CHAPITRE III.

_De la tendresse filiale, paternelle et conjugale._

Ce qu'il y a de plus sacré dans la morale, ce sont les liens des parents

et des enfants: la nature et la société reposent également sur ce

devoir, et le dernier degré de la dépravation est de braver l'instinct

involontaire qui, dans ces relations, nous inspire tout ce que la vertu

peut commander. Il y a donc toujours un bonheur certain attaché à de

tels liens, l'accomplissement de ses devoirs. Mais j'ai dit dans

l'Introduction de cet ouvrage, qu'en considérant toujours la vertu comme

la base de l'existence de l'homme, je n'examinerais les devoirs et les

affections que dans leur rapport avec le bonheur: il s'agit donc de

savoir maintenant quelles jouissances de sentiment les pères et les

enfants peuvent attendre les uns des autres.

Le même principe, fécond en conséquences, s'applique à ces affections

comme à tous les attachements du coeur; si l'on y livre son âme assez

vivement pour éprouver le besoin impérieux de la réciprocité, le repos

cesse et le malheur commence. Il y a dans ces liens une inégalité

naturelle qui ne permet jamais une affection de même genre, ni au même

degré; l'une des deux est plus forte, et par cela même trouve des torts

à l'autre, soit que les enfants chérissent leurs parents plus qu'ils

n'en sont aimés, soit que les parents éprouvent pour leurs enfants plus

de sentiments qu'ils ne leur en inspirent.

Commençons par la première supposition. Les parents ont, pour se faire

aimer de leurs enfants dans leur jeunesse, beaucoup des avantages et des

inconvénients des rois; on attend d'eux beaucoup moins qu'on ne leur

donne; on est flatté du moindre effort; on juge tout ce qu'ils font pour

vous d'une manière relative, et cette sorte de mesure comparative est

bien plus aisément satisfaite: ce n'est jamais d'après ce qu'on désire,

mais d'après ce qu'on a coutume d'attendre, qu'on apprécie leur conduite

avec vous; il est bien plus facile de causer une agréable surprise à

l'habitude qu'à l'imagination. Les parents adoptent donc presque

toujours, par calcul autant que par inclination, cette sorte de dignité

qui se voile; ils veulent être jugés par ce qu'ils cachent, ils veulent

qu'on se rappelle leurs droits à l'instant même où ils consentent à les

oublier: mais ce prestige, comme tous, ne peut faire effet que pendant

un temps. Le sentiment usurpateur veut chaque jour de nouvelles

conquêtes: alors même qu'il a tout obtenu, il s'afflige souvent de ce

qui manque à la nature de l'homme pour aimer; comment supporterait-il

d'être tenu volontairement à une certaine distance? Le coeur tend à

l'égalité, et quand la reconnaissance se change en véritable tendresse,

elle perd son caractère de soumission et de déférence. Celui qui aime ne

croit plus rien devoir; il place au-dessus des bienfaits leur

inépuisable source, le sentiment; et si l'on veut toujours maintenir les

différences, les supériorités, le coeur se blesse et se retire. Les

parents cependant ne savent ou ne veulent presque jamais adopter ce

nouveau système; et la différence d'âge est peut-être cause qu'ils ne se

rapprochent jamais de vous que par des sacrifices: or il n'y a que

l'égoïsme qui sache s'arranger du bonheur avec ce mot-là.

