CHAPITRE IV.

_De l'amour._

Si l'Être tout-puissant qui a jeté l'homme sur cette terre a voulu qu'il

conçût l'idée d'une existence céleste, il a permis que dans quelques

instants de sa jeunesse il pût aimer avec passion, il pût vivre dans un

autre, il pût compléter son être en l'unissant à l'objet qui lui était

cher. Pour quelque temps, du moins, les bornes de la destinée de

l'homme, l'analyse de la pensée, la méditation de la philosophie, se

sont perdues dans le vague d'un sentiment délicieux; la vie qui pèse

était entraînante, et le but qui toujours paraît au-dessous des efforts,

semblait les surpasser tous. L'on ne cesse point de mesurer ce qui se

rapporte à soi; mais les qualités, les charmes, les jouissances, les

intérêts de ce qu'on aime n'ont de terme que dans notre imagination. Ah!

qu'il est heureux le jour où l'on expose sa vie pour l'unique ami dont

notre âme a fait choix! le jour où quelque acte d'un dévouement absolu

lui donne au moins une idée du sentiment qui oppressait le coeur par

l'impossibilité de l'exprimer! Une femme, dans ces temps affreux dont

nous avons vécu contemporains; une femme condamnée à mort avec celui

qu'elle aimait, laissant bien loin d'elle le secours du courage,

marchait au supplice avec joie, jouissait d'avoir échappé au tourment de

survivre, était fière de partager le sort de son amant, et présageant

peut-être le terme où elle pouvait perdre l'amour qu'il avait pour elle,

éprouvait un sentiment féroce et tendre qui lui faisait chérir la mort

comme une réunion éternelle. Gloire, ambition, fanatisme, votre

enthousiasme a des intervalles; le sentiment seul enivre chaque instant;

rien ne lasse de s'aimer, rien ne fatigue dans cette inépuisable source

d'idées d'émotions heureuses; et tant qu'on ne voit, qu'on n'éprouve

rien que par un autre, l'univers entier est lui sous des formes

différentes; le printemps, la nature, le ciel, ce sont les lieux qu'il a

parcourus; les plaisirs du monde, c'est ce qu'il a dit; ce qui lui a

plu, les amusements qu'il a partagés; ses propres succès à soi-même,

c'est la louange qu'il a entendue, et l'impression que le suffrage de

tous a pu produire sur le jugement d'un seul; enfin, une idée unique est

ce qui cause à l'homme le plus grand bonheur ou la folie du désespoir.

Rien ne fatigue l'existence autant que ces intérêts divers dont la

réunion a été considérée comme un bon système de félicité; en fait de

malheur on n'affaiblit pas ce qu'on divise: après la raison qui dégage

de toutes les passions, ce qu'il y a de moins malheureux encore, c'est

de s'abandonner entièrement à une seule. Sans doute ainsi l'on s'expose

à recevoir la mort de ses propres affections; mais le premier but qu'on

doit se proposer en s'occupant du sort des hommes, n'est pas la

conservation de leur vie; le sceau de leur nature immortelle est de

n'estimer l'existence physique qu'avec la possession du bonheur moral.

