_De l'Étude._
Lorsque l'âme est dégagée de l'empire des passions, elle permet à
l'homme une grande jouissance; c'est l'étude, c'est l'exercice de la
pensée, de cette faculté inexplicable dont l'examen suffirait à sa
propre occupation, si, au lieu de se développer successivement, elle
nous était accordée tout à coup dans sa plénitude.
Lorsque l'espoir de faire une découverte qui peut illustrer, ou de
publier un ouvrage qui doit mériter l'approbation générale, est l'objet
de nos efforts, c'est dans le traité des passions qu'il faut placer
l'histoire de l'influence d'un tel penchant sur le bonheur; mais il y a
dans le simple plaisir de penser, d'enrichir ses méditations par la
connaissance des idées des autres, une sorte de satisfaction intime qui
tient à la fois au besoin d'agir et de se perfectionner; sentiments
naturels à l'homme, et qui ne l'astreignent à aucune dépendance.
Les travaux physiques apportent à une certaine classe de la société, par
des moyens absolument contraires, des avantages à peu près-pareils dans
leurs rapports avec le bonheur. Ces travaux suspendent l'action de
l'âme, dérobent le temps; ils font vivre sans souffrir: l'existence est
un bien dont on ne cesse pas de jouir; mais l'instant qui succède au
travail rend plus doux le sentiment de la vie, et dans la succession de
la fatigue et du repos, la peine morale trouve peu de place. L'homme qui
occupe les facultés de son esprit obtient de même, par leur exercice, le
moyen d'échapper aux tourments du coeur. Les occupations mécaniques
calment la pensée en l'étouffant; l'étude, en dirigeant l'esprit vers
des objets intellectuels, distrait de même des idées qui dévorent. Le
travail, de quelque nature qu'il soit, affranchit l'âme des passions
dont les chimères se placent au milieu des loisirs de la vie.
La philosophie ne fait du bien que par ce qu'elle nous ôte; l'étude rend
une partie des plaisirs que l'on cherche dans les passions. C'est une
action continuelle, et l'homme ne saurait renoncer à l'action; sa nature
lui commande l'exercice des facultés qu'il tient d'elle. On peut
proposer au génie de se plaire dans ses propres progrès, au coeur, de se
contenter du bien qu'il peut faire aux autres; mais aucun genre de
réflexion ne peut donner du bonheur dans le néant d'une éternelle
oisiveté.
L'amour de l'étude, loin de priver la vie de l'intérêt dont elle a
besoin, a tous les caractères de la passion, excepté celui qui cause
tous ses malheurs, la dépendance du sort et des hommes. L'étude offre un
but qui cède toujours en proportion des efforts, vers lequel les progrès
sont certains, dont la route présente de la variété sans crainte de
vicissitude, dont les succès ne peuvent être suivis de revers. Elle vous
fait parcourir une suite d'objets nouveaux, elle vous fait éprouver une
sorte d'événements qui suffisent à la pensée, l'occupent et l'animent
sans aucun secours étranger. Ces jours si semblables pour le malheur, si
uniformes pour l'ennui, offrent à l'homme dont l'étude remplit le temps
beaucoup d'époques variées. Une fois il a saisi la solution d'un
problème qui l'occupait depuis longtemps; une autre fois une beauté
nouvelle l'a frappé dans un ouvrage inconnu; enfin, ses jours sont
marqués entre eux par les différents plaisirs qu'il a conquis par sa
pensée: et ce qui distingue surtout cette espèce de jouissance, c'est
que l'avoir éprouvée la veille, vaut la certitude de la retrouver le
lendemain. Ce qui importe, c'est de donner à son esprit cette impulsion,
de se commander les premiers pas; ils entraînent à tous les autres.
L'instruction fait naître la curiosité. L'esprit répugne de lui-même à
ce qui est incomplet; il aime l'ensemble, il tend au but, et de même
qu'il s'élance vers l'avenir, il aspire à connaître un nouvel
enchaînement de pensées qui s'offre en avant de ses efforts et de son
espérance.
