_Que personne à l'avance ne redoute assez le malheur._
L'égoïsme est ce qui ressemble le moins aux ressources qu'on trouve en
soi, telles que je les conçois: l'égoïsme est un caractère qu'on ne peut
ni conseiller, ni détruire; c'est une affection dont l'objet n'étant
jamais ni absent, ni infidèle, peut, sous ce rapport, valoir quelques
jouissances, mais cause de vives inquiétudes, absorbe, comme la passion
pour un autre, sans faire éprouver l'espèce de jouissance toujours
attachée au dévouement de soi: d'ailleurs, la personnalité, soit qu'on
la considère comme un bien ou comme un mal, est une disposition de l'âme
absolument indépendante de sa volonté; on n'y arrive point par effort;
on y est, au contraire, entraîné. La sagesse s'acquiert, parce qu'elle
est toute composée de sacrifices; mais se donner un goût, mais inspirer
un penchant, sont des mots contradictoires. Enfin, les caractères
passionnés ne sont jamais susceptibles de ce qu'on appelle l'égoïsme:
c'est bien à leur propre bonheur qu'ils tendent avec impétuosité; mais
ils le cherchent au dehors d'eux, mais ils s'exposent pour l'obtenir,
mais ils n'ont jamais cette personnalité prudente et sensuelle qui
tranquillise l'âme, au lieu de l'agiter. Et comme cet ouvrage n'est
consacré qu'à l'étude des caractères passionnés, tout ce qui n'entre pas
dans ce sujet en doit être écarté.
Il s'agit des ressources qu'on peut trouver en soi après les orages des
grandes passions; des ressources qu'on doit se hâter d'adopter, si l'on
s'est convaincu de bonne heure de tout ce que j'ai tâché de développer
dans l'analyse des affections de l'âme. Sans doute, si le désespoir
décidait toujours à se donner la mort, le cours de l'existence, ainsi
fixé, pourrait se combiner avec plus de hardiesse; l'homme pourrait se
risquer, sans crainte, à la poursuite de ce qu'il croit le bonheur
parfait: mais qui peut braver le malheur, ne l'a jamais éprouvé.
Ce mot terrible, le malheur, s'entend dans les premiers jours de la
jeunesse, sans que la pensée le comprenne. Les tragédies, les ouvrages
d'imagination, vous représentent l'adversité comme un tableau où le
courage et la beauté se déploient; la mort, ou un dénoûment heureux
terminent, en peu d'instants, l'anxiété qu'on éprouve. Au sortir de
l'enfance, l'image de la douleur est inséparable d'une sorte
d'attendrissement qui mêle du charme à toutes les impressions qu'on
reçoit; mais il suffit souvent d'avoir atteint vingt-cinq années pour
être arrivé à l'époque d'infortune marquée dans la carrière de toutes
les passions.
Alors le malheur est long comme la vie; il se compose de vos fautes et
du sort; il vous humilie et vous déchire. Les indifférents, les
connaissances intimes même, vous représentent, par leurs manières avec
vous, le tableau raccourci de vos infortunes. À chaque instant, les
mots, les expressions les plus simples, vous apprennent de nouveau ce
que vous savez déjà, mais ce qui frappe à chaque fois comme inattendu.
Si vous faites des projets, ils retombent toujours sur la peine
dominante; elle est partout, il semble qu'elle rende impraticables les
résolutions même qui doivent y avoir le moins de rapport: c'est contre
cette peine alors qu'on dirige ses efforts, on adopte des plans insensés
pour la surmonter, et l'impossibilité de chacun d'eux, démontrée par la
réflexion, est un nouveau revers au dedans de soi. On se sent saisi par
une seule idée, comme sous la griffe d'un monstre tout-puissant; on
contraint sa pensée, sans pouvoir la distraire; il y a un travail dans
l'action de vivre qui ne laisse pas un moment de repos; le soir est la
seule attente de tout le jour, le réveil est un coup douloureux qui vous
représente chaque matin votre malheur avec l'effet de la surprise. Les
consolations de l'amitié agissent à la surface, mais la personne qui
vous aime le plus, n'a pas, sur ce qui vous intéresse, la millième
partie des pensées qui vous agitent; de ces pensées qui n'ont point
assez de réalité pour être exprimées, et dont l'action est assez vive
cependant pour vous dévorer. Excepté dans l'amour, où en parlant de
vous, celui qui vous aime s'occupe de lui, je ne sais comment on peut se
résoudre à entretenir un autre de sa peine autant qu'on y pense; et quel
bien, d'ailleurs, en pourrait-on retirer? La douleur est fixe, et rien
ne peut la déplacer, qu'un événement ou le courage. Alors que le malheur
se prolonge, il a quelque chose d'aride, de décourageant, qui lasse de
soi-même, autant qu'il importune les autres. On se sent poursuivi par le
sentiment de l'existence, comme par un dard empoisonné; on voudrait
respirer un jour, une heure, pour reprendre des forces, pour recommencer
la lutte au dedans de soi, et c'est sous le poids qu'il faut se relever,
c'est accablé qu'il faut combattre; on ne découvre pas un point sur
lequel on puisse s'appuyer pour vaincre le reste. L'imagination a tout
envahi, la douleur est au terme de toutes les réflexions, et il en
arrive subitement de nouvelles qui découvrent de nouvelles douleurs.
L'horizon recule devant soi à mesure que l'on avance; on essaie de
penser pour vaincre les sensations, et les pensées les multiplient;
enfin, l'on se persuade bientôt que ses facultés sont baissées; la
dégradation de soi flétrit l'âme, sans rien ôter à l'énergie de la
douleur; il n'est point de situation dans laquelle on puisse se reposer,
on veut fuir ce qu'on éprouve, et cet effort agite encore plus. Celui
qui peut être mélancolique, qui peut se résigner à la peine, qui peut
s'intéresser encore à lui-même, n'est pas malheureux. Il faut être
dégoûté de soi, et se sentir lié à son être, comme si l'on était deux,
fatigués l'un de l'autre; il faut être devenu incapable de toutes les
jouissances, de toutes les distractions, pour ne sentir qu'une douleur;
il faut, enfin, que quelque chose de sombre, desséchant l'émotion, ne
laisse dans l'âme qu'une seule impression inquiète et brûlante. La
souffrance est alors le centre de toutes les pensées, elle devient le
principe unique de la vie, on ne se reconnaît que par sa douleur.
Si les paroles pouvaient transmettre ces sensations tellement inhérentes
à l'âme qu'en les exprimant on leur ôte toujours quelque chose de leur
intensité; si l'on pouvait concevoir d'avance ce que c'est que le
malheur, je ne crois pas que personne pût rejeter avec dédain le système
qui a pour but seulement d'éviter de souffrir. Des hommes froids, qui
veulent se donner l'apparence de la passion, parlent du charme de la
douleur, des plaisirs qu'on peut trouver dans la peine; et le seul joli
mot de cette langue, aussi fausse que recherchée, c'est celui de cette
femme, qui, regrettant sa jeunesse, disait: _C'était le bon temps,
j'étais bien heureuse_. Mais jamais cette expression même n'eût été
prononcée par un coeur passionné. Ce sont les caractères sans véritable
chaleur qui parlent sans cesse des avantages des passions, du besoin de
les éprouver; les âmes ardentes les craignent; les âmes ardentes
accueilleront tous les moyens de se préserver de la douleur: c'est à
ceux qui savent la craindre que ces dernières réflexions sont dédiées;
c'est surtout à ceux qui souffrent qu'elles peuvent apporter quelque
consolation.