M. Ducoudray se sentait blêmir...

--...Moins qu'un fétu! pensait-il. Comme elle dit cela! brrr!...

--Ce qui doit nous donner espoir et courage, madame, hasarda-t-il, c'est

que ce coup d'État ne réussira pas...

--Il réussira, monsieur...

--Oh! permettez-moi, je viens de traverser Paris, et je me connais assez

en révolutions pour être sûr...

--Le coup d'État réussira, vous dis-je. J'ai appris bien des choses

depuis que je ne vous ai vu... J'ai parcouru les papiers de mon mari. Ce

qui arrive, il le prévoyait depuis longtemps, et c'est pour cela qu'il

voulait donner sa démission plutôt que de venir à Paris. Une lettre

inachevée que j'ai retrouvée dans son sous-main ne me laisse aucun

doute. Malheureusement, j'ignore à qui cette lettre était destinée. «Mon

ami, écrivait-il, tenez-vous sur vos gardes; tout est prêt pour le grand

coup... Il peut éclater ce soir ou demain; peut-être éclate-t-il pendant

que je vous écris. Ne perdez plus une minute. Les stupides divisions des

honnêtes gens assurent le succès au premier homme à poigne qui osera

s'emparer du pouvoir.»

Immense était la stupeur de M. Ducoudray.

--Et vous croyez à cela, madame? interrogea-t-il.

--Comme à Dieu même!

--Vous croyez que les ennemis du général, ses meurtriers peut-être, sont

à la veille d'escalader les plus hautes situations?...

--Je le crois.

--Et vous ne renoncez pas à vos projets de... vengeance?

Pour la première fois, la pauvre femme eut un tressaillement aussitôt

réprimé.

--Appelez-vous donc se venger demander justice, monsieur?

prononça-t-elle. Un meurtre a été commis, je demande que le meurtrier

soit poursuivi et puni. Est-ce trop exiger? Si on me repousse,

cependant!... Sera-ce me venger que d'essayer de me faire justice

moi-même?

Le digne rentier était abasourdi de l'entendre s'exprimer ainsi, et

froidement, sans apparence de colère, elle que toujours il avait vue la

douceur et la timidité mêmes.

--Hélas! madame, fit-il, si le coup d'État triomphe, M. de Combelaine se

trouvera bien au-dessus de votre portée...

Mme Delorge hocha la tête et froidement:

--Soit, dit-elle, je ne serai rien et il sera tout... Mais j'aurai pour

moi Dieu, mon droit et l'avenir. C'est l'humble, c'est le chétif que le

puissant dédaigne, qui bien souvent est cause de sa perte. Il suffit du

déplacement d'un grain de sable pour que l'édifice le plus solide en

apparence s'écroule. Le train express lancé à toute vapeur ne s'inquiète

guère des paysans qui le menacent de leurs bâtons; qu'ils essayent donc

de l'arrêter!... Oui; mais à l'endroit le plus dangereux de la route, un

enfant a placé un caillou sur le rail... et la puissante locomotive

déraille et roule au fond de l'abîme, entraînant tous ceux qu'elle

emportait... Je puis être ce caillou, monsieur Ducoudray, je puis être

ce grain de sable...

Cette phrase devait hâter la retraite de M. Ducoudray.

Et, après quelques mots insignifiants, prétextant sa fatigue et le

besoin qu'il avait de prendre quelque nourriture, il se retira.

En réalité, le bonhomme était loin d'être à l'aise, ayant senti

chanceler en lui la résolution de se dévouer corps et âme aux intérêts

de la veuve de son ami le général.

--C'est qu'elle parlait comme d'une chose toute simple de se faire

justice elle-même! pensait-il en regagnant son logis. Dieu sait à quels

actes de démence sa haine peut la conduire... et mener ceux qui lui

obéiraient aveuglément.

Il songeait à Cornevin, et l'exemple de cet infortuné lui paraissait

éclairer les dangers de l'avenir comme un de ces phares qu'on allume sur

les écueils.

Il se disait:

--Si le coup d'État fait _fiasco_, comme c'est probable, certes, je suis

avec Mme Delorge contre le Combelaine... S'il réussit, au

contraire... Hum! je suis bien vieux pour sacrifier mon repos à deux

beaux yeux en larmes...

