_De l'amitié._
Je ne puis m'empêcher de m'arrêter au milieu de cet ouvrage, m'étonnant
moi-même de la constance avec laquelle j'analyse les affections du coeur,
et repousse loin d'elles toute espérance de bonheur durable. Est-ce ma
vie que je démens? père, enfants, amis, amies, est-ce ma tendresse pour
vous que je vais désavouer? Ah! non; depuis que j'existe je n'ai
cherché, je n'ai voulu de bonheur que dans le sentiment, et c'est par
mes blessures que j'ai trop appris à compter ses douleurs. Un jour
heureux, un être distingué rattachent à ces illusions, et vingt fois on
revient à cette espérance après l'avoir vingt fois perdue. Peut-être à
l'instant où je parle, je crois, je veux encore être aimée; je laisse
encore ma destinée dépendre tout entière des affections de mon coeur;
mais celui qui n'a pu vaincre sa sensibilité n'est pas celui qu'il faut
le moins croire sur les raisons d'y résister. Une sorte de philosophie
dans l'esprit indépendante de la nature même du caractère, permet de se
juger comme un étranger, sans que les lumières influent sur les
résolutions; de se regarder souffrir, sans que sa douleur soit allégée
par le don de l'observer en soi-même; et la justesse des méditations
n'est point altérée par la faiblesse de coeur, qui ne permet pas de se
dérober à la peine. D'ailleurs les idées générales cesseraient d'avoir
une application universelle, si l'on y mêlait l'impression détaillée des
situations particulières. Pour remonter à la source des affections de
l'homme, il faut agrandir ses réflexions en les séparant de ses
circonstances personnelles: elles ont fait naître la pensée, mais la
pensée est plus forte qu'elles; et le vrai moraliste est celui qui, ne
parlant, ni par invention, ni par réminiscence, peint toujours l'homme
et jamais lui.
L'amitié n'est point une passion, car elle ne vous ôte pas l'empire de
vous-même; elle n'est pas une ressource qu'on trouve en soi, puisqu'elle
vous soumet au hasard de la destinée et du caractère des objets de votre
choix; enfin elle inspire le besoin du retour, et, sous ce rapport
d'exigence, elle fait ressentir plusieurs des peines de l'amour, sans
promettre des plaisirs aussi vifs. L'homme est placé, par toutes ses
affections, dans cette triste alternative: s'il a besoin d'être aimé
pour être heureux, tout système de bonheur certain et durable est fini
pour lui; et s'il sait y renoncer, c'est une grande partie de ses
jouissances sacrifiée pour assurer celles qui lui resteront, c'est une
réduction courageuse qui n'enrichit que dans l'avenir.
Je considérerai d'abord dans l'amitié, non ces liaisons fondées sur
divers genres de convenances qu'il faut attribuer à l'ambition et à la
vanité, mais ces attachements purs et vrais, nés du simple choix du
coeur, dont l'unique cause est le besoin de communiquer ses sentiments et
ses pensées, l'espoir d'intéresser, la douce assurance que ses plaisirs
et ses peines répondent à un autre coeur. Si deux amis peuvent réussir à
confondre leurs existences, à transporter l'un dans l'autre ce qu'il y a
d'ardent dans la personnalité; si chacun d'eux n'éprouve le bonheur ou
la peine que par la destinée de son ami; si, se confiant mutuellement
dans leurs sentiments réciproques, ils goûtent le repos que donne la
certitude, et le charme des affections abandonnées, ils sont heureux:
mais que de douleurs peuvent naître de la poursuite de tels biens!
Deux hommes, distingués par leurs talents et appelés à une carrière
illustre, veulent se communiquer leurs desseins; ils souhaitent de
s'éclairer ensemble: s'ils trouvent du charme dans ces conversations où
l'esprit goûte aussi les plaisirs de l'intimité, où la pensée se montre
à l'instant même de sa naissance, quel abandon d'amour-propre il faut
supposer pour croire qu'en se confiant on ne se mesure jamais! qu'on
exclue du tête-à-tête tout jugement comparable sur le mérite de son ami
et sur le sien, et qu'on se soit connu sans se classer! Je ne parle pas
des rivalités perfides qui pourraient naître d'une concurrence
quelconque; je me suis attachée dans cet ouvrage à considérer les hommes
selon leur caractère sous le point de vue le plus favorable. Les
passions causent tant de malheur par elles-mêmes, qu'il n'est pas
nécessaire, pour en détourner, de peindre leurs effets dans les âmes
naturellement vicieuses. Nul homme, à l'avance, ne se croyant capable de
commettre une mauvaise action, ce genre de danger n'effraye personne, et
lorsqu'on le suppose, on se donne seulement pour adversaire l'orgueil de
son lecteur. Imaginons donc qu'une ambition pareille, ou contraire, ne
brouillera point deux amis. Comme il est impossible de séparer l'amitié
des actions qu'elle inspire, les services réciproques sont un des liens
qui doivent nécessairement en résulter; et qui peut se répondre que le
succès des efforts de son ami n'influera pas sur vos sentiments pour
lui! Si l'on n'est pas content de l'activité de son ami, si l'on croit
avoir à s'en plaindre, à la perte de l'objet de ses désirs viendra
bientôt se joindre le chagrin plus amer de douter du degré d'intérêt que
votre ami mettait à vous seconder. Enfin, en mêlant ensemble le
sentiment et les affaires, les intérêts du monde et ceux du coeur, on
éprouve une sorte de peine qu'on ne veut pas approfondir, parce qu'il
est plus honorable de l'attribuer au sentiment seul, mais qui se compose
aussi d'une autre sorte de regrets, rendus plus douloureux par leur
mélange avec les affections de l'âme. Il semble alors qu'il vaudrait
mieux séparer entièrement l'amitié de tout ce qui n'est pas elle; mais
son plus grand charme serait perdu si elle ne s'unissait pas à votre
existence entière: ne sachant pas, comme l'amour, vivre d'elle-même, il
faut qu'elle partage tout ce qui compose vos intérêts et vos sentiments;
et c'est à la découverte, à la conservation de cet autre soi, que tant
d'obstacles s'opposent.
