VII

Il faisait nuit depuis longtemps, lorsqu'avec le libre exercice de sa

raison, Mme Delorge recouvra la faculté de souffrir.

Elle était couchée dans la chambre, dans le lit de son fils.

Une veilleuse brûlait sur la cheminée. Près du feu, dans un fauteuil,

une femme de chambre sommeillait à demi...

Ce qui s'était passé depuis le moment où elle avait perdu connaissance,

la pauvre femme le comprenait.

On l'avait fait revenir à elle, on l'avait couchée et elle s'était

endormie de ce sommeil de plomb qui suit les grandes crises, faveur

suprême de la nature.

Mais un grand apaisement s'était fait en son âme, si grand qu'elle s'en

étonnait presque. Sans cesser d'être aussi profonde et aussi intense, sa

douleur était devenue calme. Elle pouvait réfléchir, envisager

froidement sa situation présente, et mesurer la grandeur des devoirs que

lui réservait l'avenir.

Ainsi elle s'efforçait de voir clair en elle-même, quand, à un mouvement

qu'elle fit, la femme de chambre se leva et s'approcha.

--Madame est éveillée?... demandait cette fille; madame se sent-elle

mieux?...

--Oui, bien mieux... Quelle heure est-il?

--Dix heures bientôt.

--Où sont mes enfants?

--Mlle Pauline est couchée. M. Raymond est avec M. Ducoudray dans le

bureau de...

Elle hésita, et c'est en balbutiant qu'elle acheva:

--...Dans le bureau de défunt monsieur.

Elle avait tort d'hésiter. La douleur de Mme Delorge n'était pas de

celles qui, mesquines et idiotes, dépendent d'un mot, que telle

expression calme et que telle autre avive.

--Puisqu'il en est ainsi, dit-elle, donnez-moi ce qu'il me faut pour

m'habiller.

--Quoi! madame veut se lever, malade comme elle l'est?...

--Je ne suis pas malade... Faites ce que je vous dis. Il faut que je

remercie M. Ducoudray, et lui-même doit souhaiter me parler.

Elle ne se trompait pas, et c'était avec la plus vive impatience qu'en

ce moment même le digne bourgeois attendait son réveil.

Il avait appris enfin les événements de la matinée, les mesures du coup

d'État, et se demandait, non sans anxiété, quel avait pu être le

résultat des recherches de Mme Delorge.

Cela le préoccupait si fort, qu'au lieu de courir à Paris, pour

s'informer, pour voir, comme ç'avait été sa première inspiration, il

était revenu, aussitôt l'enterrement, à la villa de la rue

Sainte-Claire.

Cependant, la soirée s'avançait et il songeait à se retirer, lorsque

Mme Delorge parut...

Il se dressa, mais les paroles expirèrent sur ses lèvres à la vue de la

malheureuse femme.

Ses cheveux n'avaient pas blanchi en une nuit, comme il arrive

fréquemment dans les romans, mais en vingt heures, elle avait vieilli de

vingt années.

Élisabeth Delorge, la belle, l'adorée, l'heureuse épouse, n'était plus.

Celle qu'il voyait, pâle et glacée sous ses vêtements de deuil, le

regard éteint et le visage immobile, c'était Mme veuve Delorge.

Cependant il ne tarda pas à se remettre de son étonnement, et clairement

et brièvement, elle lui dit les événements de la matinée.

Il en était indigné, exaspéré, furieux...

Car il était libéral, ainsi qu'il s'en faisait gloire, passionnément

libéral. Il avait toujours fait une opposition farouche au tyran

Louis-Philippe, et avait même contribué, sans s'en douter, à le

renverser, ce dont, matin et soir, dans le silence de son logis, il

demandait pardon au bon Dieu.

Quant au reste, sans être aussi affirmatif que Mme Delorge, il

partageait ses soupçons.

Que le général eût eu connaissance du complot, cela ne lui semblait pas

douteux. On avait dû lui faire des ouvertures à brûle-pourpoint; sa

loyauté s'en était indignée, il avait peut-être menacé de parler, et le

négociateur n'avait pas hésité à le tuer, pour assurer le secret de la

conspiration.

Mais ce meurtrier était-il vraiment M. de Combelaine?... C'est ce dont

M. Ducoudray n'était pas absolument persuadé, disant qu'un sourire sur

les lèvres d'un homme ne prouve pas qu'il a commis un crime...

--Il l'a commis, j'en suis sûre! interrompit violemment Mme Delorge.