Ce n'était pas d'ailleurs sans une certaine satisfaction de vanité qu'il

voyait ses destinées dépendre de la révolution qui se préparait, et il

n'était que plus impatient d'en connaître le résultat.

Aussi, le lendemain, jeudi, 4 décembre, n'attendit-il pas le jour pour

se lever et s'habiller.

Il est vrai qu'il ne se mit pas tout de suite en campagne, ainsi qu'il

avait annoncé à sa gouvernante qu'il le ferait. Le souvenir de la charge

des lanciers de la veille refroidissait singulièrement les ardeurs de sa

curiosité.

Avant de s'aventurer, il eût voulu savoir ce qui se passait, et toute la

matinée, on le vit errer dans le quartier, quêtant des nouvelles chez

ses fournisseurs.

Si loin que Passy soit du boulevard, l'émotion y était extrême.

L'anxiété était dans tous les yeux, et sur toutes les lèvres cette

phrase:

--Comment cela va-t-il finir?

Dans les groupes, fort nombreux déjà, on retrouvait un écho de toutes

les rumeurs qui, le même jour et à la même heure, circulaient de la

Madeleine à la Bastille.

On parlait, tantôt de l'évasion des généraux arrêtés, qui auraient

réussi à rallier quelques régiments dans un département voisin, et

marcheraient sur Paris; tantôt de la résistance de plusieurs

départements, triomphante, disait-on, à Reims et Orléans.

Plus loin, c'était la nouvelle contradictoire, mais non moins avidement

reçue, de l'exécution sommaire du général Bedeau et du colonel Charras.

Vers dix heures, cependant, M. Ducoudray n'y tint plus.

Il se rappela qu'un de ses amis demeurait boulevard Montmartre, à côté

du passage, et, décidé à lui demander une petite place à une fenêtre, il

partit...

La foule était immense sur tous les points ordinaires des

rassemblements, et visiblement irritée de plus en plus.

Des hommes armés circulaient dans les groupes.

Des orateurs, hissés sur les épaules du premier venu, lisaient d'une

voix véhémente les appels aux armes imprimés dans la nuit, et la foule

applaudissait.

Ailleurs, des groupes compacts se formaient devant des affiches qu'on

venait d'apposer. M. Ducoudray s'approcha:

C'était une proclamation du préfet de police, plus significative encore

que celle du ministre de la guerre, placardée la veille.

Il y était dit:

«Les stationnements des piétons sur la voie publique et la

formation des groupes, seront, _sans sommations_, dispersés par la

force.

«Que les citoyens paisibles restent à leur logis.

«Il y aurait _péril sérieux_ à contrevenir aux dispositions

arrêtées.

«Paris, 4 décembre 1851.

«_Le préfet de police_,

«DE MAUPAS.»

--Diable!... murmura M. Ducoudray sinistrement impressionné, diable!...

Positivement, l'idée lui venait de suivre les conseils de cet excellent

préfet, et de regagner son logis, en citoyen paisible qu'il était. Les

ricanements qu'il entendait autour de lui le firent changer d'avis.

--Évidemment, disait un jeune homme, c'est un expédient de conspirateurs

aux abois. On dit ces choses-là, mais on ne les fait pas...

«Il a raison,» pensa M. Ducoudray.

Et il se remit en route, hâtant le pas, cependant, autant que le lui

permettait la cohue, lorsque sur le boulevard, au coin de la rue des

Capucines, il fut arrêté net par un rassemblement.

Un grand vieillard, qu'on disait être un des représentants du peuple

restés libres, expliquait, avec la dernière précision, la situation de

la résistance.

Celui-là devait être bien informé. M. Ducoudray se hissa sur la pointe

des pieds, allongeant le cou et tendant les oreilles.

--Toutes les troupes ayant été retirées, disait le vieillard, rien ne

s'est opposé à la construction des barricades, et nous en avons

maintenant un grand nombre. La rue du Petit-Carreau en est toute coupée.

