CHAPITRE VII.

_De l'esprit de parti._

Il faut avoir vécu contemporain d'une révolution religieuse ou

politique, pour savoir quelle est la force de cette passion. Elle est la

seule dont la puissance ne se démontre pas également dans tous les temps

et dans tous les pays. Il faut qu'une fermentation, causée par des

événements extraordinaires, développe ce sentiment, dont le germe existe

toujours chez un grand nombre d'hommes, mais peut mourir avec eux sans

qu'ils aient jamais eu l'occasion de le reconnaître.

Des querelles frivoles, telles que des disputes sur la musique, sur la

littérature, peuvent donner quelques idées légères de la nature de

l'esprit de parti; mais il n'existe tout entier, mais il n'est l'action

dévorante qui consume les générations et les empires, que dans ces

grands débats où l'imagination peut puiser sans mesure tous les motifs

d'enthousiasme ou de haine.

On doit d'abord distinguer l'esprit de parti, de l'amour-propre qui fait

tenir à l'opinion qu'on a soutenue; il en diffère tellement, qu'on peut

même quelquefois mettre ces deux penchants en opposition. Un homme

diversement célèbre, M. de Condorcet, avait précisément le caractère de

l'esprit de parti. Ses amis assurent qu'il aurait écrit contre son

opinion, qu'il l'aurait et désavouée et combattue ouvertement, sans

confier à personne le secret de ses efforts, s'il avait cru que ce moyen

pût servir à faire triompher la cause de cette opinion même. L'orgueil,

l'émulation, la vengeance, la crainte, prennent le masque de l'esprit de

parti; mais cette passion à elle seule est plus ardente: elle est du

fanatisme et de la foi, à quelque objet qu'elle s'applique.

Eh! qu'y a-t-il au monde de plus violent et de plus aveugle que ces deux

sentiments? Pendant les siècles déchirés par les querelles religieuses,

on a vu des hommes obscurs, sans aucune idée de gloire, sans aucun

espoir d'être connus, employer tous les moyens, braver tous les dangers

pour servir la cause qu'ils avaient adoptée. Un beaucoup plus grand

nombre d'hommes se mêle aux querelles politiques, parce que, dans les

intérêts de ce genre, toutes les passions se joignent à l'esprit de

parti, et décident à suivre l'un ou l'autre étendard; mais le pur

fanatisme, dans tous les temps, et pour quelque but que ce soit,

n'existe que dans un certain nombre d'hommes, qui auraient été

catholiques ou protestants dans le quinzième siècle, et se font

aujourd'hui aristocrates ou jacobins. Ce sont des esprits crédules, soit

qu'ils se passionnent pour ou contre les vieilles erreurs; et leur

violence, sans arrêt, leur donne le besoin de se placer à l'extrême de

toutes les idées, pour y mettre à l'aise leur jugement et leur

caractère.

L'exaltation de ce qu'on appelle la philosophie est une superstition

comme le culte des préjugés; les mêmes défauts conduisent aux deux excès

contraires, et c'est la différence des situations ou le hasard d'un

premier mot, qui, dans la classe commune, fait de deux hommes de parti,

deux ennemis ou deux complices.

L'homme éclairé qui d'abord adopta la cause des principes, parce que sa

pensée n'avait pu s'astreindre à respecter des préjugés absurdes, alors

qu'il embrasse une vérité avec l'esprit de parti, perd la faculté de

raisonner, ainsi que le partisan de l'erreur, et bientôt emploie des

moyens semblables. De même qu'on a vu prêcher l'athéisme avec

l'intolérance de la superstition, l'esprit de parti commande la liberté

avec la fureur du despotisme.

On a dit souvent, dans le cours de la révolution de France, que les

aristocrates et les jacobins tenaient le même langage, étaient aussi

absolus dans leurs opinions, et, selon la diversité des situations,

adoptaient un système de conduite également intolérant. Cette remarque

doit être considérée comme une simple conséquence du même principe. Les

passions rendent les hommes semblables entre eux, comme la fièvre jette

dans le même état des tempéraments divers; et de toutes les passions, la

plus uniforme dans ses effets c'est l'esprit de parti.

