Je termine ici cette première partie; mais, avant de commencer celle qui
va suivre, je veux résumer ce que je viens de développer.
Quoi! va-t-on me dire, vous condamnez toutes les affections passionnées?
quel triste sort nous offrez-vous donc sans _mobile_, sans _intérêt_ et
sans _but_? D'abord ce n'est pas du bonheur que j'ai cru offrir le
tableau: les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale,
pourraient en conserver l'espoir: j'ai voulu m'occuper des moyens
d'éviter les grandes douleurs. Chaque instant de la durée des peines
morales me fait peur, comme les souffrances physiques épouvantent la
plupart des hommes; et s'ils avaient d'avance, je le répète, une idée
également précise des chagrins de l'âme, ils éprouveraient le même
effroi des passions qui les y exposent. D'ailleurs, on peut trouver dans
la vie un _intérêt_, un _mobile_, un _but_, sans être la proie des
mouvements passionnés; chaque circonstance mérite une préférence sur
telle autre, et toute préférence motive un souhait, une action: mais
l'objet des désirs de la passion, ce n'est pas ce qui est, mais ce
qu'elle suppose; c'est une sorte de fièvre qui présente toujours un but
imaginaire qu'il faut atteindre avec des moyens réels, et mettant sans
cesse l'homme aux prises avec la nature des choses, lui rend
indispensablement nécessaire ce qui est tout à fait impossible.
Quand on vante le charme que les passions répandent sur la vie, c'est
qu'on prend ses goûts pour des passions. Les goûts font mettre un
nouveau prix à ce qu'on possède ou à ce qu'on peut obtenir; mais les
passions ne s'attachent dans toute leur force qu'à l'objet qu'on a
perdu, qu'aux avantages qu'on s'efforce en vain d'acquérir. Les passions
sont l'élan de l'homme vers une autre destinée; elles font éprouver
l'inquiétude des facultés, le vide de la vie; elles présagent peut-être
une existence future, mais en attendant elles déchirent celle-ci.
En peignant les jouissances de l'étude et de la philosophie, je n'ai pas
prétendu prouver que la vie solitaire soit celle qu'on doit toujours
préférer: elle n'est nécessaire qu'à ceux qui ne peuvent pas se répondre
d'échapper à l'ascendant des passions au milieu du monde; car on n'est
pas malheureux en remplissant les emplois publics, si l'on n'y veut
obtenir que le témoignage de sa conscience; on n'est pas malheureux dans
la carrière des lettres, si l'on ne pense qu'au plaisir d'exprimer ses
pensées, et qu'à l'espoir de les rendre utiles; on n'est pas malheureux
dans les relations particulières, si l'on se contente de la jouissance
intime du bien qu'on a pu faire, sans désirer la reconnaissance qu'il
mérite; et dans le sentiment même, si, n'attendant pas des hommes la
céleste faculté d'un attachement sans bornes, on aime à se dévouer sans
avoir aucun but que le plaisir du dévouement même. Enfin si, dans ces
différentes situations, on se sent assez fort pour ne vouloir que ce qui
dépend de soi seul, pour ne compter que sur ce qu'on éprouve, on n'a pas
besoin de se consacrer à des ressources purement solitaires. La
philosophie est en nous, et ce qui caractérise éminemment les passions,
c'est le besoin des autres; tant qu'un retour quelconque est nécessaire,
un malheur est assuré: mais l'on peut trouver dans les carrières
diverses où les passions se précipitent, quelque chose de l'intérêt
qu'elles inspirent, et rien de leur malheur, si l'on domine la vie au
lieu de se laisser emporter par elle, si rien de ce qui est vous enfin
ne dépend jamais ni d'un tyran au dedans de vous-même, ni de sujets au
dehors de vous.
Les enfants et les sages ont de grandes ressemblances, et le
chef-d'oeuvre de la raison est de ramener à ce que fait la nature. Les
enfants reçoivent la vie goutte à goutte; ils ne lient point ensemble
les trois temps de l'existence: le désir unit bien pour eux le jour avec
le lendemain, mais le présent n'est point dévoré par l'attente; chaque
heure prend sa part de jouissance dans leur petite vie; chaque heure a
un sort tout entier, indépendamment de celle qui la précède ou de celle
qui la suit: leur intérêt ne s'affaiblit point cependant par cette
subdivision; il renaît à chaque instant, parce que la passion n'a point
détruit tous les germes des pensées légères, toutes les nuances des
sentiments passionnés, tout ce qui n'est pas elle enfin, et qu'elle
anéantit. La philosophie ne peut rendre sans doute les impressions
fraîches et brillantes de l'enfance, son heureuse ignorance de la
carrière qui se termine par la mort; mais c'est cependant sur ce modèle
qu'on doit former la science du bonheur moral; il faut descendre la vie
en regardant le rivage plutôt que le but. Les enfants laissés à
eux-mêmes sont les êtres les plus libres; le bonheur les affranchit de
tout: les philosophes doivent tendre au même résultat par la crainte du
malheur.