Il y en a rue des Jeûneurs et rue Tiquetonne, et dans presque toutes les

petites rues qui débouchent de ce côté sur la rue Montmartre. Partout,

rue du Temple, rue Saint-Merry, rue Saint-Denis, à la pointe

Saint-Eustache et autour de l'Hôtel de Ville, des retranchements ont été

improvisés...

Mais il s'arrêta court, et soudainement il disparut dans un remous de la

foule, et de grandes huées s'élevèrent.

--Ah çà! qu'arrive-t-il?... interrogea M. Ducoudray.

Un grand garçon, dont les yeux étincelaient, se chargea de l'édifier.

--Vous êtes encore naïf, vous, le vieux, lui-dit-il. Ne comprenez-vous

donc pas que si l'attitude de Paris se prolonge quarante-huit heures

encore, le coup d'État avorte piteusement au milieu des huées? Le bruit

des sifflets lui est plus malsain que celui des coups de fusil.

Seulement, comme pour combattre il faut des adversaires, il en cherche,

il en réclame à tous les faubourgs... On me dirait qu'il en paye que je

n'en serais pas surpris... J'étais aux barricades, ce matin, et j'ai vu

remuer les pavés par des particuliers qui avaient de drôles de

figures...

--Parbleu! dit un autre, derrière toutes ces barricades élevées comme

par enchantement, il n'y a pas mille combattants sérieux.

--Et il y a plus de soixante mille soldats sur pied.

--Et bien disposés, car leur ordinaire a été soigné, je vous le

garantis, et le vin ne leur a pas été épargné.

--Donc, pas d'imprudence!... Ne donner aucun prétexte à un coup de

force, voilà le mot d'ordre...

Ce semblait être celui des innombrables curieux qui encombraient le

boulevard et qui, de la Madeleine à la Bastille, se pressaient sur les

trottoirs comme un jour de mardi gras, lorsqu'on attend le passage de

cette fantastique voiture de masques qui ne passe jamais.

Si la colère faisait place au mépris, c'était lorsqu'on voyait approcher

quelque peloton de fantassins ou passer un officier d'ordonnance.

Alors on criait:

--A bas les traîtres!... A bas les prétoriens!... Pas de dictateur!...

L'excellent M. Ducoudray jubilait.

--Eh! eh!... disait-il à ses voisins, ces messieurs du coup d'État

doivent être dans leurs petits souliers.

Tout à fait rassuré désormais, le digne rentier arrivait à la rue de

Richelieu, quand soudainement il vit se former un gros rassemblement

d'où s'élevaient des clameurs menaçantes.

Il approcha.

Un officier d'ordonnance de la garde nationale, qui arrivait au galop du

bas de la rue de Richelieu, avait voulu tourner bride en face du café

Cardinal, et s'y était si mal pris qu'il était tombé avec son cheval.

La foule l'avait entouré, et menaçait presque de lui faire un mauvais

parti, lorsque plusieurs jeunes gens accoururent, qui le dégagèrent et

le firent entrer dans la cour de la maison Frascati.

--Cela se gâterait-il donc? pensa M. Ducoudray. Ce serait vraiment

dommage.

Heureusement il n'était plus qu'à deux pas de la maison où il comptait

trouver une fenêtre.

Il traversa lestement la chaussée, et l'instant d'après il sonnait à la

porte de son ami.

C'était un ancien marchand de draps, rentier comme lui, et qui

l'accueillit d'autant mieux qu'il était fort inquiet de la tournure des

événements.

L'optimisme de M. Ducoudray lui parut on ne peut plus déplacé.

--Je crois, comme vous, lui disait-il, que les gens du coup d'État

reculeraient s'ils le pouvaient... Mais ils ne le peuvent pas. Leurs

vaisseaux sont brûlés. C'est un coup de Bourse encore plus qu'un coup

d'État qu'ils tentent. Depuis le président jusqu'à M. de Combelaine et

au vicomte de Maumussy, tous sont plus ou moins ruinés et endettés...

Que voulez-vous qu'ils deviennent s'ils reculent?...

Une détonation, si violente que les vitres en vibrèrent, l'interrompit.

La dégringolade · 第 34 / 157 题