_De la philosophie._
La philosophie, dont je crois utile et possible aux âmes passionnées
d'adopter les secours, est de la nature la plus relevée. Il faut se
placer au-dessus de soi pour se dominer, au-dessus des autres pour n'en
rien attendre. Il faut que, lassé de vains efforts pour obtenir le
bonheur, on se résolve à l'abandon de cette dernière illusion, qui, en
s'évanouissant, entraîne toutes les autres après elle. Il faut qu'on ait
appris à concevoir la vie passivement, à supporter que son cours soit
uniforme, à suppléer à tout par la pensée, à voir en elle les seuls
événements qui ne dépendent ni du sort, ni des hommes. Lorsqu'on s'est
dit qu'il est impossible d'obtenir le bonheur, on est plus près
d'atteindre à quelque chose qui lui ressemble, comme les hommes dérangés
dans leur fortune ne se retrouvent à l'aise que lorsqu'ils se sont avoué
qu'ils étaient ruinés. Quand on a fait le sacrifice de ses espérances,
tout ce qui revient à compte d'elles est un bien imprévu, dont aucun
genre de crainte n'a précédé la possession. Il est une multitude de
jouissances partielles qui ne dérivent point d'une même source, mais
offrent des plaisirs épars à l'homme dont l'âme paisible est disposée à
les goûter; une grande passion, au contraire, les absorbe tous; elle ne
permet pas seulement de savoir qu'ils existent.
Il n'y a plus de fleurs dans ce parterre qu'_elle_ a parcouru; son amant
n'y peut voir que la trace de ses pas. L'ambitieux, en apercevant ces
hameaux entourés de tous les dons de la nature, demande si le gouverneur
de ce canton a beaucoup de crédit, ou si les paysans qui l'habitent
peuvent élire un député. Aux yeux de l'homme passionné, les objets
extérieurs ne représentent qu'une idée, parce qu'ils ne sont jugés que
par un seul sentiment. Le philosophe, par un grand acte de courage,
ayant délivré ses pensées du joug de la passion, ne les dirige plus
toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que chacune
de ses idées peut lui valoir tour à tour et séparément.
Ce qui conduirait surtout à penser que la vie est un voyage, c'est que
rien n'y semble ordonné comme un séjour. Voulez-vous attacher votre
existence à l'empire absolu d'une idée ou d'un sentiment: tout est
obstacle, tout est malheur à chaque pas. Voulez-vous laisser aller la
vie au gré du vent qui lui fait doucement parcourir des situations
diverses; voulez-vous du plaisir pour chaque jour sans le faire
concourir à l'ensemble du bonheur de toute la destinée: vous le pouvez
facilement; et lorsque aucun des événements de la vie n'est précédé par
de brûlants désirs, ni suivi d'amers regrets, l'on trouve une part
suffisante de félicité dans ces jouissances isolées que le hasard
dispense sans but.
S'il n'était dans l'existence de l'homme qu'une seule époque, la
jeunesse, peut-être pourrait-on la vouer aux grandes chances des
passions; mais à l'instant où la vieillesse commande une nouvelle
manière d'exister, le philosophe seul sait supporter cette transition
sans douleur. Si nos facultés, si nos désirs, qui naissent de nos
facultés, étaient toujours d'accord avec notre destinée, à tous les âges
on pourrait goûter quelque bonheur; mais un coup simultané ne porte pas
également atteinte à nos facultés et à nos désirs. Le temps dégrade
souvent notre destinée avant d'avoir affaibli nos facultés, affaiblit
nos facultés avant d'avoir amorti nos désirs. L'activité de l'âme survit
aux moyens de l'exercer; les désirs, à la perte des biens dont ils
inspirent le besoin. La douleur de la destruction se fait sentir avec
toute la force de l'existence; c'est assister soi-même à ses
funérailles, et, violemment attaché à ce triste et long spectacle,
renouveler le supplice de Mézence, lier ensemble la mort et la vie.
Quand la philosophie s'empare de l'âme, elle commence, sans doute, par
lui faire mettre beaucoup moins de prix à ce qu'elle possède et à ce
qu'elle espère. Les passions rehaussent beaucoup plus toutes les
valeurs; mais quand ce tarif de modération est fixé, il subsiste pour
tous les âges; chaque moment se suffit à lui-même, une époque n'anticipe
point sur l'autre, jamais les orages des passions ne les confondent ni
ne les précipitent. Les années, et tout ce qu'elles amènent avec elles,
se succèdent tranquillement suivant l'intention de la nature, et l'homme
participe au calme de l'ordre universel.