Soit qu'on lise, soit qu'on écrive, l'esprit fait un travail qui lui
donne à chaque instant le sentiment de sa justesse ou de son étendue, et
sans qu'aucune réflexion d'amour-propre se mêle à cette jouissance, elle
est réelle, comme le plaisir que trouve l'homme robuste dans l'exercice
du corps proportionné à ses forces. Quand Rousseau a peint les premières
impressions de la statue de Pygmalion, avant de lui faire goûter le
bonheur d'aimer, il lui a fait trouver une vraie jouissance dans la
sensation du _moi_. C'est surtout en combinant, en développant des idées
abstraites, en portant son esprit chaque jour au delà du terme de la
veille, que la conscience de son existence morale devient un sentiment
heureux et vif; et quand une sorte de lassitude succéderait à cette
exertion de soi-même, ce serait aux plaisirs simples, au sommeil de la
pensée, au repos enfin, mais non aux peines du coeur, que la fatigue du
travail nous livrerait. L'âme trouve de vastes consolations dans l'étude
et la méditation des sciences et des idées. Il semble que notre propre
destinée se perde au milieu du monde qui se découvre à nos yeux; que des
réflexions qui tendent à tout généraliser nous portent à nous considérer
nous-mêmes comme l'une des mille combinaisons de l'univers, et
qu'estimant plus en nous la faculté de penser que celle de souffrir,
nous donnions à l'une le droit de classer l'autre. Sans doute,
l'impression de la douleur est absolue pour celui qui l'éprouve, et
chacun la ressent d'après soi seul. Cependant il est certain que l'étude
de l'histoire, la connaissance de tous les malheurs qui ont été éprouvés
avant nous, livrent l'âme à des contemplations philosophiques dont la
mélancolie est plus facile à supporter que le tourment de ses propres
peines. Le joug d'une loi commune à tous ne fait pas naître ces
mouvements de rage qu'un sort sans exemple exciterait; en réfléchissant
sur les générations qui se sont succédé au milieu des douleurs, en
observant ces mondes innombrables où des milliers d'êtres partagent
simultanément avec nous le bienfait ou le malheur de l'existence,
l'intensité même du sentiment individuel s'affaiblit, et l'abstraction
enlève l'homme à lui-même.
Quelles que soient les opinions que l'on professe, personne ne peut nier
qu'il ne soit doux de croire à l'immortalité de l'âme; et lorsqu'on
s'abandonne à la pensée, qu'on parcourt avec elle les conceptions les
plus métaphysiques, elle embrasse l'univers, et transporte la vie bien
loin au delà de l'espace matériel que nous occupons. Les merveilles de
l'infini paraissent plus vraisemblables. Tout, hors la pensée, parle de
destruction: l'existence, le bonheur, les passions sont soumises aux
trois grandes époques de la nature, _naître, croître, et mourir;_ mais
la pensée, au contraire, avance par une sorte de progression dont on ne
voit pas le terme; et, pour elle, l'éternité semble avoir déjà commencé.
Plusieurs écrivains se sont servis des raisonnements les plus
intellectuels pour prouver le matérialisme; mais l'instinct moral est
contre cet effort, et celui qui attaque avec toutes les ressources de la
pensée la spiritualité de l'âme rencontre toujours quelques instants où
ses succès mêmes le font douter de ce qu'il affirme. L'homme donc qui se
livre sans projet à ses impressions reçoit par l'exercice des facultés
intellectuelles un plus vif espoir de l'immortalité de l'âme.