Les anciens avaient une idée exaltée de l'amitié, qu'ils peignaient sous
les traits de Thésée et de Pirithoüs, d'Oreste et de Pylade, de Castor
et Pollux; mais sans s'arrêter à ce qu'il y a de mythologique dans ces
histoires, c'est à des compagnons d'armes que l'on supposait de tels
sentiments; et les dangers que l'on affronte ensemble, en apprenant à
braver la mort, rendent plus facile le dévouement de soi-même à un
autre. L'enthousiasme de la guerre excite toutes les passions de l'âme,
remplit les vides de la vie, et par la présence continuelle de la mort
fait taire la plupart des rivalités, pour leur substituer le besoin de
s'appuyer l'un sur l'autre, de lutter, de triompher, ou de périr
ensemble. Mais tous ces mouvements généreux que produit le plus beau des
sentiments des hommes, la valeur, sont plutôt les qualités propres au
courage qu'à l'amitié: lorsque la guerre est finie, rien n'est moins
probable que la réalité, la durée des rapports qu'on se croyait avec
celui qui partageait nos périls.
Pour juger de l'amitié même, il faut l'observer dans les hommes qui ne
parcourent ni la carrière militaire, ni celle de l'ambition; et
peut-être verra-t-on alors que ce sentiment est le plus exigeant de tous
dans les âmes ardentes. On veut qu'il suffise à la vie, on s'agite du
vide qu'il laisse, on en accuse le peu de sensibilité de son ami; et
quand on éprouverait l'un pour l'autre un sentiment semblable, on serait
fatigué mutuellement de l'exigence réciproque. Je sais bien qu'au
tableau de toutes ces inquiétudes on peut opposer les êtres froids qui,
aimant comme ils font toutes les autres actions de leur vie, consacrent
à l'amitié tel jour de la semaine, règlent par avance quel pouvoir sur
leur bonheur ils donneront à ce sentiment, et s'acquittent d'un penchant
comme d'un devoir; mais j'ai déjà dit, dans l'introduction de cet
ouvrage, que je ne voulais m'occuper que du destin des âmes passionnées:
le bonheur des autres est assuré par toutes les qualités qui leur
manquent.
Les femmes font habituellement de la confidence le premier besoin de
l'amitié, et ce n'est plus alors qu'une conséquence de l'amour; il faut
que réciproquement une passion semblable les occupe, et leur
conversation n'est souvent alors que le sacrifice alternatif fait, par
celle qui écoute, à l'espérance de parler à son tour. La confidence même
que l'on s'adresse l'une à l'autre de sentiments moins exclusifs, porte
avec elle le même caractère; et l'occupation qu'on a de soi est un tiers
importun successivement à toutes deux. Que devient cependant le plaisir
de se confier, si l'on aperçoit de l'indifférence, si l'on surprend un
effort? Tout est dit pour les âmes sensibles, et la personnalité seule
peut continuer des entretiens dont l'oeil pénétrant de la délicatesse a
vu l'amitié fatiguée.
Les femmes, ayant toutes la même destinée, tendent toutes au même but;
et cette espèce de jalousie qui se compose du sentiment et de
l'amour-propre est la plus difficile à dompter. Il y a, dans la plupart
d'entre elles, un art qui n'est pas de la fausseté, mais un certain
arrangement de la vérité dont elles ont toutes le secret, et dont
cependant elles détestent la découverte. Jamais le commun des femmes ne
pourra supporter de chercher à plaire à un homme devant une autre femme;
il y a aussi une espèce de fortune commune à tout ce sexe en agréments,
en esprit, en beauté, et chaque femme se persuade qu'elle hérite de la
ruine de l'autre. Il faudrait donc ou une absence totale de sentiments
vifs qui, en détruisant la rivalité, amortirait aussi toute espèce
d'intérêt, ou une vraie supériorité, pour effacer la trace des obstacles
généraux qui séparent les femmes entre elles. Il faut trouver autant
d'agréments qu'on peut s'en croire, et plus de qualités positives, pour
qu'il y ait du repos dans elle, et du dévouement en soi; alors le
premier bien, sans doute, est l'amitié d'une femme. Quel homme éprouva
jamais tout ce que le coeur d'une femme peut souffrir? l'être qui fut ou
serait aussi malheureux que vous, peut seul porter du secours au plus
intime, au plus amer de la douleur. Mais quand cet objet unique serait
rencontré, la destinée, l'absence ne pourraient-elles pas troubler le
bonheur d'un tel lien? Et d'ailleurs celle qui croirait posséder l'ami
le plus parfait et le plus sensible, l'amie la plus distinguée, sachant
mieux que personne tout ce qu'il faut pour obtenir du bonheur dans de
telles relations, serait d'autant plus, éloignée de conseiller comme la
destinée de tous, la plus rare des chances morales.