C'est par le secours de la réflexion, c'est en écartant de moi

l'enthousiasme de la jeunesse, que je considérerai l'amour, ou, pour

mieux m'exprimer, le dévouement absolu de son être aux sentiments, au

bonheur, à la destinée d'un autre, comme la plus haute idée de félicité

qui puisse exalter l'espérance de l'homme. Cette dépendance d'un seul

objet affranchit si bien du reste de la terre, que l'être sensible qui a

besoin d'échapper à toutes les prétentions de l'amour-propre, à tous les

soupçons de la calomnie, à tout ce qui flétrit enfin dans les relations

qu'on entretient avec les hommes, l'être sensible trouve dans cette

passion quelque chose de solitaire et de concentré qui inspire à l'âme

l'élévation de la philosophie et l'abandon du sentiment. On échappe au

monde par des intérêts plus vifs que tous ceux qu'il peut donner; on

jouit du calme de la pensée et du mouvement du coeur, et, dans la plus

profonde solitude, la vie de l'âme est plus active que sur le trône des

Césars. Enfin, à quelque époque de l'âge qu'on transportât un sentiment

qui vous aurait dominé depuis votre jeunesse, il n'est pas un moment où

d'avoir vécu pour un autre ne fût plus doux que d'avoir existé pour soi,

où cette pensée ne dégageât tout à la fois des remords et des

incertitudes. Quand on n'a pour but que son propre avantage, comment

peut-on parvenir à se décider sur rien? le désir échappe, pour ainsi

dire, à l'examen qu'on en fait; l'événement amène souvent un résultat si

contraire à notre attente, que l'on se repent de tout ce qu'on a essayé,

que l'on se lasse de son propre intérêt comme de toute autre entreprise.

Mais quand c'est au premier objet de ses affections que la vie est

consacrée, tout est positif, tout est déterminé, tout est entraînant:

_il le veut, il en a besoin, il en sera plus heureux; un instant de sa

journée pourra s'embellir au prix de tels efforts_. C'est assez pour

diriger le cours entier de la destinée; plus de vague, plus de

découragement, c'est la seule jouissance de l'âme qui la remplisse en

entier, s'agrandisse avec elle, et, se proportionnant à nos facultés,

nous assure l'exercice et la jouissance de toutes. Quel est l'esprit

supérieur qui ne trouve pas dans un véritable sentiment le développement

d'un plus grand nombre de pensées que dans aucun écrit, dans aucun

ouvrage qu'il puisse ou composer ou lire? Le plus grand triomphe du

génie c'est de deviner la passion; qu'est-ce donc qu'elle-même? Les

succès de l'amour-propre, le dernier degré des jouissances de la

personnalité, la gloire, que vaut-elle auprès d'être aimé? Qu'on se

demande ce que l'on préférerait d'être Aménaïde ou Voltaire. Ah! tous

ces écrivains, ces grands hommes, ces conquérants s'efforcent d'obtenir

une seule des émotions que l'amour jette comme par torrent dans la vie;

des années de peines et d'efforts leur valent un jour, une heure de cet

enivrement qui dérobe l'existence; et le sentiment fait éprouver,

pendant toute sa durée, une suite d'impressions aussi vives et plus

pures que le couronnement de Voltaire, ou le triomphe d'Alexandre.

C'est hors de soi que sont les seules jouissances indéfinies. Si l'on

veut sentir le prix de la gloire, il faut voir celui qu'on aime honoré

par son éclat; si l'on veut apprendre ce que vaut la fortune, il faut

lui avoir donné la sienne; enfin, si l'on veut bénir le don inconnu de

la vie, il faut qu'il ait besoin de votre existence, et que vous

puissiez considérer en vous le soutien de son bonheur.

Dans quelque situation qu'une profonde passion nous place, jamais je ne

croirai qu'elle éloigne de la véritable route de la vertu; tout est

sacrifice, tout est oubli de soi dans le dévouement exalté de l'amour,

et la personnalité seule avilit; tout est bonté, tout est pitié dans

l'être qui sait aimer, et l'inhumanité seule bannit toute moralité du

coeur de l'homme. Mais s'il est dans l'univers deux êtres qu'un sentiment

parfait réunisse, et que le mariage ait liés l'un à l'autre, que tous

les jours, à genoux, ils bénissent l'Être suprême; qu'ils voient à leurs

pieds l'univers et ses grandeurs; qu'ils s'étonnent, qu'ils s'inquiètent

même d'un bonheur qu'il a fallu tant de chances diverses pour assurer,

d'un bonheur qui les place à une si grande distance du reste des hommes;

oui, qu'ils s'effrayent d'un tel sort. Peut-être, pour qu'il ne fût pas

trop supérieur au nôtre, ont-ils déjà reçu tout le bonheur que nous

espérons dans l'autre vie; peut-être que pour eux il n'est pas

d'immortalité.