Les passions ont l'air de l'indépendance, et dans le fait, il n'est
point de joug plus asservissant; elles luttent contre tout ce qui
existe, elles renversent la barrière de la moralité, cette barrière qui
assure l'espace, au lieu de le resserrer; mais c'est pour se briser
ensuite contre des obstacles toujours renaissants, et priver l'homme
enfin de sa puissance sur lui-même. Depuis la gloire, qui a besoin du
suffrage de l'univers, jusqu'à l'amour, qui rend nécessaire le
dévouement d'un seul objet, c'est en raison de l'influence des hommes
sur nous que le malheur doit se calculer; et le seul système vrai pour
éviter la douleur, c'est de ne diriger sa vie que d'après ce qu'on peut
faire pour les autres, mais non d'après ce qu'on attend d'eux. Il faut
que l'existence parte de soi, au lieu d'y revenir, et que, sans jamais
être le centre, on soit toujours la force impulsive de sa propre
destinée.
La science du bonheur moral, c'est-à-dire, d'un malheur moindre,
pourrait être aussi positive que toutes les autres; on pourrait trouver
ce qui vaut le mieux pour le plus grand nombre des hommes dans le plus
grand nombre des situations; mais ce qui restera toujours incertain,
c'est l'application de cette science à tel ou tel caractère: par quelle
chaîne, dans ce genre de code, peut-on lier la minorité, ni même un seul
individu à la règle générale? et celui qui ne peut s'y soumettre mérite
également l'attention du philosophe. Le législateur prend les hommes en
masse, le moraliste un à un; le législateur doit s'occuper de la nature
des choses, le moraliste de la diversité des sensations; enfin, le
législateur doit toujours examiner les hommes sous le point de vue de
leurs relations entre eux, et le moraliste, considérant chaque individu
comme un ensemble moral tout entier, un composé de plaisirs et de
peines, de passions et de raison, voit l'homme sous différentes formes,
mais toujours dans son rapport avec lui-même.
Une dernière réflexion, la plus importante de toutes, reste donc à
faire, c'est de savoir jusqu'à quel point il est possible aux âmes
passionnées d'adopter le système que j'ai développé. Il faut dans cet
examen reconnaître d'abord combien des événements, semblables en
apparence, diffèrent selon le caractère de ceux qui les éprouvent. Il ne
serait pas juste de vanter autant la puissance intérieure de l'homme, si
ce n'était pas par la nature et le degré même de cette force qu'on doit
juger de l'intensité des peines de la vie. Tel homme est conduit par ses
goûts naturels dans le port, où tel autre ne peut être porté que par les
flots de la tempête; et tandis que tout est calculé d'avance dans le
monde physique, les sensations de l'âme varient selon la nature de
l'objet et de l'organisation morale de celui qui en reçoit l'impression.
Il n'y a de justice dans les jugements qui sont relatifs au bonheur, que
si on les fonde sur autant de notions particulières qu'il y a
d'individus qu'on veut connaître. On peut trouver dans les situations
les plus obscures de la vie des combats et des victoires dont l'effort
est au-dessus de tout ce que les annales de l'histoire ont consacré. Il
faut compter dans chaque caractère les douleurs qui naissent des
contrastes de bonheur ou d'infortune, de gloire ou de revers, dont une
même destinée offre l'exemple; il faut compter les défauts au rang des
malheurs, les passions parmi les coups du sort; et plus même les
caractères peuvent être accusés de singularité, plus ils commandent
l'attention du philosophe: les moralistes doivent être comme ces
religieux placés sur le sommet du mont Saint-Bernard, il faut qu'ils se
consacrent à reconduire les voyageurs égarés.