Cet homme a été notre mauvais génie. Tous nos malheurs datent du jour où

il est arrivé à Oran avec M. de Maumussy et M. Coutanceau. Déjà ils

préparaient le coup d'État qui éclate aujourd'hui. Maintenant, je sais

ce qu'ils avaient pu dire à mon mari, le jour où il les chassa de chez

lui... Depuis, je n'ai pas revu M. de Maumussy, mais M. de Combelaine

est venu ici deux fois... Allez, il est de ces pressentiments qui ne

trompent pas: l'assassin, c'est lui!...

Malheureusement, les circonstances étaient étrangement contraires.

--Car, bien évidemment, disait M. Ducoudray, la mort de mon pauvre ami

va passer inaperçue... Et quand le calme sera rétabli, quelle que soit

d'ailleurs l'issue de la lutte, on l'aura oublié. C'est triste à dire,

mais c'est ainsi. Obtiendrons-nous seulement une enquête? Et si nous

l'obtenons, comment faire éclater la vérité? Où trouver des preuves, des

témoins?...

Il fut interrompu par l'entrée brusque de Krauss, lequel arrivait, un

papier à la main, criant:

--Ah! monsieur, si vous saviez!...

Mais il demeura béant en apercevant Mme Delorge, qu'il croyait encore

couchée, et durant dix secondes il parut se demander s'il devait se

taire ou parler.

Enfin, s'arrêtant à ce dernier parti:

--Je crains bien, reprit-il, que Marie, la cuisinière, n'ait fait une

grosse sottise. Ce tantôt, pendant... l'enterrement, un homme s'est

présenté, un homme qui voulait absolument parler à madame, pour une

affaire très importante, à ce qu'il assurait, et qui concernait mon

pauvre défunt maître... Madame dormait à ce moment, la cuisinière était

seule à la maison, elle répondit qu'il n'y avait personne... L'homme

parut désolé, et dit qu'il repasserait... Puis, se ravisant, il demanda

du papier et un crayon et écrivit ceci...

Le papier que lui présentait Krauss, Mme Delorge le prit, le lut d'un

coup d'oeil, et le passa à M. Ducoudray, en disant:

--Vous demandiez des témoins, monsieur, que pensez-vous de celui-ci?...

Sur ce papier il y avait écrit, d'une mauvaise écriture:

«_Laurent Cornevin, employé aux écuries de l'Élysée, à son domicile à

Montmartre, rue Mercadet._»

Le digne M. Ducoudray avait bondi sur son fauteuil.

--C'est lui, s'écria-t-il, c'est certainement ce garçon d'écurie qui

éclairait, m'a-t-on dit, le général et son adversaire. Cet homme sait la

vérité, lui!... Quel malheur que je n'aie pas été là quand il est

venu!... Pourquoi ne m'a-t-on pas remis cette adresse aussitôt mon

retour?...

Le brave Krauss était désolé.

--Hélas! fit-il, elle n'y attachait aucune importance, la pauvre fille,

et c'est bien par hasard qu'elle m'en a parlé. Elle comptait le remettre

demain à madame.

Déjà le bonhomme Ducoudray avait pris une grande résolution.

--C'est un malheur aisément réparable, s'écria-t-il. Demain, avant huit

heures, je serai rue Mercadet, et je verrai ce Cornevin. Il y aura

peut-être quelque chose demain, mais je suis bourgeois de Paris, et une

révolution ne me fait pas peur!...

A ce grand empressement du digne M. Ducoudray, il était certains mobiles

dont il se gardait de souffler mot, mais qui diminuaient quelque peu son

mérite.

Il avait fort réfléchi, depuis la veille.

Considérant la situation de Mme Delorge et la sienne, il s'était

demandé pourquoi un bel et bon mariage ne réunirait pas, dans un avenir

plus ou moins rapproché, selon les circonstances, leur double veuvage?

[Illustration: Sur le côté une blessure qui avait amené la mort.]

Pour sa part, il ne discernait aucun obstacle sérieux à ce projet

flatteur.

Elle n'avait pas quarante ans, il est vrai, et il atteignait, lui, la

soixantaine; mais si elle était belle encore, il était, lui, toujours

vert, et une différence de vingt années entre la femme et le mari n'est

pas rare dans les meilleurs ménages.

Le désespoir où il voyait Mme Delorge ne le décourageait aucunement.

Est-ce qu'il n'avait pas été désespéré, lui aussi, lors de la mort de sa

pauvre défunte! Il s'était consolé. Elle se consolerait de même.

Est-il une douleur ici-bas qui résiste au lent travail du temps, à

l'action dissolvante des semaines succédant aux jours, des années

succédant aux mois?... Non.

