_De l'envie et de la vengeance._
Il est des passions qui n'ont pas précisément de but, et cependant
remplissent une grande partie de la vie; elles agissent sur l'existence
sans la diriger, et l'on sacrifie le bonheur à leur puissance négative:
car, par leur nature, elles n'offrent pas même l'illusion d'un espoir et
d'un avenir, mais seulement elles donnent le besoin de satisfaire l'âpre
sentiment qu'elles inspirent: il semble que de telles passions ne soient
composées que du mauvais succès de toutes; de ce nombre, mais avec des
nuances différentes, sont l'envie et la vengeance.
L'envie ne promet aucun genre de jouissances, même de celles qui amènent
du malheur à leur suite. L'homme qui a cette disposition voit, dans le
monde beaucoup plus de sujets de jalousie qu'il n'en existe réellement;
et pour se croire à la fois heureux et supérieur, il faudrait juger de
son sort par l'envie que l'on inspire: c'est un mobile dont l'objet est
une souffrance, et qui n'exerce l'imagination, cette faculté inséparable
de la passion, que sur une idée pénible. La passion de l'envie n'a point
de terme, parce qu'elle n'a point de but; elle ne se refroidit point,
parce que ce n'est d'aucun genre d'enthousiasme, mais de l'amertume
seule qu'elle s'alimente, et que chaque jour accroît ses motifs par ses
effets: celui qui commence par haïr inspire une irritation propre à
faire mériter sa haine qui d'abord était injuste. Les poètes se sont
exercés sur tous les emblèmes de malheur qu'il fallait attachera
l'envie. Quel triste sort, en effet, que celui d'une passion qui se
dévore elle-même, et, poursuivie sans cesse par l'image de ce qui la
blesse, ne peut se représenter une circonstance quelconque où elle
trouverait du repos! Il y a tant de maux sur la terre cependant, qu'il
semblerait que tout ce qui arrive dans le monde dût être une jouissance
pour l'envie; mais elle est si difficile en malheurs, que s'il reste de
la considération à côté des revers, un sentiment à travers mille
infortunes, une qualité parmi des torts, si le souvenir de la prospérité
relève dans la misère, l'envieux souffre et déteste encore: il démêle,
pour haïr, des avantages inconnus à celui qui les possède; il faudrait,
pour qu'il cessât de s'agiter, qu'il crût tout ce qui existe inférieur à
sa fortune, à ses talents, à son bonheur même; et il a la conscience, au
contraire, que nul tourment ne peut égaler l'impression aride et
desséchante que sa passion dominatrice produit sur lui. Enfin l'envie
prend sa source dans ce terrible sentiment de l'homme qui lui rend
odieux le spectacle du bonheur qu'il ne possède pas, et lui ferait
préférer l'égalité de l'enfer aux gradations dans le paradis. La gloire,
la vertu, le génie viennent se briser contre cette force destructive;
elle met une borne aux efforts, aux élans de la nature humaine: son
influence est souveraine; car qui blâme, qui déjoue, qui s'oppose, qui
renverse, qui se saisit enfin de la force destructive, finit toujours
par triompher.
Mais le mal que l'envieux sait causer ne lui compose pas même un bonheur
selon ses voeux; chaque jour la fortune ou la nature lui donnent de
nouveaux ennemis; vainement il en fait ses victimes, aucun de ses succès
ne le rassure, il se sent inférieur à ce qu'il détruit, il est jaloux de
ce qu'il immole; enfin, à ses yeux mêmes, il est toujours humilié, et ce
supplice s'augmente par tout ce qu'il fait pour l'éviter.
Il est une passion dont l'ardeur est terrible, une passion plus
redoutable dans ce temps que dans tous les autres: c'est la vengeance.
Il ne peut être question de bonheur positif obtenu par elle, puisqu'elle
ne doit sa naissance qu'à une grande douleur, qu'on croit adoucir en la
faisant partager à celui qui l'a causée; mais il n'est personne qui,
dans diverses circonstances de sa vie, n'ait ressenti l'impulsion de la
vengeance. Elle dérive immédiatement de la justice, quoique ses effets y
soient souvent si contraires. Faire aux autres le mal qu'ils vous ont
fait, se présente d'abord comme une maxime équitable; mais ce qu'il y a
de naturel dans cette passion ne rend ses conséquences ni plus
heureuses, ni moins coupables: c'est à combattre les mouvements
involontaires qui entraînent vers un but condamnable que la raison est
particulièrement destinée; car la réflexion est autant dans la nature
que l'impulsion.
Il est certain d'abord qu'on soutient difficilement l'idée de savoir
heureux l'objet qui vous a plongé dans le désespoir. Ce tableau vous
poursuit, comme, par un mouvement contraire, l'imagination de la pitié
offre la peinture des douleurs qu'elle excite à soulager. L'opposition
de votre peine et de la félicité de votre ennemi produit dans le sang un
véritable soulèvement.