Excluant jusqu'au mot de pardon, qui semble détruire la douce égalité
qui doit exister entre le consolateur et l'infortuné, ce n'est pas des
torts, mais de la douleur qu'il importe de s'occuper; c'est donc au nom
du bonheur seul que j'ai combattu les passions. Considérant, comme je
l'ai dit ailleurs, le crime et ses effets comme un fléau de la nature
qui dépravait tellement l'homme, que ce n'était plus par la philosophie,
mais par la force réprimante, des lois qu'il devait être arrêté, je n'ai
examiné dans les passions, que leur influence sur celui même qu'elles
dominent. Sous le rapport de la morale, sous le rapport de la politique,
il existera beaucoup de distinctions à faire entre les passions viles et
généreuses, entre les passions sociales et antisociales; mais, en ne
calculant que les peines qu'elles causent, elles sont presque toutes
également funestes au bonheur.
Je dis à l'homme qui ne veut se plaindre que du sort, qui croit voir
dans sa destinée un malheur sans exemple avant lui, et ne s'attache qu'à
lutter contre les événements; je lui dis: Parcourez avec moi toutes les
chances des passions humaines; voyez si ce n'est pas de leur essence
même, et non d'un coup du sort inattendu, que naissent vos tourments.
S'il existe une situation dans l'ordre des choses possibles qui puisse
vous en préserver, je la chercherai avec vous, je tâcherai de contribuer
à vous l'assurer; mais le plus grand argument à présenter contre les
passions, c'est que leur prospérité est peut-être plus fatale au bonheur
de celui qui s'y livre que l'adversité même. Si vous êtes traversé dans
vos projets pour acquérir et conserver la gloire, votre esprit peut
s'attacher à l'événement qui, tout à coup, a interrompu votre carrière,
et se repaître d'illusions, plus faciles encore dans le passé que dans
l'avenir. Si l'objet qui vous est cher vous est enlevé par la volonté de
ceux dont il dépend, vous pouvez ignorer à jamais ce que votre propre
coeur aurait ressenti, si votre amour, en s'éteignant dans votre âme,
vous eût fait éprouver ce qu'il y a de plus amer au monde, l'aridité de
ses propres impressions; il vous reste encore un souvenir sensible, seul
bien des trois quarts de la vie; je dirai plus, si c'est par des fautes
réelles dont le regret occupe à jamais votre pensée, que vous croyez
avoir manqué le but où tendait votre passion, votre vie est plus
remplie, votre imagination a quelque chose où se prendre, et votre âme
est moins flétrie que si, sans événements malheureux, sans obstacles
insurmontables, sans démarches à se reprocher, la passion, par cela
seulement qu'elle est elle, eût, au bout d'un certain temps, décoloré la
vie, après être retombée sur le coeur qui n'aurait pu la soutenir.
Qu'est-ce donc qu'une destinée qui entraîne avec elle, ou
l'impossibilité d'arriver à son but, ou l'impuissance d'en jouir?
Loin de moi cependant ces axiomes impitoyables des âmes froides et des
esprits médiocres: _on peut toujours se vaincre, on est toujours le
maître de soi_; et qui donc a l'idée non-seulement de la passion, mais
même d'un degré de plus de passion qu'il n'aurait pas éprouvé, qui peut
dire: Là finit la nature morale? Newton n'eût pas osé tracer les bornes
de la pensée, et le pédant que je rencontre veut circonscrire l'empire
des mouvements de l'âme! il voit qu'on en meurt, et croit encore qu'on
se serait sauvé en l'écoutant! Ce n'est point en assurant aux hommes que
tous peuvent triompher de leurs passions, qu'on rend cette victoire plus
facile. Fixer leur pensée sur la cause de leur malheur, analyser les
ressources que la raison et la sensibilité peuvent leur présenter, est
un moyen plus sûr, parce qu'il est bien plus vrai. Quand le tableau des
douleurs est vivement retracé, quelles leçons peuvent ajouter à la force
du besoin qu'on a de cesser de souffrir? Tout ce que vous pouvez pour
l'homme infortuné, c'est d'essayer de le convaincre qu'il respirerait un
air plus doux dans l'asile où vous l'invitez; mais si ses pieds sont
attachés à la terre de feu qu'il habite, vous paraîtra-t-il moins digne
d'être plaint?