Donc, se voyant beaucoup de chances, il s'était tracé un plan de

conduite.

Se découvrir en ce moment, laisser seulement entrevoir ses desseins et

ses aspirations, eût été, il le comprenait, une insigne maladresse.

Risquer un mot, hasarder une allusion, c'eût été à tout jamais se fermer

les portes de la villa.

S'imposer, au contraire, par les services rendus, s'insinuer,

s'implanter petit à petit lui semblait un chef-d'oeuvre de

machiavélisme.

Et il avait résolu de jouer le rôle d'un vieil ami sans conséquence,

jusqu'au jour où, sûr d'être indispensable, il démasquerait brusquement

ses batteries.

Or, pouvait-il souhaiter une occasion plus admirable que celle qui

s'offrait à lui pour ses débuts?

Qu'aurait à refuser Mme Delorge à l'homme qui l'aiderait à se faire

rendre justice? Rien.

D'un autre côté, et toute question de sentiment à part, M. Ducoudray

n'était pas sans une certaine satisfaction de se trouver mêlé à cette

affaire. Le mystère l'attirait.

Qu'il courût, à s'occuper de cette affaire, un danger quelconque, il

était à cent lieues de le soupçonner.

Pour lui, comme pour cent mille autres, le soir du 2 décembre 1851, la

tentative du prince Louis-Napoléon ne pouvait aboutir qu'à un échec

honteux...

N'importe! toutes ces idées qui grouillaient dans sa cervelle

l'agitaient si fort, qu'il lui fut impossible de fermer l'oeil de la

nuit.

Dès sept heures, le matin du 3 décembre, le mercredi, il était debout,

rasé. Et, à sept heures et demie, il franchissait le seuil de sa maison,

lesté d'une tasse de café à la crème.

La matinée était sombre et pluvieuse.

Les boutiques, le long des rues de Passy, s'ouvraient lentement. La

circulation était rare. Les ouvriers qui passaient par groupes, se

rendant à leur chantier, avaient des physionomies singulières et

parlaient bas.

Pourtant, ce n'est qu'en arrivant à la place de la Concorde que M.

Ducoudray reconnut clairement la gravité des événements.

La première division de l'armée de Paris, sous les ordres du général

Carrelet, reprenait ses positions de la veille dans les Champs-Élysées,

sur la place et aux abords de l'Élysée et des Tuileries.

--Diable! grommela M. Ducoudray, voilà beaucoup de soldats!...

L'impression désagréable qu'il en ressentit devint décidément fâcheuse

lorsqu'il se fut approché d'un groupe qui s'était formé au coin de la

rue Castiglione, devant une affiche qu'on venait de placarder.

Un jeune homme, l'oeil enflammé et la parole vibrante d'indignation,

racontait ce qui était advenu la veille de la tentative de résistance

des représentants réunis à la mairie du Xe arrondissement.

--Ils étaient au moins trois cents, disait-il... S'étant constitués, ils

venaient de décréter la déchéance du président et de nommer le général

Oudinot commandant en chef des troupes, quand un officier, un

sous-lieutenant de chasseurs à pied, se présente et les somme de se

disperser... Ils refusent, ils déclarent qu'ils ne céderont qu'à la

force... Aussitôt la salle des délibérations est envahie par des agents

et des soldats, qui empoignent les représentants du peuple et les

traînent à la caserne du quai d'Orsay, où ils sont prisonniers...

Il fut interrompu par un sergent de ville, qui, d'une voix rude, cria:

--Dispersez-vous!... Les rassemblements sont défendus!...

Cela indigna M. Ducoudray.

--Pourquoi donc colle-t-on des affiches, objecta-t-il, s'il est interdit

de s'arrêter pour les lire...

--Vous, le vieux, prononça l'agent, je vous engage à filer, sinon!...

Sinon quoi? Il accompagnait sa menace d'un si terrible coup d'oeil,

que M. Ducoudray crut voir s'entr'ouvrir la porte des cachots...

Il fila...

Et, tout en hâtant le pas, il réfléchissait qu'il serait peut-être

prudent de remettre à un autre jour sa visite à Montmartre...

Oui, mais que penserait Mme Delorge en le voyant revenir si vite, et

que lui dirait-il?... Ce n'est pas qu'un mensonge fût bien difficile à

inventer; mais cette veuve d'un soldat renommé pour son courage devait

priser la bravoure et être sensible à des dangers courus à son service.

Il continua donc sa route, et ne tarda pas à arriver au boulevard.

