Le soir, lorsqu'on arrive au haut de la rue Fontaine-Saint-Georges, on
voit briller en face de soi, de l'autre côté du boulevard extérieur,
au-dessus d'une porte immense, une guirlande de becs de gaz.
C'est l'illumination du bal de la _Reine-Blanche_.
A droite, se trouve un café-débit de vins divisé en quantité de salons
de société par des cloisons de planches légères, découpées à la
mécanique.
A gauche, en contre-bas, est une échoppe de pâtissier, où les ouvrières
des environs viennent acheter des friandises qui font frémir, des tartes
aux fruits et des choux à la crème.
Ce n'est pas l'élite des salons de Paris qui danse à la _Reine-Blanche_,
bien qu'une «mise décente» y soit de rigueur.
Les soirs de bal, c'est-à-dire le dimanche, le lundi et le jeudi, on
rencontre aux environs nombre de messieurs à casquette de toile cirée et
à cheveux collés aux tempes qui n'ont rien de rassurant.
Or, il y avait «fête à _la Reine_», comme disent les habitués, le soir
où Raymond Delorge et le docteur Legris s'y présentèrent.
Deux immenses pancartes collées le long des montants de la porte
annonçaient, en l'honneur du dimanche gras, un grand bal paré et masqué
avec surprises et divertissements variés, tels que quadrille infernal,
tombola et galop final éclairé aux flammes de Bengale.
--Allons, il faut entrer, dit le docteur à Raymond.
Ils entrèrent. Ils suivirent une assez longue avenue boueuse, plantée de
chaque côté d'arbustes rabougris. Ils traversèrent un vestibule, où sont
établis le contrôle et le vestiaire. Et enfin, poussés par la foule, ils
arrivèrent à la salle de bal.
C'est quelque chose comme une vaste grange, fort étroite, très longue,
avec un plafond excessivement bas, décoré de barbouillages surprenants.
Au fond, se trouve une sorte d'estrade, élevée de trois marches, où
boivent les gens sérieux.
Le parquet, c'est-à-dire l'espace réservé aux danseurs, est protégé par
une balustrade, et tout autour, des tables sont rangées, à travers
lesquelles circulent péniblement les simples curieux.
La fête atteignait son apogée, quand entrèrent les deux jeunes gens.
Aux sons enragés des pistons et des trombones, deux cents danseurs,
hommes et femmes, rouges, haletants, échevelés, se mêlaient, se
démenaient et se disloquaient, en proie à une sorte d'épilepsie
furieuse.
Et assis à toutes les tables, pressés, entassés, trois cents
consommateurs des deux sexes buvaient de la bière à pleines chopes, et
tarissaient, d'une soif inextinguible, d'immenses saladiers de vin.
La chaleur était intolérable, le gaz brûlait les yeux, mille senteurs
âcres et nauséabondes saisissaient à la gorge. Et du parquet,
incessamment battu en mesure, montaient des flots de poussière qui se
résolvaient en pluie, après avoir plané comme un nuage au-dessus de la
cohue.
En dépit de l'affiche qui promettait un bal paré et masqué, on
n'apercevait que de rares costumes, dans la mêlée des paletots douteux.
Et quels costumes! Des oripeaux sans nom, des haillons immondes, passés,
tachés, souillés, qui, depuis des années, de carnaval en carnaval,
traînaient sur l'échine des ivrognes, et s'éraillaient aux tables
boiteuses des cabarets de barrière...
Non sans peine, le docteur et Raymond trouvèrent, sur l'estrade, à un
endroit d'où ils dominaient tout le bal, une table libre et bien en vue.
Et ils étaient à peine assis qu'un garçon s'approcha, demandant ce qu'il
fallait servir à ces messieurs.
--Donnez-nous de la bière, commanda le docteur.
Grâce à sa robuste carrure, au ton surtout dont il criait: «Gare aux
taches!» ce garçon glissait comme une anguille à travers cette cohue.
