Sans encombre, sinon sans battements de coeur, Raymond et le docteur
Legris franchissaient quelques instants plus tard la porte redoutée du
cimetière Montmartre.
Une fois dans l'avenue ils étaient sauvés.
Et cependant ils ne respirèrent librement que plus tard, lorsqu'ils
eurent dépassé la place Pigalle, et qu'ils arrivèrent au _café de
Périclès_.
Ils s'y firent servir à déjeuner, dans un petit salon au premier étage,
que Justus réservait à ses clients de prédilection, autant pour causer
librement que pour échapper au terrible journaliste Peyrolas, lequel,
embusqué près de la porte d'entrée, guettait les arrivants et leur
lisait impitoyablement son fameux article.
Une côtelette et un verre de vin de Bordeaux ne devaient pas tarder à
rendre au docteur Legris l'élasticité de son esprit, et tout en versant
à boire à Raymond:
--C'est égal, disait-il, d'ici à quelque temps, je m'abstiendrai d'aller
rôder aux environs du cimetière Montmartre. Je viens de recevoir une
leçon dont je profiterai. Je sais, à présent, ce qu'il en peut coûter de
ne se point vêtir comme tout le monde, d'arborer des chapeaux d'une
forme à soi et de porter des cravates blanches.
Mais il perdait son temps à essayer de dérider son convive.
Tant qu'il avait conservé l'espoir d'arriver à la vérité, tant qu'il
avait entrevu un effort à faire ou un expédient à risquer, tant qu'il y
avait eu lutte, en un mot, et incertitude du résultat, Raymond avait su
maintenir son énergie à la hauteur des circonstances.
Battu, il s'abandonnait sans vergogne à la plus incroyable prostration.
Aussi, répondant à ses intimes réflexions, bien plus qu'il ne
s'adressait à son compagnon:
--Nous ne saurons rien, murmura-t-il, rien!...
Le docteur Legris achevait alors de déjeuner. Adonis avait versé son
café et il venait d'allumer un cigare.
--Vous vous trompez, Raymond, prononça-t-il d'une voix ferme. Peut-être
n'apprendrez-vous que trop tôt le mot de cette lugubre énigme.
--Hélas!...
Sachant par expérience que Justus Pufzenhofer en bon Allemand qu'il
était, avait la fâcheuse habitude de rôder autour des portes, et d'y
coller selon l'occasion l'oeil ou l'oreille, M. Legris s'était levé et
s'assurait que personne n'écoutait du dehors.
Revenant ensuite s'asseoir en face de son nouvel ami:
--Maintenant, commença-t-il, raisonnons froidement, s'il se peut, et
tâchons de mettre de l'ordre dans nos idées, car en vérité depuis hier
au soir nous pensons et nous agissons comme des enfants. Vous, cher ami,
vous aviez sans doute des raisons que j'ignore d'être profondément ému.
Quant à moi, en me voyant brusquement jeté dans cette ténébreuse
aventure, j'ai été impressionné d'une façon ridicule pour un homme de ma
trempe, médecin, et qui se pique de scepticisme.
Raymond essaya de l'interrompre pour protester; il n'en continua que
plus vite:
--De votre trouble et du mien, il est résulté que nous avons abandonné
la proie pour l'ombre, et que nous avons été joués. Le mal est fait,
n'en parlons plus. Mais en faut-il conclure que nous sommes incapables
de soulever le voile qui recouvre ce mystère? Non, certes, et je vais
essayer de vous le prouver...
Un geste sans signification précise fut la seule réponse de Raymond.
--Procédons donc méthodiquement, reprit le docteur, et du connu tâchons
de dégager l'inconnu. Tout d'abord, le mobile de cette intrigue est-il
considérable? Évidemment, oui. Ce n'est pas sans un intérêt immense que
des gens tentent une aventure aussi scabreuse que celle de cette nuit.
Mais quel est cet intérêt? Pour nous, voilà l'_x_, voilà la solution à
trouver. Ce que nous savons, par exemple, c'est que l'intérêt des
principaux complices est identique. Si l'homme triomphait, la femme
était folle de joie, comme lorsqu'on voit dépassées ses plus magnifiques
espérances. Quant au but qu'ils se proposaient, il nous est révélé par
les faits mêmes. Ils voulaient savoir positivement si oui ou non la
tombe de Marie-Sidonie était vide...
Comme s'il eût attendu une objection, il s'arrêta.
Et cette objection ne venant pas:
--L'organisateur de cette audacieuse expédition, poursuivit-il, l'homme
aux vêtements élégants, savait à n'en pas douter que le cercueil était
vide. Il l'avait affirmé à la femme aux vêtements noirs, et la preuve,
c'est qu'au moment de forcer la tombe, il lui a dit: «Vous allez voir,
madame la duchesse, que je ne vous ai pas trompée.» Mais elle doutait,
et je n'en veux pour preuve que sa joie en constatant la vérité.
Tout cela était si clair et si précis, et si bien exposé comme les
termes d'un problème ordinaire, que Raymond commençait à s'en étonner.