_De la religion._
Je ne peindrai point la religion dans les excès du fanatisme; les
siècles et la philosophie ont épuisé ce sujet, et ce que j'ai dit sur
l'esprit de parti est applicable à cette frénésie comme à toutes celles
causées par l'empire d'une opinion. Ce n'est pas non plus de ces idées
religieuses, seul espoir de la fin de l'existence, que je veux parler.
Le théisme des hommes éclairés, des âmes sensibles, est de la véritable
philosophie; et c'est en considérant toutes les ressources que l'homme
peut tirer de sa raison, qu'il faut compter cette idée, trop grande en
elle-même pour n'être pas d'un poids immense encore, malgré ses
incertitudes.
Mais la religion, dans l'acception générale, suppose une inébranlable
foi; et lorsqu'on a reçu du ciel cette profonde conviction, elle suffit
à la vie et la remplit tout entière: c'est sous ce rapport que
l'influence de la religion est véritablement puissante, et c'est sous ce
même rapport qu'on doit la considérer comme un don aussi indépendant de
soi, que la beauté, le génie, ou tout autre avantage qu'on tient de la
nature, et qu'aucun effort ne peut obtenir.
Comment serait-il au pouvoir de la volonté de diriger nos dispositions à
cet égard? Aucune action sur soi-même n'est possible en matière de foi;
la pensée est indivisible, l'on ne peut en détacher une partie pour
travailler sur l'autre: on espère ou l'on craint; on doute ou l'on
croit, selon la nature de l'esprit et des combinaisons qu'il fait
naître.
Après avoir bien établi que la foi est une faculté qu'il ne dépend point
de nous d'acquérir, examinons avec impartialité ce qu'elle peut pour le
bonheur, et présentons d'abord ses principaux avantages.
L'imagination est la plus indomptable des puissances morales de l'homme;
ses désirs et ses incertitudes le tourmentent tour à tour. La religion
ouvre une longue carrière à l'espérance, et trace une route précise à la
volonté: sous ces deux rapports elle soulage la pensée. Son avenir est
le prix du présent; tout se rapportant au même but, a le même degré
d'intérêt. La vie se passe au dedans de soi, les circonstances
extérieures ne sont qu'une manière d'exercer un sentiment habituel;
l'événement n'est rien, le parti qu'on a pris est tout; et ce parti,
toujours commandé par une loi divine, n'a jamais pu coûter un instant
d'incertitude. Dès qu'on est à l'abri du remords, on ignore ces
repentirs du coeur ou de l'esprit qui s'accusent du hasard même, et
jugent de la résolution par ses effets. Les succès ou les revers ne
donnent à la conscience des dévots ni contentement ni regret; la morale
religieuse ne laissant aucun vague sur aucune des actions de la vie,
leur décision est toujours simple. Quand le vrai chrétien s'est acquitté
de ses devoirs, son bonheur ne le regarde plus; il ne s'informe pas quel
sort lui est échu, il ne sait pas ce qu'il faut désirer ou craindre, il
n'est certain que de ses devoirs. Les meilleures qualités de l'âme, la
générosité, la sensibilité, loin de faire cesser tous les combats
intérieurs, peuvent, dans la lutte des passions, opposer l'une à l'autre
des affections d'une égale force; mais la religion donne pour guide un
code où, dans toutes les circonstances, ce qu'on doit faire est résolu
par une loi. Tout est fixe dans le présent, tout est indéfini dans
l'avenir; enfin, l'âme éprouve une sorte de bien-être jamais plus vif,
mais toujours calme; elle est environnée d'une auréole qui l'éclaire au
moins dans les ténèbres, si elle n'est pas aussi éclatante que le jour,
et cet état la dérobant au malheur, sauve après tout plus des deux tiers
de la vie.
S'il en est ainsi pour les destinées communes, si la religion compense
les jouissances qu'elle ôte, elle est d'une utilité souveraine dans les
situations désespérées. Lorsqu'un homme, après avoir commis de grands
crimes, en éprouve un vrai remords, cette situation de l'âme est si
violente qu'on ne peut la supporter qu'à l'aide d'idées surnaturelles.
Sans doute le plus efficace des repentirs serait des actions vertueuses;
mais à la fin de la vie, même dans la jeunesse, quel coupable peut
espérer de faire autant de bien qu'il a causé de mal? quelle somme de
bonheur équivaut à l'intensité de la peine? qui est assez puissant pour
expier du sang ou des pleurs? Une dévotion ardente suffit à
l'imagination exaltée des criminels repentants; et dans ces solitudes
profondes où les chartreux et les trappistes adoptaient une vie si
contraire à la raison, les coupables convertis trouvaient la seule
existence qui convînt à l'agitation de leur âme; peut-être même des
hommes dont la nature véhémente les eût appelés dans le monde à
commettre de grands crimes, livrés, dès leur enfance, au fanatisme
religieux, ont enseveli dans les cloîtres l'imagination qui bouleverse
les empires. Ces réflexions ne suffisent pas pour encourager de
semblables institutions; mais on voit que, sous toutes les formes,
l'ennemi de l'homme c'est la passion, et qu'elle seule fait la grande
difficulté de la destinée humaine.
