_De la bienfaisance._
La philosophie exige de la force dans le caractère, l'étude, de la suite
dans l'esprit; mais malheur à ceux qui ne pourraient pas adopter la
dernière consolation, ou plutôt la sublime jouissance qui reste encore à
tous les caractères dans toutes les situations!
Il m'en a coûté de prononcer qu'aimer avec passion n'était pas le vrai
bonheur; je cherche donc dans les plaisirs indépendants, dans les
ressources qu'on trouve en soi, la situation la plus analogue aux
jouissances du sentiment; et la vertu, telle que je la conçois,
appartient beaucoup au coeur; je l'ai nommée bienfaisance, non dans
l'acception très-bornée qu'on donne à ce mot, mais en désignant ainsi
toutes les actions de la bonté.
La bonté est la vertu primitive, elle existe par un mouvement spontané;
et comme elle seule est véritablement nécessaire au bonheur général,
elle seule est gravée dans le coeur; tandis que les devoirs qu'elle
n'inspire pas sont consignés dans des codes que la diversité des pays et
des circonstances peut modifier ou présenter trop tard à la connaissance
des peuples. L'homme bon est de tous les temps et de toutes les nations;
il n'est pas même dépendant du degré de civilisation du pays qui l'a vu
naître; c'est la nature morale dans sa pureté, dans son essence; c'est
comme la beauté dans la jeunesse, où tout est bien sans effort. La bonté
existe en nous comme le principe de la vie, sans être l'effet de notre
propre volonté; elle semble un don du ciel comme toutes les facultés,
elle agit sans se connaître, et ce n'est que par la comparaison qu'elle
apprend sa propre valeur. Jusqu'à ce qu'il eût rencontré le méchant,
l'homme bon n'a pas dû croire à la possibilité d'une manière d'être
différente de la sienne propre. La triste connaissance du coeur humain
fait, dans le monde, de l'exercice de la bonté un plaisir plus vif; on
se sent plus nécessaire, en se voyant si peu de rivaux, et cette pensée
anime à l'accomplissement d'une vertu à laquelle le malheur et le crime
offrent tant de maux à réparer.
La bonté recueille aussi toutes les véritables jouissances du sentiment;
mais elle diffère de lui par cet éminent caractère où se retrouve
toujours le secret du bonheur ou du malheur de l'homme: elle ne veut,
elle n'attend rien des autres, et place sa félicité tout entière dans ce
qu'elle éprouve. Elle ne se livre pas à un seul mouvement personnel, pas
même au besoin d'inspirer un sentiment réciproque, et ne jouit que de ce
qu'elle donne. Lorsqu'on est fidèle à cette résolution, ces hommes mêmes
qui troubleraient le repos de la vie, si l'on se rendait dépendants de
leur reconnaissance, vous donnent cependant des jouissances momentanées
par l'expression de ce sentiment. Les premiers mouvements de la
reconnaissance ne laissent rien à désirer, et, dans l'émotion qui les
accompagne, tous les caractères s'embellissent; on dirait que le présent
est un gage certain de l'avenir; et lorsque le bienfaiteur reçoit la
promesse, sans avoir besoin de son accomplissement, l'illusion même
qu'elle lui cause est sans danger, et l'imagination peut en jouir, comme
l'avare des biens que lui procurerait son trésor, si jamais il le
dépensait.
Il y a des vertus toutes composées de craintes et de sacrifices, dont
l'accomplissement peut donner une satisfaction d'un ordre très-relevé à
l'âme forte qui les pratique; mais peut-être, avec le temps,
découvrira-t-on que tout ce qui n'est pas naturel n'est pas nécessaire,
et que la morale, dans divers pays, est aussi chargée de superstition
que la religion. Du moins, en parlant de bonheur, il est impossible de
supposer une situation qui exige des efforts perpétuels; et la bonté
donne des jouissances si faciles et si simples, que leur impression est
indépendante du pouvoir même de la réflexion. Si cependant l'on se livre
à des retours sur soi, ils sont tous remplis d'espérance; le bien qu'on
a fait est une égide qu'on croit voir entre le malheur et soi; et lors
même que l'infortune nous poursuit, on sait où se réfugier, on se
transporte par la pensée dans la situation heureuse que nos bienfaits
ont procurée.
S'il était vrai que dans la nature des choses il se fût rencontré des
obstacles à la félicité parfaite que l'Être suprême aurait voulu donner
à ses créatures, la bonté continuerait l'intention de la Providence,
elle ajouterait pour ainsi dire à son pouvoir.