Enfin deux amis d'un sexe différent, qui n'ont aucun intérêt commun,
aucun sentiment absolument pareil, semblent devoir se rapprocher par
cette opposition même; mais si l'amour les captive, je ne sais quel
sentiment, mêlé d'amour-propre et d'égoïsme, fait trouver à un homme ou
à une femme, liés par l'amitié, peu de plaisir à s'entendre parler de la
passion qui les occupe. Ces sortes de liens, ou ne se maintiennent pas,
ou cessent alors qu'on n'aime plus l'objet dont on s'entretenait; on
s'aperçoit tout à coup que lui seul vous réunissait. Si ces deux amis,
au contraire, n'ont point de premier objet, ils voudront obtenir l'un de
l'autre cette préférence suprême. Dès qu'un homme et une femme ne sont
point attachés ailleurs par l'amour, ils cherchent dans leur amitié tout
le dévouement de ce sentiment, et il y a une sorte d'exigence naturelle,
entre deux personnes d'un sexe différent, qui fait demander par degrés,
et sans s'en apercevoir, ce que la passion seule peut donner, quelque
éloigné que l'un ou l'autre soit de la ressentir. On se soumet d'avance
et sans peine à la préférence que son ami accorde à sa maîtresse; mais
on ne s'accorde pas à voir les bornes que la nature même de son
sentiment met aux preuves de son amitié; on croit donner plus qu'on ne
reçoit, par cela même qu'on est plus frappé de l'un que de l'autre, et
l'égalité est aussi difficile à établir sous ce rapport que sous tous
les autres; cependant elle est le but où tendent ceux qui se livrent à
ce lien. L'amour se passerait bien plutôt de réciprocité que l'amitié;
là où il existe de l'ivresse, on peut suppléer à tout par de l'erreur;
mais l'amitié ne peut se tromper, et lorsqu'elle compare, elle n'obtient
presque jamais le résultat qu'elle désire; ce qu'on mesure paraît si
rarement égal; il y a quelquefois plus de parité dans les extrêmes, et
les sentiments sans bornes se croient plus aisément semblables.
Quelles tristes pensées ces analyses ne font-elles pas naître sur la
destinée de l'homme! Quoi! plus le caractère est susceptible
d'attachements passionnés, plus il faut craindre de faire dépendre son
bonheur du besoin d'être aimé! Est-ce une réflexion qui doive livrer à
la froide personnalité? Ce serait, au contraire, cette réflexion même
qui devrait conduire à penser qu'il faut éloigner de toutes les
affections de l'âme jusqu'à l'égoïsme du sentiment. Contentez-vous
d'aimer, vous qui êtes nés sensibles; c'est là l'espoir qui ne trompe
jamais. Sans doute, l'homme qui s'est vu l'objet de la passion la plus
profonde, qui recevait à chaque instant une nouvelle preuve de la
tendresse qu'il inspirait, éprouvait des émotions plus enivrantes. Ces
plaisirs, non créés par soi, ressemblent aux dons du ciel, ils exaltent
la destinée: mais ce bonheur d'un jour gâte toute la vie; le seul trésor
intarissable, c'est son propre coeur. Celui qui consacre sa vie au
bonheur de ses amis et de sa famille, celui qui, prévenant tous les
sacrifices, ignore à jamais où se serait arrêtée l'amitié qu'il inspire;
celui qui, n'existant que dans les autres, ne peut plus mesurer ce
qu'ils feraient pour lui; celui qui trouve dans les jouissances qu'il
donne le prix des sentiments qu'il éprouve; celui dont l'âme est si
agissante pour la félicité des objets de sa tendresse, qu'il ne lui
reste aucun de ces moments de vague où la rêverie enfante l'inquiétude
et le reproche, celui-là peut sans crainte s'exposer à l'amitié.
Mais un tel dévouement n'a presque point d'exemple entre des égaux; il
peut exister, causé par l'enthousiasme ou par un devoir quelconque; mais
il n'est presque jamais possible dans l'amitié, dont la nature est
d'inspirer le funeste besoin d'un parfait retour; et c'est parce que le
coeur est fait ainsi, que je me suis réservé de peindre la bonté comme
une ressource plus assurée que l'amitié, et meilleure pour le repos des
âmes passionnément sensibles.