L'excellent M. Ducoudray devait être bon prophète, cette fois...
Jamais, de mémoire d'homme, Paris n'avait été si triste ni si morne que
le vendredi 5 décembre, le lendemain de la sanglante catastrophe.
Les boulevards continuaient à être occupés militairement. La circulation
des voitures y était interdite. Des factionnaires, le fusil chargé,
veillaient aux angles de toutes les rues. De la Bastille à la Madeleine,
maisons et magasins demeuraient fermés.
Et cependant, tel est le tempérament de Paris, que vers midi, la foule
afflua de nouveau...
De distance en distance des groupes se formaient devant de larges
couches de sable jaune répandues sur la chaussée... Là, il y avait eu la
veille des mares de sang.
On s'arrêtait aussi en face de l'hôtel Sallandrouze, tout mutilé par les
boulets, et qu'il avait fallu étayer, tant il menaçait ruine.
Mais c'est devant la cité Bergère, rue du Faubourg-Montmartre, que les
rassemblements étaient le plus compacts.
La grille de fer de la cité était fermée, mais à travers les barreaux on
apercevait, rangés côte à côte sur le trottoir, la tête contre le mur,
trente-cinq ou quarante cadavres.
C'étaient des malheureux qui, tombés la veille sur le boulevard,
n'avaient été ni réclamés, ni reconnus encore. La plupart portaient le
costume de la bourgeoisie. Trois femmes étaient parmi eux.
--Spectacle salutaire!... murmuraient quelques apologistes du coup
d'État, qui commençaient à se montrer depuis que le succès n'était plus
douteux.
Et, en effet, le peuple français eût été vraiment incorrigible, si après
un tel spectacle il eût hésité à se déclarer suffisamment sauvé.
Il n'hésita pas...
Et le plébiscite, auquel le sauveur Louis-Napoléon demanda s'il méritait
une récompense, lui répondit par plus de sept millions de _oui_ contre
moins de sept cent mille _non_.
Désormais, la curée pouvait commencer. On parlait de M. de Maumussy pour
un portefeuille. M. de Combelaine, plus comte que jamais, était désigné
pour un poste éminent. M. Coutanceau annonçait la mise en actions d'un
grand établissement de crédit, favorisé d'immenses privilèges...
Cependant, nul ne suivait le cours naturel de tous ces événements d'un
oeil plus inquiet que M. Ducoudray...
C'en était fait, depuis le 2 décembre, du repos du bonhomme.
Lui qui portait la tête si haute avant, qui possédait au superlatif
cette belle assurance que donnent dix ou quinze mille livres de rentes
légitimement gagnées, il allait le nez baissé depuis, arrondissant le
dos, timide et l'oeil toujours aux aguets.
Ce secret qu'il possédait de la mort du général Delorge, pesait sur son
existence d'un poids intolérable.
Et lorsqu'il voyait se succéder les mesures arbitraires ou violentes des
vainqueurs, lorsqu'il voyait à l'oeuvre les commissions mixtes,
ingénieux et expéditif perfectionnement des cours prévôtales, il se
sentait glacé jusqu'à la moelle des os.
--Mon Dieu! suppliait-il, faites qu'on m'oublie!...
Certes, il eût été bien moins inquiet s'il eut pu amener Mme Delorge
à s'incliner sous l'immense malheur qui l'avait frappée.
Mais c'est en vain qu'il épuisait son éloquence à lui prêcher la
résignation.
--Le triomphe des méchants ne saurait être de longue durée,
répondait-elle invariablement. Un édifice dont la première pierre a été
scellée avec du sang s'écroulera tôt ou tard misérablement...
Alors le bonhomme lui conseillait d'attendre, de patienter, de remettre
sa vengeance à des jours plus prospères.
Que gagnerait-elle à élever la voix en ce moment? Rien. Sa voix ne
serait entendue que de ses ennemis, c'est-à-dire de gens intéressés à
lui imposer silence.
A ces perpétuelles remontrances, Mme Delorge ne répondait rien.
Seulement, à tous les repas, le couvert du général était mis comme s'il
eût été encore vivant et elle avait déclaré qu'il en serait ainsi
jusqu'au jour où elle aurait obtenu justice.
--Cette place vide, disait-elle, nous rappellerait notre devoir, à mes
enfants et à moi, si nous étions assez faibles et assez lâches pour
l'oublier.
Positivement, M. Ducoudray finissait par prendre la pauvre femme en
grippe.
Ah! ils étaient loin, ces projets d'union qui lui avaient tant tenu au
coeur!
--Elle est folle à lier! se disait-il quelquefois. Jamais on n'a vu un
entêtement aussi ridicule!...
Il eût fallu à Mme Delorge bien peu de pénétration pour ne pas
discerner ce qui se passait dans l'esprit de son vieux voisin.
Cependant, elle ne lui en voulait pas...
Et si elle ne lui disait rien de ses desseins, c'est qu'elle n'en avait
pas d'arrêtés.
Pour le moment, il ne lui paraissait pas possible d'obtenir justice par
les voies ordinaires, et elle attendait que le calme fût rétabli pour
déposer une plainte en règle au parquet.
Qu'en résulterait-il? Une enquête, vraisemblablement.
Eh bien! une enquête, dût-elle aboutir à une ordonnance de non-lieu,
aurait toujours cet avantage de lui apprendre, d'une façon positive et
certaine, le nom de l'adversaire, c'est-à-dire, selon elle, de
l'assassin de son mari... Jusqu'ici, sa conviction de la culpabilité du
comte de Combelaine n'était appuyée d'aucune preuve matérielle.
Mais avant de la déposer, cette plainte, il importait de savoir s'il
fallait renoncer définitivement à la déposition de l'unique témoin de la
mort du général...
Cornevin n'avait-il pas reparu depuis quinze jours que M. Ducoudray
était allé chez lui?...
Toutes réflexions faites, Mme Delorge écrivit à Mme Cornevin, pour
la prier de venir lui parler...
C'était un samedi soir que Mme Delorge avait envoyé le fidèle Krauss
porter sa lettre à Montmartre.
Et dès le lendemain, sur les trois heures de l'après-midi, la femme du
pauvre employé des écuries de l'Élysée se présentait rue Sainte-Claire.