_Du crime._
Il faut le dire, quoiqu'on en frémisse, l'amour du crime en lui-même est
une passion. Sans doute, ce sont toutes les autres qui conduisent à cet
excès; mais quand elles ont entraîné l'homme à un certain terme de
scélératesse, l'effet devient la cause, et le crime, qui n'était d'abord
que le moyen, devient le but.
Cet horrible état demande une explication particulière, et peut-être
faut-il avoir été témoin d'une révolution pour comprendre ce que je vais
dire sur ce sujet.
Deux liens retiennent les hommes sous l'empire de la moralité, l'opinion
publique et l'estime d'eux-mêmes. Il y a beaucoup d'exemples de braver
la première en respectant la seconde; alors le caractère prend une sorte
d'amertume et de misanthropie qui exclut beaucoup des bonnes actions que
l'on fait pour être regardé, sans anéantir toutefois les sentiments
honnêtes qui décident de l'accomplissement des principaux devoirs. Mais
dès qu'on a rompu tout ce qui mettait de la conséquence dans sa
conduite, dès qu'on ne peut plus rattacher sa vie à aucun principe,
quelque facile qu'il soit, la réflexion, le raisonnement étant alors
impossibles à supporter, il passe dans le sang une sorte de fièvre qui
donne le besoin du crime.
C'est une sensation physique transportée dans l'ordre moral, et même
cette frénésie se manifeste assez ordinairement par des symptômes
extérieurs. Robespierre et la plupart de ses complices avaient
habituellement des mouvements convulsifs dans les mains, dans la tête;
on voyait en eux l'agitation d'un constant effort. On commence à se
livrer à un excès par entraînement; mais, à son comble, il amène
toujours une sorte de tension involontaire et terrible; hors des lignes
de la nature, dans quelque sens que ce soit, ce n'est plus la passion
qui commande, mais la contraction qui soutient.
Certainement l'homme criminel croit toujours, d'une manière générale,
marcher vers un objet quelconque; mais il y a un tel égarement dans son
âme, qu'il est impossible d'expliquer toutes ses actions par l'intérêt
du but qu'il veut atteindre: le crime appelle le crime, le crime ne voit
de salut que dans de nouveaux crimes; il fait éprouver une rage
intérieure qui force à agir sans autre motif que le besoin d'action. On
ne peut guère comparer cet état qu'à l'effet du goût du sang sur les
bêtes féroces, alors même qu'elles n'éprouvent ni la faim, ni la soif.
Si, dans le système du monde, les diverses natures des êtres, des
espèces, des choses, des sensations, se tiennent par des intermédiaires,
il est certain que la passion du crime est le chaînon entre l'homme et
les animaux; elle est à quelques égards aussi involontaire que leur
instinct, mais elle est plus dépravée; car c'est la nature qui a créé le
tigre, et c'est l'homme qui s'est fait criminel; l'animal sanguinaire a
sa place marquée dans le monde, et il faut que le criminel le bouleverse
pour y dominer.
La trace de raisonnement qu'on peut apercevoir à travers le chaos des
sensations d'un homme coupable, c'est la crainte des dangers auxquels
ses crimes l'exposent. Quelle que soit l'horreur qu'inspire un scélérat,
il surpasse toujours ses ennemis dans l'idée qu'il se fait de la haine
qu'il mérite; par delà les actions atroces qu'il commet à nos yeux, il
sait encore quelque chose de plus que nous qui l'épouvante; il hait dans
les autres l'opinion que, sans se l'avouer, il a de son propre
caractère; et le dernier terme de sa fureur serait de détester en
lui-même ce qu'il lui reste de conscience, et de se déchirer s'il vivait
seul.