Dans la classe de la société qui est livrée aux travaux matériels,
l'imagination est encore la faculté dont il faut le plus craindre les
effets. Je ne sais si l'on a détruit la foi religieuse du peuple en
France; mais on aura bien de la peine à remplacer pour lui toutes les
jouissances réelles dont cette idée lui tenait lieu: la révolution y a
suppléé pendant quelque temps; un de ses grands attraits pour le peuple
a été d'abord l'intérêt, l'agitation même qu'elle répandait sur sa vie.
La rapide succession des événements, les émotions qu'elle faisait
naître, causaient une sorte d'ivresse qui hâtait le temps, et ne
laissait plus sentir le vide, ni l'inquiétude de l'existence. On s'est
trop accoutumé à penser que les hommes du peuple bornaient leur ambition
à la possession des biens physiques: on les a vus ardemment attachés à
la révolution, parce qu'elle leur donnait le plaisir de connaître les
affaires, d'influer sur elles, de s'occuper de leurs succès. Toutes ces
passions des hommes oisifs ont été découvertes par ceux qui n'avaient
connu que le besoin du travail et le prix de son salaire; mais lorsque
l'établissement d'un gouvernement quelconque fait rentrer nécessairement
les trois quarts de la société dans les occupations qui chaque jour
assurent la subsistance du lendemain, lorsque le bouleversement d'une
révolution n'offrira plus à chaque homme la chance d'obtenir tous les
biens que l'opinion et l'industrie ont entassés depuis des siècles dans
un empire de vingt-cinq millions d'hommes, quel trésor pourra-t-on
ouvrir à l'espérance, qui se proportionne, comme la foi religieuse, aux
désirs de tous ceux qui veulent y puiser? Quelle idée, magique qui, tout
à la fois, contienne, resserre les actions dans le cercle le plus
circonscrit, et satisfasse la passion dans son besoin indéfini d'espoir,
d'avenir et de but?
Si ce siècle est l'époque où les raisonnements ont le plus ébranlé la
possibilité d'une croyance implicite, c'est dans ce temps aussi que les
plus grands exemples de la puissance de la religion ont existé. On a
sans cesse présentes à sa pensée ces victimes innocentes qui, sous un
régime de sang, périssaient, entraînant après elles ce qu'elles avaient
de plus cher: jeunesse, beauté, vertus, talents; une puissance plus
arbitraire que le destin, et non moins irrévocable, précipitait tout
dans le tombeau. Les anciens ont bravé la mort par le dégoût de
l'existence; mais nous avons vu des femmes nées timides, des jeunes gens
à peine sortis de l'enfance, des époux qui, s'aimant, avaient dans cette
vie ce qui peut seul la faire regretter, s'avancer vers l'éternité, sans
croire être séparés par elle, ne pas reculer devant cet abîme où
l'imagination frémit de tout ce qu'elle invente, et, moins lassés que
nous des tourments de la vie, supporter mieux l'approche de la mort.
Enfin un homme avait vu toutes les prospérités de la terre se réunir sur
sa tête, la destinée humaine semblait s'être agrandie pour lui, et avoir
emprunté quelque chose des rêves de l'imagination; roi de vingt-cinq
millions d'hommes, tous leurs moyens de bonheur étaient réunis dans ses
mains pour valoir à lui seul la jouissance de les dispenser de nouveau;
né dans cette éclatante situation, son âme s'était formée pour la
félicité; et le hasard qui, depuis tant de siècles, avait pris en faveur
de sa race un caractère d'immutabilité, n'offrait à sa pensée aucune
chance de revers, n'avait pas même exercé sa réflexion sur la
possibilité de la douleur; étranger au sentiment du remords, puisque
dans sa conscience il se croyait vertueux, il n'avait éprouvé que des
impressions paisibles; sa destinée et son caractère ne le préparant
point à s'exposer aux coups du sort, il semblait que son âme devait
succomber au premier trait du malheur. Cet homme cependant, qui manqua
de la force nécessaire pour préserver son pouvoir, et fit douter de son
courage, tant qu'il en eut besoin pour repousser ses ennemis; cet homme,
dont l'esprit naturellement incertain et timide, ne sut ni croire à ses
propres idées, ni même adopter en entier celles d'un autre; cet homme
s'est montré tout à coup capable de la plus étonnante des résolutions,
celle de souffrir et de mourir. Louis XVI s'est trouvé roi pendant le
premier orage d'une révolution sans exemple dans l'histoire. Les
passions se disputaient son existence; il représentait à lui seul toutes
les idées contre lesquelles on était armé. À travers tant de dangers, il
persista à ne prendre pour guide que les maximes d'une piété
superstitieuse; mais c'est à l'époque où la religion seule triomphe
encore, c'est à l'instant où le malheur est sans espoir, que la
puissance de la foi se développa tout entière dans la conduite de Louis.
