N'ayant pas été prévenu, il bondit sur son fauteuil et devint plus rouge
qu'une pivoine, lorsque Krauss, ouvrant la porte du salon, dit:
--Mme Cornevin est là, qui demande à voir madame.
Ah! si le digne bourgeois eût su comment fuir, comment s'esquiver!...
--Qu'elle vienne, fit vivement Mme Delorge, qu'elle vienne...
Elle entra, l'infortunée, tenant dans ses bras son dernier enfant, et il
n'y avait qu'à la voir pour être sûr que Laurent Cornevin n'avait pas
reparu.
Peut-être. M. Ducoudray ne l'eût-il pas reconnue, si on ne l'eût pas
nommée, tant elle avait été écrasée par trois semaines de douleur et
d'angoisses mortelles.
Celle qu'il revoyait n'était plus que le spectre de cette jeune et
robuste mère de famille qu'il avait vue rue Mercadet, ménagère vaillante
de cette humble intérieur si brillant de propreté.
Sa maigreur était effrayante, énergiquement accusée par les plis
flasques de sa vieille robe d'indienne noire. Tout le sang paraissait
s'être retiré de son visage.
Elle avait tant pleuré que ses paupières étaient à vif, et que les
larmes avaient tracé comme un sillon livide le long de ses joues...
Quant à l'enfant si rose et si joufflu jadis, le sein maternel s'était
tari, il n'avait plus que le souffle...
Cependant, la pauvre femme eut comme un mouvement de joie et
d'espérance, lorsqu'en entrant dans ce beau salon elle reconnut son
visiteur.
--Ah! M. Krauss!... s'écria-t-elle.
Positivement, l'excellent M. Ducoudray eût voulu être à cent pieds sous
terre.
--Vous faites erreur, chère madame, balbutia-t-il; vous vous trompez...
La plus extrême surprise se peignit sur les traits de Mme Cornevin,
et timidement, comme si elle eût craint de commettre une maladresse:
[Illustration: Les représentants du peuple étaient chassés du palais par
les soldats.]
--Pourtant, monsieur, objecta-t-elle, c'est bien ce nom de Krauss que
vous m'avez dit, et même, lorsque vous avez été parti, comme j'avais
peur de l'oublier, je l'ai écrit sur un bout de papier...
--Il suffit, interrompit M. Ducoudray, il suffit.
Et, avec la stérile volubilité des gens qui prétendent expliquer une
chose inexplicable, il entreprit de justifier ce qu'il appelait un petit
malentendu, entassant dans son trouble les raisons et les arguments les
plus contradictoires.
Mais qu'importait à Mme Delorge!...
Elle se hâta de l'interrompre d'un geste bienveillant, et, ayant fait
asseoir près d'elle Mme Cornevin:
--Ainsi, ma pauvre femme, commença-t-elle, vous êtes toujours sans
nouvelles de votre mari?...
--Toujours, madame...
--Avez-vous du moins essayé de vous en procurer?
--Hélas! j'ai fait tout au monde, tout ce que je pouvais...
--Quoi?...
--Eh bien! sachant qu'on s'était battu et qu'il y avait eu bien du monde
de tué, j'ai été voir parmi les morts... Je suis allée partout où on
avait déposé des cadavres, rue Montorgueil, cité Bergère, à la Morgue...
rien. Et ce n'est pas tout, le samedi, qui était donc le 6 décembre, une
voisine me dit qu'on avait exposé beaucoup de corps au cimetière
Montmartre. J'y ai couru. C'était vrai. Il y en avait bien une centaine,
côte à côte, en ligne, enterrés jusqu'aux épaules, de sorte qu'il n'y
avait que la tête qui sortait au ras de terre... Même, c'était terrible
de voir tous ces visages, tellement bleuis et gonflés, qu'il y en avait
de presque méconnaissables... Et cependant, il y avait autour bien des
malheureux en peine comme moi, qui allaient de l'un à l'autre... J'ai vu
une pauvre dame qui est tombée raide évanouie en retrouvant là son
mari... Le mien n'y était pas...
Mme Delorge frissonnait.
--Vous êtes donc bien convaincue, ma pauvre femme, que votre mari est
mort?
--On me l'a dit.
--Qui?
--Un monsieur de la police. C'est que, voyez-vous, madame, quand j'ai
appris qu'il y avait beaucoup d'hommes arrêtés, plus de vingt mille, à
ce qu'on assure, j'ai eu un moment d'espoir. «Si Laurent en était!...»
me suis-je dit. Et je pensais que, si on le déportait aux colonies,
j'irais avec lui, et que tous deux ensemble nous ne serions pas trop
malheureux... Je n'ai donc fait qu'un saut à la préfecture de police, et
on m'a adressée à un bureau qui est exprès pour les renseignements... Ce
jour-là on a enregistré ma réclamation, et on m'a dit de revenir dans
huit jours, qu'on ferait des recherches... Quand je me suis représentée,
on n'avait rien trouvé encore... Enfin la troisième fois on m'a répondu
que parmi les individus arrêtés, mis en prison ou déportés, il n'y en
avait aucun du nom de Cornevin...
Mme Delorge se taisait, réfléchissant.
Ce qui la frappait, c'était la persistance de Mme Cornevin à croire
que son mari avait succombé dans la lutte.
Aussi, après un moment:
--Vous pensez donc, lui demanda-t-elle, que votre mari s'est battu?
--J'en suis presque sûre...
--Cependant, lorsque monsieur est allé vous voir, vous lui avez affirmé
que jamais Cornevin ne s'était occupé de politique?
--C'est que je ne savais pas tout... Il paraît que, dans ces derniers
temps, mon pauvre homme avait fait la connaissance d'une bande de
mauvais sujets qui l'ont perdu. Il était toujours exact pour son
service, il restait le même avec moi, mais en dessous il complotait avec
les autres dans des sociétés secrètes...
--Qui vous a dit cela?
--Un de ses chefs...
--Vous êtes donc allée à l'Élysée?
--Oui, madame, plusieurs fois.
A la physionomie de M. Ducoudray et à la façon dont il avançait la lèvre
inférieure, il était aisé de reconnaître combien il tenait pour suspecte
l'affirmation de ce chef.
Et encore qu'il se fût bien juré de ne plus se mêler à aucun prix d'une
affaire qui avait empoisonné sa vie, emporté par l'habitude:
--Voilà qui ne me semble guère clair, murmura-t-il en se penchant vers
Mme Delorge.
Elle ne lui répondit pas.
