_De l'ambition._
En parlant de l'amour de la gloire, je ne l'ai considéré que dans sa
plus parfaite sublimité, alors qu'il naît du véritable talent, et
n'aspire qu'à l'éclat de la renommée. Par l'ambition, je désigne la
passion qui n'a pour objet que la puissance, c'est-à-dire la possession
des places, des richesses, ou des honneurs qui la donnent; passion que
la médiocrité doit aussi concevoir, parce qu'elle peut en obtenir les
succès.
Les peines attachées à cette passion sont d'une autre nature que celles
de l'amour de la gloire; son horizon étant plus resserré, et son but
positif, toutes les douleurs qui naissent d'un agrandissement de l'âme
en disproportion avec le sort de l'humanité, ne sont pas éprouvées par
les ambitieux. L'intime pensée des hommes n'est point l'objet de leur
inquiétude; le suffrage des étrangers n'enflamme point leurs désirs: le
pouvoir, c'est-à-dire, le droit d'influer sur les pensées extérieures et
d'être loué partout où l'on commande, voilà ce qu'obtient l'ambition.
Elle est, sous beaucoup de rapports, en contraste avec l'amour de la
gloire. En les comparant donc, je donnerai naturellement un nouveau
développement au chapitre que je viens de finir.
Tout est fixé d'avance dans l'ambition; ses chagrins et ses plaisirs
sont soumis à des événements déterminés; l'imagination a peu d'empire
sur la pensée des ambitieux, car rien n'est plus réel que les avantages
du pouvoir. Les peines donc qui naissent de l'exaltation de l'âme ne
sont point connues par les ambitieux; mais si le vague de l'imagination
offre un champ à la douleur, elle présente aussi beaucoup d'espace pour
s'élever au-dessus de tout ce qui nous entoure, éviter la vie, et se
perdre dans l'avenir. Dans l'ambition, au contraire, tout est présent,
tout est positif; rien n'apparaît au delà du terme, rien ne reste après
le malheur, et c'est par l'inflexibilité du calcul et le néant du passé
qu'on doit estimer ses avantages et ses pertes.
Obtenir et conserver le pouvoir, voilà tout le plan d'un ambitieux. Il
ne peut jamais s'abandonner à aucun de ses mouvements, car il est rare
que la nature soit un bon guide dans la route de la politique; et, par
un contraste cruel, cette passion, assez violente pour vaincre tous les
obstacles, condamne à la réserve continuelle qu'exige la contrainte de
soi-même; il faut qu'elle agisse avec une égale force pour exciter et
pour retenir. L'amour de la gloire peut s'abandonner; la colère,
l'enthousiasme d'un héros ont quelquefois aidé son génie; et quand ses
sentiments étaient honorables, ils le servaient assez; mais l'ambition
n'a qu'un seul but. Celui qui prise ainsi le pouvoir est insensible à
tout autre genre d'éclat; cette disposition suppose une sorte de mépris
pour le genre humain, une personnalité concentrée qui ferme l'âme aux
autres jouissances. Le feu de cette passion dessèche; il est âpre et
sombre, comme tous les sentiments qui, voués au secret par notre propre
jugement sur leur nature, sont d'autant plus puissants que jamais on ne
les exprime. L'homme ambitieux sans doute, alors qu'il a atteint ce
qu'il recherche, ne ressent point ce désir inquiet qui reste après les
triomphes de la gloire, son objet est en proportion avec lui; et comme
en le perdant il ne lui restera point de ressources personnelles, en le
possédant il ne sent point de vide. Le but de l'ambition est
certainement aussi plus facile à obtenir que celui de la gloire; et
comme le sort de l'ambitieux dépend d'un moins grand nombre d'individus
que celui de l'homme célèbre, sous ce rapport il est moins malheureux.
Il importe, cependant bien plus de détourner de l'ambition que de
l'amour de la gloire. Ce dernier sentiment est presque aussi rare que le
génie, et presque jamais il n'est séparé des grands talents qui font son
excuse; comme si la Providence, dans sa bonté, n'avait pas voulu qu'une
telle passion pût être unie à l'impossibilité de la satisfaire, de peur
que l'âme n'en fut dévorée: mais l'ambition au contraire est à la portée
de la majorité des esprits, et ce serait plutôt la supériorité que la
médiocrité qui en éloignerait; il y a d'ailleurs une sorte de réflexion
philosophique qui pourrait faire illusion aux penseurs mêmes sur les
avantages de l'ambition, c'est que le pouvoir est la moins malheureuse
de toutes les relations qu'on peut entretenir avec un grand nombre
d'hommes.
