CHAPITRE VI.

_De l'envie et de la vengeance._

Il est des passions qui n'ont pas précisément de but, et cependant

remplissent une grande partie de la vie; elles agissent sur l'existence

sans la diriger, et l'on sacrifie le bonheur à leur puissance négative:

car, par leur nature, elles n'offrent pas même l'illusion d'un espoir et

d'un avenir, mais seulement elles donnent le besoin de satisfaire l'âpre

sentiment qu'elles inspirent: il semble que de telles passions ne soient

composées que du mauvais succès de toutes; de ce nombre, mais avec des

nuances différentes, sont l'envie et la vengeance.

L'envie ne promet aucun genre de jouissances, même de celles qui amènent

du malheur à leur suite. L'homme qui a cette disposition voit, dans le

monde beaucoup plus de sujets de jalousie qu'il n'en existe réellement;

et pour se croire à la fois heureux et supérieur, il faudrait juger de

son sort par l'envie que l'on inspire: c'est un mobile dont l'objet est

une souffrance, et qui n'exerce l'imagination, cette faculté inséparable

de la passion, que sur une idée pénible. La passion de l'envie n'a point

de terme, parce qu'elle n'a point de but; elle ne se refroidit point,

parce que ce n'est d'aucun genre d'enthousiasme, mais de l'amertume

seule qu'elle s'alimente, et que chaque jour accroît ses motifs par ses

effets: celui qui commence par haïr inspire une irritation propre à

faire mériter sa haine qui d'abord était injuste. Les poètes se sont

exercés sur tous les emblèmes de malheur qu'il fallait attachera

l'envie. Quel triste sort, en effet, que celui d'une passion qui se

dévore elle-même, et, poursuivie sans cesse par l'image de ce qui la

blesse, ne peut se représenter une circonstance quelconque où elle

trouverait du repos! Il y a tant de maux sur la terre cependant, qu'il

semblerait que tout ce qui arrive dans le monde dût être une jouissance

pour l'envie; mais elle est si difficile en malheurs, que s'il reste de

la considération à côté des revers, un sentiment à travers mille

infortunes, une qualité parmi des torts, si le souvenir de la prospérité

relève dans la misère, l'envieux souffre et déteste encore: il démêle,

pour haïr, des avantages inconnus à celui qui les possède; il faudrait,

pour qu'il cessât de s'agiter, qu'il crût tout ce qui existe inférieur à

sa fortune, à ses talents, à son bonheur même; et il a la conscience, au

contraire, que nul tourment ne peut égaler l'impression aride et

desséchante que sa passion dominatrice produit sur lui. Enfin l'envie

prend sa source dans ce terrible sentiment de l'homme qui lui rend

odieux le spectacle du bonheur qu'il ne possède pas, et lui ferait

préférer l'égalité de l'enfer aux gradations dans le paradis. La gloire,

la vertu, le génie viennent se briser contre cette force destructive;

elle met une borne aux efforts, aux élans de la nature humaine: son

influence est souveraine; car qui blâme, qui déjoue, qui s'oppose, qui

renverse, qui se saisit enfin de la force destructive, finit toujours

par triompher.

Mais le mal que l'envieux sait causer ne lui compose pas même un bonheur

selon ses voeux; chaque jour la fortune ou la nature lui donnent de

nouveaux ennemis; vainement il en fait ses victimes, aucun de ses succès

ne le rassure, il se sent inférieur à ce qu'il détruit, il est jaloux de

ce qu'il immole; enfin, à ses yeux mêmes, il est toujours humilié, et ce

supplice s'augmente par tout ce qu'il fait pour l'éviter.

Il est une passion dont l'ardeur est terrible, une passion plus

redoutable dans ce temps que dans tous les autres: c'est la vengeance.

Il ne peut être question de bonheur positif obtenu par elle, puisqu'elle

ne doit sa naissance qu'à une grande douleur, qu'on croit adoucir en la

faisant partager à celui qui l'a causée; mais il n'est personne qui,

dans diverses circonstances de sa vie, n'ait ressenti l'impulsion de la

vengeance. Elle dérive immédiatement de la justice, quoique ses effets y

soient souvent si contraires. Faire aux autres le mal qu'ils vous ont

fait, se présente d'abord comme une maxime équitable; mais ce qu'il y a

de naturel dans cette passion ne rend ses conséquences ni plus

heureuses, ni moins coupables: c'est à combattre les mouvements

involontaires qui entraînent vers un but condamnable que la raison est

particulièrement destinée; car la réflexion est autant dans la nature

que l'impulsion.

Il est certain d'abord qu'on soutient difficilement l'idée de savoir

heureux l'objet qui vous a plongé dans le désespoir. Ce tableau vous

poursuit, comme, par un mouvement contraire, l'imagination de la pitié

offre la peinture des douleurs qu'elle excite à soulager. L'opposition

de votre peine et de la félicité de votre ennemi produit dans le sang un

véritable soulèvement.