Pour elle, le moment décisif de cette entrevue était arrivé. C'est donc
avec une visible émotion qu'elle poursuivit:
--A votre place, je me serais adressée à un camarade de mon mari, plutôt
qu'à un de ses chefs.
--Oh! c'est ce que j'ai fait ensuite, madame. J'ai envoyé demander celui
qui était son plus grand ami.
--Eh bien?...
--C'est un brave homme tout à fait, dans le genre du mien, un nommé
Grollet. Il était aussi désolé que moi, et quand il m'a vue, il lui est
venu des larmes plein les yeux... même il a voulu à toute force que je
déjeune avec lui...
--Et quelle est son opinion?...
--Que le chef ne se trompe pas... La veille du 2 décembre, il a entendu
mon mari tenir des propos... oh! mais des propos à se faire chasser
immédiatement si un supérieur s'était trouvé là...
M. Ducoudray et Mme Delorge échangèrent un coup d'oeil, et en même
temps:
--Quels étaient ces propos?... interrogèrent-ils.
--Grollet ne me les a pas répétés...
--Il ne vous a pas parlé d'un... duel? demanda Mme Delorge.
--D'un duel?...
--Oui... qui aurait eu lieu dans le jardin de l'Élysée et où un homme
aurait été tué?...
--Non...
Suspecter la sincérité parfaite de Mme Cornevin n'était pas
possible.
Elle ne savait rien...
Et cependant, Mme Delorge ne pouvait se résigner à renoncer à cet
unique et suprême espoir de connaître la vérité.
--Voyons, ma pauvre femme, reprit-elle doucement, rassemblez bien vos
souvenirs... La dernière fois que vous avez vu votre mari, il se
disposait à venir à Passy pour une commission importante dont on l'avait
chargé?
--Oui, madame, et je l'ai déjà dit à monsieur qui est là...
--Il avait à parler à la femme d'un général... Cette femme, c'est moi.
--Oh! je l'avais compris...
--Eh bien! il est impossible qu'il ne vous ait pas dit un mot de cette
commission si urgente!...
--Pas un seul, madame, je vous le jure sur la tête de ma petite fille
que voici.
--Il ne vous a pas parlé d'un malheureux homme tué dans le jardin de
l'Élysée pendant la nuit du 30 novembre au 1er décembre?
Mme Cornevin se souleva sur son fauteuil.
--Qui donc a été tué? interrogea-t-elle.
--Mon mari... le général Delorge.
--Ah! mon Dieu!...
Un profond silence suivit.
Le visage de la femme du pauvre garçon d'écurie trahissait l'effort
énorme de sa réflexion... Évidemment elle cherchait à saisir une
relation entre la mort du général et la disparition de Cornevin.
--Alors, fit-elle lentement, mon mari aurait assisté à ce duel?...
--Si toutefois il y a eu duel, ce dont nous doutons fort, reprit M.
Ducoudray, oubliant ses prudentes résolutions.
Et appuyant sur chaque mot pour lui bien donner toute sa valeur:
--La scène, poursuivit-il, s'est passée aux lueurs d'une lanterne
d'écurie, et c'est Cornevin qui tenait la lanterne... Seul, il sait donc
la vérité, et si à ses derniers moments le général a prononcé quelques
paroles, c'est lui qui les a recueillies...
Mme Cornevin s'était dressée... ses yeux noirs, si mornes l'instant
d'avant, étincelaient.
--Ah! je comprends tout! s'écria-t-elle. Oui, je m'explique maintenant
la tristesse de Laurent, ses propos dont s'effrayait Grollet, ses
répugnances à continuer son service. Il savait tout, et on a eu peur de
son témoignage...
Et d'un ton de menace véritablement effrayant:
--Mais qu'il prenne garde, poursuivit-elle, le brigand qui a commis le
crime, qu'il veille bien sur lui! Je ne tiens pas à la vie, moi!...
Son exaltation était si grande que Mme Delorge s'en épouvanta.
--Hélas! ma pauvre femme, prononça-t-elle, je suis aussi à plaindre que
vous... Notre malheur est semblable...
--Oh! vous... interrompit violemment la femme du pauvre garçon d'écurie,
vous...
Mais elle eut honte de son emportement, et se reprenant:
--Si j'étais seule au monde, dit-elle d'un accent plus doux, oui, notre
malheur serait le même... Le chagrin aurait bientôt fait fin de moi.
Mais j'ai des enfants...
--J'ai des enfants aussi...
--Oui, mais ils sont votre consolation... et les miens sont mon
désespoir. Les vôtres auront toujours le nécessaire... tandis que les
miens!... C'était le travail de Laurent qui nous faisait vivre, les
petits et moi, pauvrement, mais honnêtement... Lui manquant, tout nous
manque. Il faut du pain pour vivre. Où en prendre? Est-ce moi qui
gagnerai du pain, fût-ce du pain noir, pour six que nous sommes à la
maison? En travaillant nuit et jour, sans arrêter, je n'y arriverais
pas. Comment donc faire? Irai-je me faire inscrire au bureau de
bienfaisance? Oui, et je crois que je serai admise. Mais il faudra des
démarches, des allées, des venues, du temps enfin. Et jusque-là? Si le
boulanger cesse de me faire crédit, que répondrai-je aux enfants quand
ils me diront: «Maman, à manger, j'ai faim?...» Irai-je donc mendier de
porte en porte avec les petits pendus à mes jupes, comme j'en vois? Je
ne saurais pas. Faudrait-il voler? Je ne pourrais pas. Je sais bien
qu'il y en a qui se vendent... mais c'est plus fort que moi, je n'en
aurais pas le courage!...
De grosses larmes roulaient, silencieuses, le long des joues de Mme
Delorge.
Elle qui, le matin encore, s'estimait la plus misérable des créatures
humaines!... qu'étaient ses souffrances, comparées aux tortures
indicibles de cette infortunée?...
Elle se leva donc brusquement, et lui prenant les mains:
--Rassurez-vous, lui dit-elle. Moi vivante, vous ne manquerez de rien.
Tant que mes enfants auront un morceau de pain, il y en aura la moitié
pour les vôtres.
Mais Mme Cornevin se dégagea doucement, et avec un sourire d'une
tristesse navrante:
--Oh! vous êtes bien bonne, madame, balbutia-t-elle, vous êtes trop
bonne...
Il était clair qu'elle ne croyait pas.
Il était évident que ces promesses lui paraissaient de celles qu'on fait
tous les jours, que la compassion arrache et qu'on oublie le lendemain.