J'ai vu, pendant mon séjour en Angleterre, un homme du plus rare mérite,

uni depuis vingt-cinq ans à une femme digne de lui: un jour, en nous

promenant ensemble, nous rencontrâmes ce qu'on appelle en anglais des

_Gipsies_, des Bohémiens, errant souvent au milieu des bois, dans la

situation la plus déplorable: je les plaignais de réunir ainsi, tous les

maux physiques de la nature. _Eh bien_, me dit alors M. L., _si, pour

passer ma vie avec elle, il avait fallu me résigner à cet état, j'aurais

mendié depuis trente ans, et nous aurions encore été bien heureux!--Ah!

oui_, s'écria sa femme, _même ainsi nous aurions été les plus heureux

des êtres!_ Ces mots ne sont jamais sortis de mon coeur. Ah! qu'il est

beau ce sentiment qui, dans l'âge avancé, fait éprouver une passion

peut-être plus profonde encore que dans la jeunesse; une passion qui

rassemble dans l'âme tout ce que le temps enlève aux sensations; une

passion qui fait de la vie un seul souvenir, et, dérobant à sa fin tout

ce qu'a d'horrible l'isolement et l'abandon, vous assure de recevoir la

mort dans les mêmes bras qui soutinrent votre jeunesse et vous

entraînèrent aux liens brûlants de l'amour! Quoi! c'est dans la réalité

des choses humaines qu'il existe un tel bonheur, et toute la terre en

est privée; et presque jamais l'on ne peut rassembler les circonstances

qui le donnent! Cette réunion est possible, et l'obtenir pour soi ne

l'est pas! Il est des coeurs qui s'entendent et le hasard, et les

distances, et la nature, et la société, séparent sans retour ceux qui se

seraient aimés pendant tout le cours de leur vie; et les mêmes

puissances attachent l'existence à qui n'est pas digne de vous, ou ne

vous entend pas, ou cesse de vous entendre!

Malgré le tableau que j'ai tracé, il est certain que l'amour est de

toutes les passions la plus fatale au bonheur de l'homme. Si l'on savait

mourir, on pourrait encore se risquer à l'espérance d'une si heureuse

destinée; mais l'on abandonne son âme à des sentiments qui décolorent le

reste de l'existence; on éprouve, pendant quelques instants, un bonheur

sans aucun rapport avec l'état habituel de la vie, et l'on veut survivre

à sa perte: l'instinct de la conservation l'emporte sur le mouvement du

désespoir, et l'on existe, sans qu'il puisse s'offrir dans l'avenir une

chance de retrouver le passé, une raison même de ne pas cesser, de

souffrir, dans la carrière des passions, dans celle surtout d'un

sentiment qui, prenant sa source, dans tout ce qui est vrai, ne peut

être consolé par la réflexion même. Il n'y a que les hommes capables de

la résolution de se tuer[3] qui puissent, avec quelque ombre de sagesse,

tenter cette grande route de bonheur: mais qui veut vivre et s'expose à

rétrograder; mais qui veut vivre et renonce, d'une manière quelconque, à

l'empire de soi-même; se voue comme un insensé au plus cruel des

malheurs.