Qu'il est heureux celui qui a sauvé la vie d'un d'homme! il ne peut plus
croire à l'inutilité de son existence, il ne peut plus être fatigué de
lui-même. Qu'il est plus heureux encore celui qui a assuré la félicité
d'un être sensible! on ne sait pas ce qu'on donne en sauvant la vie;
mais en vous arrachant à la douleur, en renouvelant la source de vos
jouissances, on est certain d'être votre bienfaiteur.
Il n'est au pouvoir d'aucun événement de rien retrancher au plaisir que
nous a valu la bonté. L'amour pleure souvent ses propres sacrifices,
l'ambition voit en eux la cause de ses malheurs; la bonté, n'ayant voulu
que le plaisir même de son action, ne peut jamais s'être trompée dans
ses calculs. Elle n'a rien à faire avec le passé ni l'avenir; une suite
d'instants présents composent sa vie; et son âme, constamment en
équilibre, ne se porte jamais avec violence sur une époque, ni sur une
idée; ses voeux et ses efforts se répandent également sur chacun de ses
jours, parce qu'ils appartiennent à un sentiment toujours le même et
toujours facile à exercer.
Toutes les passions, certainement, n'éloignent pas de la bonté; il en
est une surtout qui dispose le coeur à la pitié pour l'infortune; mais ce
n'est pas au milieu des orages qu'elle excite que l'âme peut développer
et sentir l'influence des vertus bienfaisantes. Le bonheur qui naît des
passions est une distraction trop forte, le malheur qu'elles produisent
cause un désespoir trop sombre pour qu'il reste à l'homme qu'elles
agitent aucune faculté libre; les peines des autres peuvent aisément
émouvoir un coeur déjà ébranlé par sa situation personnelle, mais la
passion n'a de suite que dans son idée; les jouissances que quelques
actes de bienfaisance pourraient procurer sont à peine senties par le
coeur passionné qui les accomplit. Prométhée, sur son rocher,
s'apercevait-il du retour du printemps, des beaux jours de l'été? Quand
le vautour est au coeur, quand il dévore le principe de la vie, c'est là
qu'il faut porter ou le calme ou la mort. Aucune consolation partielle,
aucun plaisir détaché ne peut donner du secours; cependant, comme l'âme
est toujours plus capable de vertus et de jouissances relevées alors
qu'elle a été trempée dans le feu des passions, alors que son triomphe a
été précédé d'un combat, la bonté même n'est une source vive de bonheur
que pour l'homme qui a porté dans son coeur le principe des passions.
Celui qui s'est vu déchiré par des affections tendres, par des illusions
ardentes, par des désirs même insensés, connaît tous les genres
d'infortunes, et trouve à les soulager un plaisir inconnu à la classe
des hommes qui semblent à moitié créés, et doivent leur repos seulement
à ce qui leur manque; celui qui, par sa faute, ou par le hasard, a
beaucoup souffert, cherche à diminuer la chance de ces cruels fléaux,
qui ne cessent d'errer sur nos têtes, et son âme, encore ouverte à la
douleur, a besoin de s'appuyer par le genre de prière qui lui semble le
plus efficace.
La bienfaisance remplit le coeur comme l'étude occupe l'esprit; le
plaisir de sa propre perfectibilité s'y trouve également, l'indépendance
des autres, le constant usage de ses facultés: mais ce qu'il y a de
sensible dans tout ce qui tient à l'âme fait de l'exercice de la bonté
une jouissance qui peut seule suppléer au vide que les passions laissent
après elles; elles ne peuvent se rabattre sur des objets d'un ordre
inférieur, et l'abîme que ces volcans ont creusé ne saurait être comblé
que par des sentiments actifs et doux qui transportent hors de vous-même
l'objet de vos pensées, et vous apprennent à considérer votre vie sous
le rapport de ce qu'elle vaut aux autres et non à soi: c'est la
ressource, la consolation la plus analogue aux caractères passionnés,
qui conservent toujours quelques traces des mouvements qu'ils ont
domptés. La bonté ne demande pas, comme l'ambition, un retour à ce
qu'elle donne; mais elle offre cependant aussi une manière d'étendre son
existence et d'influer sur le sort de plusieurs; la bonté ne fait pas,
comme l'amour, du besoin d'être aimé son mobile et son espoir; mais elle
permet aussi de se livrer aux douces émotions du coeur, et de vivre
ailleurs que dans sa propre destinée: enfin, tout ce qu'il y a de
généreux dans les passions se trouve dans l'exercice de la bonté, et cet
exercice, celui de la plus parfaite raison, est encore quelquefois
l'ombre des illusions de l'esprit et du coeur.