On s'étonne de l'inconséquence des scélérats; et c'est précisément ce
qui prouve que le crime n'est plus pour eux l'instrument d'un désir,
mais une frénésie sans motifs, sans direction fixe, une passion qui se
meurt sur elle-même. L'ambition, la soif du pouvoir, ou tout autre
sentiment excessif, peut faire commettre des forfaits; mais lorsqu'ils
sont arrivés à un certain excès, il n'est aucun but qu'ils ne dépassent;
l'action du lendemain est commandée par l'atrocité même de celle de la
veille: une force aveugle pousse les hommes dans cette pente une fois
qu'ils s'y sont placés; le terme, quel qu'il soit, recule à leurs yeux à
mesure qu'ils avancent. L'objet de toutes les autres passions est connu,
et le moment de la possession promet du moins le calme de la satiété;
mais dans cette horrible ivresse, l'homme se sent condamné à un
mouvement perpétuel; il ne peut s'arrêter à aucun point limité, puisque
la fin de tout est du repos, et que le repos est impossible pour lui; il
faut qu'il aille en avant, non qu'au-devant de lui l'espérance
apparaisse, mais parce que l'abîme est derrière, et que, comme pour
s'élever au sommet de la montagne Noire, décrite dans les _Contes
Persans_, les degrés sont tombés à mesure qu'il les a montés.
Le sentiment dominant de la plupart de ces hommes est sans doute la
crainte d'être punis de leurs forfaits; cependant il y a en eux une
certaine fureur qui ne leur permettrait pas d'adopter les moyens les
plus sûrs, s'ils étaient en même temps les plus doux: ce n'est que dans
les crimes présents qu'ils cherchent la garantie des crimes passés; car
toute résolution qui tendrait à la paix, à la réconciliation, fût-elle
réellement utile à leurs intérêts, ne serait jamais adoptée par eux; il
y aurait dans de telles mesures une sorte de relâchement, de calme
incompatible avec l'agitation intérieure, avec l'âpreté convulsive des
hommes de cette nature.
Plus ils étaient nés avec des facultés sensibles, plus l'irritation
qu'ils éprouvent est horrible. Il vaut mieux, en fait de crimes, avoir
affaire à ces êtres corrompus, pour qui la moralité n'a jamais été rien,
qu'à ceux qui ont eu besoin de se dépraver, de vaincre quelques qualités
naturelles. Ils sont plus offensés du mépris, ils sont plus inquiets
d'eux-mêmes, ils s'élancent plus loin, pour mieux se séparer des
combinaisons ordinaires, qui leur rappelleraient les anciennes traces de
ce qu'ils ont senti et pensé.
Quand une fois les hommes sont arrivés à cet horrible période, il faut
les rejeter hors des nations, car ils ne peuvent que les déchirer.
L'ordre social qui placerait un tel criminel sur le trône du monde, ne
l'apaiserait pas envers les hommes ses esclaves. Rien de restreint dans
des bornes fixes, fût-ce le plus haut point de prospérité, ne peut
convenir à ces êtres furieux, qui détestent les hommes comme des témoins
de leur vie.
Le plus énergique d'entre ces monstres finit par devenir avide de la
haine, comme on l'est de l'estime. La nature morale dans les esprits
ardents tend toujours à quelque chose de complet; et l'on veut étonner
par le crime, quand il n'y a plus de grandeur possible que dans son
excès. L'agrandissement de soi, ce désir qui, d'une manière quelconque,
est toujours le principe de toute action au dehors, l'agrandissement de
soi se retrouve dans l'effroi qu'on fait naître. Les hommes sont là pour
craindre, s'ils ne sont pas là pour aimer; la terreur qu'on inspire
flatte et rassure, isole et enivre, et, avilissant les victimes, semble
absoudre leur tyran.
