Il faisait nuit depuis longtemps, lorsqu'avec le libre exercice de sa
raison, Mme Delorge recouvra la faculté de souffrir.
Elle était couchée dans la chambre, dans le lit de son fils.
Une veilleuse brûlait sur la cheminée. Près du feu, dans un fauteuil,
une femme de chambre sommeillait à demi...
Ce qui s'était passé depuis le moment où elle avait perdu connaissance,
la pauvre femme le comprenait.
On l'avait fait revenir à elle, on l'avait couchée et elle s'était
endormie de ce sommeil de plomb qui suit les grandes crises, faveur
suprême de la nature.
Mais un grand apaisement s'était fait en son âme, si grand qu'elle s'en
étonnait presque. Sans cesser d'être aussi profonde et aussi intense, sa
douleur était devenue calme. Elle pouvait réfléchir, envisager
froidement sa situation présente, et mesurer la grandeur des devoirs que
lui réservait l'avenir.
Ainsi elle s'efforçait de voir clair en elle-même, quand, à un mouvement
qu'elle fit, la femme de chambre se leva et s'approcha.
--Madame est éveillée?... demandait cette fille; madame se sent-elle
mieux?...
--Oui, bien mieux... Quelle heure est-il?
--Dix heures bientôt.
--Où sont mes enfants?
--Mlle Pauline est couchée. M. Raymond est avec M. Ducoudray dans le
bureau de...
Elle hésita, et c'est en balbutiant qu'elle acheva:
--...Dans le bureau de défunt monsieur.
Elle avait tort d'hésiter. La douleur de Mme Delorge n'était pas de
celles qui, mesquines et idiotes, dépendent d'un mot, que telle
expression calme et que telle autre avive.
--Puisqu'il en est ainsi, dit-elle, donnez-moi ce qu'il me faut pour
m'habiller.
--Quoi! madame veut se lever, malade comme elle l'est?...
--Je ne suis pas malade... Faites ce que je vous dis. Il faut que je
remercie M. Ducoudray, et lui-même doit souhaiter me parler.
Elle ne se trompait pas, et c'était avec la plus vive impatience qu'en
ce moment même le digne bourgeois attendait son réveil.
Il avait appris enfin les événements de la matinée, les mesures du coup
d'État, et se demandait, non sans anxiété, quel avait pu être le
résultat des recherches de Mme Delorge.
Cela le préoccupait si fort, qu'au lieu de courir à Paris, pour
s'informer, pour voir, comme ç'avait été sa première inspiration, il
était revenu, aussitôt l'enterrement, à la villa de la rue
Sainte-Claire.
Cependant, la soirée s'avançait et il songeait à se retirer, lorsque
Mme Delorge parut...
Il se dressa, mais les paroles expirèrent sur ses lèvres à la vue de la
malheureuse femme.
Ses cheveux n'avaient pas blanchi en une nuit, comme il arrive
fréquemment dans les romans, mais en vingt heures, elle avait vieilli de
vingt années.
Élisabeth Delorge, la belle, l'adorée, l'heureuse épouse, n'était plus.
Celle qu'il voyait, pâle et glacée sous ses vêtements de deuil, le
regard éteint et le visage immobile, c'était Mme veuve Delorge.
Cependant il ne tarda pas à se remettre de son étonnement, et clairement
et brièvement, elle lui dit les événements de la matinée.
Il en était indigné, exaspéré, furieux...
Car il était libéral, ainsi qu'il s'en faisait gloire, passionnément
libéral. Il avait toujours fait une opposition farouche au tyran
Louis-Philippe, et avait même contribué, sans s'en douter, à le
renverser, ce dont, matin et soir, dans le silence de son logis, il
demandait pardon au bon Dieu.
Quant au reste, sans être aussi affirmatif que Mme Delorge, il
partageait ses soupçons.
Que le général eût eu connaissance du complot, cela ne lui semblait pas
douteux. On avait dû lui faire des ouvertures à brûle-pourpoint; sa
loyauté s'en était indignée, il avait peut-être menacé de parler, et le
négociateur n'avait pas hésité à le tuer, pour assurer le secret de la
conspiration.
Mais ce meurtrier était-il vraiment M. de Combelaine?... C'est ce dont
M. Ducoudray n'était pas absolument persuadé, disant qu'un sourire sur
les lèvres d'un homme ne prouve pas qu'il a commis un crime...
--Il l'a commis, j'en suis sûre! interrompit violemment Mme Delorge.