L'agitation y était sensible, bien que sourde encore et contenue.

Beaucoup de boutiques n'étaient qu'entr'ouvertes, comme il arrive à

Paris quand on s'attend à quelque chose.

De petites affiches manuscrites, appelant aux armes, étaient collées

contre les arbres avec des pains à cacheter, et les passants

s'arrêtaient pour les lire. Mais un sergent de ville passait, qui

arrachait brutalement l'affiche, et tout était dit...

--C'est égal, pensait M. Ducoudray, ça chauffe... Ça sent la poudre!

Il ne se trompait pas.

Au moment où il arrivait à la hauteur de la rue Drouot, il fut croisé

par plusieurs jeunes gens qui couraient en criant:

--Aux armes! On se bat au faubourg Saint-Antoine! Un représentant vient

d'être tué!... Aux armes!...

--Certainement ils ont raison! dit M. Ducoudray à un homme arrêté comme

lui sur le boulevard...

L'autre ne répondit pas...

Un escadron de lanciers arrivait au grand trot du côté de la

Madeleine... Bravement, M. Ducoudray se jeta rue Drouot.

Cette idée qu'on n'était peut-être pas en sûreté sur le boulevard lui

rendait ses jambes de vingt ans, et c'est avec la rapidité d'une flèche

qu'il franchit la rue Drouot, traversa le faubourg Montmartre et se mit

à remonter les pentes roides de la rue des Martyrs et de la chaussée

Clignancourt...

A mesure qu'il s'éloignait du centre, de ce forum sceptique et léger

qu'on appelle le boulevard, l'émotion diminuait...

Les boutiquiers causaient sur le pas de leur porte, mais ils

plaisantaient, riant d'un rire ironique. Les passants lisaient les

affiches, mais ils haussaient les épaules...

Du moins, M. Ducoudray s'attendait à trouver Montmartre fort agité.

Erreur. Jamais ce quartier, si impressionnable et si remuant, n'avait

été plus calme. Et cependant, depuis le matin, Jules Bastide et le

représentant Madier de Montjau couraient les ateliers et appelaient aux

armes.

Cependant, M. Ducoudray arrivait rue Mercadet, à l'adresse indiquée par

l'employé des écuries de l'Élysée...

C'était une vaste maison à cinq étages, qui, à en juger par le nombre

des fenêtres, excessivement rapprochées les unes des autres, devait être

divisée en une infinité de petits logements.

Un long couloir obscur et étroit, fort malpropre et très boueux,

conduisait à la loge du portier, une véritable niche ménagée sous

l'escalier.

Dans cette loge, une vieille femme était assise, surveillant

l'ébullition d'un poêlon d'où s'échappaient des odeurs suspectes.

--Monsieur Laurent Cornevin, s'il vous plaît? demanda M. Ducoudray.

--Il ne doit pas être chez lui, répondit la portière, mais sa femme y

est.

--Il est donc marié?

--Tiens! pourquoi donc pas? Oui, il est marié, et il a même cinq

enfants, trois filles et deux garçons...

L'espoir que la femme saurait lui dire où trouver son mari décida le

bonhomme.

--Indiquez-moi, s'il vous plaît, demanda-t-il, le logement de M.

Cornevin.

--C'est au premier, répondit la portière... au premier, en descendant du

ciel, bien entendu.

Et se penchant à la fenêtre de sa loge, qui ouvrait sur la cour:

--Ohé! m'ame Cornevin! cria-t-elle, d'une voix à érailler le crépi des

murs, v'là un monsieur pour vous!

La précaution n'était pas inutile.

M. Ducoudray allait se perdre dans le dédale des corridors, lorsque

Mme Cornevin arriva à son secours.

C'était une femme encore jeune, grande, bien faite, point jolie, mais en

qui tout respirait la douceur et l'honnêteté.

Elle était pauvrement vêtue, mais très proprement, et tenait sur les

bras un enfant de huit ou dix mois, joufflu et bien portant.

--Veuillez prendre la peine d'entrer, monsieur, dit-elle au digne

bourgeois.

Il entra dans une petite pièce resplendissante de propreté, et alors

seulement il s'aperçut que Mme Cornevin avait les yeux rouges de

pleurs mal essuyés.

--Madame, commença-t-il, j'aurais à parler à votre mari pour une affaire

de la plus haute importance et qui ne souffre aucun retard...

Pouvez-vous me dire où je le rencontrerais?...

--Hélas! monsieur, je n'en sais rien moi-même.

La dégringolade · 第 30 / 157 题