M. Ducoudray tressaillit.

--Vous dites?... fit-il.

--Je dis, monsieur, que je ne sais ce qu'il est devenu, répéta la pauvre

femme.

Et incapable de maîtriser son chagrin:

--Il n'est pas rentré cette nuit, poursuivit-elle en fondant en larmes,

et quoiqu'il ne fût pas de service, je n'étais pas très inquiète,

pensant qu'il avait sans doute pris le tour d'un camarade. Cependant,

dès qu'il a fait jour, j'ai couru à l'Élysée pour avoir de ses

nouvelles. Ah! monsieur, ses camarades m'ont répondu qu'ils ne l'ont pas

vu depuis trois jours!... Un homme qui aime tant sa maison et ses

enfants, si économe, si honnête, si bon!... C'est la première fois qu'il

se dérange depuis notre mariage!... Mais non! ce n'est pas possible, il

faut qu'il lui soit arrivé quelque malheur...

Le digne rentier était devenu plus blanc que sa chemise.

Entre la mort du général Delorge et la singulière disparition de

Cornevin, seul témoin de cette mort mystérieuse, il découvrait un

rapport frappant et peu fait pour rassurer.

Cependant, il s'efforça de dissimuler sa terrible émotion, et d'une voix

qui n'était pas trop altérée:

--Voyons, voyons, ma chère dame, dit-il, ne vous désolez pas ainsi, que

diable! Vous allez voir reparaître votre mari. Il se sera attardé avec

quelque camarade.

--Impossible! monsieur. Tous ses camarades sont consignés depuis

quarante-huit heures à l'Élysée...

--Alors, comment se fait-il qu'il se soit absenté?

--C'est justement ce que les autres se demandent...

M. Ducoudray se le demandait aussi, et il sentait en même temps un

frisson courir le long de son échine. Un crime avait été commis... n'en

avait-on pas commis un second pour cacher le premier?

--Quand avez-vous vu votre mari pour la dernière fois, madame?

interrogea-t-il.

--Hier matin. Nous avons déjeuné ensemble, et après, il s'est habillé en

me disant qu'il avait une commission à faire du côté de Passy.

--Et il ne vous a pas dit quelle sorte de commission?

--Non. Je sais seulement qu'il voulait voir la femme d'un général, et

que c'était pour quelque chose de très grave.

Elle fut interrompue par l'entrée de deux petits garçons, l'un de huit

ans, l'autre de dix, qui arrivaient en chantant et en se bousculant,

mais qui se découvrirent poliment dès qu'ils aperçurent un étranger.

C'étaient les deux aînés de Mme Cornevin. Elle parut fort surprise de

les voir, et d'un air sévère:

--Que venez-vous faire ici à cette heure? demanda-t-elle. Comment

êtes-vous sortis de l'école?...

--Le maître nous a renvoyés.

--Renvoyés! pourquoi?

--Ah! voilà! Il nous a dit comme cela: Allez-vous-en tous, et rentrez

bien vite chez vous, parce qu'il va y avoir une révolution.

Mme Cornevin pâlit. Bien qu'elle fût allée à l'Élysée le matin, elle

ne savait rien, on ne lui avait rien dit.

--Une révolution!... murmura-t-elle. On va se battre et je ne sais pas

où est Laurent!...

--S'occupait-il donc de politique? interrogea M. Ducoudray.

--Lui? monsieur! Ah! jamais de la vie! Il ne songeait, le cher homme,

qu'à travailler pour les enfants et pour moi!...

De sa vie, le digne bourgeois ne s'était senti plus mal à l'aise. Mille

appréhensions vagues et sinistres l'assaillaient. Ce logis lui semblait

affreusement dangereux, le plancher lui brûlait les pieds.

--Je ne veux pas vous importuner davantage, dit-il à la pauvre femme, je

repasserai demain, et croyez-moi, M. Cornevin sera rentré...

Mais comme de raison, elle lui demanda son nom, pour le répéter à son

mari.

Il frémit à cette demande. Donner son nom!... Ne serait-ce pas une

imprudence énorme?

Il rentra donc son portefeuille d'où il s'apprêtait à tirer sa carte, et

saisissant le premier nom qui se présenta à sa mémoire:

--Dites à votre mari, madame, répondit-il, que c'est M. Krauss qui est

venu le visiter.

Ce n'était pas précisément héroïque, ce que faisait là le digne

bourgeois, mais la tête n'y était plus.

Cette idée que peut-être Cornevin avait été supprimé parce qu'il

possédait un secret dont lui, Ducoudray, se trouvait dépositaire, cette

idée lui donnait la chair de poule.

Et tout en descendant l'escalier, il récapitulait tous les moyens connus

de se débarrasser d'un homme, depuis le coup d'épée d'un spadassin bien

payé jusqu'au poison subtilement glissé dans le potage par une

cuisinière séduite à prix d'or.

--Brrr!... faisait-il, brrr!...

Songeant qu'à la suite des grands meneurs du coup d'État, Morny, Maupas,

Saint-Arnaud, Magnan, il avait entendu nommer le vicomte de Maumussy, le

comte de Combelaine, et M. Coutanceau même, qui passait pour avoir mis

sa fortune au service du prince-président.

Cependant, une fois hors de la maison, il respira plus librement, et le

grand air, la marche et le mouvement de la rue produisant leur effet, il

ne tarda pas à se reprocher d'avoir peut-être cédé à des craintes

exagérées.

D'un autre côté, le succès du coup d'État ne lui semblait rien moins

qu'assuré.

Plus il se rapprochait du centre de Paris, plus la fermentation

s'accentuait. Les quartiers de la rue des Martyrs et du faubourg

Montmartre, si calmes lorsqu'il les avait traversés, commençaient à

s'agiter.