La connaissance parfaite des hommes doit mener, ou à s'affranchir de
leur joug, ou à les dominer par la puissance. Ce qu'ils attendent de
vous, ce qu'ils en espèrent, efface leurs défauts, et fait ressortir
toutes leurs qualités. Ceux qui ont besoin de vous sont si
ingénieusement aimables, leur dévouement est si varié, leurs louanges
prennent si facilement un caractère d'indépendance, leur émotion est si
vive, qu'en assurant qu'ils aiment, c'est eux-mêmes qu'ils trompent
autant que vous. L'action de l'espérance embellit tellement tous les
caractères, qu'il faut avoir bien de la finesse dans l'esprit et de la
fierté dans le coeur, pour démêler et repousser les sentiments que votre
propre pouvoir inspire: si vous voulez donc aimer les hommes, jugez-les
pendant qu'ils ont besoin de vous; mais cette illusion d'un instant est
payée de toute la vie.
Les peines de la carrière de l'ambition commencent dès ses premiers pas,
et son terme vaut encore mieux que la route qui doit y conduire. Si
c'est avec un esprit borné qu'on veut atteindre à une place élevée,
est-il un état plus pénible que ces avertissements continuels donnés par
l'intérêt à l'amour-propre? Dans les situations communes de la vie, on
se fait illusion sur son propre mérite; mais un sentiment actif fait
découvrir à l'ambitieux la mesure de ses moyens, et sa passion l'éclaire
sur lui-même, non comme la raison qui détache, mais comme le désir qui
s'inquiète; alors, il n'est plus occupé qu'à tromper les autres, et pour
y parvenir il ne se perd pas de vue: l'oubli d'un instant lui serait
fatal; il faut qu'il arrange avec art ce qu'il sait et ce qu'il pense,
que tout ce qu'il dit ne soit destiné qu'à indiquer ce qu'il est censé
cacher; il faut qu'il cherche des instruments habiles qui le secondent,
sans trahir ce qui lui manque, et des supérieurs pleins d'ignorance et
de vanité, qu'on puisse détourner du jugement par la louange; il doit
faire illusion à ceux qui dépendent de lui par de la réserve, et tromper
ceux dont il espère par de l'exagération; enfin, il faut qu'il évite
sans cesse tous les genres de démonstrations du vrai: aussi agité qu'un
coupable qui craint la révélation de son secret, il sait qu'un homme
d'un esprit fin peut découvrir dans le silence de la gravité,
l'ignorance qui se compose, et dans l'enthousiasme de la flatterie, la
froideur qui s'exalte. La pensée d'un ambitieux est constamment tendue à
la recherche des symptômes d'un talent supérieur; il éprouve tout à la
fois et les peines de ce travail et son humiliation; et pour arriver au
terme de ses espérances, il doit constamment réfléchir sur les bornes de
ses facultés.
Si vous supposez, au contraire, à l'homme ambitieux un génie supérieur,
une âme énergique, sa passion lui commande de réussir; il faut qu'il
courbe, qu'il enchaîne tous les sentiments qui lui feraient obstacle; il
n'a pas seulement à craindre la peine des remords qui suivent
l'accomplissement des actions qu'on peut se reprocher, mais la
contrainte même du moment présent est une véritable douleur. On ne brave
pas impunément ses propres qualités; et celui que son ambition entraîne
à soutenir à la tribune une opinion que sa fierté repousse, que son
humanité condamne, que la justesse de son esprit rejette, celui-là
éprouve alors un sentiment pénible, indépendant encore de la réflexion
qui peut l'absoudre ou le blâmer. Il se soutient, peut-être, par
l'espoir de se montrer lui-même alors qu'il aura atteint son but; mais
s'il faisait naufrage avant d'arriver au port, s'il était banni, pendant
qu'à l'imitation de Brutus il contrefait l'insensé, vainement
voudrait-il expliquer quelle fut son intention, son espérance: les
actions sont toujours plus en relief que les commentaires, et ce qu'on a
dit sur le théâtre n'est jamais effacé par ce qu'on écrit dans la
retraite. C'est dans la lutte de leurs intérêts, et non dans le silence
de leurs passions qu'on croit découvrir les véritables opinions des
hommes: et quel plus grand malheur que d'avoir mérité une réputation
opposée à son propre caractère!
