CHAPITRE III.

_De l'Étude._

Lorsque l'âme est dégagée de l'empire des passions, elle permet à

l'homme une grande jouissance; c'est l'étude, c'est l'exercice de la

pensée, de cette faculté inexplicable dont l'examen suffirait à sa

propre occupation, si, au lieu de se développer successivement, elle

nous était accordée tout à coup dans sa plénitude.

Lorsque l'espoir de faire une découverte qui peut illustrer, ou de

publier un ouvrage qui doit mériter l'approbation générale, est l'objet

de nos efforts, c'est dans le traité des passions qu'il faut placer

l'histoire de l'influence d'un tel penchant sur le bonheur; mais il y a

dans le simple plaisir de penser, d'enrichir ses méditations par la

connaissance des idées des autres, une sorte de satisfaction intime qui

tient à la fois au besoin d'agir et de se perfectionner; sentiments

naturels à l'homme, et qui ne l'astreignent à aucune dépendance.

Les travaux physiques apportent à une certaine classe de la société, par

des moyens absolument contraires, des avantages à peu près-pareils dans

leurs rapports avec le bonheur. Ces travaux suspendent l'action de

l'âme, dérobent le temps; ils font vivre sans souffrir: l'existence est

un bien dont on ne cesse pas de jouir; mais l'instant qui succède au

travail rend plus doux le sentiment de la vie, et dans la succession de

la fatigue et du repos, la peine morale trouve peu de place. L'homme qui

occupe les facultés de son esprit obtient de même, par leur exercice, le

moyen d'échapper aux tourments du coeur. Les occupations mécaniques

calment la pensée en l'étouffant; l'étude, en dirigeant l'esprit vers

des objets intellectuels, distrait de même des idées qui dévorent. Le

travail, de quelque nature qu'il soit, affranchit l'âme des passions

dont les chimères se placent au milieu des loisirs de la vie.

La philosophie ne fait du bien que par ce qu'elle nous ôte; l'étude rend

une partie des plaisirs que l'on cherche dans les passions. C'est une

action continuelle, et l'homme ne saurait renoncer à l'action; sa nature

lui commande l'exercice des facultés qu'il tient d'elle. On peut

proposer au génie de se plaire dans ses propres progrès, au coeur, de se

contenter du bien qu'il peut faire aux autres; mais aucun genre de

réflexion ne peut donner du bonheur dans le néant d'une éternelle

oisiveté.

L'amour de l'étude, loin de priver la vie de l'intérêt dont elle a

besoin, a tous les caractères de la passion, excepté celui qui cause

tous ses malheurs, la dépendance du sort et des hommes. L'étude offre un

but qui cède toujours en proportion des efforts, vers lequel les progrès

sont certains, dont la route présente de la variété sans crainte de

vicissitude, dont les succès ne peuvent être suivis de revers. Elle vous

fait parcourir une suite d'objets nouveaux, elle vous fait éprouver une

sorte d'événements qui suffisent à la pensée, l'occupent et l'animent

sans aucun secours étranger. Ces jours si semblables pour le malheur, si

uniformes pour l'ennui, offrent à l'homme dont l'étude remplit le temps

beaucoup d'époques variées. Une fois il a saisi la solution d'un

problème qui l'occupait depuis longtemps; une autre fois une beauté

nouvelle l'a frappé dans un ouvrage inconnu; enfin, ses jours sont

marqués entre eux par les différents plaisirs qu'il a conquis par sa

pensée: et ce qui distingue surtout cette espèce de jouissance, c'est

que l'avoir éprouvée la veille, vaut la certitude de la retrouver le

lendemain. Ce qui importe, c'est de donner à son esprit cette impulsion,

de se commander les premiers pas; ils entraînent à tous les autres.

L'instruction fait naître la curiosité. L'esprit répugne de lui-même à

ce qui est incomplet; il aime l'ensemble, il tend au but, et de même

qu'il s'élance vers l'avenir, il aspire à connaître un nouvel

enchaînement de pensées qui s'offre en avant de ses efforts et de son

espérance.