Cet homme a été notre mauvais génie. Tous nos malheurs datent du jour où
il est arrivé à Oran avec M. de Maumussy et M. Coutanceau. Déjà ils
préparaient le coup d'État qui éclate aujourd'hui. Maintenant, je sais
ce qu'ils avaient pu dire à mon mari, le jour où il les chassa de chez
lui... Depuis, je n'ai pas revu M. de Maumussy, mais M. de Combelaine
est venu ici deux fois... Allez, il est de ces pressentiments qui ne
trompent pas: l'assassin, c'est lui!...
Malheureusement, les circonstances étaient étrangement contraires.
--Car, bien évidemment, disait M. Ducoudray, la mort de mon pauvre ami
va passer inaperçue... Et quand le calme sera rétabli, quelle que soit
d'ailleurs l'issue de la lutte, on l'aura oublié. C'est triste à dire,
mais c'est ainsi. Obtiendrons-nous seulement une enquête? Et si nous
l'obtenons, comment faire éclater la vérité? Où trouver des preuves, des
témoins?...
Il fut interrompu par l'entrée brusque de Krauss, lequel arrivait, un
papier à la main, criant:
--Ah! monsieur, si vous saviez!...
Mais il demeura béant en apercevant Mme Delorge, qu'il croyait encore
couchée, et durant dix secondes il parut se demander s'il devait se
taire ou parler.
Enfin, s'arrêtant à ce dernier parti:
--Je crains bien, reprit-il, que Marie, la cuisinière, n'ait fait une
grosse sottise. Ce tantôt, pendant... l'enterrement, un homme s'est
présenté, un homme qui voulait absolument parler à madame, pour une
affaire très importante, à ce qu'il assurait, et qui concernait mon
pauvre défunt maître... Madame dormait à ce moment, la cuisinière était
seule à la maison, elle répondit qu'il n'y avait personne... L'homme
parut désolé, et dit qu'il repasserait... Puis, se ravisant, il demanda
du papier et un crayon et écrivit ceci...
Le papier que lui présentait Krauss, Mme Delorge le prit, le lut d'un
coup d'oeil, et le passa à M. Ducoudray, en disant:
--Vous demandiez des témoins, monsieur, que pensez-vous de celui-ci?...
Sur ce papier il y avait écrit, d'une mauvaise écriture:
«_Laurent Cornevin, employé aux écuries de l'Élysée, à son domicile à
Montmartre, rue Mercadet._»
Le digne M. Ducoudray avait bondi sur son fauteuil.
--C'est lui, s'écria-t-il, c'est certainement ce garçon d'écurie qui
éclairait, m'a-t-on dit, le général et son adversaire. Cet homme sait la
vérité, lui!... Quel malheur que je n'aie pas été là quand il est
venu!... Pourquoi ne m'a-t-on pas remis cette adresse aussitôt mon
retour?...
Le brave Krauss était désolé.
--Hélas! fit-il, elle n'y attachait aucune importance, la pauvre fille,
et c'est bien par hasard qu'elle m'en a parlé. Elle comptait le remettre
demain à madame.
Déjà le bonhomme Ducoudray avait pris une grande résolution.
--C'est un malheur aisément réparable, s'écria-t-il. Demain, avant huit
heures, je serai rue Mercadet, et je verrai ce Cornevin. Il y aura
peut-être quelque chose demain, mais je suis bourgeois de Paris, et une
révolution ne me fait pas peur!...
A ce grand empressement du digne M. Ducoudray, il était certains mobiles
dont il se gardait de souffler mot, mais qui diminuaient quelque peu son
mérite.
Il avait fort réfléchi, depuis la veille.
Considérant la situation de Mme Delorge et la sienne, il s'était
demandé pourquoi un bel et bon mariage ne réunirait pas, dans un avenir
plus ou moins rapproché, selon les circonstances, leur double veuvage?
[Illustration: Sur le côté une blessure qui avait amené la mort.]
Pour sa part, il ne discernait aucun obstacle sérieux à ce projet
flatteur.
Elle n'avait pas quarante ans, il est vrai, et il atteignait, lui, la
soixantaine; mais si elle était belle encore, il était, lui, toujours
vert, et une différence de vingt années entre la femme et le mari n'est
pas rare dans les meilleurs ménages.
Le désespoir où il voyait Mme Delorge ne le décourageait aucunement.
Est-ce qu'il n'avait pas été désespéré, lui aussi, lors de la mort de sa
pauvre défunte! Il s'était consolé. Elle se consolerait de même.