J'aurai rempli mon but, si j'ai donné quelque espoir de repos à l'âme
agitée; si, en ne méconnaissant aucune de ses peines, en avouant la
terrible puissance des sentiments qui la gouvernent, en lui parlant sa
langue, enfin, j'ai pu m'en faire écouter. La passion repousse tous les
conseils qui ne supposent pas la douloureuse connaissance d'elle-même,
et vous dédaigne aisément comme appartenant à une autre nature. Je le
crois cependant, mon accent n'a pas dû lui paraître étranger; c'est mon
seul motif pour espérer qu'à travers tant de livres sur la morale,
celui-ci peut encore être utile.
Que je me repentirais néanmoins de cet écrit, si, venant se briser,
comme tant d'autres, contre la puissance terrible des passions, il
ajoutait seulement à la certitude que croient avoir les âmes froides de
la facilité qu'on doit trouver à vaincre les sentiments qui troublent la
vie! Non, ne condamnez pas ces infortunés qui ne savent pas cesser de
l'être; vous, de qui leurs destinées dépendent, secourez-les comme ils
veulent être secourus: celui qui peut soulager le malheur ne doit plus
penser à le juger, et les idées générales sont cruelles à l'homme qui
souffre, si c'est un autre, et non pas lui, qui les applique à sa
situation personnelle.
En composant cet ouvrage, où je poursuis les passions comme destructives
du bonheur, où j'ai cru présenter des ressources pour vivre sans le
secours de leur impulsion, c'est moi-même aussi que j'ai voulu
persuader; j'ai écrit pour me retrouver, à travers tant de peines, pour
dégager mes facultés de l'esclavage des sentiments, pour m'élever
jusqu'à une sorte d'abstraction qui me permit d'observer la douleur en
mon âme, d'examiner dans mes propres impressions les mouvements de la
nature morale, et de généraliser ce que la pensée me donnait
d'expérience. Une distraction absolue étant impossible, j'ai essayé si
la méditation même des objets qui nous occupent ne conduisait pas au
même résultat, et si, en approchant du fantôme, il ne s'évanouissait pas
plutôt qu'en s'en éloignant. J'ai essayé si ce qu'il y a de poignant
dans la douleur personnelle ne s'émoussait pas un peu, quand nous nous
placions nous-mêmes comme une part du vaste tableau des destinées, où
chaque homme est perdu dans son siècle, le siècle dans le temps, et le
temps dans l'incompréhensible. Je l'ai essayé, et je ne suis pas sûre
d'avoir réussi dans la première épreuve de ma doctrine sur moi-même;
serait-ce donc à moi qu'il conviendrait d'affirmer son absolu pouvoir?
Hélas! en s'approchant, par la réflexion, de tout ce qui compose le
caractère de l'homme, on se perd dans le vague de la mélancolie. Les
institutions politiques, les relations civiles vous présentent des
moyens presque certains de bonheur ou de malheur public; mais les
profondeurs de l'âme sont si difficiles à sonder! Tantôt la superstition
défend de penser, de sentir, déplace toutes les idées, dirige tous les
mouvements en sens inverse de leur impulsion naturelle, et sait vous
attacher à votre malheur même, dès qu'il est causé par un sacrifice ou
peut en devenir l'objet; tantôt la passion ardente, effrénée, ne sait
pas supporter un obstacle, consentir à la moindre privation, dédaigne
tout ce qui est avenir, et, poursuivant chaque instant comme le seul, ne
se réveille qu'au but ou dans l'abîme. Inexplicable phénomène que cette
existence spirituelle de l'homme, qui, en la comparant à la matière,
dont tous les attributs sont complets et d'accord, semble n'être encore
qu'à la veille de sa création, au chaos qui la précède!
Un seul sentiment peut servir de guide dans toutes les situations, peut
s'appliquer à toutes les circonstances, c'est la pitié: avec quelle
disposition plus efficace pourrait-on supporter et les autres et
soi-même? L'esprit observateur et assez fort pour se juger découvre dans
lui-même la source de toutes les erreurs. L'homme est tout entier dans
chaque homme. Dans quels égarements ne s'est pas souvent perdue la
pensée qui précède les actions, la pensée, ou quelque chose encore de
plus fugitif qu'elle! Il faut que ce secret intime, qu'on ne pourrait
revêtir de paroles sans lui donner, une existence qu'il n'a pas, il faut
que ce secret intime serve à rendre inépuisable le sentiment de la
pitié[4].