Soit qu'on lise, soit qu'on écrive, l'esprit fait un travail qui lui

donne à chaque instant le sentiment de sa justesse ou de son étendue, et

sans qu'aucune réflexion d'amour-propre se mêle à cette jouissance, elle

est réelle, comme le plaisir que trouve l'homme robuste dans l'exercice

du corps proportionné à ses forces. Quand Rousseau a peint les premières

impressions de la statue de Pygmalion, avant de lui faire goûter le

bonheur d'aimer, il lui a fait trouver une vraie jouissance dans la

sensation du _moi_. C'est surtout en combinant, en développant des idées

abstraites, en portant son esprit chaque jour au delà du terme de la

veille, que la conscience de son existence morale devient un sentiment

heureux et vif; et quand une sorte de lassitude succéderait à cette

exertion de soi-même, ce serait aux plaisirs simples, au sommeil de la

pensée, au repos enfin, mais non aux peines du coeur, que la fatigue du

travail nous livrerait. L'âme trouve de vastes consolations dans l'étude

et la méditation des sciences et des idées. Il semble que notre propre

destinée se perde au milieu du monde qui se découvre à nos yeux; que des

réflexions qui tendent à tout généraliser nous portent à nous considérer

nous-mêmes comme l'une des mille combinaisons de l'univers, et

qu'estimant plus en nous la faculté de penser que celle de souffrir,

nous donnions à l'une le droit de classer l'autre. Sans doute,

l'impression de la douleur est absolue pour celui qui l'éprouve, et

chacun la ressent d'après soi seul. Cependant il est certain que l'étude

de l'histoire, la connaissance de tous les malheurs qui ont été éprouvés

avant nous, livrent l'âme à des contemplations philosophiques dont la

mélancolie est plus facile à supporter que le tourment de ses propres

peines. Le joug d'une loi commune à tous ne fait pas naître ces

mouvements de rage qu'un sort sans exemple exciterait; en réfléchissant

sur les générations qui se sont succédé au milieu des douleurs, en

observant ces mondes innombrables où des milliers d'êtres partagent

simultanément avec nous le bienfait ou le malheur de l'existence,

l'intensité même du sentiment individuel s'affaiblit, et l'abstraction

enlève l'homme à lui-même.

Quelles que soient les opinions que l'on professe, personne ne peut nier

qu'il ne soit doux de croire à l'immortalité de l'âme; et lorsqu'on

s'abandonne à la pensée, qu'on parcourt avec elle les conceptions les

plus métaphysiques, elle embrasse l'univers, et transporte la vie bien

loin au delà de l'espace matériel que nous occupons. Les merveilles de

l'infini paraissent plus vraisemblables. Tout, hors la pensée, parle de

destruction: l'existence, le bonheur, les passions sont soumises aux

trois grandes époques de la nature, _naître, croître, et mourir;_ mais

la pensée, au contraire, avance par une sorte de progression dont on ne

voit pas le terme; et, pour elle, l'éternité semble avoir déjà commencé.

Plusieurs écrivains se sont servis des raisonnements les plus

intellectuels pour prouver le matérialisme; mais l'instinct moral est

contre cet effort, et celui qui attaque avec toutes les ressources de la

pensée la spiritualité de l'âme rencontre toujours quelques instants où

ses succès mêmes le font douter de ce qu'il affirme. L'homme donc qui se

livre sans projet à ses impressions reçoit par l'exercice des facultés

intellectuelles un plus vif espoir de l'immortalité de l'âme.