Elle s'empare de vous comme une espèce de dictature, qui fait taire

toutes les autorités de l'esprit, de la raison et du sentiment: sous cet

asservissement, pendant qu'il dure, les hommes sont moins malheureux que

par le libre arbitre qui reste encore aux autres passions; dans

celle-là, la route qu'il faut suivre est commandée comme le but qu'on

doit atteindre: les hommes dominés par cette passion sont inébranlables

jusque dans le choix de leurs moyens; ils ne voudraient pas les

modifier, même pour arriver plus sûrement à leur objet: les chefs, comme

dans toutes les religions, sont plus adroits, parce qu'ils sont moins

enthousiastes; mais les disciples se font un article de foi de la route

autant que du but. Il faut que les moyens soient de la nature de la

cause, parce que cette cause, paraissant la vérité même, doit triompher

seulement par l'évidence et la force. Je vais rendre cette idée sensible

par des exemples.

Dans l'assemblée constituante, les membres du côté droit auraient pu

faire passer quelques-uns des décrets qui les intéressaient, s'ils

eussent laissé la parole à des hommes plus modérés qu'eux, et par

conséquent plus agréables au parti populaire; mais ils aimaient mieux

perdre leur cause en la faisant soutenir par l'abbé Maury, que de la

gagner en la laissant défendre par un orateur qui ne fût pas précisément

de leur opinion sous tous les autres rapports. Un triomphe acquis par

une condescendance est une défaite pour l'esprit de parti.

Lorsque les constitutionnels luttaient contre les jacobins, si les

aristocrates avaient adopté le système des premiers, s'ils avaient

conseillé au roi de se livrer à eux, ils auraient alors renversé

l'ennemi commun, sans perdre l'espoir de se défaire un jour de leurs

alliés. Mais dans l'esprit de parti, l'on aime mieux tomber en

entraînant ses ennemis, que triompher avec quelqu'un d'entre eux.

Lorsqu'en étant assidu aux élections, on pouvait influer sur le choix

des hommes dont allait dépendre le sort de la France, les aristocrates

aimaient mieux l'exposer au joug des scélérats que de reconnaître

quelques-uns des principes de la révolution en votant dans les

assemblées primaires.

L'intégrité du dogme importe davantage encore que le succès de la cause.

Plus l'esprit de parti est de bonne foi, moins il admet de conciliation

ou de traité d'aucun genre; et comme ce ne serait pas croire

véritablement à l'existence efficace de sa religion que de recourir à

l'art pour l'établir, dans un parti l'on se rend suspect en raisonnant,

en reconnaissant même la force de ses ennemis, en faisant le moindre

sacrifice pour assurer la plus grande victoire.

Quel exemple de cet esprit impliable, dans chaque détail comme dans

l'ensemble, le parti populaire aussi n'a-t-il pas donné? Combien de fois

n'a-t-il pas refusé tout ce qui pouvait ressembler à une modification?

L'ambition sait se plier à chacune des circonstances pour profiter de

toutes; la vengeance même peut retarder ou détourner sa marche; mais

l'esprit de parti est comme les forces aveugles de la nature, qui vont

toujours dans la même direction: cette impulsion une fois donnée à la

pensée, elle prend un caractère de roideur qui lui ôte, pour ainsi dire,

ses attributs intellectuels: on croit se heurter contre quelque chose de

physique lorsqu'on parle à des hommes qui se précipitent dans la ligne

de leur opinion; ils n'entendent, ni ne voient, ni ne comprennent: avec

deux ou trois raisonnements ils font face à toutes les objections; et

lorsque ces traits lancés n'ont pas convaincu, ils ne savent plus avoir

recours qu'à la persécution.

L'esprit de parti unit les hommes entre eux par l'intérêt d'une haine

commune, mais non par l'estime ou l'attrait du coeur; il anéantit les

affections qui existent dans l'âme, pour y substituer des liens formés

seulement par les rapports d'opinion. L'on sait moins de gré à un homme

de ce qu'il fait pour vous que pour votre cause. Vous avoir sauvé la vie

est un mérite beaucoup moins grand à vos yeux que de penser comme vous;

et, par un code singulier, l'on n'établit les relations d'attachement et

de reconnaissance qu'entre les personnes du même avis. La limite de son

opinion est aussi celle de ses devoirs; et si l'on reçoit, dans quelque

circonstance, des secours d'un homme qui suit un parti contraire au

sien, il semble que la confraternité humaine n'existe plus avec lui, et

que le service qu'il vous a rendu soit un hasard qu'on doit totalement

séparer de celui qui l'a fait naître. Les grandes qualités d'un homme

qui n'a pas la même religion politique que vous ne peuvent être comptées

par ses adversaires: les torts, les crimes mêmes de ceux qui partagent

votre opinion, ne vous détachent pas d'eux. Le grand caractère de la

véritable passion est d'anéantir tout ce qui n'est pas elle, et une idée

dominante absorbe toutes les autres.