On dit qu'en s'abandonnant à la pitié, les individus et les
gouvernements peuvent être injustes: d'abord les individus d'une
condition privée ne sont presque jamais dans une situation qui commande
de résister à la bonté; les rapports avec les autres sont si peu
étendus, les événements qui offrent quelque bien à faire sont dépendants
d'un si petit nombre de chances, qu'en se rendant difficile sur les
occasions qu'on peut saisir, on condamne sa vie à l'inutile
insensibilité. Je ne sais pas une délibération plus importante que celle
qui conduirait à se faire un devoir de causer une peine, ou de refuser
un service en sa puissance; il faut avoir si présents à la pensée la
chaîne des idées morales, l'ensemble de la nature humaine! il faut être
si sûr de voir un bien dans un mal, un mal dans un bien! Non: loin de
réprimer, à cet égard, les imprudences des hommes, on devrait plutôt les
détourner de calculer autant les inconvénients des sentiments généreux,
et de s'arroger ainsi un jugement que Dieu seul a droit de prononcer;
car c'est à la Providence que semble appartenir cette sublime balance où
sont pesés les effets relatifs du bonheur et du malheur. Les hommes,
pour lesquels il n'existe que des unités, des moments, des occasions,
doivent rarement se refuser aux biens partiels qu'ils peuvent répandre.
Les législateurs eux-mêmes gouvernent souvent à l'aide d'idées trop
générales; ce grand principe, que l'intérêt de la minorité doit toujours
céder à celui de la majorité, dépend absolument du genre de sacrifices
qu'on impose à la minorité; car en le poussant à l'extrême, on
arriverait au système de Robespierre. Ce n'est pas le nombre des
individus, mais les douleurs qu'il faut compter; et si l'on pouvait
supposer la possibilité de faire souffrir un innocent pendant plusieurs
siècles, il serait atroce de l'exiger pour le salut même d'une nation
entière; mais ces alternatives effrayantes n'existent point dans la
réalité. Les vérités d'un certain ordre sont à la fois conseillées par
la raison et inspirées par le coeur; il est presque toujours de la
politique d'écouter la pitié; il n'y a pas de milieu entre elle et le
dernier terme de la cruauté, et Machiavel, dans le code même de la
tyrannie, a dit, _qu'il fallait savoir s'attacher ceux qu'on ne pouvait
faire périr_.
On n'obéit pas longtemps aux lois trop sévères, mais l'état qui les
maintient, sans pouvoir les faire exécuter, a tous les inconvénients de
la rigueur et de la faiblesse. Rien n'use la force d'un gouvernement
comme la disproportion entre les délits et les peines: il se présente
alors comme un ennemi, tandis qu'il doit paraître comme le chef, comme
le principe régulateur de l'empire. Au lieu de se confondre, pour ainsi
dire, dans votre esprit avec la nature des choses, il semble un obstacle
qu'il faut renverser; et l'agitation de quelques-uns, l'espoir qu'ils
conservent, tout insensé qu'il est, de détruire ce qui les opprime,
ébranle la confiance de ceux même qui sont contents du gouvernement.
Enfin, de quelque manière qu'on réfléchisse sur le sentiment de la
pitié, on le trouve fécond en résultats prospères pour les individus et
pour les nations, et l'on se persuade que c'est la seule idée primitive
qui soit attachée à la nature de l'homme, parce que c'est la seule dont
il ait besoin pour toutes les vertus comme pour toutes les jouissances.
Une belle cause finale dans l'ordre moral, c'est la prodigieuse
influence de la pitié sur les coeurs; il semble que l'organisation
physique elle-même soit destinée à en recevoir l'impression. Une voix
qui se brise, un visage altéré, agissent sur l'âme directement comme les
sensations; la pensée ne se met point entre deux, c'est un choc, c'est
une blessure. Cela n'est point intellectuel; et ce qu'il y a de plus
sublime encore dans cette disposition de l'homme, c'est qu'elle est
consacrée particulièrement à la faiblesse; et lorsque tout concourt aux
avantages de la force, ce sentiment lui seul rétablit la balance, en
faisant naître la générosité: ce sentiment ne s'émeut que pour un objet
sans défense, qu'à l'aspect de l'abandon, qu'au cri de la douleur; lui
seul défend les vaincus après la victoire, lui seul arrête les effets de
ce vil penchant des hommes à livrer leur attachement, leurs facultés,
leur raison même à la décision du succès; mais cette sympathie pour le
malheur est une affection si puissante, réunit tellement ce qu'il y a de
plus fort dans les impressions physiques et morales, qu'y résister
suppose un degré de dépravation dont on ne peut éprouver trop d'horreur.