L'attention qu'exige l'étude en détournant de songer aux intérêts

personnels, dispose à les mieux juger. En effet, une vérité abstraite

s'éclaircit toujours, davantage en y réfléchissant; mais une affaire, un

événement qui nous affecte, s'exagère, se dénature lorsqu'on s'en occupe

perpétuellement. Comme le jugement qu'on doit porter sur de telles

circonstances dépend d'un petit nombre d'idées simples et promptement

aperçues, le temps qu'on y donne par delà est tout entier rempli par les

illusions de l'imagination et du coeur. Ces illusions, devenant bientôt

inséparables de l'objet même, absorbent l'âme par l'immense carrière

qu'elles offrent aux craintes et aux regrets. La sage modération des

philosophes studieux dépend, peut-être, du peu de temps qu'ils

consacrent à rêver aux événements de leur vie, autant que du courage

qu'ils mettent à les supporter. Cet effet naturel de la distraction que

donne l'étude, est le secours le plus efficace qu'elle puisse apporter à

la douleur; car aucun homme ne saurait vivre à l'aide d'une continuelle

suite d'efforts. Il faut une grande puissance de caractère pour se

déterminer aux premiers essais, mais les succès qu'ils assurent

deviennent une sorte d'habitude qui amortit lentement les peines de

l'âme.

Si les passions renaissaient sans cesse de leurs cendres, il faudrait y

succomber; car on ne peut pas livrer beaucoup de ces combats qui coûtent

tant au vainqueur: mais bientôt on s'accoutume à trouver de vraies

jouissances ailleurs que dans les passions qu'on a surmontées, et l'on

est heureux, et par les occupations de l'esprit, et par l'indépendance

parfaite qu'on leur doit. Trouver dans soi seul une noble destinée, être

heureux, non par la personnalité, mais par l'exercice de ses facultés,

est un état qui flatte l'âme en la calmant.

Plusieurs traits de la vie des anciens philosophes, d'Archimède, de

Socrate, de Platon, ont dû même faire croire que l'étude était une

passion; mais si l'on peut s'y tromper par la vivacité de ses plaisirs,

la nature de ses peines ne permet pas de s'y méprendre. Le plus grand

chagrin qu'on puisse éprouver, c'est l'obstacle de quelques difficultés

qui ajoutent au plaisir du succès. Le pur amour de l'étude ne met jamais

en relation avec la volonté des hommes; quel genre de douleur

pourrait-il donc faire éprouver?

Dans cette sorte de goût, il n'y a de naturel que ses plaisirs.

L'espérance et la curiosité, seuls mobiles nécessaires à l'homme, sont

suffisamment excitées par l'étude dans le silence des passions. L'esprit

est plus agité que l'âme; c'est lui qu'il faut nourrir, c'est lui qu'on

peut animer sans danger; le mouvement dont il a besoin se trouve tout

entier dans les occupations de l'étude, et, à quelque degré qu'on porte

l'action de cet intérêt, ce sont des jouissances qu'on augmente, mais

jamais des regrets qu'on se prépare. Quelques anciens, exaltés sur les

jouissances de l'étude, se sont persuadé que le paradis consistait

seulement dans le plaisir de connaître les merveilles du monde; celui

qui s'instruit chaque jour, qui s'empare du moins de ce que la

Providence a abandonné à l'esprit humain, semble anticiper sur ces

éternelles délices et déjà spiritualiser son être.

Toutes les époques de la vie sont également propres à ce genre de

bonheur, d'abord, parce qu'il est assez démontré par l'expérience que

quand on exerce constamment son esprit, on peut espérer d'en prolonger

la force; et parce que, dût-on ne pas y parvenir, les facultés

intellectuelles baissent en même temps que le goût qui sert à les

mesurer, et ne laissent à l'homme aucun juge intérieur de son propre

affaiblissement. Dans la carrière de l'étude tout préserve donc de

souffrir; mais il faut avoir agi longtemps sur son âme avant qu'elle

cesse de troubler le libre exercice de la pensée.