Mme Delorge comprit cela, et, d'un accent solennel:
--Je vous jure, insista-t-elle, et par la mémoire de mon mari, que mon
aide jamais ne vous fera défaut, tant que vous en aurez besoin... Jamais
je n'oublierai que, si votre mari a disparu, c'est peut-être parce qu'il
avait à me rapporter l'adieu suprême du mien. Je ferai plus: si vous
voulez me confier l'aîné de vos fils, il sera élevé avec le mien et
comme le mien...
Une fois de plus, l'excellent M. Ducoudray devait être emporté par la
situation.
--Comptez sur moi aussi, ma pauvre femme, s'écria-t-il, la larme à
l'oeil... Comptez sur moi...
La malheureuse ne doutait plus.
Elle se laissa glisser aux genoux de Mme Delorge, et lui embrassant
les mains:
--Merci! balbutia-t-elle, merci pour les enfants... C'est la vie que
vous nous sauvez... Hélas! nous ne pourrons jamais reconnaître tant de
bontés.
--Qui sait? fit Mme Delorge.
Et d'un ton pensif:
--Un jour peut venir où l'occasion se présenterait de venger mon mari et
le vôtre!...
D'un bond, Mme Cornevin fut debout, l'oeil enflammé de haine et
toute vibrante d'énergie.
--Ce jour-là, madame, s'écria-t-elle, appelez-moi. Et quoi qu'il faille
faire, entendez-moi bien, je le ferai. Et les enfants aussi seront prêts
à donner leur vie. Ils sauront comment ils ont perdu leur père, et pas
un jour ne se passera sans que je leur rappelle qu'il faut que justice
soit faite...
Elles étaient debout, l'une devant l'autre, la main dans la main, et
entre ces deux femmes si malheureuses, entre la veuve du pauvre garçon
d'écurie et la veuve du général, c'était un pacte de haine qui se
jurait.
M. Ducoudray en frémit, regrettant ses bons mouvements de tout à
l'heure.
--Car elles sont aussi folles l'une que l'autre, pensait-il, et moi je
suis vraiment bien malheureux d'être si impressionnable et si peu maître
de moi!...
C'est pourquoi, dès que Mme Cornevin se fut retirée, emportant le
premier trimestre d'une rente de douze cents francs, le digne bourgeois
prit texte de l'ignorance de cette infortunée pour conjurer une fois
encore Mme Delorge de ne rien tenter.
Elle ne discutait plus avec lui, elle parut presque l'approuver, mais
dès le lendemain, de bon matin, elle se faisait conduire rue des
Saussayes, chez le docteur Buiron.
Il n'était pas sorti, et dès qu'elle entra, il la reconnut.
--Madame Delorge!... s'écria-t-il.
Et tout aussitôt, il se mit à l'accabler de prévenances, dissimulant
ainsi son embarras, et préparant peut-être ses réponses, car il était
trop fin pour ne pas soupçonner le but de cette visite matinale.
Mais elle coupa court à ces politesses affectées, et posément:
--J'ai l'intention, monsieur, lui dit-elle, de déposer une plainte au
parquet, et de provoquer une enquête... Mon mari, vous le savez, a été
assassiné.
Il fit un saut en arrière, à ce mot, et vivement:
--Pardon! pardon! bredouilla-t-il, je ne sais rien, moi...
Eh bien! Mme Delorge ne fut pas surprise.
Les aménités outrées de l'accueil du docteur Buiron lui avaient fait
pressentir quelque chose de semblable.
--Cependant, monsieur, la relation que vous avez écrite des événements
prouverait, au besoin, qu'ils vous ont paru fort étranges...
Autant Mme Delorge était pâle et froide, autant le médecin était
rouge et animé.
--Je ne sais trop, madame, interrompit-il, jusqu'à quel point vous avez
le droit d'invoquer cette relation que j'avais confiée à la discrétion
de M. Ducoudray!... Mais n'importe! Que prouve-t-elle? Que j'ai été très
impressionné des incidents de cette nuit si douloureuse pour vous.
Depuis, j'ai réfléchi, et j'ai reconnu l'inanité de mes conjectures.
Rien de plus naturel, de plus simple, de plus...
Il balbutiait, il se tut, écrasé positivement sous le regard terrible
d'ironie et de mépris de Mme Delorge.
--Parleriez-vous ainsi, monsieur, prononça-t-elle, si le coup d'État du
2 décembre n'eût pas réussi?...
--Madame! fit-il, comme s'il eût été révolté de l'accusation, madame!...
Puis, brusquement, prenant son parti, et sautant, comme on dit, à pieds
joints dans la boue:
--Eh bien! oui, s'écria-t-il, les événements ont changé mon point de
vue. Cette affaire est toute politique. Suis-je un homme politique, pour
m'en mêler? Je suis jeune, je débute dans la vie, je ne possède aucun
patrimoine et j'ai une mère à soutenir. Pourquoi me créer des ennemis?
Arriver est assez difficile sans se créer des difficultés...
Mme Delorge s'était levée.
--C'est votre dernier mot, monsieur? demanda-t-elle d'un ton glacial.
--Oui, madame.
--Adieu alors... Je ne vous adresserai pas de reproches; c'est un soin
que je laisse à votre conscience.
Et elle sortit... Son coeur se soulevait de dégoût.
--Quel misérable!... pensait-elle. A-t-il peur? A-t-il été acheté par le
meurtrier de mon mari?... Qui saurait le dire!...
Cependant elle ne se décourageait pas, et plus résolue que jamais à
provoquer une enquête, elle remonta dans la voiture qui l'avait amenée,
et se fit conduire rue Jacob, chez un avocat, Me Roberjot, qui avait
autrefois plaidé une affaire pour le général.
Jeune,--il venait d'avoir trente ans,--bien posé dans le monde, assez
riche pour pouvoir trier ses causes, M. Sosthènes Roberjot était de ces
avocats dont la place est d'avance marquée à la Chambre, et qui en
attendant font du dos de leurs clients le tambour de leur renommée
naissante.
Fort bien de sa personne, il ne manquait pas de talent, lançait
heureusement le mot et n'arrondissait pas plus mal qu'un autre une
période à effet. Il brillait surtout par un flair de premier ordre qui
jusqu'alors l'avait bien servi.
Il s'était retiré sous sa tente, depuis le 2 décembre, attendant les
événements, cherchant ce qui lui serait le plus avantageux: d'attacher
son canot au vaisseau tout neuf du gouvernement, ou d'arborer l'étendard
de l'opposition.