Il ne tarda pas à reparaître, portant une bouteille et deux verres; mais
avant de verser:
--C'est vingt sous, dit-il, et d'avance.
Le docteur Legris paya sans sourciller.
C'est sans arrière-pensée qu'il s'était mis à la disposition de Raymond.
Son concours accepté, il s'était promis de brider sa curiosité, si
ardente qu'elle pût être, se jurant bien de ne rien tenter, de ne pas
adresser une question pour forcer ou surprendre les confidences de celui
qui s'en remettait à sa bonne foi.
Raymond Delorge, lui, devait être à mille lieues de la situation
présente. Accoudé sur la table vineuse, le front dans la main, l'oeil
fixe, le visage contracté, il demeurait abîmé dans les plus noires
pensées. Avait-il conscience de l'endroit où il se trouvait? Assurément
non. Il ne s'apercevait pas que les polkas succédaient aux quadrilles,
les valses aux mazurkas; et que le temps passait.
Le docteur s'en apercevait, lui: à tout instant il tirait sa montre,
jusqu'à ce qu'enfin, impatienté, il secoua son compagnon en lui disant:
--Savez-vous que la nuit avance et que notre homme ne paraît guère?...
Si votre lettre allait n'être qu'une stupide mystification!...
Raymond tressaillit, comme le rêveur qu'on arrache à ses rêves:
--Impossible! répondit-il.
--Pourquoi? Serait-ce parce que cette lettre vous parle d'elle,
c'est-à-dire d'une femme que vous aimez?...
Une larme brilla dans les yeux de ce singulier garçon, larme de douleur
ou de colère:
--Non, prononça-t-il, ma certitude a une autre cause. Vous vous
rappelez, n'est-ce pas, la phrase de reconnaissance que doit prononcer
celui qui viendra nous chercher ici? Eh bien! c'est dans le jardin de
l'Élysée que mon père, le général Delorge, a été tué, dans la nuit du 30
novembre au 1er décembre 1851...
L'accent de Raymond, le feu sombre de son regard, éveillaient dans
l'esprit du docteur un monde de conjectures. Mais il les écarta.
Il venait de remarquer un des rares «déguisés» du bal qui, depuis un
moment, les épiait.
C'était un petit homme taillé en force, d'une physionomie plutôt
vulgaire que méchante. Il portait un costume d'ordre composite: un large
pantalon de velours éraillé, à bandes de satin jadis blanc, et une veste
espagnole dont la moitié des boutons manquait. Sur la tête il avait une
toque rouge, ornée d'un grand plumet.
--Serait-ce donc celui que nous attendons? pensait M. Legris.
C'était lui.
Il s'approcha de Raymond, lui frappa familièrement sur l'épaule, et
d'une voix dont l'alcool avait depuis longtemps détrempé les cordes:
--Je viens du jardin de l'Élysée, prononça-t-il.
Comme s'il eût été mû par un ressort, Raymond se dressa tout d'une pièce
et dit:
--Je suis prêt à vous suivre.
--En ce cas, arrivez vite, car nous sommes en retard.
Ce n'était pas sans une intime et bien naturelle satisfaction que le
docteur Legris avait pris la mesure de cet inconnu, à qui Raymond et lui
allaient s'abandonner.
--Ou je n'ai jamais su ce qu'est une physionomie, pensait-il, ou ce gros
gaillard est absolument incapable d'un crime.
Cependant le docteur songeait aussi:
--Ah çà! est-ce dans ce costume qu'il va nous conduire Dieu sait où?...
Pas tout à fait.
Arrivé au vestiaire, l'inconnu y prit un large mac-farlane qu'il jeta
sur ses épaules et échangea contre un chapeau de feutre mou sa toque à
plumet. Puis, d'un air content de soi:
--Hein! fit-il, je ne suis pas long à changer de pelure, moi, et si vous
avez de bonnes jambes...
Mais il s'interrompit, tout interloqué, en reconnaissant que Raymond
n'était pas seul.
