--Mon Dieu! balbutia-t-il, on dirait presque un coup de canon...
--C'est bien un coup de canon, déclara l'ancien marchand de draps, et je
l'attendais, par la raison que tout près d'ici, sur le boulevard,
presque en face du Gymnase, on a construit une barricade très forte.
Mais une seconde détonation retentissait. Ils se précipitèrent à la
fenêtre...
Chose étrange!... la foule ne semblait pas plus émue de ces coups de
canon qu'elle ne l'eût été de l'artillerie des petites guerres du cirque
Franconi. Pas un curieux ne paraissait songer à quitter la place... Les
femmes et les enfants circulaient comme en un jour de grande revue.
[Illustration: Un peloton de sergents de ville arrivait l'épée nue et le
casse-tête à la main.]
Et cependant, sur la chaussée, commençaient à passer des civières
portées par des infirmiers, précédées de soldats tenant à la main un
bâton surmonté de cet écriteau: _Service des hôpitaux militaires_.
Il était alors deux heures, et on entendait, dans la direction de la
Madeleine, des roulements de tambour.
--La troupe! voilà la troupe! annonçaient des gens sur le boulevard.
Personne ne s'en alarmait. Loin de se disperser, les promeneurs se
tassaient sur le bord du trottoir, faisant la haie, comme d'habitude sur
le passage des promenades militaires...
Cette sécurité dura peu.
Une grande rumeur monta de la foule, et les deux amis distinguèrent une
sorte de mêlée à la hauteur de la rue Drouot.
C'est que la troupe balayait la chaussée, et les curieux qu'elle
refoulait se jetaient dans les rues transversales ou se précipitaient
dans les rares cafés qui n'avaient pas encore fermé leur devanture.
Puis l'émotion se calma, et les troupes continuèrent à défiler,
dépassant le faubourg Montmartre et remontant le boulevard Poissonnière.
Il y en avait des masses, de toutes armes, en tenue de campagne,
infanterie et cavalerie, et entre chaque régiment roulait, avec un bruit
sinistre, une batterie d'artillerie.
M. Ducoudray crut remarquer que les soldats paraissaient fort animés.
Beaucoup d'officiers fumaient leur cigare.
Pendant ce temps, les détonations continuaient dans la direction du
Gymnase, et le digne bourgeois et son ami distinguaient la fumée de la
batterie d'artillerie établie sur la hauteur du boulevard Poissonnière.
Ils se penchaient pour mieux voir, lorsque soudain, de ce même côté et
vers la tête de la colonne, une vive fusillade éclata.
Des milliers de cris y répondirent... Les curieux, éperdus, levaient les
bras au ciel, se jetaient à plat ventre et fuyaient affolés dans toutes
les directions...
Ce ne fut qu'un éclair...
Rapide et terrible comme une trombe, la fusillade courait tout le long
du boulevard dans la direction de la Chaussée-d'Antin, furieuse,
enragée, brisant tout, renversant tout...
--C'est à poudre que l'on tire! bégayait M. Ducoudray terrifié... Ce ne
peut être qu'à poudre. On ne tirerait pas à balle, à bout portant, sur
une foule désarmée, sur des femmes, sur des enfants...
Le bruit strident d'une balle s'aplatissant contre le mur, à deux pouces
de sa tête, lui coupa la parole...
Plus morts que vifs, son ami et lui se jetèrent à plat ventre sur le
parquet.
Il était temps... Une grêle de balles s'abattait contre la fenêtre,
défonçant les jalousies, faisant voler les vitres en éclats, et brisant
dans l'appartement une glace et une pendule...
Et au-dessus des détonations de l'artillerie et du crépitement de la
fusillade, les voix furieuses des soldats s'élevaient, criant:
--Fermez les fenêtres!... fermez partout!...
Ainsi, durant dix minutes, se déchaîna un effroyable ouragan de fer, et
de feu...
Puis le silence suivit, profond, solennel, sinistre, coupé de moments en
moments par un feu de peloton ou par des hurlements terribles.