Me Roberjot ne fut pas maître de l'étonnement que lui causa la visite
de Mme Delorge et, tout en lui avançant un fauteuil de chêne sculpté,
il ne cessait d'attacher sur elle des regards gros de questions.
C'est donc avec la plus extrême attention qu'il l'écouta, et lorsqu'elle
lui eut exposé la situation:
--Je dois vous déclarer, madame, commença-t-il, que vos conjectures
doivent être exactes. Vos explications éclairent d'un jour tout nouveau
cette obscure et mystérieuse affaire du général Delorge...
Elle le regardait d'un air de stupeur.
--Comment! d'un jour tout nouveau?... interrogea-t-elle. Vous en aviez
donc déjà entendu parler, monsieur?
A plusieurs reprises il baissa la tête:
--Oui.
Cette circonstance devait paraître à la pauvre femme une raison
d'espérer.
--On s'en préoccupe donc? demanda-t-elle encore.
--On s'en est occupé, du moins. Non pas dans le gros public, tout ahuri
par les derniers événements, mais dans le monde où je vis, et où
toujours quelque chose transpire de tout ce qui arrive à Paris... Mais
je ne sais trop si je dois vous répéter ce que j'ai entendu dire...
--Vous le devez, monsieur.
Il parut se recueillir, et lentement:
--Tout d'abord, madame, reprit-il, je vous déclare que je reconnais
maintenant absolument fausses les diverses versions qui ont couru de la
mort de votre mari. On a commencé par dire qu'il s'était suicidé...
--Lui!... Et pourquoi? grand Dieu!
--Ah! voilà! On prétendait qu'il avait pris des engagements très
compromettants de divers côtés, qu'il avait écrit certaines lettres...
très imprudentes; qu'il jouait un jeu double en un mot, et que, menacé
d'être démasqué publiquement, il avait perdu la tête et s'était passé
son épée au travers du corps...
Mme Delorge s'était levée.
--Mais c'est une infâme calomnie! s'écria-t-elle. Quel misérable a pu
inventer et répandre une telle infamie?
--Eh! madame, sait-on jamais l'auteur des mille calomnies qui chaque
jour circulent dans Paris!
--Quelles sont les autres versions, monsieur?...
--D'après une autre, le général Delorge aurait succombé dans un duel,
dont le motif était... une question d'argent. Une forte somme avait,
disait-on, disparu du cabinet du président de la République.
Deux larmes de douleur et de colère jaillirent des yeux de Mme
Delorge.
--Assez! monsieur, interrompit-elle, assez!... je ne saurais en
entendre davantage. D'où partent ces bruits? je le devine maintenant.
Assassiner mon mari ne suffit pas, on veut déshonorer sa mémoire. Mais
elle ne le sera pas, j'écrirai aux journaux...
[Illustration:--C'est lui! s'écria-t-elle... C'est lui!]
Me Sosthènes Roberjot hochait la tête.
--Hélas! madame, fit-il, je doute que vous trouviez un journal qui
consente à insérer votre lettre.
Cependant, sur les instances de la pauvre femme, il consentit à la
conduire près d'un journaliste qui faisait profession de haïr d'une
haine implacable tous les nouveaux gouvernements.
C'est avec des imprécations terribles qu'il écouta le récit de Mme
Delorge; mais quand elle eut fini, il lui avoua que les journaux
étaient, sous peine de mort, condamnés au silence, qu'une allusion à
cette affaire compromettrait l'existence de son journal... Or il était
propriétaire, s'il était homme d'opposition; il avait des opinions, mais
il avait aussi des actionnaires.
Bref, il ne pouvait rien.
--Voilà donc les hommes! se disait Mme Delorge en regagnant Passy...
Et cependant, le lendemain, sa plainte fut déposée au parquet.
X
Lorsqu'une plainte a été déposée au parquet en bonne et due forme, par
une personne ayant, selon l'expression de la loi, _capacité_;
Quand cette plainte a été remise toute rédigée, signée et paraphée à
chaque feuillet par le plaignant et par le magistrat qui l'a reçue;
Après qu'un acte de réception en a été délivré, rappelant la date du
jour et l'heure du dépôt;
Il est moralement et matériellement impossible qu'il n'y soit pas donné
suite, et qu'elle ne provoque pas une enquête.
Or, la plainte de Mme Delorge était bien en règle, et même, sur le
conseil de Me Roberjot, elle s'était portée partie civile.
Car décidément le jeune avocat avait épousé la cause de la veuve du
général Delorge.
Cette ténébreuse affaire avait mis fin à ses perplexités, et avait été
comme le grain de plomb qui fait pencher le plateau d'une balance.
Me Sosthènes Roberjot appartenait désormais à l'opposition.
Aussi est-ce avec le soin le plus extrême, et non sans une habile
perfidie, qu'il avait rédigé cette plainte contre cet inconnu que la loi
appelle «un quidam», et dont la recherche, précisément, est demandée à
la justice.
Toutes les circonstances propres à démontrer qu'un crime avait été
commis, il les avait groupées en un réquisitoire, insistant sur ce fait
que l'épée du général n'avait pas servi à un duel, produisant comme une
preuve accablante la disparition du malheureux Cornevin.
Et à la fin seulement, pour que la justice ne s'égarât pas, il nommait
M. le comte de Combelaine, en une petite phrase bien innocente en
apparence, plus terrible, en réalité, qu'une accusation formelle.
--Et maintenant, avait-il dit à Mme Delorge, toutes les herbes de la
Saint-Jean y sont... nous n'avons plus qu'à attendre.
Elle n'attendit pas longtemps.
Sa plainte avait été déposée un mardi: dès le mercredi elle en eut des
nouvelles par l'excellent M. Ducoudray, qui lui arriva sur les cinq
heures du soir, tout de noir habillé, comme pour un enterrement, et la
figure bouleversée.
--Voilà les persécutions qui commencent, lui cria-t-il dès le seuil, et
avant même de la saluer; je sors du Palais de Justice...
Mme Delorge rougit légèrement.
Redoutant les éternelles remontrances de son vieux voisin, et peut-être
quelque discussion pénible, elle ne l'avait pas averti de sa démarche.
--C'est hier, poursuivait-il, pendant mon dîner, que j'ai reçu une
assignation à comparaître par devant M. le juge d'instruction. Dois-je
l'avouer? J'ai été fort troublé pour le moment. La justice m'a toujours
fait peur. Cependant, comme il n'y avait pas à hésiter ni à faire
défaut, j'en ai pris mon parti. J'étais convoqué pour ce matin, onze
heures... A dix heures précises, je sortais de chez moi... A onze heures
moins trois minutes, j'arrivais à la galerie des juges d'instruction, et
je priais un huissier de m'annoncer...