La force inébranlable de cette conviction ne permit plus d'apercevoir
dans son âme l'ombre d'une faiblesse; l'héroïsme de la philosophie fut
contraint à se prosterner devant sa simple résignation. Il reçut
passivement tous les arrêts du malheur, et se montra cependant sensible
pour ce qu'il aimait, comme si les facultés de sa vie avaient doublé à
l'instant de sa mort. Il compta, sans frémir, tous les pas qui le
menèrent du trône à l'échafaud; et dans l'instant terrible où il lui fut
encore prononcé cette sublime expression: _Fils de saint Louis, montez
au ciel_, telle était son exaltation religieuse, qu'il est permis de
croire que ce dernier moment même n'appartint point dans son âme à
l'épouvante de la mort.
On ne m'accusera point, je crois, d'avoir affaibli le tableau de
l'influence de la religion; cependant je ne pense pas qu'indépendamment
de l'inutilité des efforts qu'on pourrait faire à cet égard sur
soi-même, on doive compter l'absorbation de la foi au rang des meilleurs
moyens de bonheur pour les hommes. Il n'est pas de mon sujet, dans cette
première partie, de considérer la religion dans ses relations
politiques, c'est-à-dire, dans l'utilité dont elle doit être à la
stabilité et au bonheur de l'état social; mais je l'examine sous le
rapport de ses effets individuels.
D'abord la disposition qu'il faut donner à son esprit pour admettre les
dogmes de certaines religions, est souvent, en secret, pénible à celui
qui, né avec une raison éclairée, s'est fait un devoir de ne s'en servir
qu'à de telles conditions; ramené, par intervalles, à douter de tout ce
qui est contraire à la raison, il éprouve des scrupules de ses
incertitudes, ou des regrets d'avoir tellement livré sa vie à ces
incertitudes mêmes, qu'il faut ou reconnaître l'inutilité de son
existence passée, ou dévouer encore ce qu'il en reste. Le coeur est aussi
borné que l'esprit par la dévotion proprement dite: ce genre
d'exaltation a divers caractères.
Alors qu'il naît du malheur, alors que l'excès des peines a jeté l'âme
dans une sorte d'affaiblissement qui ne lui permet plus de se relever
par elle-même, la sensibilité fait admettre ce qui conduit à la
destruction de la sensibilité, ou du moins ce qui interdit d'aimer de
tout l'abandon de son âme. On se fait défendre ce dont on ne pouvait se
garantir. La raison combat, avec désavantage, contre les affections
passionnées. Quelque chose d'enthousiaste comme elle, des pensées qui,
comme elle aussi, dominent l'imagination, servent de recours aux esprits
qui n'ont pas eu la force de soutenir ce qu'ils avaient de passionné
dans le caractère. Cette dévotion se sent toujours de son origine; on
voit, comme dit Fontenelle, _que l'amour a passé par là_; c'est encore
aimer sous des formes différentes, et toutes les inventions de la
faiblesse pour moins souffrir, ne peuvent ni mériter le blâme, ni servir
de règle générale. Mais la dévotion exaltée qui fait partie du caractère
au lieu d'en être seulement la ressource, cette dévotion, considérée
comme le but auquel tous doivent tendre, et comme la base de la vie, a
un tout autre effet sur les hommes.
Elle est presque toujours destructive des qualités naturelles; ce
qu'elles ont de spontané, d'involontaire, est incompatible avec des
règles fixes sur tous les objets. Dans la dévotion, l'on peut être
vertueux sans le secours de l'inspiration de la bonté, et même il est
plusieurs circonstances où la sévérité de certains principes vous défend
de vous y livrer. Des caractères privés de qualités naturelles, à l'abri
de ce qu'on appelle la dévotion, se sentent plus à l'aise pour exercer
des défauts qui ne blessent aucune des lois dont ils ont adopté le code.