La plupart des hommes, et même un grand nombre de femmes, n'ont aucune

idée du sentiment tel que je viens de le peindre, et Newton a plus de

juges que la véritable passion de l'amour. Une sorte de ridicule s'est

attaché à ce qu'on appelle des sentiments romanesques; et ces pauvres

esprits, qui mettent tant d'importance à tous les détails de leur

amour-propre, ou de leurs intérêts, se sont établis comme d'une raison

supérieure à ceux dont le caractère a transporté dans un autre

l'égoïsme, que la société considère assez dans l'homme qui s'occupe

exclusivement de lui-même. Des têtes fortes regardent les travaux de la

pensée, les services rendus au genre humain, comme seuls dignes de

l'estime des hommes. Il est quelques génies qui ont le droit de se

croire utiles à leurs semblables; mais combien peu d'êtres peuvent se

flatter de quelque chose de plus glorieux que d'assurer à soi seul la

félicité d'un autre! Des moralistes sévères craignent les égarements

d'une telle passion. Hélas! de nos jours, heureuse la nation, heureux

les individus qui dépendraient des hommes susceptibles d'être entraînés

par la sensibilité! Mais, en effet, tant de mouvements passagers

ressemblent à l'amour, tant d'attraits d'un tout autre genre prennent,

ou chez les femmes par vanité, ou chez les hommes dans leur jeunesse,

l'apparence de ce sentiment, que ces ressemblances avilies ont presque

effacé le souvenir de la vérité même. Enfin, il est des caractères

aimants, qui, profondément convaincus de tout ce qui s'oppose au bonheur

de l'amour, des obstacles que rencontre et sa perfection, et surtout sa

durée; effrayés des chagrins de leur propre coeur, des inconséquences de

celui d'un autre; repoussent, par une raison courageuse, et par une

sensibilité craintive, tout ce qui peut entraîner à cette passion: c'est

de toutes ces causes que naissent et les erreurs adoptées, même par les

philosophes, sur la véritable importance des attachements du coeur, et

les douleurs sans bornes qu'on éprouve en s'y livrant.

Il n'est pas vrai, malheureusement, qu'on ne soit jamais entraîné que

par les qualités qui promettent une ressemblance certaine entre les

caractères et les sentiments: l'attrait d'une figure séduisante, cette

espèce d'avantage qui permet à l'imagination de supposer à tous les

traits qui la captivent, l'expression qu'elle souhaite, agit fortement

sur un attachement qui ne peut se passer d'enthousiasme; la grâce des

manières, de l'esprit, de la parole, la grâce, enfin, comme plus

indéfinissable que tout autre charme, inspire ce sentiment qui, d'abord,

ne se rendant pas compte de lui-même, naît souvent de ce qu'il ne peut

s'expliquer. Une telle origine ne garantit ni le bonheur, ni la durée

d'une liaison; cependant dès que l'amour existe, l'illusion est

complète; et rien n'égale le désespoir que fait éprouver la certitude

d'avoir aimé un objet indigne de soi. Ce funeste trait de lumière frappe

la raison avant d'avoir détaché le coeur; poursuivi par l'ancienne

opinion à laquelle il faut renoncer, on aime encore en mésestimant; on

se conduit comme si l'on espérait, en souffrant, comme s'il n'existait

plus d'espérance; on s'élance vers l'image qu'on s'était créée; on

s'adresse à ces mêmes traits qu'on avait regardés jadis comme l'emblème

de la vertu, et l'on est repoussé par ce qui est bien plus cruel que la

haine, par le défaut de toutes les émotions, sensibles et profondes: on

se demande si l'on est d'une autre nature, si l'on est insensé dans ses

mouvements; on voudrait croire à sa propre folie pour éviter de juger le

coeur de ce qu'on aimait. Le passé même ne reste plus pour faire vivre de

souvenirs; l'opinion qu'on est forcé de concevoir se rejette sur les

temps où l'on était déçu, on se rappelle ce qui devait éclairer: alors

le malheur s'étend sur toutes les époques de la vie; les regrets

tiennent du remords, et la mélancolie, dernier espoir des malheureux, ne

peut plus adoucir ces repentirs qui vous agitent, qui vous dévorent, et

vous font craindre la solitude sans vous rendre capable de distraction.