Est-il une douleur ici-bas qui résiste au lent travail du temps, à
l'action dissolvante des semaines succédant aux jours, des années
succédant aux mois?... Non.
Donc, se voyant beaucoup de chances, il s'était tracé un plan de
conduite.
Se découvrir en ce moment, laisser seulement entrevoir ses desseins et
ses aspirations, eût été, il le comprenait, une insigne maladresse.
Risquer un mot, hasarder une allusion, c'eût été à tout jamais se fermer
les portes de la villa.
S'imposer, au contraire, par les services rendus, s'insinuer,
s'implanter petit à petit lui semblait un chef-d'oeuvre de
machiavélisme.
Et il avait résolu de jouer le rôle d'un vieil ami sans conséquence,
jusqu'au jour où, sûr d'être indispensable, il démasquerait brusquement
ses batteries.
Or, pouvait-il souhaiter une occasion plus admirable que celle qui
s'offrait à lui pour ses débuts?
Qu'aurait à refuser Mme Delorge à l'homme qui l'aiderait à se faire
rendre justice? Rien.
D'un autre côté, et toute question de sentiment à part, M. Ducoudray
n'était pas sans une certaine satisfaction de se trouver mêlé à cette
affaire. Le mystère l'attirait.
Qu'il courût, à s'occuper de cette affaire, un danger quelconque, il
était à cent lieues de le soupçonner.
Pour lui, comme pour cent mille autres, le soir du 2 décembre 1851, la
tentative du prince Louis-Napoléon ne pouvait aboutir qu'à un échec
honteux...
N'importe! toutes ces idées qui grouillaient dans sa cervelle
l'agitaient si fort, qu'il lui fut impossible de fermer l'oeil de la
nuit.
Dès sept heures, le matin du 3 décembre, le mercredi, il était debout,
rasé. Et, à sept heures et demie, il franchissait le seuil de sa maison,
lesté d'une tasse de café à la crème.
La matinée était sombre et pluvieuse.
Les boutiques, le long des rues de Passy, s'ouvraient lentement. La
circulation était rare. Les ouvriers qui passaient par groupes, se
rendant à leur chantier, avaient des physionomies singulières et
parlaient bas.
Pourtant, ce n'est qu'en arrivant à la place de la Concorde que M.
Ducoudray reconnut clairement la gravité des événements.
La première division de l'armée de Paris, sous les ordres du général
Carrelet, reprenait ses positions de la veille dans les Champs-Élysées,
sur la place et aux abords de l'Élysée et des Tuileries.
--Diable! grommela M. Ducoudray, voilà beaucoup de soldats!...
L'impression désagréable qu'il en ressentit devint décidément fâcheuse
lorsqu'il se fut approché d'un groupe qui s'était formé au coin de la
rue Castiglione, devant une affiche qu'on venait de placarder.
Un jeune homme, l'oeil enflammé et la parole vibrante d'indignation,
racontait ce qui était advenu la veille de la tentative de résistance
des représentants réunis à la mairie du Xe arrondissement.
--Ils étaient au moins trois cents, disait-il... S'étant constitués, ils
venaient de décréter la déchéance du président et de nommer le général
Oudinot commandant en chef des troupes, quand un officier, un
sous-lieutenant de chasseurs à pied, se présente et les somme de se
disperser... Ils refusent, ils déclarent qu'ils ne céderont qu'à la
force... Aussitôt la salle des délibérations est envahie par des agents
et des soldats, qui empoignent les représentants du peuple et les
traînent à la caserne du quai d'Orsay, où ils sont prisonniers...
Il fut interrompu par un sergent de ville, qui, d'une voix rude, cria:
--Dispersez-vous!... Les rassemblements sont défendus!...
Cela indigna M. Ducoudray.
--Pourquoi donc colle-t-on des affiches, objecta-t-il, s'il est interdit
de s'arrêter pour les lire...
--Vous, le vieux, prononça l'agent, je vous engage à filer, sinon!...
Sinon quoi? Il accompagnait sa menace d'un si terrible coup d'oeil,
que M. Ducoudray crut voir s'entr'ouvrir la porte des cachots...
Il fila...
Et, tout en hâtant le pas, il réfléchissait qu'il serait peut-être
prudent de remettre à un autre jour sa visite à Montmartre...
Oui, mais que penserait Mme Delorge en le voyant revenir si vite, et
que lui dirait-il?... Ce n'est pas qu'un mensonge fût bien difficile à
inventer; mais cette veuve d'un soldat renommé pour son courage devait
priser la bravoure et être sensible à des dangers courus à son service.