Dans quelque situation obscure ou destituée que le hasard nous ait
jetés, la bonté peut étendre l'existence, et donner à chaque individu un
des attributs du pouvoir, l'influence sur le sort des autres. La
multitude de peines que savent causer les hommes les plus médiocres en
tous genres conduit à penser qu'un être généreux, quelle que fût sa
position, se créerait, en se consacrant uniquement à la bonté, un
intérêt, un but, un gouvernement, pour ainsi dire, malgré les bornes de
sa destinée.
Voyez Almont, sa fortune est restreinte, mais jamais un être malheureux
ne s'est adressé à lui sans que, dans cet instant, il ne se soit trouvé
les moyens de venir à son aide, sans que du moins un secours momentané
n'ait épargné à celui qui prie le regret d'avoir imploré en vain; il n'a
point de crédit, mais on l'estime; mais son courage est connu: il ne
parle jamais que pour l'intérêt d'un autre; il a toujours une ressource
à présenter à l'infortune, et il fait plus pour elle que le ministre le
plus puissant, parce qu'il y consacre sa pensée tout entière. Jamais il
ne voit un homme dans le malheur qu'il ne lui dise ce qu'il a besoin
d'entendre, que son esprit, son âme, ne découvrent la consolation
directe ou détournée que cette situation rend nécessaire, la pensée
qu'il faut faire naître en lui, celle qu'il faut écarter, sans avoir
l'air d'y tâcher. Toute cette connaissance du coeur humain, dont est née
la flatterie des courtisans envers leurs souverains, Almont l'emploie
pour soulager les peines de l'infortuné; plus on est fier, plus on
respecte l'homme malheureux, plus on se plie devant lui. Si
l'amour-propre est content, Almont l'abandonne; mais s'il est humilié,
s'il cause de la douleur, il le replace, il le relève, il en fait
l'appui de l'homme que cet amour-propre même avait abattu. Si vous
rencontrez Almont quand votre âme est découragée, sa vive attention à
vos discours vous persuade que vous êtes dans une situation qui captive
l'intérêt, tandis que, fatigué de votre peine, vous étiez convaincu,
avant de le voir, de l'ennui qu'elle devait causer aux autres; vous ne
l'écouterez jamais sans que son attendrissement pour vos chagrins ne
vous rende l'émotion dont votre âme desséchée était devenue incapable;
enfin, vous ne causerez point avec lui sans qu'il ne vous offre un motif
de courage, et qu'ôtant à votre douleur ce qu'elle a de fixe, il
n'occupe votre imagination par un différent point de vue, par une
nouvelle manière de considérer votre destinée: on peut agir sur soi par
la raison, mais c'est d'un autre que vient l'espérance. Almont ne pense
point à faire valoir sa prudence en vous conseillant; sans vous égarer,
il cherche à vous distraire; il vous observe pour vous soulager; il ne
veut connaître les hommes que pour étudier comment on les console.
Almont ne s'écarte jamais, en faisant beaucoup de bien, du principe
inflexible qui lui défend de se permettre ce qui pourrait nuire à un
autre. En réfléchissant sur la vie, on voit la plupart des êtres se
renverser, se déchirer, s'abattre, ou pour leurs intérêts, ou seulement
par indifférence pour l'image, pour la pensée de la douleur qu'ils
n'éprouvent pas. Que Dieu récompense Almont, et puisse tout ce qui vit
le prendre pour modèle! C'est là l'homme, tel que l'homme doit désirer
qu'il soit.
Sans vouloir méconnaître le lien sacré de la religion, on peut affirmer
que la base de la morale considérée comme principe, c'est le bien ou le
mal que l'on peut faire aux autres hommes par telle ou telle action.
C'est sur ce fondement que tous ont intérêt au sacrifice de chacun, et
qu'on retrouve, comme dans le tribut de l'impôt, le prix de son
dévouement particulier dans la part de protection qu'assure l'ordre
général. Toutes les véritables vertus dérivent de la bonté; et si l'on
voulait faire un jour l'arbre de la morale, comme il en existe un des
sciences, c'est à ce devoir, à ce sentiment, dans son acception la plus
étendue, que remonterait tout ce qui inspire de l'admiration et de
l'estime.