Je l'ai dit, celui qui veut mettre le suicide au nombre de ses
résolutions peut entrer dans la carrière des passions; il peut y
abandonner sa vie, s'il se sent capable de la terminer, alors que la
foudre aura renversé l'objet de tous ses efforts et de tous ses voeux:
mais comme je ne sais quel instinct, qui appartient plus, je crois, à la
nature physique qu'au sentiment moral, force souvent à conserver des
jours dont tous les instants sont une nouvelle douleur, peut-on courir
les hasards, presque certains, d'un malheur qui fera détester
l'existence, et d'une disposition de l'âme qui inspirera la crainte de
l'anéantir? Non que dans cette situation la vie ait encore quelques
charmes, mais parce qu'il faut rassembler dans un même moment tous les
motifs de sa douleur pour lutter contre l'indivisible pensée de la mort;
parce que le malheur se répand sur l'étendue des jours, tandis que la
terreur qu'inspire le suicide se concentre en entier dans un instant, et
que pour se tuer il faudrait embrasser le tableau de ses infortunes
comme le spectacle de sa fin, à l'aide de l'intensité d'un seul
sentiment et d'une seule idée.
Rien cependant n'inspire autant d'horreur que la possibilité d'exister,
uniquement parce qu'on ne sait pas mourir; et comme c'est le sort qui
peut attendre toutes les grandes passions, un tel objet d'effroi suffit
pour faire aimer cette puissance de philosophie qui soutient toujours
l'homme au niveau de la vie, sans l'y trop attacher, mais sans la lui
faire haïr.
La philosophie n'est pas de l'insensibilité; quoiqu'elle diminue
l'atteinte des vives douleurs, il faut une grande force d'âme et
d'esprit pour arriver à cette philosophie dont je vante ici les secours;
et l'insensibilité est l'habitude du caractère, non le résultat d'un
triomphe. La philosophie se sent de son origine. Comme elle naît
toujours de la profondeur de la réflexion, et qu'elle est souvent
inspirée par le besoin de résister à ses passions, elle suppose des
qualités supérieures, et donne une jouissance de ses propres facultés
tout à fait inconnue à l'homme insensible; le monde lui convient mieux
qu'au philosophe; il ne craint pas que l'agitation de la société trouble
la paix dont il goûte la douceur. Le philosophe, qui doit cette paix au
travail de sa pensée, aime à jouir de lui-même dans la retraite.
La satisfaction que donne la possession de soi, acquise par la
méditation, ne ressemble point aux plaisirs de l'homme personnel; il a
besoin des autres, il est exigeant, il souffre impatiemment tout ce qui
le blesse, il est dominé par son égoïsme; et si ce sentiment pouvait
avoir de l'énergie, il aurait tous les caractères d'une grande passion:
mais le bonheur que trouve un philosophe dans la possession de soi, est
de tous les sentiments, au contraire, celui qui rend le plus
indépendant.
Par une sorte d'abstraction, dont la jouissance est cependant réelle, on
s'élève à quelque distance de soi-même pour se regarder penser et vivre;
et comme on ne veut dominer aucun événement, on les considère tous comme
des modifications de notre être qui exercent ses facultés et hâtent de
diverses manières l'action de sa perfectibilité. Ce n'est plus vis-à-vis
du sort, mais de sa conscience qu'on se place, et, renonçant à toute
influence sur le destin et sur les hommes, on se complaît d'autant plus
dans l'action du pouvoir qu'on s'est réservé, dans l'empire de soi-même,
et l'on fait chaque jour avec bonheur quelque changement ou quelque
découverte dans la seule propriété sur laquelle on se croie des droits
et de l'influence.
Il faut de la solitude à ce genre d'occupation, et s'il est vrai que la
solitude soit un moyen de jouissance pour le philosophe, c'est lui qui
est l'homme heureux. Non-seulement vivre seul est le meilleur de tous
les états, parce que c'est le plus indépendant, mais encore la
satisfaction qu'on y trouve est la pierre de touche du bonheur; sa
source est si intime, qu'alors qu'on le possède réellement, la réflexion
rapproche toujours plus de la certitude de l'éprouver.