Ces êtres seuls n'ont plus de droits à l'association mutuelle de misères
et d'indulgence, qui, en se montrant sans pitié, ont effacé en eux le
sceau de la nature humaine: le remords d'avoir manqué à quelque principe
de morale que ce soit, est l'ouvrage du raisonnement, ainsi que la
morale elle-même; mais le remords d'avoir bravé la pitié doit poursuivre
comme un sentiment personnel, comme un danger pour soi, comme une
terreur dont on est l'objet. On a une telle identité avec l'être qui
souffre, que ceux qui parviennent à la détruire acquièrent souvent une
sorte de dureté pour eux-mêmes, qui sert encore, sous quelques rapports,
à les priver de tout ce qu'ils pourraient attendre de la pitié des
autres; cependant, s'il en est temps encore, qu'ils sauvent un
infortuné, qu'ils épargnent un ennemi vaincu, et, rentrés dans les liens
de l'humanité, ils seront de nouveau sous sa sauvegarde.
C'est dans la crise d'une révolution qu'on entend répéter sans cesse que
la pitié est un sentiment puéril qui s'oppose à toute action nécessaire
à l'intérêt général, et qu'il faut la reléguer avec les affections
efféminées, indignes des hommes d'État ou des chefs de parti: c'est, au
contraire, au milieu d'une révolution que la pitié, ce mouvement
involontaire dans toute autre circonstance, devrait être une règle de
conduite. Tous les liens qui retenaient sont déliés, l'intérêt de parti
devient pour tous les hommes le but par excellence: ce but, étant censé
renfermer et la véritable vertu et le seul bonheur général, prend
momentanément la place de toute autre espèce de loi. Or, dans un temps
où la passion s'est mise dans le raisonnement, il n'y a qu'une
sensation, c'est-à-dire, quelque chose qui est un peu de la nature de la
passion même, qu'il soit possible de lui opposer avec succès. Lorsque la
justice est reconnue, on peut se passer de pitié; mais une révolution,
quel que soit son but, suspend l'état social, et il faut remonter à la
source de toutes les lois, dans un moment où ce qu'on appelle un pouvoir
légal est un nom qui n'a plus de sens. Les chefs de parti peuvent se
croire assez sûrs d'eux-mêmes pour se guider toujours d'après la plus
haute sagesse; mais il n'y a rien de si funeste pour eux que des
sectaires privés de l'instinct de la pitié; d'abord ils sont, par cela
même, incapables d'enthousiasme pour les individus: ces sentiments
tiennent l'un et l'autre, quoique par des rapports différents, à la
faculté de l'imagination. La fureur, la vengeance s'allient sans doute
avec l'enthousiasme; mais ces mouvements qui rendent cruels
momentanément, n'ont pas d'analogie avec ce qu'on a vu de nos jours, un
système continuel, et par conséquent à froid, de méconnaître toute
pitié. Or, quand cet affreux système existe dans les soldats, ils jugent
leurs chefs tout comme leurs ennemis, ils conduisent à l'échafaud ce
qu'ils avaient estimé la veille, ils appartiennent uniquement à la
puissance d'un raisonnement, et dépendent, par conséquent, de tel
enchaînement de mots, qui se placera dans leur tête comme un principe et
des conséquences. On ne peut gouverner la foule que par des sensations.
Malheur donc aux chefs qui, en étouffant dans leurs partisans tout ce
qui est humain, tout ce qui est remuable enfin par l'imagination ou le
sentiment, en font des assassins raisonneurs, qui marchent au crime par
la métaphysique, et immolent tout au premier arrangement de syllabes qui
sera pour eux de la conviction!
Cromwell retenait le peuple par la superstition; on liait les Romains
par le serment; les Grecs se laissaient mener par l'enthousiasme qu'ils
éprouvaient pour les grands hommes. Si l'espèce de sentiment national
qui faisait en France un point d'honneur de la générosité, de cette
pitié des vainqueurs, si cette espèce de sentiment ne reprend pas
quelque puissance, jamais le gouvernement n'obtiendra un empire constant
et volontaire sur une nation qui n'aura pas un instinct moral
quelconque, par lequel on puisse l'entraîner et la réunir; car qu'y
a-t-il de plus divisant au monde que le raisonnement?
