La nuit était depuis longtemps venue, lorsque M. Ducoudray arriva à la
villa de la rue Sainte-Claire, et pour la première fois, en tirant la
chaîne de la cloche, il songea à la façon dont il rendrait compte de sa
mission à la veuve de son ami le général.
--Je n'ai rien à lui cacher, pensait-il, non, rien... sauf toutefois le
sentiment de prudence qui m'a fait dissimuler mon nom, et qu'elle ne
comprendrait peut-être pas, si naturel qu'il soit.
Il s'attendait d'ailleurs à la trouver anéantie de désespoir, dévorée
d'inquiétude à son sujet, et à peine en état de l'entendre.
Il la trouva dans le salon, comme autrefois, du vivant du général,
berçant sa fille sur ses genoux, pendant que Raymond achevait ses
devoirs pour la classe du lendemain.
Elle était bien pâle encore, la malheureuse femme, et les marbrures de
ses joues trahissaient des larmes bien récentes; mais la fermeté de son
regard et le pli de ses lèvres disaient son inébranlable résolution de
demeurer stoïque, quoi qu'il pût arriver désormais.
Lorsque M. Ducoudray entra, elle se souleva légèrement pour le saluer,
et c'est du ton le plus calme qu'elle dit:
--Eh bien! monsieur?...
Lui restait interdit et quelque peu troublé, à trois pas de la porte.
Jamais femme ne lui était apparue aussi imposante que cette veuve, en
qui l'excès de la douleur semblait avoir anéanti toute sensibilité, et
qui vivante avait le froid du marbre des statues.
Comme elle répétait sa question, cependant, il s'avança en regardant
Raymond, avec un clignement de paupières qui signifiait clairement:
--Puis-je parler devant cet enfant?
--Mon fils ne doit ignorer aucune des circonstances de la mort de son
père, monsieur Ducoudray, dit Mme Delorge... Peut-être un jour
sera-t-il appelé à le venger. Parlez donc sans crainte...
Le digne rentier s'assit, et avec une volubilité extraordinaire, masque
de son embarras, il se mit à narrer par le menu les événements de la
journée, disant la physionomie de Paris, l'attitude de la foule, les
dangers qu'il avait courus.
--Mais Cornevin? interrompit Mme Delorge, ce garçon d'écurie de
l'Élysée, l'avez-vous vu!...
--Je n'ai rencontré que sa femme, répondit le bonhomme. Et tout de suite
il exposa ce qu'il appelait l'affreuse vérité, hésitant, craignant
d'effrayer Mme Delorge.
Elle ne sourcilla même pas, et toujours de son accent glacé:
--C'est un grand malheur! prononça-t-elle, mais je m'attendais à quelque
chose de ce genre...
Et comme le digne rentier s'empressait d'ajouter que certainement
Cornevin ne tarderait pas à reparaître, qu'on ne supprime pas un
citoyen...
--Pourquoi, interrompit-elle, essayer de me donner un espoir que vous
n'avez pas? Ce pauvre garçon était un témoin trop redoutable pour qu'on
ne l'éloignât pas de façon ou d'autre... Plus il était honnête, plus il
a dû paraître dangereux... On l'épiait sans doute, et en venant ici il
s'est condamné... Les circonstances étaient trop propices pour qu'on
n'en profitât pas. Qu'est un homme, je vous le demande, en ces jours de
tourmentes politiques? Moins qu'un fétu que le vent balaie...