Si, au contraire, il a existé dans la vie un heureux moment où l'on

était aimé; si l'être qu'on avait choisi était sensible, était généreux,

était semblable à ce qu'on croit être, et que le temps, l'inconstance de

l'imagination, qui détache même le coeur, qu'un autre objet, moins digne

de sa tendresse, vous ait ravi cet amour dont dépendait toute votre

existence, qu'il est dévorant le malheur qu'une telle destruction de la

vie fait éprouver! Le premier instant où ces caractères, qui tant de

fois avaient tracé les serments les plus sacrés de l'amour, gravent en

traits d'airain que vous avez cessé d'être aimée; alors que, comparant

ensemble les lettres de la même main, vos yeux peuvent à peine croire

que l'époque, elle seule, en explique la différence; lorsque cette voix

dont les accents vous suivaient dans la solitude, retentissaient à votre

âme ébranlée, et semblaient rendre présents encore les plus doux

souvenirs; lorsque cette voix vous parle sans émotion, sans être brisée,

sans trahir un mouvement du coeur, ah! pendant longtemps encore la

passion que l'on ressent rend impossible de croire qu'on ait cessé

d'intéresser l'objet de sa tendresse. Il semble que l'on éprouve un

sentiment qui doit se communiquer; il semble qu'on ne soit séparé que

par une barrière qui ne vient point de sa volonté; qu'en lui parlant, en

le voyant, il ressentira le passé; il retrouvera ce qu'il a éprouvé; que

des coeurs qui se sont tout confié, ne sauraient cesser de s'entendre;...

et rien ne peut faire renaître l'entraînement dont une autre a le

secret, et vous savez qu'il est heureux loin de vous, qu'il est heureux

souvent par l'objet qui vous rappelle le moins: les traits de sympathie

sont restés en vous seule, leur rapport est anéanti. Il faut pour jamais

renoncer à voir celui dont la présence renouvellerait vos souvenirs, et

dont les discours les rendraient plus amers; il faut errer dans les

lieux où il vous a aimée, dans ces lieux dont l'immobilité est là pour

attester le changement de tout le reste. Le désespoir est au fond du

coeur, tandis que mille devoirs, que la fierté même, commandent de le

cacher; on n'attire la pitié par aucun malheur apparent; seule, en

secret, tout votre être a passé de la vie à la mort. Quelle ressource

dans le monde peut-il exister contre une telle douleur? Le courage de se

tuer? Mais dans cette situation le secours même de cet acte terrible est

privé de la sorte de douceur qu'on peut y attacher; l'espoir

d'intéresser après soi, cette immortalité si nécessaire aux âmes

sensibles est ravie pour jamais à celle qui n'espère plus de regrets.

C'est là mourir en effet que n'affliger, ni punir, ni rattacher dans son

souvenir l'objet qui vous a trahi; et le laisser à celle qu'il préfère,

est une image de douleur qui se place au delà du tombeau, comme si cette

idée devait vous y suivre.

La jalousie, cette passion terrible dans sa nature, alors même qu'elle

n'est pas excitée par l'amour, rend l'âme frénétique, quand toutes les

affections du coeur sont réunies aux ressentiments les plus vifs de

l'amour-propre. Tout n'est pas amour dans la jalousie comme dans le

regret de n'être plus aimé: la jalousie inspire le besoin de la

vengeance; le regret ne fait naître que le désir de mourir. La jalousie

est une situation plus pénible, parce qu'elle se compose de sensations

opposées, parce qu'elle est mécontente d'elle-même; elle se repent, elle

se dévore, et la douleur n'est supportable que lorsqu'elle jette dans

l'abattement. Les affections qui forcent à s'agiter dans le malheur

accroissent la peine par chaque mouvement qu'on fait pour l'éviter. Les

affections qui mêlent ensemble l'orgueil et la tendresse sont les plus

cruelles de toutes; ce que vous éprouvez de sensible affaiblit le

ressort que vous trouveriez dans l'orgueil, et l'amertume qu'il inspire

empoisonne la douceur que portent avec elles les peines du coeur alors

même qu'elles tuent.