Il n'est point de passion qui doive plus entraîner à tous les crimes,

par cela même que celui qui l'éprouve est enivré de meilleure foi, et

que le but de cette passion n'étant pas personnel à l'individu qui s'y

livre, il croit se dévouer en faisant le mal, conserve le sentiment de

la vertu en commettant les plus grands crimes, et n'éprouve ni les

craintes, ni les remords inséparables des passions égoïstes, des

passions qui sont coupables aux yeux de celui même qui s'y abandonne.

L'esprit de parti n'a point de remords. Son premier caractère est de

voir son objet tellement au-dessus de tout ce qui existe, qu'il ne peut

se repentir d'aucun sacrifice quand il s'agit d'un tel but. La

dépopulation de la France était conçue par la féroce ambition de

Robespierre, exécutée par la bassesse de ses agents; mais cette affreuse

idée était admise par l'esprit de parti lui seul, et l'on a dit, sans

être un assassin, _Il y a deux millions d'hommes de trop en France._

L'esprit de parti est exempt de crainte, non pas seulement par

l'exaltation de courage qu'il peut inspirer, mais par la sécurité qu'il

fait naître: les jacobins et les aristocrates, depuis le commencement de

la révolution, n'ont pas un instant désespéré du triomphe de leur

opinion; et au milieu des revers qui ont frappé si constamment les

aristocrates, il y avait quelque chose de béat dans la certitude avec

laquelle ils débitaient des nouvelles que la foi la plus superstitieuse

aurait à peine adoptées.

Il y a cependant quelques nuances générales qui, sans application

particulière à la révolution de France, distinguent l'esprit de parti de

ceux qui défendent les anciens préjugés, d'avec l'esprit de parti de

ceux qui veulent établir de nouveaux principes. L'esprit de parti des

premiers est de meilleure foi, celui des novateurs est plus habile; la

haine des premiers est plus profonde, celle des autres est plus

agissante; les premiers s'attachent plus aux hommes, les novateurs

davantage aux choses; les premiers sont plus implacables, les seconds

plus meurtriers; les premiers regardent leurs adversaires comme des

impies, les seconds les considèrent comme des obstacles; en sorte que

les premiers détestent par sentiment, tandis que les autres détruisent

par calcul, et qu'il y a moins de paix à espérer des partisans des

anciens préjugés, et plus à redouter de la guerre faite par leurs

ennemis.

Malgré ces différences cependant, les caractères généraux sont toujours

pareils. L'esprit de parti est une sorte de frénésie de l'âme qui ne

tient point à la nature de son objet. C'est ne plus voir qu'une idée,

lui rapporter tout, et n'apercevoir que ce qui peut s'y réunir: il y a

une sorte de fatigue à l'action de comparer, de balancer, de modifier,

d'excepter, dont l'esprit de parti délivre entièrement. Les violents

exercices du corps, l'attaque impétueuse qui n'exige aucune retenue,

donnent une sensation physique très-vive et très-enivrante: il en est de

même au moral de cet emportement de la pensée, qui, délivrée de tous ses

liens, voulant seulement aller en avant, s'élance sans réflexion aux

opinions les plus extrêmes.

Jamais il ne peut en coûter à l'esprit de parti d'abandonner des

avantages individuels dont on sait la mesure, pour un but tel que cette

passion le fait concevoir, pour un but qui n'a jamais rien de réel, de

jugé, ni de connu, et que l'imagination revêt de toutes les illusions

dont la pensée est susceptible. La démocratie ou la royauté sont le

paradis de leurs vrais enthousiastes; ce qu'elles ont été, ce qu'elles

peuvent devenir n'a aucun rapport avec les sensations que leurs

partisans éprouvent à leur nom; à lui seul il remue toutes les

affections ardentes et crédules dont l'homme est susceptible.