L'attention qu'exige l'étude en détournant de songer aux intérêts
personnels, dispose à les mieux juger. En effet, une vérité abstraite
s'éclaircit toujours, davantage en y réfléchissant; mais une affaire, un
événement qui nous affecte, s'exagère, se dénature lorsqu'on s'en occupe
perpétuellement. Comme le jugement qu'on doit porter sur de telles
circonstances dépend d'un petit nombre d'idées simples et promptement
aperçues, le temps qu'on y donne par delà est tout entier rempli par les
illusions de l'imagination et du coeur. Ces illusions, devenant bientôt
inséparables de l'objet même, absorbent l'âme par l'immense carrière
qu'elles offrent aux craintes et aux regrets. La sage modération des
philosophes studieux dépend, peut-être, du peu de temps qu'ils
consacrent à rêver aux événements de leur vie, autant que du courage
qu'ils mettent à les supporter. Cet effet naturel de la distraction que
donne l'étude, est le secours le plus efficace qu'elle puisse apporter à
la douleur; car aucun homme ne saurait vivre à l'aide d'une continuelle
suite d'efforts. Il faut une grande puissance de caractère pour se
déterminer aux premiers essais, mais les succès qu'ils assurent
deviennent une sorte d'habitude qui amortit lentement les peines de
l'âme.
Si les passions renaissaient sans cesse de leurs cendres, il faudrait y
succomber; car on ne peut pas livrer beaucoup de ces combats qui coûtent
tant au vainqueur: mais bientôt on s'accoutume à trouver de vraies
jouissances ailleurs que dans les passions qu'on a surmontées, et l'on
est heureux, et par les occupations de l'esprit, et par l'indépendance
parfaite qu'on leur doit. Trouver dans soi seul une noble destinée, être
heureux, non par la personnalité, mais par l'exercice de ses facultés,
est un état qui flatte l'âme en la calmant.
Plusieurs traits de la vie des anciens philosophes, d'Archimède, de
Socrate, de Platon, ont dû même faire croire que l'étude était une
passion; mais si l'on peut s'y tromper par la vivacité de ses plaisirs,
la nature de ses peines ne permet pas de s'y méprendre. Le plus grand
chagrin qu'on puisse éprouver, c'est l'obstacle de quelques difficultés
qui ajoutent au plaisir du succès. Le pur amour de l'étude ne met jamais
en relation avec la volonté des hommes; quel genre de douleur
pourrait-il donc faire éprouver?
Dans cette sorte de goût, il n'y a de naturel que ses plaisirs.
L'espérance et la curiosité, seuls mobiles nécessaires à l'homme, sont
suffisamment excitées par l'étude dans le silence des passions. L'esprit
est plus agité que l'âme; c'est lui qu'il faut nourrir, c'est lui qu'on
peut animer sans danger; le mouvement dont il a besoin se trouve tout
entier dans les occupations de l'étude, et, à quelque degré qu'on porte
l'action de cet intérêt, ce sont des jouissances qu'on augmente, mais
jamais des regrets qu'on se prépare. Quelques anciens, exaltés sur les
jouissances de l'étude, se sont persuadé que le paradis consistait
seulement dans le plaisir de connaître les merveilles du monde; celui
qui s'instruit chaque jour, qui s'empare du moins de ce que la
Providence a abandonné à l'esprit humain, semble anticiper sur ces
éternelles délices et déjà spiritualiser son être.
Toutes les époques de la vie sont également propres à ce genre de
bonheur, d'abord, parce qu'il est assez démontré par l'expérience que
quand on exerce constamment son esprit, on peut espérer d'en prolonger
la force; et parce que, dût-on ne pas y parvenir, les facultés
intellectuelles baissent en même temps que le goût qui sert à les
mesurer, et ne laissent à l'homme aucun juge intérieur de son propre
affaiblissement. Dans la carrière de l'étude tout préserve donc de
souffrir; mais il faut avoir agi longtemps sur son âme avant qu'elle
cesse de troubler le libre exercice de la pensée.