L'homme qui s'est jugé comme la voix publique, qui conserve au dedans de
lui tous les sentiments élevés qui l'accusent, et peut à peine s'oublier
dans l'enivrement du succès, que deviendra-t-il à l'époque du malheur?
C'est par la connaissance intime des traces que l'ambition laisse dans
le coeur après ses revers, et de l'impossibilité de fixer sa prospérité,
qu'on peut juger surtout de l'effroi qu'elle doit inspirer.
Il ne faut qu'ouvrir l'histoire pour connaître la difficulté de
maintenir les succès de l'ambition; ils ont pour ennemis la majorité des
intérêts particuliers, qui tous demandent un nouveau tirage, n'ayant
point eu de lots dans le résultat actuel du sort. Ils ont pour ennemi le
hasard, qui a une marche très-régulière quand on le calcule dans un
certain espace de temps et avec une vaste application; le hasard qui
ramène à peu près les mêmes chances de succès et de revers, et semble
s'être chargé de répartir également le bonheur entre les hommes. Ils ont
pour ennemi le besoin qu'a le public de juger et de créer de nouveau,
d'écarter un nom trop répété, d'éprouver l'émotion d'un nouvel
événement. Enfin, la multitude, composée d'hommes obscurs, veut que
d'éclatantes chutes relèvent de temps en temps le prix des conditions
privées, et prêtent une force agissante aux raisonnements abstraits qui
vantent les paisibles avantages des destinées communes.
Les places éminentes se perdent aussi par le changement qu'elles
produisent sur ceux qui les possèdent. L'orgueil ou la paresse, la
défiance ou l'aveuglement, naissent de la possession continue de la
puissance; cette situation où la modération est aussi nécessaire que
l'esprit de conquête, exige une réunion presque impossible; et l'âme qui
se fatigue ou s'inquiète, s'enivre ou s'épouvante, perd la force
nécessaire pour se maintenir. Je ne parle ici que des succès réels de
l'ambition; il y en a beaucoup d'apparents, et c'est par eux qu'on
devrait commencer l'histoire de ses revers. Quelques hommes ont
conservé, jusqu'à la fin de la vie, le pouvoir qu'ils avaient acquis;
mais pour le retenir, il leur en a coûté tous les efforts qu'il faut
pour arriver, toutes les peines que cause la perte: l'un est condamné à
suivre le même système de dissimulation qui l'a conduit au poste qu'il
occupe; et plus tremblant que ceux qui le prient, le secret de lui-même
pèse sur toute sa personne; l'autre se courbe sans cesse devant le
maître quelconque, peuple ou roi, dont il tient sa puissance. Dans une
monarchie, il est condamné à l'adoption de toutes les idées reçues, à
l'importance de toutes les formes établies: s'il étonne, il fait
ombrage; s'il reste le même, on croit qu'il s'affaiblit. Dans une
démocratie, il faut qu'il devance le voeu populaire, qu'il lui obéisse en
répondant de l'événement; qu'il joue chaque jour toute sa destinée, et
n'espère rien de la veille pour le lendemain. Enfin, il n'est point
d'homme qui ait été possesseur paisible d'une place éminente; le plus
grand nombre en a marqué la perte par une chute éclatante; d'autres ont
acheté sa possession par tous les tourments de l'incertitude et de la
crainte; et cependant, tel était l'effroi que causait le retour à
l'existence privée, qu'un seul homme ambitieux, Sylla, ayant
volontairement abdiqué le pouvoir, et survécu paisiblement à cette
grande résolution, le parti qu'il a pris est encore l'étonnement des
siècles, et le problème dont les moralistes se proposent tous la
solution. Charles-Quint se plongea dans la contemplation de la mort,
alors que, cessant de régner, il crut cesser de vivre. Victor-Amédée
voulut remonter sur le trône qu'une imagination égarée lui avait fait
abandonner. Enfin, nul n'est descendu sans douleur d'un rang qui le
plaçait au-dessus des autres hommes; nul ambitieux du moins, car que
sont les destinées sans l'âme qui les caractérise? Les événements sont
l'extérieur de la vie; sa véritable source est tout entière dans nos
sentiments. Dioclétien peut quitter le trône, Charles II peut le
conserver en paix: l'un est un philosophe, l'autre est un épicurien: ils
possèdent tous deux cette couronne objet des voeux des ambitieux; mais
ils font du trône une condition privée; et leurs qualités, comme leurs
défauts, les rendent absolument étrangers à l'ambition dont leur
existence serait le but. Enfin, quand il existerait une chance de
prolonger la possession des biens offerts par l'ambition, est-il une
entreprise dont l'avance soit si énorme? L'âme qui s'y livre se rend à
jamais incapable de toute autre manière d'exister: il faut brûler tous
les vaisseaux qui pourraient ramener dans un séjour tranquille, et se
placer entre la conquête et la mort. L'ambition est la passion qui, dans
ses malheurs, éprouve le plus le besoin de la vengeance; preuve assurée
que c'est elle qui laisse après elle le moins de consolation. L'ambition
dénature le coeur: quand on a tout jugé par rapport à soi, comment se
transporter dans un autre? quand on n'a examiné ceux qui nous
entouraient que comme des instruments ou des obstacles, comment voir en
eux des amis? L'égoïsme, dans le cours naturel de l'histoire de l'âme,
est le défaut de la vieillesse, parce que c'est celui dont on ne peut
jamais se corriger. Passer de l'occupation de soi à celle de tout autre
objet est une sorte de régénération morale dont il existe bien peu
d'exemples.