Puis plus rien.
Glacés d'une indicible horreur, M. Ducoudray et son ami se hasardèrent à
ramper jusqu'à la fenêtre et à regarder.
Il n'y avait plus sur le boulevard que des soldats, appuyés sur leurs
fusils fumants, quelques-uns hébétés de stupeur, d'autres interrogeant
toutes les fenêtres d'un regard inquiet et furieux.
Beaucoup d'officiers paraissaient désespérés.
Sur la chaussée, une cinquantaine de cadavres gisaient... plusieurs
femmes, deux ou trois enfants.
Vers l'angle de la rue Montmartre, on distinguait quelque chose de
blanchâtre... C'était le corps d'un pauvre marchand de coco qui avait eu
l'idée bizarre de venir offrir sa marchandise aux troupes du coup
d'État. Il avait encore au dos sa fontaine percée de plus de vingt
balles.
Çà et là, de larges plaques de sang se voyaient...
Timidement, et avec bien des précautions, quelques boutiques
s'entre-bâillaient. Des gens en sortaient, pâles, effarés, qui
bondissaient jusqu'à un blessé, le prenaient entre leurs bras, et bien
vite rentraient.
Des soldats, par petits groupes de huit ou de douze, allaient de maison
en maison... Ils disparaissaient, et on ne tardait pas à les voir
reparaître successivement aux croisées de tous les étages.
--Ils font des visites domiciliaires, murmura M. Ducoudray à l'oreille
de son ami, ils vont venir ici...
L'instant d'après, en effet, ils entendirent battre de coups de crosse
la porte d'entrée, puis des cris impérieux:
--Ouvrez, ou nous enfonçons!...
Ils coururent ouvrir, et des soldats se ruèrent dans l'appartement,
furetant partout, ouvrant les portes des cabinets et des armoires,
lançant des coups de baïonnette sous les lits.
Il y en eut un qui prit les mains de M. Ducoudray, qui les examina et
même les flaira, pour s'assurer qu'elles ne sentaient pas la poudre.
--Oh! monsieur le militaire, balbutiait le digne bourgeois, pouvez-vous
supposer...
Mais le soldat semblait exaspéré.
--On a tiré sur nous des fenêtres, interrompit-il brutalement, et il
faut que ceux qui ont tiré se retrouvent...
M. Ducoudray ouvrait la bouche pour répliquer, un signe du
sous-lieutenant qui présidait à ces perquisitions lui imposa silence.
Cet officier, tout jeune encore, paraissait accablé de douleur.
--C'est une fatalité! dit-il aux deux bourgeois, pendant que les soldats
se répandaient dans la maison, c'est une catastrophe inconcevable!...
Tout ce qu'il était humainement possible de faire pour arrêter le feu,
nous l'avons fait... En vain, hélas!... Nos hommes étaient comme fous,
ils ne voulaient rien entendre, ils nous menaçaient nous-mêmes...
Obsédés par le souvenir de la guerre des fenêtres des journées de Juin,
ils se croyaient environnés d'ennemis invisibles... Toutes les maisons
leur semblaient pleines d'ennemis prêts à les fusiller... Quelques-uns
avaient bu... Dès le premier coup de feu, ils ont été saisis d'une
terreur panique...
Il n'acheva pas.
Des cris et des vociférations retentissant à l'étage supérieur, il
s'élança dehors...
M. Ducoudray et son ami se retrouvaient seuls, mais chacun hésitait à
communiquer à l'autre ses réflexions, et ils restaient face à face,
consternés, silencieux...
Ce fut un locataire de la maison qui, entrant brusquement, les tira de
cette morne stupeur.
Il était fort pâle et avait un bras en écharpe.
Se trouvant dehors pour ses affaires, au moment de la mitraillade, il
avait été blessé légèrement.
--Et c'est une fière chance que j'ai, disait-il, d'en être quitte à si
bon marché. Près de moi sont tombés deux pauvres diables qui ne se
relèveront pas.