Mais je m'aperçois qu'en parlant du crime je n'ai pensé qu'à la cruauté;
la révolution de France concentre toutes les idées dans cette horrible
dépravation: et, après tout, quel crime y a-t-il au monde, si ce n'est
ce qui est cruel, c'est-à-dire, ce qui fait souffrir les autres? Eh! de
quelle nature est celui qui, pour son ambition, a pu donner la mort? de
quelle nature est celui qui sait braver tout ce que cette idée a de
solennel et de terrible, cette idée dont le retour immédiat sur soi-même
devrait effrayer tout ce qui veut vivre? Cet acte irréparable, cet acte
qui seul donne à l'homme un pouvoir sur l'éternité, et lui fait exercer
une faculté qui n'est sans bornes que dans l'empire du malheur; cet
acte, quand on a pu, dans la réflexion, le concevoir et l'ordonner,
jette l'homme dans un monde nouveau: le sang est traversé; de ce jour,
il sent que le repentir est impossible, comme le mal est ineffaçable; il
ne se croit plus de la même espèce que tout ce qui traite du passé avec
l'avenir. Si l'on pouvait encore avoir quelque prise sur un tel
caractère, ce serait en lui persuadant tout à coup qu'il est absolument
pardonné.
Il n'est peut-être point de tyran, même le plus prospère, qui ne voulût
recommencer avec la vertu, s'il pouvait anéantir le souvenir de ses
crimes: mais, d'abord, il est presque impossible, quand on le voudrait,
de persuader à un coupable qu'on l'absout de ses forfaits. L'opinion
qu'un criminel a de lui-même est d'une morale plus sévère que la pitié
qu'il pourrait inspirer à un honnête homme; et, d'ailleurs, il est
contre la nature des choses qu'une nation pardonne, quand même son
intérêt le plus évident devrait l'y engager.
Il faudrait accueillir la première lueur du repentir comme un engagement
éternel, et lier par leurs premiers pas ceux qui, peut-être, les
commençaient au hasard; mais à peine un individu a-t-il assez de force
sur lui-même pour suivre une telle conduite sans se démentir. Par quels
moyens peut-on confier à la foule un plan qui ne peut réussir que s'il
n'a jamais l'air d'en être un? Comment faire adopter au grand nombre une
marche combinée, qui doit avoir l'apparence d'un mouvement involontaire,
et mouvoir la multitude à l'aide du secret de chacun?
Un homme véritablement criminel ne peut donc point être ramené; il
possède encore moins de moyens en lui-même pour recourir aux leçons de
la philosophie et de la vertu. L'ascendant de l'ordre et du beau moral
perd tout son effet sur une imagination dépravée. Au milieu des
égarements qui n'ont pas atteint cet excès, il reste toujours une
portion de soi qui peut servir à rappeler la raison; on a senti dans
tous les moments une arrière-pensée qu'on est sûr de retrouver quand on
le voudra: mais le criminel s'est élancé tout entier; s'il a du remords,
ce n'est pas de celui qui retient, mais de celui qui excite de plus en
plus à des actions violentes; c'est une sorte de crainte qui précipite
les pas: et, d'ailleurs, tous les sentiments, toutes les sources
d'émotion, tout ce qui peut enfin produire une révolution dans le fond
du coeur de l'homme, n'existant plus, il doit suivre éternellement la
même route.
Je n'ai pas besoin de parler de l'influence d'une telle frénésie sur le
bonheur; le danger de tomber d'un tel état est le malheur même qui
menace l'homme abandonné à ses passions; et ce danger seul suffit pour
épouvanter de tout ce qui pourrait y conduire. Il n'y a que des nuances
à côté de cette couleur; et les poëtes anciens ont si bien senti ce que
cette situation avait d'épouvantable, que, s'aidant, pour la peindre, de
tous les contes allégoriques de la mythologie, ce n'est pas la
souffrance seule du remords, mais la douleur même de la passion qu'ils
ont exprimée dans leurs tableaux des enfers.