Il continua donc sa route, et ne tarda pas à arriver au boulevard.
L'agitation y était sensible, bien que sourde encore et contenue.
Beaucoup de boutiques n'étaient qu'entr'ouvertes, comme il arrive à
Paris quand on s'attend à quelque chose.
De petites affiches manuscrites, appelant aux armes, étaient collées
contre les arbres avec des pains à cacheter, et les passants
s'arrêtaient pour les lire. Mais un sergent de ville passait, qui
arrachait brutalement l'affiche, et tout était dit...
--C'est égal, pensait M. Ducoudray, ça chauffe... Ça sent la poudre!
Il ne se trompait pas.
Au moment où il arrivait à la hauteur de la rue Drouot, il fut croisé
par plusieurs jeunes gens qui couraient en criant:
--Aux armes! On se bat au faubourg Saint-Antoine! Un représentant vient
d'être tué!... Aux armes!...
--Certainement ils ont raison! dit M. Ducoudray à un homme arrêté comme
lui sur le boulevard...
L'autre ne répondit pas...
Un escadron de lanciers arrivait au grand trot du côté de la
Madeleine... Bravement, M. Ducoudray se jeta rue Drouot.
Cette idée qu'on n'était peut-être pas en sûreté sur le boulevard lui
rendait ses jambes de vingt ans, et c'est avec la rapidité d'une flèche
qu'il franchit la rue Drouot, traversa le faubourg Montmartre et se mit
à remonter les pentes roides de la rue des Martyrs et de la chaussée
Clignancourt...
A mesure qu'il s'éloignait du centre, de ce forum sceptique et léger
qu'on appelle le boulevard, l'émotion diminuait...
Les boutiquiers causaient sur le pas de leur porte, mais ils
plaisantaient, riant d'un rire ironique. Les passants lisaient les
affiches, mais ils haussaient les épaules...
Du moins, M. Ducoudray s'attendait à trouver Montmartre fort agité.
Erreur. Jamais ce quartier, si impressionnable et si remuant, n'avait
été plus calme. Et cependant, depuis le matin, Jules Bastide et le
représentant Madier de Montjau couraient les ateliers et appelaient aux
armes.
Cependant, M. Ducoudray arrivait rue Mercadet, à l'adresse indiquée par
l'employé des écuries de l'Élysée...
C'était une vaste maison à cinq étages, qui, à en juger par le nombre
des fenêtres, excessivement rapprochées les unes des autres, devait être
divisée en une infinité de petits logements.
Un long couloir obscur et étroit, fort malpropre et très boueux,
conduisait à la loge du portier, une véritable niche ménagée sous
l'escalier.
Dans cette loge, une vieille femme était assise, surveillant
l'ébullition d'un poêlon d'où s'échappaient des odeurs suspectes.
--Monsieur Laurent Cornevin, s'il vous plaît? demanda M. Ducoudray.
--Il ne doit pas être chez lui, répondit la portière, mais sa femme y
est.
--Il est donc marié?
--Tiens! pourquoi donc pas? Oui, il est marié, et il a même cinq
enfants, trois filles et deux garçons...
L'espoir que la femme saurait lui dire où trouver son mari décida le
bonhomme.
--Indiquez-moi, s'il vous plaît, demanda-t-il, le logement de M.
Cornevin.
--C'est au premier, répondit la portière... au premier, en descendant du
ciel, bien entendu.
Et se penchant à la fenêtre de sa loge, qui ouvrait sur la cour:
--Ohé! m'ame Cornevin! cria-t-elle, d'une voix à érailler le crépi des
murs, v'là un monsieur pour vous!
La précaution n'était pas inutile.
M. Ducoudray allait se perdre dans le dédale des corridors, lorsque
Mme Cornevin arriva à son secours.
C'était une femme encore jeune, grande, bien faite, point jolie, mais en
qui tout respirait la douceur et l'honnêteté.
Elle était pauvrement vêtue, mais très proprement, et tenait sur les
bras un enfant de huit ou dix mois, joufflu et bien portant.
--Veuillez prendre la peine d'entrer, monsieur, dit-elle au digne
bourgeois.
Il entra dans une petite pièce resplendissante de propreté, et alors
seulement il s'aperçut que Mme Cornevin avait les yeux rouges de
pleurs mal essuyés.
--Madame, commença-t-il, j'aurais à parler à votre mari pour une affaire
de la plus haute importance et qui ne souffre aucun retard...
Pouvez-vous me dire où je le rencontrerais?...
--Hélas! monsieur, je n'en sais rien moi-même.