Ce qu'on a le plus de peine aussi à supporter dans l'infortune, c'est

l'absorbation, la fixation sur une seule idée; et tout ce qui porte la

pensée au dehors de soi, tout ce qui excite à l'action trompe le

malheur. Il semble qu'en agissant on va changer la situation de son âme;

et le ressentiment, ou l'indignation contre le crime, étant d'abord ce

qui est le plus apparent dans sa propre douleur, on croit, en

satisfaisant ce mouvement, échapper à tout ce qui doit le suivre; mais

en observant un coeur généreux et sensible, on découvre qu'on serait plus

malheureux encore après s'être vengé qu'auparavant. L'occupation où l'on

est de son ressentiment, l'effort qu'on fait sur soi pour le combattre,

remplit la pensée de diverses manières; après s'être vengé, l'on reste

seul avec sa douleur, sans autre idée que la souffrance. Vous rendez à

votre ennemi, par votre vengeance, une espèce d'égalité avec vous; vous

le sortez de dessous le poids de votre mépris, vous vous sentez

rapproché par l'action même de punir; si l'effort que vous tenteriez

pour vous venger était inutile, votre ennemi aurait sur vous l'avantage

qu'on prend toujours sur les volontés impuissantes, quels qu'en soient

la nature et l'objet. Tous les genres d'égarement sont excusables dans

les véritables douleurs; mais ce qui démontre cependant combien la

vengeance tient à des mouvements condamnables, c'est qu'il est beaucoup

plus rare de se venger par sensibilité que par esprit de parti, ou par

amour-propre.

Les âmes généreuses qui se sont abandonnées à des mouvements coupables,

ont fait un tort immense à l'ascendant de la moralité; elles ont réuni à

des torts graves des motifs élevés, et le sens même des mots s'est

trouvé changé par les pensées accessoires que leur exemple y a réunies.

Le même terme exprime l'assassinat de César et celui de Henri IV; et les

grands hommes qui se sont cru le droit de faire plier une loi de la

moralité devant leurs intentions sublimes, ont fait plus de mal par la

latitude qu'ils ont donnée à l'idée de la vertu, que les scélérats

méprisés dont les actions ont exalté l'horreur qu'inspire le crime.

Enfin, par quelque motif qu'on se croie excité à la vengeance, il faut

répéter à ceux qui voudraient s'y abandonner, non pas qu'ils n'y

trouveraient pas de bonheur, ils ne le savent que trop; mais il faut

leur répéter qu'il n'est point de fléau politique plus redoutable.

Cette passion pourrait perpétuer le malheur depuis la première offense

jusqu'à la fin de la race humaine: et dans les temps où les fureurs des

partis ont emporté tous les hommes dans tous les sens au delà des bornes

de la vertu, de la raison et d'eux-mêmes, les révolutions ne cessent que

quand chacun n'est plus agité par le besoin de prévenir ou d'éviter les

effets de la vengeance.

On se persuade que la crainte d'être puni peut empêcher les hommes

violents de se porter à de certains excès; ce n'est pas du tout

connaître la nature de l'emportement. Quand on est criminel de

sang-froid, comme on calcule toujours, tels périls, tels obstacles de

plus peuvent arrêter; mais les hommes passionnés qui se précipitent dans

les révolutions sont irrités par la crainte même, si l'on parvient à la

leur faire éprouver; la peur excite les caractères impétueux, au lieu de

les contenir.

Il est une réflexion qui devrait servir de guide à ceux qui se mêlent

des grands débats des hommes entre eux; c'est qu'ils doivent considérer

leurs ennemis comme étant de leur nature: il y a malheureusement de

l'homme jusque dans le scélérat, et l'on ne se sert jamais cependant de

la connaissance de soi, pour s'aider à devenir un autre. On dit qu'il

faut contraindre, humilier, punir, et l'on sait néanmoins que de pareils

moyens ne produiraient dans notre âme qu'une exaspération irréparable;

on voit ses ennemis comme une chose physique qu'on peut abattre, et

soi-même comme un être moral que sa propre volonté seule doit diriger.

S'il est une passion destructive du bonheur et de l'existence des pays

libres, c'est la vengeance; l'enthousiasme qu'inspire la liberté,

l'ambition qu'elle excite, met les hommes dans un plus grand mouvement,

fait naître plus d'occasions d'être opposés les uns aux autres. L'amour

de la patrie l'emportait tellement chez les Romains sur toute autre

passion, que les ennemis servaient ensemble, et d'un commun accord, les

intérêts de la république. Si la vengeance n'est pas proscrite par

l'esprit public dans une nation où chaque individu existe de toute sa

force personnelle, où le despotisme ne comprimant point la masse, chaque

homme a une valeur et une puissance particulières, les individus

finiront par haïr tous les individus, et le lien de parti se rompant à

mesure qu'un nouveau mouvement crée de nouvelles divisions, il n'y aura

point d'homme qui n'ait, après un certain temps, des motifs pour

détester successivement tout ce qu'il a connu dans sa vie.

Certes, le plus bel exemple qui pût exister de renonciation à la

vengeance, ce serait en France, si la haine cessait de renouveler les

révolutions; si le nom français, par orgueil et par patriotisme,

ralliait tous ceux qui ne sont pas assez criminels pour que le pardon

même ne fût pas cru de leur propre coeur. Sans doute, ce serait un

héroïque oubli; mais il est tellement nécessaire que, même en jugeant

son étonnante difficulté, on a besoin de l'espérer encore. La France ne

peut être sauvée que par ce moyen, et les partisans de la liberté, les

amateurs des arts, les admirateurs du génie, les amis d'un beau ciel,

d'une nature féconde, tout ce qui sait penser, tout ce qui a besoin de

sentir, tout ce qui veut vivre, enfin, de la vie des idées ou des

sensations fortes, implore à grands cris le salut de cette France.

De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations · 第 18 / 33 题