À côté des malheurs causés par le sentiment, c'est peu que les

circonstances extérieures qui peuvent troubler l'union des coeurs; quand

on n'est séparé que par des obstacles étrangers au sentiment réciproque,

on souffre, mais l'on peut et rêver et se plaindre: la douleur n'est

point attachée à ce qu'il y a de plus intime dans la pensée, elle peut

se prendre au dehors de soi. Cependant des âmes d'une vertu sublime ont

trouvé en elles-mêmes des combats insurmontables: Clémentine peut se

rencontrer dans la réalité, et mourir au lieu de triompher. C'est ainsi

que, dans des degrés différents, l'amour bouleverse le sort des coeurs

sensibles qui l'éprouvent.

Il est un dernier malheur dont la pensée n'ose approcher, c'est la perte

sanglante de ce qu'on aime, c'est cette séparation terrible qui menace

chaque jour tout ce qui respire, tout ce qui vit sous l'empire de la

mort. Ah! cette douleur sans bornes est la moins redoutable de toutes:

comment survivre à l'objet dont on était aimé; à l'objet qu'on avait

choisi pour l'appui de sa vie, à celui qui faisait éprouver l'amour tel

qu'il anime un caractère tout entier créé pour le ressentir? Quoi! l'on

croirait possible d'exister dans un monde qu'il n'habitera plus, de

supporter des jours qui ne le ramèneront jamais, de vivre de souvenirs

dévorés par l'éternité; de croire entendre cette voix, dont les derniers

accents vous furent adressés, rappeler vers elle, en vain, l'être qui

fut la moitié de sa vie, et lui reprocher les battements d'un coeur

qu'une main chérie n'échauffera plus!

Ce que j'ai dit s'applique presque également aux deux sexes; il me reste

à considérer ce qui nous regarde particulièrement. O femmes! vous, les

victimes du temple où l'on vous dit adorées, écoutez-moi.

La nature et la société ont déshérité la moitié de l'espèce humaine;

force, courage, génie, indépendance, tout appartient aux hommes; et

s'ils environnent d'hommages les années de notre jeunesse, c'est pour se

donner l'amusement de renverser un trône; c'est comme on permet aux

enfants de commander, certains qu'ils ne peuvent forcer d'obéir. Il est

vrai, l'amour qu'elles inspirent donne aux femmes un moment de pouvoir

absolu; mais c'est dans l'ensemble de la vie, dans le cours même d'un

sentiment, que leur destinée déplorable reprend son inévitable empire.

L'amour est la seule passion des femmes; l'ambition, l'amour de la

gloire même leur vont si mal, qu'avec raison un très-petit nombre s'en

occupent. Je l'ai dit, en parlant de la vanité: pour une qui s'élève,

mille s'abaissent au-dessous de leur sexe, en en quittant la carrière. A

peine la moitié de la vie peut-elle être intéressée par l'amour, il

reste encore trente ans à parcourir quand l'existence est déjà finie.

L'amour est l'histoire de la vie des femmes; c'est un épisode dans celle

des hommes: réputation, honneur, estime, tout dépend de la conduite qu'à

cet égard les femmes ont tenue; tandis que les lois de la moralité même,

selon l'opinion d'un monde injuste, semblent suspendues dans les

rapports des hommes avec les femmes; ils peuvent passer pour bons, et

leur avoir causé la plus affreuse douleur qu'il soit donné à l'être

mortel de produire dans l'âme d'un autre; ils peuvent passer pour vrais,

et les avoir trompées; enfin, ils peuvent avoir reçu d'une femme les

services, les marques de dévouement qui lieraient ensemble deux amis,

deux compagnons d'armes, qui déshonoreraient l'un des deux, s'il se

montrait capable de les oublier; ils peuvent les avoir reçus d'une

femme, et se dégager de tout, en attribuant tout à l'amour, comme si un

sentiment, un don de plus diminuait le prix des autres. Sans doute, il

est des hommes dont le caractère est une honorable exception; mais telle

est l'opinion générale sous ce rapport, qu'il en est bien peu qui

osassent, sans craindre le ridicule, annoncer dans les liaisons du coeur

la délicatesse de principes qu'une femme se croirait obligée d'affecter,

si elle ne l'éprouvait pas.