--Oh! oh! oh! gronda-t-il sur trois tons différents, et d'une voix
toujours plus éraillée que le velours de son pantalon... On ne m'avait
annoncé qu'une pratique.
Le docteur s'avançait pour intervenir; Raymond le prévint.
--C'est possible, répondit-il, mais si monsieur ne peut m'accompagner,
je renonce à vous suivre.
L'homme, évidemment perplexe, se grattait le nez avec une sorte de rage.
Ce devait être un moyen à lui de provoquer l'éclosion des idées. Et il
lui réussit, car soudain:
--Bête que je suis! s'écria-t-il, je vais régler cela en un tour de
main. Ne bougez pas, je reviens.
Et il se rejeta dans la mêlée du bal.
--Ah! c'est nous qui sommes des niais! fit presque aussitôt M. Legris.
Cet homme rentre chercher des instructions; donc celui qui l'emploie et
le paye, l'auteur de la lettre anonyme, est dans la salle. J'aurais dû
me lancer sur ses talons, et si je savais qu'il fût encore temps...
Non... l'homme reparaissait.
--Tout est arrangé, dit-il gaîment, arrivez tous deux; ce sera le même
prix...
L'instant d'après ils étaient dehors.
Il était bien près d'une heure, à ce moment. L'économe administration de
la _Reine-Blanche_ avait éteint son illumination extérieure. Le
pâtissier avait mis les volets de son échoppe. Tout était fermé aux
environs. Il ne passait plus un chat sur le boulevard Clichy, et c'est à
peine si de loin en loin on apercevait un sergent de ville s'abritant
sous quelque porte cochère.
Le temps, après avoir menacé toute la journée, était devenu affreux.
C'était une véritable tempête qui s'abattait sur Paris, pliant comme des
roseaux les jeunes arbres du boulevard, tordant les tuyaux de cheminées,
faisant voler au loin les ardoises des toits.
Cependant la nuit n'était pas sombre, et par moments, à travers les
déchirures des nuages noirs chassés par un vent furieux, la lune
apparaissait, accentuant la silhouette des maisons et faisant resplendir
comme des miroirs d'argent les flaques d'eau des avenues.
Mais qu'importait le temps, au docteur et à Raymond? Ayant relevé le
collet de leur paletot, ils s'étaient pris par le bras, et, silencieux,
ils marchaient derrière leur guide.
Lui allait, d'une allure insoucieuse, les mains dans les poches,
sifflotant un air de valse.
En sortant de l'allée boueuse de la _Reine-Blanche_, il avait pris du
côté de la cité Véron, la cité par excellence des «jolis cabinets à
louer».
Il fit ainsi cent cinquante pas, dans la direction des Batignolles, puis
tournant court, il s'engagea dans l'avenue du cimetière du Nord.
C'est une large avenue plantée d'arbres où se fait dans le jour un grand
commerce de vins et d'emblèmes funéraires, mais qui n'a d'autre issue
que le cimetière dont on aperçoit, à l'extrémité, le large portail.
Aussi, le docteur s'arrêta-t-il net, et lâchant le bras de Raymond:
--Ah çà! l'ami, demanda-t-il à leur guide, où nous menez-vous par là?
--Où l'on m'a dit.
--Soit! Mais la nuit, quand le cimetière est fermé, cette avenue est une
impasse...
--Possible!... Allons, avançons-nous?...
--Vous nous accorderez bien dix secondes, interrompit M. Legris.
Et attirant Raymond à l'écart:
--Si vous me connaissiez mieux, lui dit-il très vite, je n'aurais pas
besoin de vous affirmer que je ne suis pas homme à reculer jamais.
Seulement j'aime à me renseigner. Notre expédition me paraît prendre une
tournure singulière. Donc, excusez mes questions: neuf fois sur dix,
quand on reçoit une lettre anonyme, on sait quel nom mettre au bas...
Raymond l'arrêta d'un geste:
--La lettre peut aussi bien venir d'un ami dévoué que d'un ennemi
mortel, répondit-il, voilà tout ce que je puis dire...