L'amour de la gloire a tant de grandeur dans ses succès, que ses revers
en prennent aussi l'empreinte; la mélancolie peut se plaire dans leur
contemplation, et la pitié qu'ils inspirent a des caractères de respect
qui servent à soutenir le grand homme qui s'en voit l'objet. On sait que
son espoir était de s'immortaliser par des services publics, que les
couronnes de la renommée furent le seul prix dont il poursuivit
l'honneur; il semble que les hommes, en l'abandonnant, courent des
risques personnels. Quelques-uns d'eux craignent de se tromper en
renonçant au bien qu'il voulait leur faire; aucun ne peut mépriser ni
ses efforts, ni son but; il lui reste sa valeur personnelle et l'appel à
la postérité; et si l'injustice le renverse, l'injustice aussi sert de
recours à ses regrets. Mais l'ambitieux, privé du pouvoir, ne vit plus
qu'à ses propres yeux: il a joué, il a perdu; telle est l'histoire de sa
vie. Le public a gagné contre lui, car les avantages qu'il possédait
sont rendus à l'espoir de tous, et le triomphe de ses rivaux est la
seule sensation vive que produise sa retraite. Bientôt celle-là même
s'efface, et la meilleure chance de bonheur pour cette situation, c'est
la facilité qu'on trouve à se faire oublier; mais, par une réunion
cruelle, le monde qu'on voudrait occuper ne se rappelle plus votre
existence passée, et ceux qui vous approchent ne peuvent en perdre le
souvenir.
La gloire d'un grand homme jette au loin un noble éclat sur ceux qui lui
appartiennent; mais les places, les honneurs dont disposait l'ambitieux
atteignent à tous les intérêts de tous les instants. Les palmes du génie
tiennent à une respectueuse distance de leur vainqueur; les dons de la
fortune rapprochent, pressent autour de vous, et comme ils ne laissent
après eux aucun droit à l'estime, lorsqu'ils vous sont ravis, tous vos
liens sont rompus; ou si quelque pudeur retient encore quelques amis,
tant de regrets personnels reviennent à leur pensée, qu'ils reprochent
sans cesse à celui qui perd tout, la part qu'ils avaient dans ses
jouissances: lui-même ne peut échapper à ses souvenirs; les privations
les plus douloureuses sont celles qui touchent à la fois à l'ensemble et
aux détails de toute la vie. Les jouissances de la gloire, éparses dans
le cours de la destinée, époques dans un grand nombre d'années,
accoutument, dans tous les temps, à de longs intervalles de bonheur;
mais la possession des places et des honneurs étant un avantage
habituel, leur perte doit se ressentir à tous les moments de la vie.
L'amant de la gloire a une conscience, c'est la fierté; et quoique ce
sentiment rende beaucoup moins indépendant que le dévouement à la vertu,
il affranchit des autres, s'il ne donne pas de l'empire sur soi-même.
L'ambitieux n'a jamais mis la dignité du caractère au-dessus des
avantages du pouvoir; et comme aucun prix ne lui a paru trop cher pour
l'acquérir, aucune consolation ne doit lui rester après l'avoir perdu.