L'indignation succédait à la dédaigneuse indifférence du premier moment,

et tout semblait annoncer une lutte prochaine.

On s'assemblait et on battait des mains devant les affiches des divers

comités de résistance, affiches ardemment pourchassées par la police

cependant, et qui toutes résumaient la même idée en des termes presque

identiques:

«La constitution est violée... Louis-Napoléon s'est mis lui-même hors la

loi... Aux armes!...»

Parfois, un homme passait, un fusil sur l'épaule, qui criait:

--Venez, citoyens, venez!... On se bat rue de Rambuteau.

Au bruit de ces paroles, M. Ducoudray s'animait peu à peu, comme un

vieux cheval au son de ses grelots.

--Décidément, ça marche, pensait-il, ça marche!...

Mais c'était bien autre chose vraiment sur le boulevard.

La foule, de moment en moment, y devenait plus compacte et plus animée.

A tous les coins de rue, et jusque sur le milieu de la chaussée, des

groupes se formaient. Sur les chaises des cafés, des orateurs improvisés

montaient, qui lisaient le décret de déchéance prononcé par l'assemblée

du Xe arrondissement, ou l'arrêt de mise en accusation de

Louis-Napoléon Bonaparte par la haute cour de justice...

Des escouades de sergents de ville, l'épée à la main, circulaient à

travers cette cohue, appuyés par des hommes de mauvaise mine, en

bourgeois et armés de casse-tête et de bâtons...

Les mêmes cris les accueillaient partout:

--Vive la Constitution! A bas Soulouque!...

Sur la chaussée, les pelotons de cavalerie se succédaient.

La foule s'ouvrait pour laisser passer les chevaux, et se reformait

derrière eux aux cris de:

--Vive la République! Vive l'armée!...

La fièvre commençait à gagner M. Ducoudray... Il n'avait plus peur; le

bourgeois des glorieuses journées de Juillet se réveillait en lui. Il

oubliait Passy, Mme Delorge, son ami le général et M. de Combelaine.

--Il faut que je voie la fin de tout ceci! se dit-il.

Et il entra pour déjeuner dans un café du boulevard des Italiens.

Là, les nouvelles affluaient; vraies ou fausses, absurdes parfois, mais

toutes et toujours favorables à la résistance.

On affirmait que les meneurs du coup d'État commençaient à perdre la

tête... que M. de Maupas tremblait de peur à la préfecture de police...

que le général Magnan hésitait... que Lamoricière venait de s'évader et

de se mettre à la tête de quatre régiments...

On assurait que dans les cours de l'Élysée, quatre voitures de poste

venaient d'être attelées pour emporter bien vite et bien loin le

président et ses complices... et quelques millions, ajoutaient les bien

informés...

En vrai Parisien qu'il se vantait d'être, l'excellent M. Ducoudray

buvait comme du lait toutes ces nouvelles, les tenant pour assurées,

puisqu'elles flattaient ses espérances et ses instincts.

Et il n'était pas éloigné de croire le coup d'État décidément tombé dans

l'eau, quand il sortit du restaurant, tout disposé à l'optimisme, tel

qu'un homme qui, ayant bien déjeuné, vit en paix avec son estomac.

Il ne tarda pas à reconnaître son erreur.

Pendant le temps qu'il avait mis à prendre son repas, la mobile

physionomie du boulevard avait changé.

La foule y était plus compacte, s'il est possible, mais grave,

désormais, et presque silencieuse. Plus de rires, plus de quolibets.

Plus de ces cris de: «A bas Soulouque!» qui avaient fait ouvrir de si

grands yeux aux soldats de la ligne.

Évidemment, la situation s'était tendue.

On eût dit que chacun comprenait que l'instant décisif arrivait où les

plus grands événements ne tiennent qu'à un fil, qu'on en était à cette

minute suprême d'où dépendent les opérations les mieux combinées.

Les hommes à bâton, les décembrailliards, comme on les appelait alors,

avaient disparu du trottoir. Mais les escadrons de lanciers étaient plus

nombreux sur la chaussée. Ils ne cessaient d'aller et de venir de la

Madeleine à la Bastille, maintenant en communication les troupes des

Champs-Élysées et celles qui occupaient les quartiers du Temple et de

l'Hôtel-de-Ville...

--Se bat-on quelque part? interrogeait de ci et de là M. Ducoudray.

--Oui. Il y a des barricades rue Transnonain, rue Beaubourg et rue

Grenetat.

--Et c'est la police qui les fait faire, ajoutait un voisin.

Positivement l'estimable bourgeois commençait à ressentir quelque chose

de son malaise du matin, lorsque tout à coup, vers quatre heures,

circula à travers cette foule immense une rumeur profonde, rapide comme

le frisson d'une décharge électrique.

[Illustration: Je vis le général étendu mort, dans un coin.]

--Qu'est-ce encore? demanda M. Ducoudray à deux jeunes gens qu'il

coidoyait.

--La proclamation de Saint-Arnaud. L'avez-vous lue?

--Non. Où la lit-on?

--Au coin de toutes les rues, parbleu!

Le digne rentier se trouvait à la hauteur du faubourg Poissonnière. Il

tourna la première rue qu'il rencontra, et, au milieu des clameurs

indignées de deux cents personnes rassemblées devant une affiche, il

lut:

«Habitants de Paris,

Le ministre de la guerre,

Vu la loi sur l'état de siège,

Décrète:

Tout individu pris construisant ou défendant une barricade, ou les

armes à la main, sera fusillé.

_Le général de division, ministre de la guerre_,

La dégringolade · 第 31 / 157 题