Selon son habitude, le digne bourgeois rapportait tout à lui, et faisait
de sa personne le pivot de tous les événements...
Mais Mme Delorge y était trop habituée pour essayer même de
l'interrompre.
--On m'annonça, poursuivit-il, et je me trouvai en présence du juge
d'instruction. C'est un homme de ma taille, rouge de poil, avec une raie
bien tirée au milieu de la tête et de grands favoris lui descendant sur
la poitrine; la figure très longue, pâle, avec un gros nez, des lèvres
minces comme une feuille de papier et des yeux d'un bleu terne. Je ne
sais pas s'il répondit à mon salut. Le sûr, c'est qu'il me toisa pendant
une bonne minute, jusqu'à me faire monter le rouge aux joues. Après
quoi, il me demanda mon nom, mon âge, ma profession, puis tout à coup:
«Que savez-vous, me dit-il, de la mort du général Delorge?...» C'était
donc mon tour. Je le toisai, moi aussi, et croisant les bras: «Je sais,
répondis-je, qu'il a été lâchement assassiné!...»
Mme Delorge tressauta sur son fauteuil, et c'est d'un air
d'ébahissement immense qu'elle considéra son vieux voisin.
Elle doutait presque du témoignage de ses sens.
--Vous avez répondu cela!... fit-elle.
--Mon Dieu! oui, tout net... Ah! je sais bien ce que vous pensez, chère
madame: Vous vous dites: «Ce n'est pas possible, on m'a changé mon père
Ducoudray!» Non! c'est toujours le même. Je ne suis pas un héros, moi,
je tiens à mon repos, et même je suis un peu poltron... mais j'ai le
sang vif, je me monte, je me monte... et quand je suis parti, rien ne
m'arrête plus... Après, dame! c'est une autre histoire; j'ai des
regrets. Mais on ne se refait pas. J'ai passé la moitié de ma vie à me
fourrer bravement dans de mauvaises affaires, et l'autre à trembler de
peur de m'y être fourré...
M. Ducoudray avait du moins ce rare avantage de ne se point abuser sur
son compte.
Satisfait de l'explication qu'il venait de donner à Mme Delorge:
--Positivement, reprit-il, ma réponse ne parut pas enchanter le juge
d'instruction. Il me lança un mauvais regard, et d'un ton à donner la
chair de poule: «Vous vous avancez beaucoup, monsieur!» me dit-il. Moi,
pour un boulet de canon, je n'aurais pas reculé: «Si je m'avance,
répliquai-je sèchement, c'est que j'ai des preuves.» Il fit seulement:
«Ah!...» Puis, ayant consulté quelques paperasses: «Voyons ces preuves,»
ajouta-t-il. Ah! il n'eut pas besoin de le répéter deux fois, et tout ce
que je sais, et tout ce que je ne sais pas, je me mis à le lui débiter
carrément. J'allais si vite qu'à tout moment il était obligé de
m'arrêter, pour laisser à son greffier le temps d'écrire... car tout ce
que je disais était aussitôt couché sur le papier.
Il semblait au digne bourgeois qu'il était encore dans le cabinet du
juge...
Il s'animait, il gesticulait, et son chapeau le gênant, il campa son
chapeau sur sa tête, de côté, en mauvais garçon.
--Quand j'eus achevé, continua-t-il, le juge parut réfléchir, puis
froidement: «--Dans tout ceci, monsieur, prononça-t-il, je vois très
clairement votre opinion personnelle, mais je n'aperçois aucune preuve
de nature à guider l'action de la justice!...» Je bondis à ces mots:
«--Comment, vous ne distinguez pas de preuves?» m'écriai-je. Et je
recommençais mon énumération, quand il m'arrêta. «--Il suffit,
déclara-t-il, je suis éclairé.» C'était trop fort! Son affectation de
sang-froid m'exaspérait. C'est pourquoi, perdant la tête: «--Ce qui
m'étonne, m'écriai-je, c'est que la veuve du général Delorge ait été
obligée de déposer une plainte!... Ce qui me dépasse, c'est que la
justice n'ait pas ordonné une information, quand elle a reçu le
procès-verbal du commissaire de police de Passy... car, enfin, il a dû
faire un rapport, ce commissaire de police!...» Dame! mon homme fronçait
le sourcil. «--Qui vous dit, interrompit-il, qu'une enquête n'a pas été
commencée?...» Mais ce n'est pas moi qu'on endort avec des sornettes
pareilles. Prenant donc mon air le plus ironique: «--Commencée,
répliquai-je, c'est possible... Il est fâcheux que les événements
politiques l'aient arrêtée court.» Cristi! le juge se dressa en pied:
«--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il.--Rien, répondis-je, toujours
goguenardant, rien... sinon que, sans le succès du coup d'État, le
meurtrier de mon ami le général serait sans doute à l'ombre à l'heure
qu'il est...»
Le digne bourgeois, sur ces mots, poussa un soupir énorme...
Il hocha sinistrement la tête, et laissant tomber ses bras le long de
son corps d'un air désolé:
--Car j'ai dit cela, poursuivit-il, je l'ai dit textuellement, et même
j'ai eu comme un frisson en m'entendant parler ainsi. Par exemple, le
coup avait porté. Le masque de glace de mon homme tomba, et d'un ton
menaçant: «--Prenez garde! monsieur Ducoudray, prononça-t-il, en
scandant toutes ses syllabes, prenez garde!... il est des peines pour
les imprudents qui manquent au respect dû à la justice...» Hum! j'aurais
bien eu quelques petites choses à répondre... mais ce juge vous avait
des yeux... brrr!... Puis j'entendais dans le corridor sonner les bottes
lourdes des gendarmes. Je me tus donc, baissant la tête, car je
craignais l'éloquence de mes regards, et après un moment: «--Monsieur
Ducoudray, reprit le juge, sachez qu'il n'est pas de puissance humaine
capable d'entraver l'action de la justice... Je décernerais à l'instant
un mandat d'amener contre le chef de l'État lui-même, si je le savais
coupable!...» En moi-même, je pensais: «--Farceur!... ça se dit, ces
choses-là, mais ça ne se fait pas!...» Seulement, je jugeai prudent de
garder ma réflexion pour moi. On me relut ma déposition, dont l'audace
me fit frémir, et quand je l'eus signée: «--Vous pouvez vous retirer, me
dit le magistrat, et tâchez de mesurer vos paroles... Rappelez-vous que
nous avons l'oeil sur vous...» Je saluai... et me voilà.