L'homme passionné qui, sans efforts préalables, imaginerait de se livrer
à l'étude, n'y trouverait aucune des ressources que je viens de
présenter. Combien l'instruction lui paraîtrait froide et lente auprès
de ces rêveries du coeur, qui, plongeant dans l'absorption d'une pensée
dominante, font de longues heures un même instant! La folie des
passions, ce n'est pas l'égarement de toutes les idées; mais la fixation
sur une seule. Il n'est rien qui puisse distraire l'homme soumis à
l'empire d'une idée unique. Ou il ne voit rien, ou ce qu'il voit la lui
rappelle. Il parle, il écrit sur des sujets divers; mais pendant ce
temps son âme continue d'être la proie d'une même douleur. Il accomplit
les actions ordinaires de la vie comme dans un état de somnambulisme;
tout ce qui pense, tout ce qui souffre en lui, appartient à un sentiment
intérieur, dont la peine n'est pas un moment suspendue. Bientôt il est
saisi d'un insurmontable dégoût pour les pensées étrangères à celle qui
l'occupe; elles ne s'enchaînent point dans sa tête, elles ne laissent
point de trace dans sa mémoire. L'homme passionné et l'homme stupide
éprouvent par l'étude le même degré d'ennui; l'intérêt leur manque à
tous les deux; car, par des causes différentes, les idées des autres ne
trouvent en eux aucune idée correspondante: l'âme fatiguée s'abandonne
enfin à l'impulsion qui l'entraîne, et consacre sa solitude à la pensée
qui la poursuit; mais elle ne tarde pas à se repentir de sa faiblesse;
la méditation de l'homme passionné enfante des monstres, comme celle du
savant crée des prodiges. Le malheureux alors revient à l'étude pour
échapper à la douleur; il arrache un quart d'heure d'attention à travers
de longs efforts; il se commande telle occupation pendant un temps
limité, et consacre ce temps à l'impatience de le voir finir; il se
captive non pour vivre, mais pour ne pas mourir, et ne trouve dans
l'existence que l'effort qu'il fait pour la supporter.
Ce tableau ne prouve point l'inutilité des ressources de l'étude, mais
il est impossible à l'homme passionné d'en jouir, s'il ne se prépare
point, par de longues réflexions, à retrouver son indépendance; il ne
peut, alors qu'il est encore esclave, goûter des plaisirs dont la
liberté de l'âme donne seule la puissance d'approcher.
Je relis sans cesse quelques pages d'un livre intitulé: _La Chaumière
indienne_; je ne sais rien de plus profond en moralité sensible que le
tableau de la situation du Paria, de cet homme d'une race maudite,
abandonné de l'univers entier, errant la nuit dans les tombeaux, faisant
horreur à ses semblables sans l'avoir mérité par aucune faute; enfin, le
rebut de ce monde où l'a jeté le don de la vie. C'est là que l'on voit
l'homme véritablement aux prises avec ses propres forces. Nul être
vivant ne le secourt, nul être vivant ne s'intéresse à son existence; il
ne lui reste que la contemplation de la nature, et elle lui suffit.
C'est ainsi qu'existe l'homme sensible sur cette terre; il est aussi
d'une caste proscrite, sa langue n'est point entendue, ses sentiments
l'isolent, ses désirs ne sont jamais accomplis, et ce qui l'environne ou
s'éloigne de lui, ou ne s'en rapproche que pour le blesser. Oh Dieu!
faites qu'il s'élève au-dessus de ces douleurs dont les hommes ne
cesseront de l'accabler! faites qu'il s'aide du plus beau de vos
présents, de la faculté de penser, pour juger la vie au lieu de
l'éprouver! et lorsque le hasard a pu combiner ensemble la réunion la
plus fatale au bonheur, l'esprit et la sensibilité, n'abandonnez pas ces
malheureux êtres destinés à tout apercevoir, pour souffrir de tout;
soutenez leur raison à la hauteur de leurs affections et de leurs idées,
éclairez-les du même feu qui servait à les consumer!