CHAPITRE PREMIER.

_Que personne à l'avance ne redoute assez le malheur._

L'égoïsme est ce qui ressemble le moins aux ressources qu'on trouve en

soi, telles que je les conçois: l'égoïsme est un caractère qu'on ne peut

ni conseiller, ni détruire; c'est une affection dont l'objet n'étant

jamais ni absent, ni infidèle, peut, sous ce rapport, valoir quelques

jouissances, mais cause de vives inquiétudes, absorbe, comme la passion

pour un autre, sans faire éprouver l'espèce de jouissance toujours

attachée au dévouement de soi: d'ailleurs, la personnalité, soit qu'on

la considère comme un bien ou comme un mal, est une disposition de l'âme

absolument indépendante de sa volonté; on n'y arrive point par effort;

on y est, au contraire, entraîné. La sagesse s'acquiert, parce qu'elle

est toute composée de sacrifices; mais se donner un goût, mais inspirer

un penchant, sont des mots contradictoires. Enfin, les caractères

passionnés ne sont jamais susceptibles de ce qu'on appelle l'égoïsme:

c'est bien à leur propre bonheur qu'ils tendent avec impétuosité; mais

ils le cherchent au dehors d'eux, mais ils s'exposent pour l'obtenir,

mais ils n'ont jamais cette personnalité prudente et sensuelle qui

tranquillise l'âme, au lieu de l'agiter. Et comme cet ouvrage n'est

consacré qu'à l'étude des caractères passionnés, tout ce qui n'entre pas

dans ce sujet en doit être écarté.

Il s'agit des ressources qu'on peut trouver en soi après les orages des

grandes passions; des ressources qu'on doit se hâter d'adopter, si l'on

s'est convaincu de bonne heure de tout ce que j'ai tâché de développer

dans l'analyse des affections de l'âme. Sans doute, si le désespoir

décidait toujours à se donner la mort, le cours de l'existence, ainsi

fixé, pourrait se combiner avec plus de hardiesse; l'homme pourrait se

risquer, sans crainte, à la poursuite de ce qu'il croit le bonheur

parfait: mais qui peut braver le malheur, ne l'a jamais éprouvé.

Ce mot terrible, le malheur, s'entend dans les premiers jours de la

jeunesse, sans que la pensée le comprenne. Les tragédies, les ouvrages

d'imagination, vous représentent l'adversité comme un tableau où le

courage et la beauté se déploient; la mort, ou un dénoûment heureux

terminent, en peu d'instants, l'anxiété qu'on éprouve. Au sortir de

l'enfance, l'image de la douleur est inséparable d'une sorte

d'attendrissement qui mêle du charme à toutes les impressions qu'on

reçoit; mais il suffit souvent d'avoir atteint vingt-cinq années pour

être arrivé à l'époque d'infortune marquée dans la carrière de toutes

les passions.

Alors le malheur est long comme la vie; il se compose de vos fautes et

du sort; il vous humilie et vous déchire. Les indifférents, les

connaissances intimes même, vous représentent, par leurs manières avec

vous, le tableau raccourci de vos infortunes. À chaque instant, les

mots, les expressions les plus simples, vous apprennent de nouveau ce

que vous savez déjà, mais ce qui frappe à chaque fois comme inattendu.

Si vous faites des projets, ils retombent toujours sur la peine

dominante; elle est partout, il semble qu'elle rende impraticables les

résolutions même qui doivent y avoir le moins de rapport: c'est contre

cette peine alors qu'on dirige ses efforts, on adopte des plans insensés

pour la surmonter, et l'impossibilité de chacun d'eux, démontrée par la

réflexion, est un nouveau revers au dedans de soi. On se sent saisi par

une seule idée, comme sous la griffe d'un monstre tout-puissant; on

contraint sa pensée, sans pouvoir la distraire; il y a un travail dans

l'action de vivre qui ne laisse pas un moment de repos; le soir est la

seule attente de tout le jour, le réveil est un coup douloureux qui vous

représente chaque matin votre malheur avec l'effet de la surprise. Les

consolations de l'amitié agissent à la surface, mais la personne qui

vous aime le plus, n'a pas, sur ce qui vous intéresse, la millième

partie des pensées qui vous agitent; de ces pensées qui n'ont point

assez de réalité pour être exprimées, et dont l'action est assez vive

cependant pour vous dévorer. Excepté dans l'amour, où en parlant de

vous, celui qui vous aime s'occupe de lui, je ne sais comment on peut se

résoudre à entretenir un autre de sa peine autant qu'on y pense; et quel

bien, d'ailleurs, en pourrait-on retirer? La douleur est fixe, et rien

ne peut la déplacer, qu'un événement ou le courage. Alors que le malheur

se prolonge, il a quelque chose d'aride, de décourageant, qui lasse de

soi-même, autant qu'il importune les autres. On se sent poursuivi par le

sentiment de l'existence, comme par un dard empoisonné; on voudrait

respirer un jour, une heure, pour reprendre des forces, pour recommencer

la lutte au dedans de soi, et c'est sous le poids qu'il faut se relever,

c'est accablé qu'il faut combattre; on ne découvre pas un point sur

lequel on puisse s'appuyer pour vaincre le reste. L'imagination a tout

envahi, la douleur est au terme de toutes les réflexions, et il en

arrive subitement de nouvelles qui découvrent de nouvelles douleurs.

L'horizon recule devant soi à mesure que l'on avance; on essaie de

penser pour vaincre les sensations, et les pensées les multiplient;

enfin, l'on se persuade bientôt que ses facultés sont baissées; la

dégradation de soi flétrit l'âme, sans rien ôter à l'énergie de la

douleur; il n'est point de situation dans laquelle on puisse se reposer,

on veut fuir ce qu'on éprouve, et cet effort agite encore plus. Celui

qui peut être mélancolique, qui peut se résigner à la peine, qui peut

s'intéresser encore à lui-même, n'est pas malheureux. Il faut être

dégoûté de soi, et se sentir lié à son être, comme si l'on était deux,

fatigués l'un de l'autre; il faut être devenu incapable de toutes les

jouissances, de toutes les distractions, pour ne sentir qu'une douleur;

il faut, enfin, que quelque chose de sombre, desséchant l'émotion, ne

laisse dans l'âme qu'une seule impression inquiète et brûlante. La

souffrance est alors le centre de toutes les pensées, elle devient le

principe unique de la vie, on ne se reconnaît que par sa douleur.

Si les paroles pouvaient transmettre ces sensations tellement inhérentes

à l'âme qu'en les exprimant on leur ôte toujours quelque chose de leur

intensité; si l'on pouvait concevoir d'avance ce que c'est que le

malheur, je ne crois pas que personne pût rejeter avec dédain le système

qui a pour but seulement d'éviter de souffrir. Des hommes froids, qui

veulent se donner l'apparence de la passion, parlent du charme de la

douleur, des plaisirs qu'on peut trouver dans la peine; et le seul joli

mot de cette langue, aussi fausse que recherchée, c'est celui de cette

femme, qui, regrettant sa jeunesse, disait: _C'était le bon temps,

j'étais bien heureuse_. Mais jamais cette expression même n'eût été

prononcée par un coeur passionné. Ce sont les caractères sans véritable

chaleur qui parlent sans cesse des avantages des passions, du besoin de

les éprouver; les âmes ardentes les craignent; les âmes ardentes

accueilleront tous les moyens de se préserver de la douleur: c'est à

ceux qui savent la craindre que ces dernières réflexions sont dédiées;

c'est surtout à ceux qui souffrent qu'elles peuvent apporter quelque

consolation.

De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations · 第 28 / 33 题