Pour aimer et posséder la gloire, il faut des qualités tellement
éminentes, que si leur plus grande action est au dehors de nous,
cependant elles peuvent encore servir d'aliment à la pensée dans le
silence de la retraite; mais la passion de l'ambition, les moyens qu'il
faut pour réussir dans ses désirs, sont nuls pour tout autre usage:
c'est de l'impulsion plutôt que de la véritable force; c'est une sorte
d'ardeur qui ne peut se nourrir de ses propres ressources; c'est le
sentiment le plus ennemi du passé, de la réflexion, de tout ce qui
retombe sur soi-même. L'opinion, blâmant les peines de l'ambition
trompée, y met le comble en se refusant à les plaindre: et ce refus est
injuste, car la pitié doit avoir une autre destination que l'estime;
c'est à l'étendue du malheur qu'il faut la proportionner. Enfin, les
malheurs de l'ambition sont d'une telle nature, que les caractères les
plus forts n'ont jamais trouvé en eux-mêmes la puissance de s'y
soumettre.
Le cardinal Albéroni voulait encore dominer la république de Lucques
qu'il avait choisie pour retraite. On voit des vieillards traîner à la
cour l'inquiétude qui les agite, bravant le ridicule et le mépris pour
s'attacher à la dernière ombre du passé.
La passion de la gloire ne peut être trompée sur son objet; elle veut,
ou le posséder en entier, ou rejeter tout ce qui serait un diminutif de
lui-même; mais l'ambition a besoin de la première, de la seconde, de la
dernière place dans l'ordre du crédit et du pouvoir, et se rattache à
chaque degré, cédant à l'horreur que lui inspire la privation absolue de
tout ce qui peut combler ou satisfaire, ou même faire illusion à ses
désirs.
Ne peut-on pas, dira-t-on, vivre après avoir possédé de grandes places,
comme avant de les avoir obtenues? Non; jamais un effort impuissant ne
laisse revenir au point dont il voulait vous sortir, la réaction fait
redescendre plus bas; et le grand et cruel caractère des passions, c'est
d'imprimer leur mouvement à toute la vie, et leur bonheur à peu
d'instants.
Si ces considérations générales suffisent pour montrer l'influence
certaine de l'ambition sur le bonheur, les auteurs, les témoins, les
contemporains de la révolution de France, doivent trouver au fond de
leur coeur de nouveaux motifs d'éloignement pour toutes les passions
politiques.
Dans les temps de révolution, c'est l'ambition seule qui peut obtenir
des succès. Il reste encore des moyens d'acquérir du pouvoir, mais
l'opinion qui distribue la gloire n'existe plus; le peuple commande au
lieu de juger; jouant un rôle actif dans tous les événements, il prend
parti pour ou contre tel ou tel homme. Il n'y a plus dans une nation que
des combattants; l'impartial pouvoir, qu'on appelle le public, ne se
montre nulle part. Ce qui est grand et juste, d'une manière absolue,
n'est donc plus reconnu; tout est évalué suivant son rapport avec les
passions du moment; les étrangers n'ont aucun moyen de connaître
l'estime qu'ils doivent à une conduite que tous les témoins ont blâmée;
aucune voix même, peut-être, ne la rapportera fidèlement à la postérité.
Au milieu d'une révolution, il faut en croire ou l'ambition ou la
conscience; nul autre guide ne peut conduire à son but. Et quelle
ambition! quel horrible sacrifice elle impose! quelle triste couronne
elle promet! Une révolution suspend toute autre puissance que celle de
la force; l'ordre social établit l'ascendant de l'estime, de la vertu;
les révolutions mettent tous les hommes aux prises avec leurs moyens
physiques; la sorte d'influence morale qu'elles admettent, c'est le
fanatisme de certaines idées qui n'étant susceptibles d'aucune
modification, ni d'aucune borne, sont des armes de guerre, et non des
calculs de l'esprit. Pour être donc ambitieux dans une révolution, il
faut marcher toujours en avant de l'impulsion donnée; c'est une descente
rapide où l'on ne peut s'arrêter; vainement on voit l'abîme; si l'on se
jette à bas du char, on est brisé par cette chute: éviter le péril, est
plus dangereux que de l'affronter: il faut conduire soi-même dans le
sentier qui doit vous perdre, et le moindre pas rétrograde renverse
l'homme sans détourner l'événement. Il n'est rien de plus insensé que de
se mêler dans des circonstances tout à fait indépendantes de la volonté
individuelle; c'est attacher bien plus que sa vie, c'est livrer toute la
moralité de sa conduite à l'entraînement d'un pouvoir matériel. On croit
influer dans les révolutions, on croit agir, être cause, et l'on n'est
jamais qu'une pierre de plus lancée par le mouvement de la grande roue;
un autre aurait pris votre place, un moyen différent eût amené le même
résultat; le nom de chef signifie le premier précipité par la troupe qui
marche derrière, et pousse en avant.