Mme Delorge s'était levée.
Elle tendit la main à son vieux voisin, et d'une voix émue:
--Vous êtes un honnête homme, monsieur Ducoudray, prononça-t-elle, et un
bon ami... Pardonnez-moi d'avoir douté de vous, de vous avoir mal
jugé...
Mais c'est à peine s'il effleura du bout des doigts cette main qui lui
était tendue, et secouant mélancoliquement la tête:
--Vous me jugiez bien, murmura-t-il... Vous ne me devez, pour ce que
j'ai fait, aucune reconnaissance. C'est le sang qui m'a monté au
cerveau... Si j'avais eu mon calme, comme en ce moment... Enfin, ce qui
est dit est bien dit, et il n'y a pas à le nier, puisque c'est écrit et
signé. Me voilà ennemi déclaré du gouvernement, on a l'oeil sur moi...
Faire de l'opposition, c'était charmant, du temps de Louis-Philippe, on
n'en était que mieux vu... Tandis que maintenant...
Il demeura pensif un moment et agité d'une sorte de tremblement nerveux,
jusqu'à ce que tout à coup:
--Eh bien! soit... On veut me pousser à bout... je ne reculerai pas
d'une semelle. Et la preuve, c'est que j'irai ce soir même chez Mme
Cornevin. Ce sera un sujet de rapport pour les espions dont je vais être
entouré. Oui, j'irai, mille diables! Et je lui porterai des secours. Et
puisque vous, madame Delorge, vous vous chargez de l'aîné des fils de
cette pauvre femme, moi, Ducoudray, je prends à mon compte l'éducation
du cadet... C'est dit, c'est conclu, ce sera. Et vous pouvez m'en
croire, je ne ferai pas de ce garçon un admirateur du coup d'État du 2
décembre...
Il se faisait tard, cependant...
Mme Delorge voulait retenir l'honnête bourgeois, mais il refusa
obstinément.
--On m'attend chez moi, objecta-t-il, puis il faut que j'aille à
Montmartre.
S'il fût resté seulement dix minutes de plus, il eût vu arriver à
l'adresse de Krauss une citation pour le lendemain...
Une citation!... Ce chiffon timbré devait effrayer le digne serviteur
plus qu'une douzaine de fusils braqués contre sa poitrine.
Vite il courut la porter à Mme Delorge.
--Que dois-je faire? demandait-il. Que faudra-t-il répondre?
Mme Delorge lui eût dit de déclarer qu'il avait vu de ses yeux M. de
Combelaine assassiner le général, qu'il l'eût fait sans hésitation ni
remords...
--Vous répondrez la vérité, Krauss, ordonna-t-elle, et rien que la
vérité, selon que vous inspirera votre conscience...
--Madame peut être tranquille.
--Surtout, ne vous laissez pas intimider.
--Je n'aurai pas peur... Je songerai qu'il faut que l'assassin de mon
général soit puni.
Cependant il n'était rien moins que rassuré, le lendemain, lorsqu'il
partit pour le Palais de Justice.
Et lorsqu'il reparut le soir, il semblait on ne peut plus triste et
abattu.
--Que vous a-t-on dit, Krauss?... lui demanda Mme Delorge, qui
attendait son retour avec une anxiété fébrile.
--Presque rien...
--Avez-vous parlé de l'épée?
--Le juge ne m'a parlé que de cela tout le temps... Il avait fait venir
des fleurets, et, pour bien se rendre compte, il a voulu se mettre en
garde en face de moi. Il prétendait qu'un combat peut avoir lieu sans
que les épées se touchent, et il essayait de me le prouver... Moi,
naturellement, je lui ai prouvé le contraire...
Mme Delorge eut un tressaillement.
--Et alors, qu'a-t-il dit?
--Alors, il a sonné, et deux messieurs sont entrés, que j'ai reconnus
pour deux maîtres d'armes... Il leur a remis à chacun un fleuret et leur
a posé les mêmes questions qu'à moi... Après bien des discussions, ils
ont déclaré que, dans un duel régulier, il est impossible que les fers
ne se touchent pas, mais que cela peut arriver dans un combat imprévu où
deux adversaires furieux mettent en même temps l'épée à la main...
--Soit... Mais que pense le juge de l'impossibilité où était mon mari de
se servir du bras droit?
--Il m'a dit que c'était une question réservée...
Mme Delorge ne savait plus que penser... Ces investigations
éloignaient toute idée d'un parti pris, et cependant, d'après ce que M.
Ducoudray lui avait dit de ce juge:
--Mon Dieu! se disait-elle, ne m'interrogera-t-il donc pas, moi?...
C'est que sa conviction était absolue, inébranlable.
--Que ce juge d'instruction m'entende seulement dix minutes,
répétait-elle, et il ne restera pas dans son esprit l'ombre d'un doute.
--Mais il ne vous entendra pas, soutenait M. Ducoudray. A quoi bon!
C'est une affaire toute politique. Nous sommes parmi les vaincus, tant
pis pour nous...
En quoi il s'abusait.
Le vendredi suivant, Mme Delorge à son tour recevait une assignation
qui la citait à comparaître le lendemain à une heure très précise...
Même un paragraphe spécial lui recommandait d'amener son fils.
Pourquoi?... Quel renseignement espérait-on obtenir d'un enfant de onze
ans? Se flattait-on d'arracher à sa simplicité quelque déposition contre
son père?
Cette préoccupation empêcha la malheureuse veuve de s'endormir, et sa
nuit se passa à récapituler toutes les circonstances de la mort de son
mari, à les coordonner et à en former comme un faisceau de preuves,
démontrant jusqu'à l'évidence, estimait-elle, qu'un crime avait été
commis.
Mais les circonstances étaient trop graves pour qu'elle ne souhaitât pas
un conseil.
Le samedi matin donc, elle se mit en route bien avant l'heure, avec son
fils, et avant de se rendre au palais de justice, elle fit arrêter sa
voiture rue Jacob, à la porte de Me Sosthènes Roberjot.
Le valet de chambre qui vint lui ouvrir lui répondit que Me Roberjot
était bien chez lui, mais qu'il était en grande conférence avec des
messieurs, des journalistes et d'anciens représentants.
--N'importe! dit-elle, prévenez-le... j'attendrai.
Le domestique, n'y voyant pas d'inconvénient, la fit entrer et la laissa
seule avec Raymond, dans une petite pièce qui servait de salle
d'attente.