On dira que peu importe au sentiment l'idée du devoir, qu'il n'en a pas

besoin tant qu'il existe, et qu'il n'existe plus dès qu'il en a besoin.

Il n'est pas vrai du tout que dans la moralité du coeur humain, un lien

ne confirme pas un penchant; il n'est pas vrai qu'il n'existe pas

plusieurs époques dans le cours d'un attachement où la moralité resserre

les noeuds qu'un écart de l'imagination pouvait relâcher. Les liens

indissolubles s'opposent au libre attrait du coeur; mais un complet degré

d'indépendance rend presque impossible une tendresse durable; il faut

des souvenirs pour ébranler le coeur, et il n'y a point de souvenirs

profonds, si l'on ne croit pas aux droits du passé sur l'avenir, si

quelque idée de reconnaissance n'est pas la base immuable du goût qui se

renouvelle: il y a des intervalles dans tout ce qui appartient à

l'imagination, et si la moralité ne les remplit pas, dans l'un de ces

intervalles passagers on se séparera pour toujours. Enfin, les femmes

sont liées par les relations du coeur, et les hommes ne le sont pas:

cette idée même est encore un obstacle à la durée de l'attachement des

hommes; car là où le coeur ne s'est point fait de devoir, il faut que

l'imagination soit excitée par l'inquiétude; et les hommes sont sûrs des

femmes, par des raisons même étrangères à l'opinion qu'ils ont de leur

plus grande sensibilité; ils en sont sûrs, parce qu'ils les estiment;

ils en sont sûrs, parce que le besoin qu'elles ont de l'appui de l'homme

qu'elles aiment se compose de motifs indépendants de l'attrait même.

Cette certitude, cette confiance, si douce à la faiblesse, est souvent

importune à la force; la faiblesse se repose, la force s'enchaîne; et

dans la réunion des contrastes dont l'homme veut former son bonheur,

plus la nature l'a fait pour régner, plus il aime à trouver d'obstacles:

les femmes, au contraire, se défiant d'un empire sans fondement réel,

cherchent un maître, et se plaisent à s'abandonner à sa protection;

c'est donc presque une conséquence de cet ordre fatal, que les femmes

détachent en se livrant, et perdent par l'excès même de leur dévouement.

Si la beauté leur assure des succès, la beauté n'ayant jamais une

supériorité certaine, le charme de nouveaux traits peut briser les liens

les plus doux du coeur; les avantages d'un caractère élevé, d'un esprit

remarquable, attirent par leur éclat, mais détachent à la longue tout ce

qui leur serait inférieur. Et comme les femmes ont besoin d'admirer ce

qu'elles aiment, les hommes se plaisent à exercer sur leur maîtresse

l'ascendant des lumières, et souvent ils hésitent entre l'ennui de la

médiocrité et l'importunité de la distinction.

L'amour-propre, que la société, que l'opinion publique a réuni fortement

à l'amour, se fait à peine sentir dans la situation des hommes vis-à-vis

des femmes: celle qui leur serait infidèle s'avilit en les offensant, et

leur coeur est guéri par le mépris. La fierté vient encore aggraver dans

une femme les malheurs de l'amour; c'est le sentiment qui fait la

blessure, mais l'amour-propre y jette des poisons. Le don de soi, ce

sacrifice si grand aux yeux d'une femme, doit se changer en remords, en

souvenir de honte, quand elle n'est plus aimée; et lorsque la douleur,

qui d'abord n'a qu'une idée, appelle enfin à son secours tous les genres

de réflexions, les hommes, condamnés à souffrir l'inconstance, sont

consolés par chaque pensée qui les attire vers un nouvel avenir; les

femmes sont replongées dans le désespoir par toutes les combinaisons qui

multiplient l'étendue d'un tel malheur.