La plus grande partie des idées métaphysiques que je viens d'essayer de
développer, sont indiquées par les fables reçues sur le destin des
grands criminels: le tonneau des Danaïdes, Sisyphe, roulant sans cesse
une pierre, et la remontant au haut de la même montagne pour la voir
rouler en bas de nouveau, sont l'image de ce besoin d'agir, même sans
objet, qui force un criminel à l'action la plus pénible, dès qu'elle le
soustrait à ce qu'il ne peut supporter, le repos. Tantale, approchant
sans cesse d'un but qui s'éloigne toujours devant lui, peint le supplice
habituel des hommes qui se sont livrés au crime; ils ne peuvent
atteindre à aucun bien, ni cesser de le désirer. Enfin, les anciens
poètes philosophes ont senti que ce n'était pas assez de peindre les
peines du repentir; qu'il fallait plus pour l'enfer, qu'il fallait
montrer ce qu'on éprouvait au plus fort de l'enivrement, ce que faisait
souffrir la passion du crime avant que, par le remords même, elle eût
cessé d'exister.
On se demande pourquoi, dans un état si pénible, les suicides ne sont
pas plus fréquents; car la mort est le remède à l'irréparable. Mais de
ce que les criminels ne se tuent presque jamais, on ne doit point en
conclure qu'ils sont moins malheureux que les hommes qui se résolvent au
suicide. Sans parler même du vague effroi que doit inspirer aux
coupables ce qui peut suivre cette vie, il y a quelque chose de sensible
ou de philosophique dans l'action de se tuer, qui est tout à fait
étranger à l'être dépravé.
Si l'on quitte la vie pour échapper aux peines du coeur, on désire
laisser quelques regrets après soi; si l'on est conduit au suicide par
un profond dégoût de l'existence, qui sert à juger la destinée humaine,
il faut que des réflexions profondes, de longs retours sur soi, aient
précédé cette résolution; et la haine qu'éprouve l'homme criminel contre
ses ennemis, le besoin qu'il a de leur nuire, lui feraient craindre de
les laisser en repos par sa mort: la fureur dont il est agité, loin de
le dégoûter de la vie, fait qu'il s'acharne davantage à tout ce qui lui
a coûté si cher. Un certain degré de peine décourage et fatigue;
l'irritation du crime attache à l'existence par un mélange de crainte et
de fureur; elle devient une sorte de proie qu'on conserve pour la
déchirer.
D'ailleurs, un caractère particulier aux grands coupables, c'est de ne
point s'avouer à eux-mêmes le malheur qu'ils éprouvent, l'orgueil le
leur défend; mais cette illusion, ou plutôt cette gêne intérieure, ne
diminue rien de leurs souffrances, car la pire des douleurs est celle
qui ne peut se reposer sur elle-même. Le scélérat est inquiet et défiant
au fond de sa propre pensée; il traite avec lui-même comme avec une
sorte d'ennemi; il garde avec sa réflexion quelques-uns des ménagements
qu'il observe pour se montrer au public; et, dans un tel état, il
n'existe jamais l'espèce de calme méditatif, d'abandon à la réflexion,
qu'il faut pour contempler toute la vérité et prendre d'après elle une
résolution irrévocable.
Le courage qui fait braver la mort n'a point de rapport avec la
disposition qui décide à se la donner: les grands criminels peuvent être
intrépides dans le danger; c'est une suite de l'enivrement, c'est une
émotion, c'est un moyen, c'est un espoir, c'est une action; mais ces
mêmes hommes, quoique les plus malheureux des êtres, ne se tuent presque
jamais, soit que la Providence n'ait pas voulu leur laisser cette
sublime ressource, soit qu'il y ait dans le crime une ardente
personnalité qui, sans donner aucune jouissance, exclut les sentiments
élevés avec lesquels on renonce à la vie.
Hélas! il serait si difficile, de ne pas s'intéresser à l'homme plus
grand que la nature, alors qu'il rejette ce qu'il tient d'elle, alors
qu'il se sert de la vie pour détruire la vie, alors qu'il sait dompter
par la puissance de l'âme le plus fort mouvement de l'homme, l'instinct
de sa conservation; il serait si difficile de ne pas croire à quelques
mouvements de générosité dans l'homme qui, par repentir, se donnerait la
mort, qu'il est bon que les véritables scélérats soient incapables d'une
telle action: ce serait une souffrance pour une âme honnête, que de ne
pas pouvoir mépriser complètement l'être qui lui inspire de l'horreur.