Une mince cloison séparait cette pièce du cabinet de l'avocat, et la
porte étant entre-bâillée, Mme Delorge ne pouvait pas ne pas entendre
ce qui se passait de l'autre côté.
On y discutait fort chaudement.
Et à tout moment revenaient, dans la discussion, ces grands mots de
«résistance, d'opposition constitutionnelle, de revendications de la
liberté, des droits imprescriptibles du peuple...»
Il était évident que Me Roberjot s'occupait des élections prochaines
et posait les bases de sa candidature...
Au milieu de tels soucis, daignerait-il se souvenir d'un client? C'était
douteux. Non, pourtant. Il ne tarda pas à congédier ses amis politiques,
et l'instant d'après il parut, s'excusant près de Mme Delorge de
l'avoir fait attendre...
A peine sut-elle lui répondre, tant sautait aux yeux la métamorphose qui
en huit jours s'était opérée en lui.
A l'avocat qu'elle avait vu la première fois, heureux de la vie,
satisfait du présent et sans souci d'avenir, l'homme politique
succédait.
Il avait dû s'exercer à prendre la physionomie de son rôle, et il
n'avait pas trop mal réussi.
Il semblait vieilli de dix ans. Son front s'était plissé, le sourire
s'était envolé de sa lèvre charnue. Quelques coups de ciseaux donnés à
sa barbe et à ses cheveux par un perruquier habile avaient mis son
visage d'accord avec ses opinions.
Lui, si soigné jadis, il avait dû rechercher dans sa garde-robe des
vêtements usés et hors de mode, des vêtements de déshérité...
De toute sa personne se dégageait ce mot: ambition!
Il n'y avait que son oeil dont il n'avait pu corriger l'expression,
qui riait toujours et qui semblait se moquer des longues et creuses
phrases qui sortaient de la bouche...
Cependant, il se hâta de faire passer Mme Delorge dans son cabinet,
et ayant pris la citation qu'elle lui présentait, il se mit à la
parcourir...
Presque aussitôt ses sourcils se froncèrent.
--Hum! grommelait-il, comme s'il eût répondu à certaines objections de
son esprit, c'est à Barban d'Avranchel que nous avons affaire...
Ce nom, que Mme Delorge avait lu au bas de la citation, était celui
du juge d'instruction devant qui elle allait comparaître.
--Est-ce donc une chance malheureuse pour moi, monsieur? demanda-t-elle
avec inquiétude.
--Je ne sais, répondit Me Roberjot...
Et après un moment de réflexion:
--M. Barban d'Avranchel, continua-t-il, est certainement un orléaniste.
Il doit être furieux du coup d'État.
--En ce cas, monsieur, il me semble...
--Oh! attendez, madame, avant de vous réjouir... L'ambition peut amener
une conscience à d'étranges compromis... Cependant M. d'Avranchel passe
pour un homme d'une probité antique...
--Que puis-je souhaiter de mieux?...
L'avocat branlait la tête.
--Le danger est ailleurs, prononça-t-il. Comme magistrat, M. Barban
d'Avranchel est peu et mal connu. Étant froid et raide comme un verrou
de prison, il a joui jusqu'ici de la respectueuse estime que nous
autres, Français, nous accordons sans examen à tous les hommes graves et
taciturnes. Mais est-ce un juge d'instruction habile?... D'aucuns le
prétendent. Moi je jurerais que ce n'est qu'un solennel imbécile à qui
on ferait voir des étoiles en plein midi... Nous en avons quelques-uns
comme cela dans la magistrature...
Mme Delorge sentait son coeur se serrer.
De tous les malheurs, il n'en est pas de pire que de dépendre d'un homme
inintelligent, entêté d'opinions préconçues...
--Une autre chose encore me tourmente, monsieur, reprit-elle; cet ordre
d'amener mon fils. Il est si aisé de tirer parti du propos inconsidéré
d'un enfant...
--Oh! ceci n'est rien, fit l'avocat.
Et examinant le jeune garçon, dont l'oeil brillait d'intelligence:
--Monsieur Raymond, ajouta-t-il, est déjà trop fin pour M.
d'Avranchel... Je vais d'ailleurs lui faire la leçon...
Il lui prit les mains en lui disant cela, et l'attirant près de son
fauteuil:
[Illustration:--Je le jure!...]
--Êtes-vous brave, mon petit ami? demanda-t-il.
--Je ne suis pas peureux, monsieur.
--Alors, tout ira bien. Un interrogatoire, voyez-vous, ne doit effrayer
que les gens qui ont quelque chose à cacher.
Me Roberjot était redevenu lui-même et, son regard allant de Mme
Delorge à Raymond, il était aisé de comprendre que c'était pour la mère,
encore plus que pour le fils, qu'il parlait.
--Donc, poursuivit-il, ne vous troublez pas quand vous serez en présence
du juge, et, au lieu de baisser les yeux, regardez-le bien en face.
Écoutez attentivement ses questions et, avant d'y répondre, prenez le
temps de réfléchir... Si vous ne les comprenez pas parfaitement,
faites-les répéter... N'allez jamais au devant, attendez... Et que vos
réponses soient aussi concises que possible. Quand on vous demandera une
chose dont vous êtes sûr, dites oui ou non, sans phrases, sans détails
oiseux. Si vous doutez, dites simplement: «Je ne sais pas.» Point de si,
ni de mais, ni de suppositions. Des affirmations, toujours. Et surtout,
évitez les controverses et les discussions...
C'est munis de ces enseignements d'un maître que Mme Delorge et son
fils arrivèrent au Palais de Justice.
Dès qu'elle eut montré sa citation à l'huissier de service à l'entrée:
--Veuillez me suivre, madame, lui dit poliment cet homme, M. Barban
d'Avranchel vous attend.
Ainsi elle était l'objet d'attentions spéciales, d'une faveur...
Était-ce d'un heureux ou d'un sinistre augure?... Pour les condamnés
aussi, on a des ménagements particuliers...
Telles étaient ses pensées, lorsqu'elle entra dans le cabinet du juge
d'instruction.
La pièce était petite et triste. Un méchant tapis recouvrait le carreau.
En face de la porte était un bureau d'acajou, et à droite une étroite
table où écrivait le greffier.
Près de la cheminée, un homme se tenait debout, le juge, M. Barban
d'Avranchel...
Comment M{me} Delorge ne l'eût-elle pas reconnu, après le portrait qui
lui en avait été tracé par M. Ducoudray et par Me Roberjot?