Quel que soit le dévouement des enfants sensibles et respectueux, les

nouveaux penchants, les nouveaux devoirs qui les attirent, donnent à

leurs parents une humeur secrète qu'ils éprouveront toujours, parce

qu'ils ne se l'avoueront jamais. Quand les parents aiment assez

profondément leurs enfants pour vivre en eux, pour faire de leur avenir

leur unique espérance, pour regarder leur propre vie comme finie, et

prendre pour les intérêts de leurs enfants des affections personnelles,

ce que je vais dire n'existe point; mais lorsque les parents restent

dans eux-mêmes, les enfants sont à leurs yeux des successeurs, presque

des rivaux, des sujets devenus indépendants, des amis dont on ne compte

que ce qu'ils ne font pas, des obligés à qui on néglige de plaire, en se

fiant sur leur reconnaissance, des associés d'eux à soi, plutôt que de

soi à eux: c'est une sorte d'union dans laquelle les parents, donnant

une latitude infinie à l'idée de leurs droits, veulent que vous leur

teniez compte de ce vague de puissance dont ils n'usent pas après se

l'être supposé. Enfin la plupart ont le tort habituel de se fonder

toujours sur le seul obstacle qui puisse exister à l'excès de tendresse

qu'on aurait pour eux, leur autorité, et de ne pas sentir, au contraire,

que dans cette relation, comme dans toutes celles où il existe d'un côté

une supériorité quelconque, c'est pour celui à qui l'avantage

appartient, que la dépendance du sentiment est la plus nécessaire et la

plus aimable. Une très-grande simplicité dans le caractère de vos

parents, ou une supériorité si marquée, que leurs enfants soient heureux

d'entretenir avec eux plutôt un culte qu'une liaison, peuvent détruire

ces observations; mais c'est aux situations les plus communes qu'elles

s'appliquent.

Dans la seconde supposition, peut-être la plus naturelle, le sentiment

maternel, accoutumé par les soins qu'il donne à la première enfance, à

se passer de toute espèce de retour, fait éprouver des jouissances

très-vives et très-pures, qui portent souvent tous les caractères de la

passion, sans exposer à d'autres orages que ceux du sort, et non des

mouvements intérieurs de l'âme; mais il est si tristement prouvé que,

dès que le besoin de la réciprocité commence, le bonheur des sentiments

s'altère, que l'enfance est l'époque de la vie qui inspire à la plupart

des parents l'attachement le plus vif, soit que l'empire absolu qu'on

exerce alors sur les enfants les identifie avec vous-mêmes, soit que

leur dépendance inspire une sorte d'intérêt qui attache plus que les

succès mêmes qu'ils ne doivent qu'à eux; soit que tout ce qu'on attend

des enfants alors étant en espérance, on possède à la fois ce qu'il y a

de plus doux dans la vérité et dans l'illusion, le sentiment qu'on

éprouve, et celui qu'on se flatte d'obtenir. Bientôt les événements dans

leur réalité nous présentent nos enfants élevés par nous, pour d'autres

que pour nous-mêmes, s'élançant vers la vie, tandis que le temps nous

place en arrière d'elle, pensant à nous par le souvenir, aux autres par

l'espérance. Quels parents sont alors assez sages pour considérer les

passions de la jeunesse comme les jeux de l'enfance, et pour ne pas

vouloir occuper plus de place parmi les unes que parmi les autres?

L'éducation, sans doute, influe beaucoup sur l'esprit et le caractère,

mais il est plus aisé d'inspirer à son élève ses opinions que ses

volontés: le _moi_ de votre enfant se compose de vos leçons, des livres

que vous lui avez donnés, des personnes dont vous l'avez entouré: mais

quoique vous puissiez reconnaître partout vos traces, vos ordres n'ont

plus le même empire; vous avez formé un homme, ce qu'il a pris de vous

est devenu lui, et sert autant que ses propres réflexions à composer son

indépendance. Enfin, les générations successives étant souvent appelées

par la durée de la vie de l'homme à exister simultanément, les pères et

les enfants, dans la réciprocité de sentiment qu'ils veulent les uns des

autres, oublient presque toujours de quel différent point de vue ils

considèrent le monde; la glace qui renverse les objets qu'elle présente,

les dénature moins que l'âge qui les place dans l'avenir ou dans le

passé.