La solitude est, pour les âmes agitées par de grandes passions, une
situation très-dangereuse. Ce repos auquel la nature nous appelle, qui
semble la destination immédiate de l'homme; ce repos dont la jouissance
paraît devoir précéder le besoin même de la société, et devenir plus
nécessaire encore après qu'on a longtemps vécu au milieu d'elle; ce
repos est un tourment pour l'homme dominé par une grande passion. En
effet, le calme n'existant qu'autour de lui contraste avec son agitation
intérieure, et en accroît la douleur. C'est par la distraction qu'il
faut d'abord essayer d'affaiblir une grande passion; il ne faut pas
commencer la lutte par un combat corps à corps, et avant de se hasarder
à vivre seul, il faut avoir déjà agi sur soi-même. Les caractères
passionnés, loin de redouter la solitude, la désirent; mais cela même
est une preuve qu'elle nourrit leur passion, loin de la détruire. L'âme,
troublée par les sentiments qui l'oppressent, se persuade qu'elle
soulagera sa peine en s'en occupant davantage; les premiers instants où
le coeur s'abandonne à la rêverie sont pleins de charmes, mais bientôt
cette jouissance le consume. L'imagination qui est restée la même,
quoiqu'on ait éloigné d'elle ce qui semblait l'enflammer, pousse à
l'extrême toutes les chances de l'inquiétude; dans son isolement elle
s'entoure de chimères; l'imagination dans le silence et la retraite,
n'étant frappée par rien de réel, donne une même importance à tout ce
qu'elle invente. Elle veut se sauver du présent, et elle se livre à
l'avenir, bien plus propre à l'agiter, bien plus conforme à sa nature.
L'idée qui la domine, laissée stationnaire par les événements, se
diversifie de mille manières par le travail de la pensée; la tête
s'enflamme, et la raison devient moins puissante que jamais. La solitude
finit par effrayer l'homme malheureux; il croit à l'éternité de la
douleur qu'il éprouve. La paix qui l'environne semble insulter au
tumulte de son âme; l'uniformité des jours ne lui présente aucun
changement même dans la peine. La violence d'un tel malheur au sein de
la retraite est une nouvelle preuve de la funeste influence des
passions; elles éloignent de tout ce qui est simple et facile, et
quoiqu'elles prennent leur source dans la nature de l'homme, elles
s'opposent sans cesse à sa véritable destination.
La solitude, au contraire, est le premier des biens pour le philosophe.
C'est au milieu du monde que souvent ses réflexions, ses résolutions
l'abandonnent, que les idées générales les plus arrêtées cèdent aux
impressions particulières; c'est là que le gouvernement de soi exige une
main plus assurée: mais dans la retraite, le philosophe n'a de rapports
qu'avec le séjour champêtre qui l'environne, et son âme est parfaitement
d'accord avec les douces sensations que ce séjour inspire; elle s'en
aide pour penser et vivre. Comme il est rare d'arriver à la philosophie
sans avoir fait quelques efforts pour obtenir des biens plus semblables
aux chimères de la jeunesse, l'âme, qui pour jamais y renonce, compose
son bonheur d'une sorte de mélancolie qui a plus de charme qu'on ne
pense, et vers laquelle tout semble nous ramener. Les aspects, les
incidents de la campagne, sont tellement analogues à cette disposition
morale, qu'on serait tenté de croire que la Providence a voulu qu'elle
devînt celle de tous les hommes, et que tout concourût à la leur
inspirer, lorsqu'ils atteignent l'époque où l'âme se lasse de travailler
à son propre sort, se fatigue même de l'espérance, et n'ambitionne plus
que l'absence de la peine. Toute la nature semble se prêter aux
sentiments qu'ils éprouvent alors. Le bruit du vent, l'éclat des orages,
le soir de l'été, les frimas de l'hiver; ces mouvements, ces tableaux
opposés, produisent des impressions pareilles, et font naître dans l'âme
cette douce mélancolie, vrai sentiment de l'homme, résultat de sa
destinée, seule situation du coeur qui laisse à la méditation toute son
action et toute sa force.