Il s'inclina tout d'une pièce, et montrant un fauteuil à Mme Delorge
et une chaise à Raymond, il tint rivés sur eux, pendant plus d'une
minute, ses yeux mornes et sans expression.
Enfin:
--Vous êtes Mme veuve Delorge, née de Lespéran? demanda-t-il à la
pauvre femme.
--Oui, monsieur.
--Veuillez me dire vos noms de fille et de femme, vos prénoms, votre
âge, la date et le lieu de votre mariage, combien vous avez d'enfants,
et la date de leur naissance.
Puis se retournant vers son greffier:
--Écrivez, Urbain, lui dit-il.
M. d'Avranchel avait regagné son fauteuil; tant que durèrent ces
préliminaires obligés de tout interrogatoire, il ne prononça pas une
syllabe.
Mais dès que Mme Delorge eut donné les dernières indications:
--Approchez-vous, mon petit ami, dit-il à Raymond... là, devant moi.
Et le jeune garçon ayant obéi:
--Votre papa, commença-t-il, souffrait donc beaucoup d'un bras?
Placé de façon à ne pas voir sa mère, Raymond, instinctivement, se
retourna vers elle... mais le juge le rappela:
--Ce n'est pas dans les yeux de votre maman, prononça-t-il, que vous
devez chercher vos réponses, mais bien dans votre mémoire... Vous m'avez
entendu: parlez.
--Eh bien! monsieur, papa souffrait beaucoup du bras droit.
--Comment le savez-vous?
--Il lui était impossible de s'en servir... Quand il me donnait des
leçons d'armes, c'était toujours du bras gauche.
--N'était-ce pas pour vous apprendre à vous défendre, au besoin, contre
un gaucher?... C'est difficile, dit-on. Peut-être était-il gaucher
lui-même?...
--Non, monsieur, j'en suis sûr.
--Et pourquoi?...
Le jeune garçon réfléchit un moment. Il n'oubliait pas les conseils de
Me Roberjot.
--J'en suis sûr, répondit-il lentement, parce que cinq ou six fois papa
a voulu se forcer et tenir le fleuret de la main droite, mais toujours
il a été forcé de le reprendre de l'autre, en disant: «Je ne peux pas,
ça me fait trop de mal!»
--Très bien!... Se mettre en garde et manoeuvrer le fleuret du bras
droit lui était une cruelle souffrance.
--C'est cela.
Où tendait le juge, Mme Delorge ne le comprit que trop, et vivement:
--Permettez-moi, monsieur, commença-t-elle, de vous expliquer...
Mais, non moins vivement, le juge l'interrompit.
--Je vous prie, madame, de garder le silence, c'est votre fils que
j'interroge et non vous.
Et revenant à Raymond:
--Donc, reprit-il, voici le fait: votre papa ne se servait pas
habituellement du bras droit, parce qu'il en souffrait. Mais
rigoureusement et en surmontant une certaine douleur, il eût pu s'en
servir...
La conclusion, le jeune garçon la devinait... Il lui parut que le juge
tirait de ses réponses un sens qui ne s'y trouvait pas. Aussi, se
révoltant:
--Je n'ai pas dit cela, monsieur, fit-il.
--Ah!...
--Je n'ai pas dit que papa s'était servi de son bras devant moi, j'ai
dit qu'il avait essayé de s'en servir et qu'il ne l'avait pas pu, ce qui
n'est pas la même chose.
M. Barban d'Avranchel gardait le silence. Il feuilletait des papiers
placés sur son bureau.
Quand il eut trouvé ce qu'il cherchait, il fit signe à Raymond de
regagner sa place, et s'adressant à Mme Delorge:
--Votre domestique, madame, reprit-il, le sieur Krauss, m'a dit que les
douleurs que ressentait au bras le général étaient plus ou moins vives,
selon les saisons.
--Cela est vrai, monsieur, et aussi selon la température. Ainsi, le jour
où mon mari a été... tué, il souffrait plus que d'ordinaire.
--Et la preuve, ajouta Raymond, c'est que le matin même nous avons tiré
le pistolet, et qu'il ne pouvait même pas soulever son arme de la main
droite.
Si peu expérimentée que fût Mme Delorge, elle voyait bien que cette
question était, comme on dit au palais, le noeud de l'affaire, et que
de sa solution, en un sens ou en l'autre, dépendait la décision du
magistrat.
Se hâtant donc d'intervenir:
--Lorsque sur ma demande, dit-elle, le commissaire de police est venu
chez moi, il était accompagné d'un médecin qui a examiné le corps de mon
mari... Ce médecin a dû voir les blessures que le général Delorge avait
reçues au bras, à cette bataille d'Isly, où il fut, pour son courage,
porté à l'ordre du jour de l'armée.
--Il les a vues, madame, répondit le juge, il les a même décrites, et je
vais vous donner lecture de ce passage de son rapport... Il tira, en
effet, un papier d'un dossier volumineux et lut:
«...Au bras droit, trois cicatrices déjà anciennes, provenant de
blessures d'armes blanches, et qui doivent gêner les mouvements, sans
qu'il soit possible de déterminer jusqu'à quel point.»
Mme Delorge eut un geste indigné.
--Et c'est là tout!... s'écria-t-elle. Mais, monsieur, ces cicatrices
étaient effroyables... Il y en avait une qui, partant de l'épaule,
descendait jusqu'à la saignée... Ah! que ne les avez-vous vues!... Je
demanderai, s'il le faut, l'exhumation du corps de mon mari...
Mais le juge lui imposa silence.
--Il suffit! prononça-t-il, la question est maintenant élucidée... Le
général, comme tous les soldats, portait son épée au côté gauche... De
quelle main dégainait-il?... De la droite. Donc il pouvait se servir du
bras droit. J'ai là les dépositions de trois officiers de son ancien
régiment qui l'ont vu maintes fois, depuis sa blessure, accomplir ce
mouvement, et l'accomplir à cheval, ce qui en doublait la difficulté...
Son bras droit était raide, c'est évident, et dans un duel ordinaire, il
se fût servi du gauche... Mais dans un moment où la colère l'avait jeté
hors de lui, ayant tiré son épée de la main droite, c'est de cette main
qu'il a dû tomber en garde et attaquer son adversaire. Et si je dis
attaquer, c'est qu'il m'est démontré qu'il a été l'agresseur.
A cette accusation inouïe, un flot de pourpre inonda le visage de Mme
Delorge.
--Mon mari a été assassiné, monsieur, s'écria-t-elle, assassiné,
entendez-vous, et je connais l'assassin...