Il n'est rien qui exige plus de délicatesse de la part des parents que

la méthode qu'il faut suivre pour diriger la vie de leurs enfants sans

aliéner leur coeur; car il n'est pas même possible de sacrifier leur

affection à l'espoir de leur être utile: toute influence durable sur la

conduite finissant avec le pouvoir du sentiment, le point juste n'est

presque jamais atteint dans cette relation. La tendresse des enfants

pour leurs parents se compose, pour ainsi dire, de tous les événements

de leur vie: il n'est point d'attachement dans lequel entrent plus de

causes étrangères à l'attrait du coeur, il n'en est donc point dont la

jouissance soit plus incertaine. La base principale d'un tel lien,

l'ascendant du devoir et de la nature, ne peut être anéanti; mais dès

qu'on aime ses enfants avec passion, on a besoin de toute autre chose

que de ce qu'ils vous doivent; et l'on court, dans son sentiment pour

eux, les mêmes chances qu'amènent toutes les affections de l'âme: enfin,

ce besoin de réciprocité, cette exigence, germe destructeur du seul don

céleste fait à l'homme, la faculté d'aimer, cette exigence est plus

fatale dans la relation des parents avec les enfants, parce qu'une idée

d'autorité s'y mêle; elle est donc par la même raison plus funeste et

plus naturelle. Toute l'égalité qui existe dans le sentiment de l'amour

suffit à peine pour éloigner de son exigence l'idée d'un droit

quelconque; il semble que celui qui aime le plus, par ce titre seul,

porte atteinte à l'indépendance de l'autre: et combien plus cet

inconvénient n'existe-t-il pas dans les rapports des parents avec les

enfants! Plus ils ont de droits, plus ils doivent éviter de s'en appuyer

pour être aimés; et cependant dès qu'une affection devient passionnée,

elle ne se repose plus en elle-même, il faut nécessairement qu'elle

agisse sur les autres.

La tendresse conjugale, lorsqu'elle existe, donne ou les jouissances de

l'amour ou celles de l'amitié, et je crois avoir déjà analysé les unes

et les autres: il y a dans ce lien cependant quelque chose de

particulier, en bien et en mal, qu'il faut examiner. Il est heureux,

dans la route de la vie, d'avoir inventé des circonstances qui, sans le

secours même du sentiment, confondent deux égoïsmes au lieu de les

opposer; il est heureux d'avoir commencé l'association d'assez bonne

heure pour que les souvenirs de la jeunesse aident à supporter, l'un

avec l'autre, la mort qui commence à la moitié de la vie; mais

indépendamment de ce qu'il est si aisé de concevoir sur la difficulté de

se convenir, la multiplicité des rapports de tout genre qui dérivent des

intérêts communs, offre mille occasions de se blesser, qui ne naissent

pas du sentiment, mais finissent par l'altérer. Personne ne sait à

l'avance combien peut être longue l'histoire de chaque journée; si l'on

observe la vérité des impressions qu'elle produit, et dans ce qu'on

appelle, avec raison, le _ménage_, il se rencontre à chaque instant de

certaines difficultés qui peuvent détruire pour jamais ce qu'il y avait

d'exalté dans le sentiment: c'est donc de tous les liens celui où il est

le moins probable d'obtenir le bonheur romanesque du coeur; il faut, pour

maintenir la paix dans cette relation, une sorte d'empire sur soi-même,

de force, de sacrifice, qui rapproche beaucoup plus cette existence des

plaisirs de la vertu que des jouissances de la passion.

Sans cesse la main de fer de la destinée repousse l'homme dans

l'incomplet; il semble que le bonheur est possible par la nature même

des choses, qu'avec telle réunion de ce qui est épars dans le monde, on

aurait la perfection désirée; mais dans le travail de cet édifice, une

pierre renverse l'autre, un avantage exclut celui qui doublait son prix;

le sentiment dans sa plus grande force est exigeant par sa nature, et

l'exigence détruit l'affection qu'elle veut obtenir. Souvent l'homme,

inconséquent dans ses voeux, s'éloigne seulement parce qu'il est trop

aimé, et se voyant l'objet de tous les dévouements et de toutes les

qualités, confesse que l'excès même de l'attachement suffit pour effacer

la trace de ses bienfaits. Quel conseil, quel résultat tirer de ces

réflexions? La conclusion que j'ai annoncée; c'est que les âmes ardentes

éprouvent par l'amitié, par les liens de la nature, plusieurs des peines

attachées à la passion, et que par delà la ligne du devoir et des

jouissances qu'on peut puiser dans ses propres affections, le sentiment,

de quelque nature qu'il puisse être, n'est jamais une ressource qu'on

trouve en soi; il met toujours le bonheur dans la dépendance de la

destinée, du caractère et de l'attachement des autres.

De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations · 第 24 / 33 题