Et sur ce, il se mit à raconter ce qu'il savait des événements:
Comment, au boulevard Poissonnière, la maison Sallandrouze avait été
littéralement bombardée presque à bout portant, comment les soldats s'y
étaient élancés ensuite et avaient passé par les armes cinq ou six
malheureux qu'ils y avaient trouvés se cachant derrière des amas de
tapis.
Comment, à l'angle du boulevard et de la rue Montmartre, un pauvre
libraire qui essayait de défendre des curieux réfugiés chez lui, avait
été fusillé sur le seuil même de sa maison, sous les yeux de sa femme et
de sa fille.
Il disait encore toutes les scènes analogues dont la ligne des
boulevards jusqu'à la rue de la Paix avait été le théâtre.
Au boulevard des Italiens, les lanciers avaient fait feu... Puis les
soldats avaient pour ainsi dire pris les maisons d'assaut, et fouillé de
vive force le café de Paris, la Maison d'Or, le café Tortoni et l'hôtel
de Castille.
L'établissement de la Petite-Jeannette avait été pareillement fouillé
des caves aux combles, et aussi le café du Grand-Balcon, et de même le
cercle du Commerce et la maison du tailleur Dussautoy.
Et partout il y avait eu des victimes plus ou moins gravement atteintes.
Chez Dussautoy, l'intervention seule du général Lafontaine avait sauvé
du peloton d'exécution plusieurs ouvriers.
Deux membres distingués du cercle du Commerce, le général Billiard et M.
Duvergier, avaient été blessés, le premier légèrement à l'oeil droit,
le second plus grièvement à la cuisse.
Il ajoutait certains détails caractéristiques.
En face de l'hôtel Sallandrouze, il avait vu un officier d'artillerie se
jeter à la bouche d'un obusier que ses soldats venaient de mettre en
batterie en leur criant:
--Maintenant, tirez!... Le premier coup du moins me tuera!...
Ce nouveau venu rapportait, enfin, tout ce qu'il avait recueilli de
nouvelles des autres quartiers de Paris.
Partout la résistance était brisée, écrasée, anéantie... Peu de
barricades avaient tenu. Le moment de les défendre venu, ceux qui les
avaient élevées avaient disparu comme par enchantement. La troupe
n'avait eu qu'à paraître pour vaincre.
Et que pouvaient mille ou douze cents combattants sérieux contre toute
une armée!...
Blême et les mains agitées d'un frisson nerveux, M. Ducoudray tamponnait
de son mouchoir son front moîte d'une sueur froide.
--Je veux rentrer, il faut que je rentre! répétait-il avec une
persistance idiote.
Et en effet, sur les six heures, il se mit en route.
--J'étais tellement bouleversé, disait-il plus tard, lorsqu'il racontait
ses émotions en cette journée néfaste, j'avais tellement peur, que je ne
craignais plus rien!
Tout le long des boulevards, les troupes bivaquaient.
Des feux avaient été allumés, dont les flammes mobiles projetaient sur
la façade des maisons des ombres fantastiques.
Les soldats mangeaient et buvaient gaiement, comme un soir de victoire.
Le vin coulait. De ci et de là, on apercevait les flammes bleues du
punch.
Partout ailleurs, la vie était morne et lugubre.
Et tout en marchant de toute la vitesse de ses jambes, le long des rues
désertes:
--Maintenant, pensait M. Ducoudray, qui donc oserait demander compte de
la mort du général Delorge et de la disparition de ce pauvre
Cornevin?... Qu'est-ce d'ailleurs que deux victimes de plus ou moins
lorsqu'il y en a tant?...
Et cependant, il jugea qu'il était de son devoir, avant de rentrer chez
lui, de passer chez Mme Delorge.
Il la trouva, comme la veille, dans son salon, entre ses enfants, si
calme qu'il pensa qu'elle ne savait rien.
--Pauvre madame, lui dit-il, tout est fini pour vous. Le coup d'État est
fait. M. de Combelaine, à cette heure, est tout-puissant.