Par delà ce qui est commandé, tout ce qu'on refuse est légitime; la
justice dégage de la bienfaisance, la bienfaisance de la générosité, et
contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une fois
dans la vie où telle vertu clairement ordonnée exige un véritable
sacrifice, il est des biens, des services, des condescendances de tous
les instants qu'on n'obtient jamais de ceux qui, ayant tout réduit en
devoir, n'ont pu dessiner que les masses, ne savent obéir qu'à ce qui
s'exprime. Les qualités naturelles, développées par les principes, par
les sentiments de la moralité, sont de beaucoup supérieures aux vertus
de la dévotion. Celui qui n'a jamais besoin de consulter ses devoirs,
parce qu'il peut se fier à tous ses mouvements; celui qu'on pourrait
trouver, pour ainsi dire, une créature moins rationnelle, tant il paraît
agir involontairement et comme forcé par sa nature; celui qui exerce
toutes les vertus véritables, sans se les être nommées d'avance, et se
prise d'autant moins, que, ne faisant jamais d'effort, il n'a pas l'idée
du triomphe, celui-là est l'homme vraiment vertueux. Suivant une
expression de Dryden, différemment appliquée, la dévotion élève un
mortel jusqu'aux cieux, la moralité naturelle fait descendre un ange sur
la terre:
_He raised a mortal to the skies
She drew an angel down._
On peut encore penser, en reconnaissant l'avantage des caractères
inspirés par leurs propres penchants, que la dévotion, étant d'un effet
général et positif, donne des résultats plus semblables et plus certains
dans l'association universelle des hommes; mais d'abord la dévotion a de
grands inconvénients pour les caractères passionnés, et n'en eût-elle
point, ce serait, comme je l'ai dit, au nombre des événements heureux,
et non des conseils efficaces, qu'il serait possible de la classer.
J'ai besoin de répéter que je ne comprends pas, dans cette discussion,
ces idées religieuses d'un ordre plus relevé, qui, sans influer sur
chaque détail de la vie, ennoblissent son but, donnent au sentiment et à
la pensée quelques points de repos dans l'abîme de l'infini. Il s'agit
uniquement de ces dogmes dominateurs qui assurent à la religion beaucoup
plus d'action sur l'existence, en réalisant ce qui restait dans le
vague, en asservissant l'imagination par l'incompréhensible.
Les esprits ardents n'ont que trop de penchant à croire que le jugement
est inutile; et rien ne leur convient mieux que cette espèce de suicide
de la raison abdiquant son pouvoir par son dernier acte, et se déclarant
inhabile à penser, comme s'il existait en elle quelque chose de
supérieur à elle, qui pût décider qu'une autre faculté de l'homme le
servira mieux. Les esprits ardents sont nécessairement lassés de ce qui
est; et lorsqu'une fois ils admettent quelque chose de surnaturel, il
n'y a plus d'autres bornes à cette création que les besoins de
l'imagination, et, s'exaltant elle-même, elle n'a de repos que dans
l'extrême, et ne supporte plus de modifications.
Enfin, les affections du coeur, qui sont inséparables du vrai, sont
nécessairement dénaturées par les erreurs, de quelque genre qu'elles
soient; l'esprit ne fausse pas seul, et, quoiqu'il reste de bons
mouvements qu'il ne peut pas détruire, ce qui, dans le sentiment,
appartient à la réflexion est absolument égaré par toutes les
exagérations, et plus particulièrement encore par celle de la dévotion;
elle isole en soi-même, et soumet jusqu'à la bonté à de certains
principes qui en restreignent beaucoup l'application.
Que serait-ce, si, quittant les idées nuancées, je parlais des exemples
qu'il reste encore d'intolérance superstitieuse, de quiétisme,
d'illuminisme, etc.; de tous ces malheureux effets du vide de
l'existence, de la lutte de l'homme contre le temps, de l'insuffisance
de la vie? Les moralistes doivent seulement signaler la route qui
conduit au dernier terme de l'erreur: tout le monde est frappé des
inconvénients de l'excès, et personne ne pouvant se persuader qu'on en
deviendra capable, l'on se regarde toujours comme étranger aux tableaux
qu'on pourrait lire.
J'ai donc dû, de toutes les manières, ne pas admettre la religion parmi
les ressources qu'on trouve en soi, puisqu'elle est absolument
indépendante de notre volonté, puisqu'elle nous soumet et à notre propre
imagination, et à celle de tous ceux dont la sainte autorité est
reconnue. En étant conséquente au système sur lequel cet ouvrage est
fondé, au système qui considère la liberté absolue de l'être moral comme
son premier bien, j'ai dû préférer et indiquer, comme le meilleur et le
plus sûr des préservatifs contre le malheur, les divers moyens dont on
va voir le développement.