Par cette analyse, on voit que la source de l'esprit de parti est tout à

fait étrangère au sentiment du crime; mais si cet examen philosophique

inspire un moment d'indulgence, combien les effets affreux de cette

passion ne ramènent-ils pas à l'effroi qu'elle doit inspirer!

Il n'en est point qui puisse à cet excès borner la pensée et dépraver la

moralité. L'esprit humain ne peut avoir son développement, ne peut faire

de véritables progrès qu'en arrivant à l'impartialité la plus absolue,

en effaçant au dedans de soi la trace de toutes les habitudes, de tous

les préjugés, en se faisant, comme Descartes, une méthode indépendante

de toutes les routes déjà tracées. Or, quand la pensée est une fois

saisie de l'esprit de parti, ce n'est pas des objets à soi, mais de soi

vers les objets que partent les impressions; on ne les attend pas, on

les devance, et l'oeil donne la forme au lieu de recevoir l'image. Les

hommes d'esprit qui, dans toute autre circonstance, cherchent à se

distinguer, ne se servent jamais alors que du petit nombre d'idées qui

leur sont communes avec les plus bornés d'entre ceux de la même opinion.

Il y a une sorte de cercle magique tracé autour du sujet de ralliement,

que tout le parti parcourt, et que personne ne peut franchir: soit qu'on

redoute, en multipliant ses raisonnements, d'offrir un plus grand nombre

de points d'attaque à ses ennemis; soit que la passion ait également

dans tous les hommes plus d'identité que d'étendue, plus de force que de

variété. Placés à l'extrême d'une idée, comme des soldats à leur poste,

jamais vous ne pourrez les décider à venir à la découverte d'un autre

point de vue de la question; et tenant à quelques principes comme à des

chefs, à des opinions comme à des serments, on dirait que vous leur

proposez une trahison, quand vous voulez les engager à examiner, à

s'occuper d'une idée nouvelle, à combiner de nouveaux rapports.

Cette manière de ne considérer qu'un seul côté dans tous les objets, et

de les présenter toujours dans le même sens, est ce que l'on peut

imaginer de plus fatigant dès qu'on n'est pas susceptible de l'esprit de

parti; et l'homme le plus impartial, témoin d'une révolution, finit par

ne plus savoir comment retrouver le vrai, au milieu des tableaux

imaginaires où chaque parti croit montrer la vérité avec évidence. Les

géomètres appellent à eux la certitude par des moyens assurés; mais dans

cette sphère d'idées où les sensations, les réflexions, les paroles

même, s'aident mutuellement à former le corps des vraisemblances, quand

les mots les plus nobles ont été déshonorés, les raisonnements les plus

justes faussement enchaînés, les sentiments les plus vrais opposés les

uns aux autres, on se croit dans ce chaos que Milton aurait rendu mille

fois plus horrible s'il l'avait pu représenter, dans le monde

intellectuel, confondant aux yeux de l'homme le juste et l'injuste, le

crime et la vertu.

Un siècle, une nation, un homme, sous le seul rapport des lumières, sont

très-longtemps à se relever du fléau de l'esprit de parti. Les

réputations n'ayant plus de rapport avec le mérite réel, l'émulation se

ralentit en perdant son objet. L'injustice décourage de la recherche de

la vérité; la gloire est rarement contemporaine, et la renommée

elle-même est tellement investie par l'esprit de parti, que l'homme

vertueux et grand peut ne pas obtenir son recours sur les siècles.

Cette passion étouffe dans les hommes supérieurs les facultés qu'ils

tenaient de la nature; et cette carrière de vérité, indéfinie comme

l'espace et le temps, dans laquelle l'homme qui pense jouit d'un avenir

sans bornes, atteint un but toujours renaissant; cette carrière se

referme à la voix de l'esprit de parti, et tous les désirs comme toutes

les craintes vouent à la servitude de la foi les têtes formées pour

concevoir, découvrir et juger. Enfin, l'esprit de parti doit être de

toutes les passions celle qui s'oppose le plus au développement de la

pensée, puisque, comme nous l'avons déjà dit, ce fanatisme ne laisse pas

même le choix des moyens pour assurer sa victoire, et que son propre

intérêt ne l'éclaire point, quand il est entièrement de bonne foi.