Ce qu'on a le plus de peine aussi à supporter dans l'infortune, c'est
l'absorbation, la fixation sur une seule idée; et tout ce qui porte la
pensée au dehors de soi, tout ce qui excite à l'action trompe le
malheur. Il semble qu'en agissant on va changer la situation de son âme;
et le ressentiment, ou l'indignation contre le crime, étant d'abord ce
qui est le plus apparent dans sa propre douleur, on croit, en
satisfaisant ce mouvement, échapper à tout ce qui doit le suivre; mais
en observant un coeur généreux et sensible, on découvre qu'on serait plus
malheureux encore après s'être vengé qu'auparavant. L'occupation où l'on
est de son ressentiment, l'effort qu'on fait sur soi pour le combattre,
remplit la pensée de diverses manières; après s'être vengé, l'on reste
seul avec sa douleur, sans autre idée que la souffrance. Vous rendez à
votre ennemi, par votre vengeance, une espèce d'égalité avec vous; vous
le sortez de dessous le poids de votre mépris, vous vous sentez
rapproché par l'action même de punir; si l'effort que vous tenteriez
pour vous venger était inutile, votre ennemi aurait sur vous l'avantage
qu'on prend toujours sur les volontés impuissantes, quels qu'en soient
la nature et l'objet. Tous les genres d'égarement sont excusables dans
les véritables douleurs; mais ce qui démontre cependant combien la
vengeance tient à des mouvements condamnables, c'est qu'il est beaucoup
plus rare de se venger par sensibilité que par esprit de parti, ou par
amour-propre.
Les âmes généreuses qui se sont abandonnées à des mouvements coupables,
ont fait un tort immense à l'ascendant de la moralité; elles ont réuni à
des torts graves des motifs élevés, et le sens même des mots s'est
trouvé changé par les pensées accessoires que leur exemple y a réunies.
Le même terme exprime l'assassinat de César et celui de Henri IV; et les
grands hommes qui se sont cru le droit de faire plier une loi de la
moralité devant leurs intentions sublimes, ont fait plus de mal par la
latitude qu'ils ont donnée à l'idée de la vertu, que les scélérats
méprisés dont les actions ont exalté l'horreur qu'inspire le crime.
Enfin, par quelque motif qu'on se croie excité à la vengeance, il faut
répéter à ceux qui voudraient s'y abandonner, non pas qu'ils n'y
trouveraient pas de bonheur, ils ne le savent que trop; mais il faut
leur répéter qu'il n'est point de fléau politique plus redoutable.
Cette passion pourrait perpétuer le malheur depuis la première offense
jusqu'à la fin de la race humaine: et dans les temps où les fureurs des
partis ont emporté tous les hommes dans tous les sens au delà des bornes
de la vertu, de la raison et d'eux-mêmes, les révolutions ne cessent que
quand chacun n'est plus agité par le besoin de prévenir ou d'éviter les
effets de la vengeance.
On se persuade que la crainte d'être puni peut empêcher les hommes
violents de se porter à de certains excès; ce n'est pas du tout
connaître la nature de l'emportement. Quand on est criminel de
sang-froid, comme on calcule toujours, tels périls, tels obstacles de
plus peuvent arrêter; mais les hommes passionnés qui se précipitent dans
les révolutions sont irrités par la crainte même, si l'on parvient à la
leur faire éprouver; la peur excite les caractères impétueux, au lieu de
les contenir.
Il est une réflexion qui devrait servir de guide à ceux qui se mêlent
des grands débats des hommes entre eux; c'est qu'ils doivent considérer
leurs ennemis comme étant de leur nature: il y a malheureusement de
l'homme jusque dans le scélérat, et l'on ne se sert jamais cependant de
la connaissance de soi, pour s'aider à devenir un autre. On dit qu'il
faut contraindre, humilier, punir, et l'on sait néanmoins que de pareils
moyens ne produiraient dans notre âme qu'une exaspération irréparable;
on voit ses ennemis comme une chose physique qu'on peut abattre, et
soi-même comme un être moral que sa propre volonté seule doit diriger.
S'il est une passion destructive du bonheur et de l'existence des pays
libres, c'est la vengeance; l'enthousiasme qu'inspire la liberté,
l'ambition qu'elle excite, met les hommes dans un plus grand mouvement,
fait naître plus d'occasions d'être opposés les uns aux autres. L'amour
de la patrie l'emportait tellement chez les Romains sur toute autre
passion, que les ennemis servaient ensemble, et d'un commun accord, les
intérêts de la république. Si la vengeance n'est pas proscrite par
l'esprit public dans une nation où chaque individu existe de toute sa
force personnelle, où le despotisme ne comprimant point la masse, chaque
homme a une valeur et une puissance particulières, les individus
finiront par haïr tous les individus, et le lien de parti se rompant à
mesure qu'un nouveau mouvement crée de nouvelles divisions, il n'y aura
point d'homme qui n'ait, après un certain temps, des motifs pour
détester successivement tout ce qu'il a connu dans sa vie.
Certes, le plus bel exemple qui pût exister de renonciation à la
vengeance, ce serait en France, si la haine cessait de renouveler les
révolutions; si le nom français, par orgueil et par patriotisme,
ralliait tous ceux qui ne sont pas assez criminels pour que le pardon
même ne fût pas cru de leur propre coeur. Sans doute, ce serait un
héroïque oubli; mais il est tellement nécessaire que, même en jugeant
son étonnante difficulté, on a besoin de l'espérer encore. La France ne
peut être sauvée que par ce moyen, et les partisans de la liberté, les
amateurs des arts, les admirateurs du génie, les amis d'un beau ciel,
d'une nature féconde, tout ce qui sait penser, tout ce qui a besoin de
sentir, tout ce qui veut vivre, enfin, de la vie des idées ou des
sensations fortes, implore à grands cris le salut de cette France.