L'homme passionné qui, sans efforts préalables, imaginerait de se livrer

à l'étude, n'y trouverait aucune des ressources que je viens de

présenter. Combien l'instruction lui paraîtrait froide et lente auprès

de ces rêveries du coeur, qui, plongeant dans l'absorption d'une pensée

dominante, font de longues heures un même instant! La folie des

passions, ce n'est pas l'égarement de toutes les idées; mais la fixation

sur une seule. Il n'est rien qui puisse distraire l'homme soumis à

l'empire d'une idée unique. Ou il ne voit rien, ou ce qu'il voit la lui

rappelle. Il parle, il écrit sur des sujets divers; mais pendant ce

temps son âme continue d'être la proie d'une même douleur. Il accomplit

les actions ordinaires de la vie comme dans un état de somnambulisme;

tout ce qui pense, tout ce qui souffre en lui, appartient à un sentiment

intérieur, dont la peine n'est pas un moment suspendue. Bientôt il est

saisi d'un insurmontable dégoût pour les pensées étrangères à celle qui

l'occupe; elles ne s'enchaînent point dans sa tête, elles ne laissent

point de trace dans sa mémoire. L'homme passionné et l'homme stupide

éprouvent par l'étude le même degré d'ennui; l'intérêt leur manque à

tous les deux; car, par des causes différentes, les idées des autres ne

trouvent en eux aucune idée correspondante: l'âme fatiguée s'abandonne

enfin à l'impulsion qui l'entraîne, et consacre sa solitude à la pensée

qui la poursuit; mais elle ne tarde pas à se repentir de sa faiblesse;

la méditation de l'homme passionné enfante des monstres, comme celle du

savant crée des prodiges. Le malheureux alors revient à l'étude pour

échapper à la douleur; il arrache un quart d'heure d'attention à travers

de longs efforts; il se commande telle occupation pendant un temps

limité, et consacre ce temps à l'impatience de le voir finir; il se

captive non pour vivre, mais pour ne pas mourir, et ne trouve dans

l'existence que l'effort qu'il fait pour la supporter.

Ce tableau ne prouve point l'inutilité des ressources de l'étude, mais

il est impossible à l'homme passionné d'en jouir, s'il ne se prépare

point, par de longues réflexions, à retrouver son indépendance; il ne

peut, alors qu'il est encore esclave, goûter des plaisirs dont la

liberté de l'âme donne seule la puissance d'approcher.

Je relis sans cesse quelques pages d'un livre intitulé: _La Chaumière

indienne_; je ne sais rien de plus profond en moralité sensible que le

tableau de la situation du Paria, de cet homme d'une race maudite,

abandonné de l'univers entier, errant la nuit dans les tombeaux, faisant

horreur à ses semblables sans l'avoir mérité par aucune faute; enfin, le

rebut de ce monde où l'a jeté le don de la vie. C'est là que l'on voit

l'homme véritablement aux prises avec ses propres forces. Nul être

vivant ne le secourt, nul être vivant ne s'intéresse à son existence; il

ne lui reste que la contemplation de la nature, et elle lui suffit.

C'est ainsi qu'existe l'homme sensible sur cette terre; il est aussi

d'une caste proscrite, sa langue n'est point entendue, ses sentiments

l'isolent, ses désirs ne sont jamais accomplis, et ce qui l'environne ou

s'éloigne de lui, ou ne s'en rapproche que pour le blesser. Oh Dieu!

faites qu'il s'élève au-dessus de ces douleurs dont les hommes ne

cesseront de l'accabler! faites qu'il s'aide du plus beau de vos

présents, de la faculté de penser, pour juger la vie au lieu de

l'éprouver! et lorsque le hasard a pu combiner ensemble la réunion la

plus fatale au bonheur, l'esprit et la sensibilité, n'abandonnez pas ces

malheureux êtres destinés à tout apercevoir, pour souffrir de tout;

soutenez leur raison à la hauteur de leurs affections et de leurs idées,

éclairez-les du même feu qui servait à les consumer!

De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations · 第 30 / 33 题