Il peut exister des femmes dont le coeur ait perdu sa délicatesse; elles

sont aussi étrangères à l'amour qu'à la vertu; mais il est encore pour

celles qui méritent seules d'être comptées parmi leur sexe, il est

encore une inégalité profonde dans leurs rapports avec les hommes: les

affections de leur coeur se renouvellent rarement; égarées dans la vie,

quand leur guide les a trahies, elles ne savent ni renoncer à un

sentiment qui ne laisse après lui que l'abîme du néant, ni renaître à

l'amour dont leur âme est épouvantée. Une sorte de trouble sans fin,

sans but, sans repos, s'empare de leur existence; les unes se dégradent,

les autres sont plus près d'une dévotion exaltée que d'une vertu calme;

toutes au moins sont marquées du sceau fatal de la douleur; et pendant

ce temps les hommes commandent les armées, dirigent les empires, et se

rappellent à peine le nom de celles dont ils ont fait la destinée: un

seul mouvement d'amitié laisse plus de traces dans leur coeur que la

passion la plus ardente; toute leur vie est étrangère à cette époque,

chaque instant y rattache le souvenir des femmes; l'imagination des

hommes a tout conquis en étant aimés, le coeur des femmes est inépuisable

en regrets; les hommes ont un but dans l'amour, la durée de ce sentiment

est le seul bonheur des femmes. Les hommes enfin sont aimés, parce

qu'ils aiment; les femmes doivent craindre, à chaque mouvement qu'elles

éprouvent, et l'amour qui les entraîne, et l'amour qui va détruire le

prestige qui enchaînait sur leurs pas.

Êtres malheureux! êtres sensibles! vous vous exposez, avec des coeurs

sans défense, à ces combats où les hommes se présentent entourés d'un

triple airain; restez dans la carrière de la vertu, restez sous sa noble

garde; là il est des lois pour vous, là votre destinée, a des appuis

indestructibles: mais si vous vous abandonnez au besoin d'être aimées,

les hommes sont maîtres de l'opinion, les hommes ont de l'empire sur

eux-mêmes; les hommes renverseront votre existence pour quelques

instants de la leur.

Ce n'est pas en renonçant au sort que la société leur a fixé, que les

femmes peuvent échapper au malheur; c'est la nature qui a marqué leur

destinée, plus encore que les lois des hommes; et pour cesser d'être

leurs maîtresses, faudrait-il devenir leurs rivaux, et mériter leur

haine, parce qu'il faut sacrifier leur amour? Il reste des devoirs, il

reste des enfants, il reste aux mères ce sentiment sublime dont la

jouissance est dans ce qu'il donne, et l'espoir dans ses bienfaits.

Sans doute, celle qui a rencontré un homme dont l'énergie n'a point

effacé la sensibilité; un homme qui ne peut supporter la pensée du

malheur d'un autre, et met l'honneur aussi dans la bonté; un homme

fidèle aux serments que l'opinion publique ne garantit pas, et qui a

besoin de la constance pour jouir du vrai bonheur d'aimer; celle qui

serait l'unique amie d'un tel homme, pourrait triompher, au sein de la

félicité, de tous les systèmes de la raison. Mais s'il est un exemple

qui puisse donner à la vertu même des instants de mélancolie, quelle

femme toutefois, quand l'époque des passions est passée, ne s'applaudit

pas de s'être détournée de leur route? Qui pourrait comparer le calme

qui suit le sacrifice, et le regret des espérances trompées? À quel prix

ne voudrait-on pas n'avoir jamais aimé, n'avoir jamais connu ce

sentiment dévastateur, qui, semblable au vent brûlant d'Afrique, sèche

dans la fleur, abat dans la force, courbe enfin vers la terre la tige

qui devait et croître et dominer!

De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations · 第 16 / 33 题