Enfin, la pitié est encore nécessaire pour trouver un terme à la guerre
intérieure; il n'y a point de fin aux ressources du désespoir, et les
discussions les plus habiles, et les victoires les plus sanglantes ne
font qu'augmenter la haine. Une sorte d'élan de l'âme, tout composé
d'enthousiasme et de pitié, arrête seul les guerres intestines, et
rappelle également le mot de patrie à tous les partis qui la déchirent.
Cette commotion produit plus en un jour que tous les écrits et les
combinaisons politiques; l'homme lutte contre sa nature en voulant
donner à l'esprit seul la grande influence sur la destinée humaine.
Et vous, Français, vous, guerriers invincibles, vous, leurs chefs, vous
qui les avez dirigés et soutenus par vos intrépides ressources, c'est à
vous tous que l'on doit les triomphes de la victoire; c'est à vous qu'il
appartient de proclamer la générosité! Sans l'exercice de cette vertu,
quelle palme nouvelle vous resterait-il encore à cueillir? Vos ennemis
sont vaincus, ils n'offrent plus aucune résistance, ils ne serviront
plus à votre gloire, même par leurs défaites. Voulez-vous encore
étonner? pardonnez. Vous êtes vainqueurs, la terreur ou l'enthousiasme
prosternent à vos pieds plus de la moitié de l'univers; mais
qu'avez-vous fait encore pour le malheur, et qu'est-ce que l'homme, s'il
n'a pas consolé l'homme, s'il n'a pas combattu la puissance du mal sur
la terre? La plupart des gouvernements sont vindicatifs parce qu'ils
craignent, parce qu'ils n'osent être cléments. Vous, qui n'avez rien à
redouter, vous, qui devez avoir pour vous la philosophie et la victoire,
soulagez toutes les infortunes véritables, toutes celles qui sont
vraiment dignes de pitié: la douleur qui accuse est toujours écoutée; la
douleur a raison contre les vainqueurs du monde. Que veut-on en effet du
génie, des succès, de la liberté, des républiques? qu'en veut-on?
quelques peines de moins, quelques espérances de plus. Vous qui
rentrerez dans vos foyers, ou dans une condition privée, que serez-vous,
si vous ne vous montrez pas généreux? des guerriers pendant la paix, des
génies dans l'art de la guerre, alors que toutes les pensées se
tourneront vers la prospérité de l'intérieur, et que les dangers passés
laisseront à peine des traces. Attachez-vous à l'avenir par la vertu,
fixez la reconnaissance par des bienfaits qui durent. Il n'est point de
Capitole, il n'est point de triomphes qui puissent ajouter à votre
éclat; vous êtes au pinacle de la gloire militaire; la générosité seule
plane encore au-dessus de vos têtes. Heureuse situation que celle de la
toute-puissance, quand les obstacles n'existent plus au dehors, quand la
force est en soi-même, quand on peut faire le bien sans qu'un motif
étranger à la vertu vous anime, sans que le soupçon d'un tel motif
puisse jamais vous approcher[5]!
J'aurais pu traiter la générosité, la pitié, la plupart des questions
agitées dans cet ouvrage, sous le simple rapport de la morale qui en
fait une loi; mais je crois la vraie morale tellement d'accord avec
l'intérêt général, qu'il me semble toujours que l'idée du devoir a été
trouvée pour abréger l'exposé des principes de conduite qu'on aurait pu
développer à l'homme d'après ses avantages personnels; et comme dans les
premières années de la vie on défend ce qui fait mal, dans l'enfance de
la vie humaine on lui commande encore ce qu'il serait toujours possible
de lui prouver. Heureuse, si j'ai pu convaincre l'intérêt personnel!
heureuse aussi, si j'avais diminué son activité, en présentant aux
hommes une analyse exacte de ce que vaut la vie, une analyse qui
démontrât que les destinées diffèrent entre elles bien plus par les
caractères que par les situations; que les plaisirs que l'on peut
éprouver, dans quelques circonstances que ce soit, sont soumis à des
chances certaines, qui à la longue réduisent tout au même terme; et que
ce bonheur qu'on croit toujours trouver dans les objets extérieurs n'est
qu'un fantôme créé par l'imagination, qu'elle poursuit après l'avoir
fait naître, et qu'elle veut atteindre au dehors, tandis qu'il n'a
d'existence qu'en elle!