_Du jeu, de l'avarice, de l'ivresse, etc._
Après ce sentiment malheureux et sublime qui fait dépendre d'un seul
objet le destin de notre vie, je vais parler des passions qui soumettent
l'homme au joug des sensations égoïstes. Ces passions ne doivent point
être rangées dans la classe des ressources qu'on trouve en soi; car rien
n'est plus opposé aux plaisirs qui naissent de l'empire sur soi-même que
l'asservissement à ses désirs personnels. Dans cette situation,
toutefois, si l'on dépend de la fortune, on n'attend rien de l'opinion,
de la volonté, des sentiments des hommes; et sous ce rapport, comme on a
plus de liberté, on devrait obtenir plus de bonheur: néanmoins ces
penchants avilissants ne valent aucune véritable jouissance; ils livrent
à un instinct grossier, et cependant exposent aux mêmes chances que des
désirs plus relevés.
L'on peut trouver dans ces passions honteuses la trace des affections
morales dégénérées en impulsions physiques. Il y a dans les libertins,
dans ceux qui s'enivrent, dans les joueurs, dans les avares, les deux
espèces de mouvement qui font les ambitieux en tout genre, le besoin
d'émotion et la personnalité; mais, dans les passions morales, on ne
peut être ému que par les sentiments de l'âme, et ce qu'on a d'égoïsme
n'est satisfait que par le rapport des autres avec soi; tandis que le
seul avantage de ces passions physiques, c'est l'agitation qui suspend
le sentiment et la pensée; elles donnent une sorte de personnalité
matérielle qui part de soi pour revenir à soi, et fait triompher ce
qu'il y a d'animal dans l'homme sur le reste de sa nature.
Examinons cependant, malgré le dégoût qu'un tel sujet inspire, les deux
principes de ces passions, le besoin d'émotion et l'égoïsme. Le premier
produit l'amour du jeu, et le second l'avarice. Quoiqu'on puisse
supposer qu'il faut aimer l'argent pour aimer le jeu, ce n'est point là
la source de ce penchant effréné; la cause élémentaire, la jouissance
unique peut-être de toutes les passions, c'est le besoin et le plaisir
de l'émotion. On ne trouve de bon dans la vie que ce qui la fait
oublier; et si l'émotion pouvait être un état durable, bien peu de
philosophes se refuseraient à convenir qu'elle serait le souverain bien.
Il est, et je tâcherai de le prouver dans la troisième partie de cet
ouvrage, il est des distractions utiles et constantes pour l'homme qui
sait se dominer; mais la foule des êtres passionnés qui veulent échapper
à leur ennemi commun, la sensation douloureuse de la vie, se précipite
dans une ivresse qui, confondant les objets, fait disparaître la réalité
de tout. Dans un moment d'émotion, il n'y a plus de jugement, il n'y a
que de l'espérance et de la crainte: on éprouve quelque chose du plaisir
des rêves, les limites s'effacent, l'extraordinaire paraît possible, et
les bornes ou les chaînes de ce qui est et de ce qui sera s'éloignent ou
se soulèvent à vos yeux. Dans le tumulte et la succession rapide des
sensations qui s'emparent d'une âme violemment émue, le danger, même
sans but, est un plaisir pendant la durée de l'action. Sans doute c'est
un sentiment très-pénible que de craindre à l'avance le péril qui
menace, c'est de la souffrance dans le calme; mais l'instant de la
décision, mais le jeu, quelque cher qu'il soit dans le moment où il se
hasarde, est une espèce de jouissance, c'est-à-dire, d'étourdissement.
Cet état devient quelquefois tellement nécessaire à ceux qui l'ont
éprouvé, qu'on voit des marins traverser de nouveau les mers, seulement
pour ressentir l'émotion des dangers auxquels ils ont échappé.
Le grand jeu de la gloire est difficile à préparer; un tapis vert, des
dés y suppléent. L'agitation de l'âme est un besoin trompeur auquel la
plupart des hommes se livrent, sans penser à ce qui succède à cette
agitation. Ils hasardent la fortune qui les fait vivre; ils se
précipitent dans les batailles où la mort, ou plus encore les
souffrances les menacent, pour retrouver ce mouvement qui les sépare des
souvenirs et de la prévoyance, donne à l'existence quelque chose
d'instantané, fait vivre et cesser de réfléchir.
Quel triste cachet de la destinée humaine! quelle irrécusable preuve de
malheur, que ce besoin d'éviter le cours naturel de la vie, d'enivrer
les facultés qui servent à la juger! Le monde est agité par l'inquiétude
de chaque homme, et ces armées innombrables qui couvrent la surface de
la terre sont l'invention cruelle des soldats, des officiers, des rois,
pour chercher dans la destinée quelque, chose que la nature n'y a point
mis, ou tout au moins pour obtenir cette interruption momentanée de la
durée successive des idées habituelles, cette émotion qui soulage du
poids de la vie.
