parlé à Mme Delorge, et
qui connaissait la baronne d'Eljonsen.
--Faites-le entrer, dit-il.