L'esprit de parti arrive souvent à son but par sa constance et son

intrépidité, mais jamais par ses lumières: l'esprit de parti qui calcule

n'est déjà plus; c'est alors une opinion, un plan, un intérêt; ce n'est

plus la folie, l'aveuglement qui ne pourrait cesser sur un point sans

laisser entrevoir tout le reste. Mais si cette passion borne la pensée,

quelle influence n'a-t-elle pas sur le coeur!

Je commence par dire qu'il y a une époque de la révolution de France (la

tyrannie de Robespierre) dont il me paraît impossible d'expliquer tous

les effets par des idées générales, ni sur l'esprit de parti, ni sur les

autres passions humaines; ce temps est hors de la nature, au delà du

crime; et, pour le repos du monde, il faut se persuader que nulle

combinaison ne pouvant conduire à prévoir, à expliquer de semblables

atrocités, ce concours fortuit de toutes les monstruosités morales est

un hasard inouï dont des milliers de siècles ne peuvent ramener la

chance.

Mais en deçà de cet horrible terme, combien en France, combien dans tous

les temps l'esprit de parti n'a-t-il pas entraîné d'actions coupables!

C'est une passion sans aucune espèce de contre-poids; tout ce qui se

rencontre dans sa route doit être sacrifié au but qu'elle se propose.

Toutes les autres passions étant égoïstes, il s'établit dans plusieurs

occasions une sorte de balance entre les divers intérêts personnels. Un

ambitieux peut quelquefois préférer les plaisirs de l'amitié, les

avantages de l'estime, à telle ou telle partie du pouvoir; mais dans

l'esprit de parti il n'y a rien que d'absolu, parce qu'il n'y a rien de

réel, et que la comparaison se faisant toujours du connu à l'inconnu, de

ce qui a une borne à ce qui est indéfini, ne permet jamais d'hésiter en

cette incommensurable espérance et quelque bien temporel que ce puisse

être. Je me sers de l'expression _temporel_, parce que l'esprit de parti

déifie la cause qu'il adopte, en espérant de son triomphe des effets

au-dessus de la nature des choses.

L'esprit de parti est la seule passion qui se fasse une vertu de la

destruction de toutes les vertus, une gloire de toutes les actions qu'on

chercherait à cacher si l'intérêt personnel les faisait commettre; et

jamais l'homme n'a pu être jeté dans un état aussi redoutable, que

lorsqu'un sentiment qu'il croit honnête lui commande des crimes; s'il

est capable d'amitié, il est plus fier de la sacrifier; s'il est

sensible, il s'enorgueillit de dompter sa peine: enfin la pitié, ce

sentiment céleste qui fait de la douleur un lien entre les hommes, la

pitié, cette vertu d'instinct, qui conserve l'espèce humaine en

préservant les individus de leurs propres fureurs, l'esprit de parti a

trouvé le seul, moyen de l'anéantir dans l'âme, en portant l'intérêt sur

les nations entières, sur les races futures, pour le détacher des

individus. L'esprit de parti efface les traits de sympathie pour y

substituer des rapports d'opinion; il présente les malheurs actuels

comme le moyen, comme la garantie d'un avenir immortel, d'un bonheur

politique au-dessus de tous les sacrifices qu'on peut exiger pour

l'obtenir.

Si l'on s'était convaincu d'un principe simple, c'est que les hommes

n'ont pas le droit de faire le mal pour arriver au bien, nous n'aurions

pas vu tant de victimes humaines immolées sur l'autel même des vertus.

Mais depuis que ces transactions ont existé entre le présent et

l'avenir, entre le sacrifice de la génération actuelle et les dons à

faire à la génération future, il n'y a point eu de bornes, qu'un nouveau

degré de passion ne se crût en droit de franchir; et souvent des hommes

enclins au crime, croyant s'enivrer des exemples de Brutus, de Manlius,

de Pison, ont proscrit la vertu, parce que de grands hommes avaient

immolé le crime; ont assassiné ceux qu'ils haïssaient, parce que les

Romains savaient sacrifier ce qu'ils avaient de plus cher; ont massacré

de faibles ennemis parce que des âmes généreuses avaient attaqué leurs

adversaires dans la puissance; et ne prenant du patriotisme que les

sentiments féroces qu'il a pu produire à quelques époques, n'ont eu de

grandeur que dans le mal, et ne se sont fiés qu'à l'énergie du crime.