Mais, indépendamment de tout ce qu'il faut hasarder et perdre pour se
mettre dans une situation qui vous procure de telles sortes de
jouissances, il n'existe rien de plus pénible que l'instant qui succède
à l'émotion; le vide qu'elle laisse après elle est un plus grand malheur
que la privation même de l'objet dont l'attente vous agitait. Ce qu'il y
a de plus difficile à supporter pour un joueur, ce n'est pas d'avoir
perdu, mais de cesser de jouer. Les mots qui servent aux autres passions
sont très-souvent empruntés de celle-là, parce qu'elle est une image
matérielle de tous les sentiments qui s'appliquent à de plus grandes
circonstances; ainsi l'amour du jeu aide à comprendre l'amour de la
gloire, et l'amour de la gloire à son tour explique l'amour du jeu.
Tout ce qui établit des analogies, des ressemblances, est un garant de
plus de la vérité du système. Si l'on parvenait à rallier la nature
morale à la nature physique, l'univers entier à une seule pensée, on
aurait presque dérobé le secret de la Divinité.
La plupart des hommes cherchent donc à trouver le bonheur dans
l'émotion, c'est-à-dire, dans une sensation rapide qui gâte un long
avenir: d'autres se livrent par calcul, et surtout par caractère, à la
personnalité; mécontents de leurs relations avec les autres, ils croient
avoir trouvé un secret sûr pour être heureux, en se consacrant à
eux-mêmes, et ils ne savent pas que ce n'est pas seulement de la nature
du joug, mais de la dépendance en elle-même, que naît le malheur de
l'homme. L'avarice est de tous les penchants celui qui fait le mieux
ressortir la personnalité. Aimer l'argent, pour arriver à tel ou tel
but, c'est le regarder comme un moyen, et non comme l'objet; mais il est
une espèce d'hommes qui, considérant en général la fortune comme une
manière d'acquérir des jouissances, ne veulent cependant en goûter
aucune: les plaisirs, quels qu'ils soient, vous associent aux autres,
tandis que la possibilité de les obtenir est en soi seul, et l'on
dissipe quelque chose de son égoïsme en le satisfaisant au dehors.
L'avenir inquiète tellement les avares, qu'ils aiment à sacrifier le
présent comme pourrait le faire la vertu la plus relevée: la
personnalité de l'avare va si loin, qu'il finit par immoler lui à
lui-même; il s'aime tant demain, qu'il se prive de tout chaque jour pour
embellir le jour suivant; et comme tous les sentiments qui ont le
caractère de la passion, qui dévorent jusqu'à l'objet même qu'ils
chérissent, l'égoïsme devient destructeur du bien-être qu'il veut
conserver, et l'avarice interdit tous les avantages que l'argent
pourrait valoir.
Je ne m'arrêterai point à parler des malheurs causés par l'avarice; on
ne voit point de gradation ni de nuance dans cette singulière passion;
tout y paraît également douloureux et vil. Comment avoir l'idée de cette
fureur de personnalité? Quel but que soi pour sa propre vie! Quel homme
peut se choisir pour l'objet de sa pensée, sans admettre d'intermédiaire
entre sa passion et lui-même?
Il y a tant d'incertitude dans ce qu'on désire, de dégoût dans ce qu'on
éprouve, qu'on ne peut concevoir comment on aurait le courage d'agir, si
ses actions retournant à ses sensations, et ses sensations à ses
actions, on savait si positivement le prix de ce qu'on fait, la
récompense de ses efforts. Comment exister sans être utile, et se donner
la peine de vivre quand personne ne s'affligerait de nous voir mourir!
Si l'avare, si l'égoïste sont incapables de ces retours sensibles, il
est un malheur particulier à de tels caractères auquel ils ne peuvent
jamais échapper; ils craignent la mort, comme s'ils avaient su jouir de
la vie: après avoir sacrifié leurs jours présents à leurs jours à venir,
ils éprouvent une sorte de rage en voyant s'approcher le terme de
l'existence. Les affections du coeur augmentent le prix de la vie en
diminuant l'amertume de la mort; tout ce qui est aride fait mal vivre et
mal mourir. Enfin les passions personnelles sont de l'esclavage autant
que celles qui mettent dans la dépendance des autres; elles rendent
également impossible l'empire sur soi-même, et c'est dans le libre et
constant exercice de cette puissance qu'est le repos et ce qu'il y a de
bonheur.
Les passions qui dégradent l'homme, en resserrant son égoïsme dans ses
sensations, ne produisent pas sans doute ces bouleversements de l'âme où
l'homme éprouve toutes les douleurs que ses facultés lui permettent de
ressentir; mais il ne reste aux peines causées par des penchants
méprisables aucun genre de consolation; le dégoût qu'elles inspirent aux
autres passe jusqu'à celui qui les éprouve. Il n'y a rien de plus amer
dans l'adversité que de ne pas pouvoir s'intéresser à soi; l'on est
malheureux sans trouver même de l'attendrissement dans son âme; il y a
quelque chose de desséché dans tout votre être, un sentiment d'isolement
si profond, qu'aucune idée ne peut se joindre à l'impression de la
douleur: il n'y a rien dans le passé, il n'y a rien dans l'avenir, il
n'y a rien autour de soi; on souffre à sa place, mais sans pouvoir
s'aider de sa pensée, sans oser méditer sur les différentes causes de
son infortune, sans se relever par de grands souvenirs où la douleur
puisse s'attacher.