--Pour nous, simples spectateurs, quelle est la conclusion à tirer?
C'est qu'il y a de par le monde, vivante et bien vivante, une femme que
l'on croit morte et enterrée: Marie-Sidonie...
Il disait cela d'un si singulier accent de certitude, que Raymond en
tressaillit.
--Il faut donc croire, murmura-t-il, à quelque supercherie odieuse,
abominable, à un simulacre d'inhumation...
--Oui.
--Dans quel but? Pourquoi?...
--Eh! si je le soupçonnais seulement, s'écria le docteur, le problème
serait bien près d'être résolu... Mais ici, nul indice!... Une seule
chose m'est démontrée, c'est que la duchesse a tout à espérer, tout à
attendre de l'existence de cette Marie-Sidonie...
Pendant plus d'une minute, Raymond garda le silence.
--Mais moi, fit-il enfin, moi, où est mon intérêt dans cette intrigue
compliquée, et comment y suis-je mêlé?...
Eh! c'était là précisément la question qui obsédait la pensée du docteur
Legris, la question à laquelle il cherchait en vain une réponse
plausible.
--Comment le saurais-je, fit-il, lorsque vous-même l'ignorez!...
Et Raymond se taisant:
--Pourtant, ajouta-t-il, si vous ne deviez pas être un des acteurs
indispensables de cette incompréhensible scène, on ne serait pas allé
vous chercher...
--On!... qui, on?
--Quelqu'un qui vous connaît bien, puisque la lettre anonyme que vous
m'avez montrée faisait allusion à la mort du général Delorge votre père,
et aussi à une femme que vous aimez...
[Illustration:--Vous voyez, madame la duchesse, que le cercueil est
vide.]
--Je pouvais jeter cette lettre au feu.
--Mais vous ne l'y avez pas jetée, et son auteur était certain que vous
ne l'y jetteriez pas. Il comptait si bien sur vous, que toutes ses
précautions étaient prises. Le faux était prêt qui devait vous ouvrir la
porte du cimetière, et Potencier, ce complice subalterne qui nous a si
subtilement glissé entre les mains, vous attendait. Et on jugeait votre
présence tellement urgente, que pour vous décider à venir, on m'a admis
en tiers, moi inconnu, qui pouvais être dangereux, et qui n'ai pas les
raisons... que vous devez avoir... qu'on sait que vous avez... de garder
le secret et de ne pas invoquer l'assistance de la police...
M. Legris jeta son cigare, que dans sa préoccupation il avait laissé
éteindre, et poursuivant l'analyse de la situation:
--Maintenant, reprit-il, quelles conclusions tirer de tout ceci?...
C'est que l'auteur de la lettre anonyme ne peut être que l'homme qui
dirigeait l'audacieuse expédition de cette nuit...
--Je le crois, murmura Raymond, oui, je le crois...
--Et moi, j'en suis sûr, parce qu'il m'est démontré que cet homme savait
notre présence à deux pas, derrière les cyprès...
--Oh!...
--Il la savait, vous dis-je, et j'en ai une preuve qu'admettrait le jury
le plus timoré. Rappelez vos souvenirs. Lorsque les agents subalternes
de cet homme, les deux complices en blouse, sont descendus dans le
cimetière, qu'ont-ils fait?...
Lentement, et avec une certaine hésitation:
--Autant qu'il m'en souvient, répondit Raymond, ils ont erré de ci et de
là autour de la clairière, regardant, prêtant l'oreille...
--S'assurant, en un mot, qu'ils n'étaient pas épiés?...
--Évidemment...
--Donc, j'ai raison. Comment admettre, en effet, que des coquins
exercés, et ceux-là le sont, qui risquent d'être surpris au moment de
commettre un crime, et ils le risquaient, n'aient pas mieux pris leurs
précautions? Représentez-vous le terrain. S'y trouvait-il un endroit
plus favorable à une embuscade que celui où nous étions blottis? Non.
Comment donc ces deux hommes ne l'ont-ils pas visité? Comment! C'est que
leur chef, celui qui les payait, les avait avertis. C'est qu'il leur
avait dit: «Surtout, n'approchez pas du massif de cyprès, vous y
trouveriez cachés des gens à moi qu'il ne faut pas déranger...»
A demi-voix et comme s'il eût répondu à ses pensées, et non à M. Legris:
--C'est bien cela, murmura Raymond, c'est bien cela... Ce ne peut être
que lui qui m'a écrit!...
Le docteur jubilait.
Faire étalage de ses facultés maîtresses est une disposition commune à
tous les hommes, depuis le plus vulgaire jusqu'au plus supérieur.
Et il éprouvait à montrer sa pénétration le même plaisir naïf que
ressent le robuste manoeuvre qui lève à bras tendu l'énorme poids que
ses compagnons peuvent à peine soulever.
--Lui! s'écria-t-il, oubliant son serment de ne pas questionner. Qui,
lui? Vous voyez bien que vous soupçonnez quelqu'un!...
Le front de Raymond s'assombrit.
--Docteur!... fit-il.
Mais l'autre:
--Et cette duchesse si audacieuse, est-ce que vraiment en cherchant bien
vous ne trouveriez pas son nom?...
--Je connais plusieurs femmes qui portent ce titre de duchesse...
--Ah!...
--La duchesse de Maumussy, la duchesse de Maillefert...
--Vous voyez donc bien...
Raymond eut un mouvement d'impatience.
--Mais qu'est-ce que cela prouve! fit-il brusquement. En sais-je mieux
comment je puis me trouver mêlé aux événements de cette nuit?
Doutez-vous de ma parole? Faut-il que de nouveau je vous jure, sur tout
ce qu'il y a de sacré, que je ne comprends rien à tout ce qui arrive
depuis vingt-quatre heures, que jamais je n'ai connu personne du nom de
Marie-Sidonie?...
Une fugitive rougeur montait aux joues du jeune médecin.
--Ai-je donc été indiscret? fit-il. Dites-le-moi franchement. Dois-je
oublier tout ce dont j'ai été témoin? Parlez, et c'est fini, jamais plus
il n'en sera question entre nous!...
Déjà Raymond se sentait tout honteux de son irritation.
Saisissant la main du docteur:
--Assez, prononça-t-il d'une voix émue. A un ami tel que vous, on ne
marchande pas les confidences. Faites-moi l'amitié de venir partager ce
soir notre modeste repas de famille. Et nous chercherons ensemble s'il
est dans mon passé quelque événement qui explique le sombre mystère de
cette nuit...