Il sera vrai, cependant, que l'homme vertueux peut surpasser, en force

active et dominante, le coupable le plus audacieux. Il manque encore un

beau spectacle au monde, c'est un Sylla dans la route de la vertu, un

homme dont le caractère démontre que le crime est une ressource de la

faiblesse, et que c'est aux défauts des hommes de bien, mais non à leur

moralité, qu'il faut attribuer leurs revers.

Après avoir esquissé le tableau de l'esprit de parti, il entre dans mon

sujet de parler du bonheur que cette passion peut promettre. Il y a un

moment de jouissance dans toutes les passions tumultueuses: c'est le

délire qui agite l'existence et donne au moral l'espèce de plaisir que

les enfants, éprouvent dans les jeux qui les enivrent de mouvement et de

fatigue. L'esprit de parti peut très-bien suppléer à l'usage des

liqueurs fortes; et si le petit nombre se dérobe à la vie par

l'élévation de la pensée, la foule lui échappe par tous les genres

d'ivresse: mais quand l'égarement a cessé, l'homme qui se réveille de

l'esprit de parti est le plus infortuné des êtres.

D'abord l'esprit de parti ne peut jamais obtenir ce qu'il désire; les

extrêmes sont dans la tête des hommes, mais point dans la nature des

choses. Jamais il n'existe un esprit de parti sans qu'il en fasse naître

un autre qui lui soit opposé, et le combat ne finit que par le triomphe

de l'opinion intermédiaire.

Il faut de l'esprit de parti pour lutter efficacement avec un autre

esprit de parti contraire, et tout ce que la raison trouve absurde est

précisément ce qui doit réussir contre un ennemi qui prendra aussi des

mesures absurdes: ce qui est au dernier terme de l'exagération

transporte sur le terrain où il faut combattre, et donne des armes

égales à celles de ses adversaires; mais ce n'est point par calcul que

l'esprit de parti prend ainsi des moyens extrêmes, et leur succès n'est

point une preuve des lumières de ceux qui les emploient; il faut que les

chefs, comme les soldats, marchent en aveugles pour arriver; et celui

qui raisonnerait l'extravagance n'aurait jamais, à cet égard, l'avantage

d'un véritable fou.

La puissance guerrière est une puissance toute d'impulsion, et il n'y a

que la guerre dans l'esprit de parti; car tous ces principes constitués

pour l'attaque, ces lois servant d'arme offensive finissent avec la

paix, et la victoire la plus complète d'un parti détruit nécessairement

toute l'influence de son fanatisme; rien n'est, rien ne peut rester

comme il le veut.

C'est sans doute à l'instinct secret de l'empire que doit avoir le vrai

sur les événements définitifs, du pouvoir que doit prendre la raison

dans les temps calmes; c'est à cet instinct qu'est due l'horreur des

combattants pour les partisans des opinions modérées. Les deux factions

opposées les considèrent comme leurs plus grands ennemis, comme ceux qui

doivent recueillir les avantages de la lutte sans s'être mêlés du

combat; comme ceux enfin qui ne peuvent acquérir que des succès

durables, alors qu'ils commencent à en obtenir. Les jacobins, les

aristocrates, craignent moins leurs succès réciproques, parce qu'ils les

croient passagers, et se connaissent des défauts semblables qui donnent

toujours autant d'avantage au vaincu qu'au vainqueur. Mais quand la

fluctuation des idées ramène les affaires au point juste et possible, la

puissance, la considération de l'esprit de parti est finie, le monde se

rasseoit sur ses bases, l'opinion publique honore la raison et la vertu,

et cette époque inévitable peut se calculer comme les lois de la nature.

Il n'y a point de guerre éternelle, et point de paix cependant sous la

dictée des passions; point de repos sans accord, point de calme sans

tolérance, point de parti donc qui, lorsqu'il a détruit ses ennemis,

puisse satisfaire ses enthousiastes.

Il est d'ailleurs une autre observation, c'est que, dans ces sortes de

guerres, le parti vaincu se venge toujours sur les hommes du triomphe

qu'il cède aux choses. Les principes ressortent avec éclat des attaques

de leurs antagonistes; les individus succombent sous les attaques de

leurs adversaires. Tout homme extrême dans son parti n'est jamais propre

à gouverner les affaires de ce parti, lorsqu'il cesse d'être en guerre;

et la haine que les opposants portaient à la cause prend la forme du

mépris pour ses plus criminels défenseurs. Ce qu'ils ont fait pour le

triomphe de leur parti a perdu leur réputation individuelle; ceux même

qui les applaudissaient, lorsqu'ils croyaient être préservés par eux de

quelques dangers, veulent l'honneur de les juger, lorsque le péril est

passé. La vertu est tellement l'idée primitive de tous les hommes, que

les complices sont aussi sévères que les juges, lorsque la solidarité

n'existe plus; et les vaincus et les vainqueurs sont réconciliés

ensemble, quand les uns renoncent à leur absurde cause, et les autres à

leurs coupables chefs.

Les triomphes d'un parti ne servent donc jamais à ceux qui s'y sont

montrés les plus violents et les plus injustes.

Mais quand l'esprit de parti, dans toute sa bonne foi, rendrait

indifférent aux succès de l'ambition personnelle, jamais cette passion,

considérée d'une manière générale, n'est complètement satisfaite par

aucun résultat durable; et si elle pouvait l'être, si elle atteignait ce

qu'elle appelle son but, il n'est point d'espoir qui fût plus détrompé,

qui cessât plus sûrement au moment de la jouissance; car il n'en est

point dont les illusions aient moins de rapport avec la réalité: il y a

quelque chose de vrai dans les satisfactions que donnent la puissance,

la gloire; mais lorsque l'esprit de parti triomphe, par cela même il est

détruit.

Eh! quel réveil que cet instant! Le malheur qu'il cause serait encore

possible à supporter, s'il venait uniquement de la perte d'une grande

espérance; mais par quels moyens racheter les sacrifices qu'elle a

coûtés, et que devient un homme honnête, alors qu'il se reconnaît

coupable d'actions qu'il condamne en recouvrant sa raison?

Il en coûte de le dire, de peur de modifier l'horreur que doit inspirer

le crime; il y a, dans la révolution, des hommes dont la conduite

publique est détestable, et qui, dans les relations privées, s'étaient

montrés pleins de vertus. Je le répète, en examinant tous les effets du

fanatisme, on acquiert la démonstration, que c'est le seul sentiment qui

puisse réunir ensemble des actions coupables et une âme honnête; de ce

contraste doit naître le plus effroyable supplice dont l'imagination

puisse se faire l'idée. Les malheurs qui sont causés par le caractère

ont leur remède en lui-même; il y a, jusque dans l'homme profondément

criminel, une sorte d'accord qui seul peut faire qu'il existe, et reste

lui-même; les sentiments qui l'ont conduit au crime lui en dérobent

horreur: il supporte le mépris par le même mouvement qui l'a porté à le

mériter. Mais quel supplice que la situation qui permet à un homme

estimable de se juger, de se voir, ayant commis de grands crimes!...

C'est d'une telle supposition que les anciens ont tiré les plus

terribles effets de leurs tragédies: ils attribuent à la fatalité les

actions coupables d'une âme vertueuse. Cette invention poétique, qui

fait du rôle d'Oreste le plus déchirant de tous les spectacles, l'esprit

de parti peut la réaliser. La main de fer du destin n'est pas plus

puissante que cet asservissement à l'empire d'une seule idée, ce délire

que toute pensée unique fait naître dans la tête de celui qui s'y

abandonne: c'est la fatalité, pour ces temps-ci, que l'esprit de parti,

et peu d'hommes sont assez forts pour lui échapper.

Aussi se réveilleront-ils un jour ceux qui seuls sont sincères, ceux qui

seuls méritent les regrets; accablés de mépris, tandis qu'ils auraient

besoin de considération; accusés du sang et des pleurs, tandis qu'ils

seront encore capables de pitié; isolés dans l'univers sensible, tandis

qu'ils pensaient s'unir à toute la race humaine. Ils éprouveront ces

douleurs alors que les motifs qui les ont entraînés auront perdu toute

réalité, même à leurs yeux, et ils ne conserveront de la funeste

identité qui ne leur permet pas de se séparer de leur vie passée, que

les remords pour garants: les remords, seuls liens des deux êtres les

plus contraires, celui qu'ils se sont montré sous le joug de l'esprit de

parti, celui qu'ils devaient être par les dons de la nature.

De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations · 第 19 / 33 题