Les revers et les succès de tout ce qu'on voit dominer dans une
révolution, ne sont que la rencontre heureuse ou malheureuse de tel
homme avec telle période de la nature des choses. Il n'est point de
factieux de bonne foi qui puisse prédire ce qu'il fera le lendemain; car
c'est la puissance qu'il importe à une faction d'obtenir, plutôt que le
but d'abord poursuivi: on peut triompher en faisant le contraire de ce
qu'on a projeté, si c'est retiennent les factieux dans la même route:
ces derniers ne cherchent que le pouvoir, et jamais ambition ne coûta
tant au caractère. Dans ces temps, pour dominer à un certain degré les
autres hommes, il faut qu'ils n'aient pas de données sûres pour calculer
à l'avance votre conduite; dès qu'ils vous savent inviolablement attaché
à tels principes de moralité, ils se postent en attaque sur la route que
vous devez suivre. Pour obtenir, pour conserver quelques moments le
pouvoir dans une révolution, il ne faut écouter ni son âme, ni son
esprit même. Quel que soit le parti qu'on ait embrassé, la faction est
démagogue dans son essence; elle est composée d'hommes qui ne veulent
pas obéir, qui se sentent nécessaires, et ne se croient point liés à
ceux qui les commandent; elle est composée d'hommes prêts à choisir de
nouveaux chefs chaque jour, parce qu'il n'est question que de leur
intérêt, et non d'une subordination antérieure, naturelle ou politique:
il importe plus aux chefs de n'être pas suspects à leurs soldats, que
d'être redoutables à leurs ennemis. Des crimes de tout genre, des crimes
inutiles aux succès de la cause, sont commandés par le féroce
enthousiasme de la populace; elle craint la pitié, quel que soit le
degré de sa force; c'est par de la fureur, et non de la clémence,
qu'elle sent son pouvoir. Un peuple qui gouverne ne cesse jamais d'avoir
peur, il se croit toujours au moment de perdre son autorité; et disposé,
par sa situation, au mouvement de l'envie, il n'a jamais pour les
vaincus l'intérêt qu'inspire la faiblesse opprimée, il ne cesse pas de
les redouter. L'homme donc qui veut acquérir une grande influence dans
ces temps de crise, doit rassurer la multitude par son inflexible
cruauté. Il ne partage point les terreurs que l'ignorance fait éprouver,
mais il faut qu'il accomplisse les affreux sacrifices qu'elle demande;
il faut qu'il immole des victimes qu'aucun intérêt ne lui fait craindre,
que son caractère souvent lui inspirait le désir de sauver; il faut
qu'il commette des crimes sans égarement, sans fureur, sans atrocité
même, suivant l'ordre d'un souverain dont il ne peut prévoir les
commandements, et dont son âme éclairée ne saurait adopter aucune des
passions. Eh! quel prix pour de tels efforts! quelle sorte de suffrage
on obtient! combien est tyrannique la reconnaissance qui couronne! On
voit si bien les bornes de son pouvoir; on sent si souvent qu'on obéit
alors même qu'on a l'air de commander; les passions des hommes sont
tellement mises en dehors dans un temps de révolution, qu'aucune
illusion n'est possible; et la plus magique des émotions, celle que font
éprouver les acclamations de tout un peuple, ne peut plus se renouveler
pour celui qui a vu ce peuple dans les mouvements d'une révolution.
Comme Cromwell, il dit en traversant la foule dont les suffrages le
couronnent: «Ils applaudiraient de même si l'on me conduisait à
l'échafaud.» Cet avenir n'est séparé de vous par aucun intervalle:
demain peut en être le jour; vos juges, vos assassins sont dans la
multitude qui vous entoure, et le transport qui vous exalte est
l'impulsion même qui peut vous renverser. Quel danger vous menace,
quelle rapidité dans la chute, quelle profondeur dans l'abîme! Sans que
le succès soit élevé plus haut, le revers vous fait tomber plus bas,
vous enfonce plus avant dans le néant de votre destinée.
La diversité des opinions empêche aucune gloire de s'établir, mais ces
mêmes opinions se réunissent toutes pour le mépris; il prend un
caractère d'acclamation, et le peuple, quand il abandonne l'ambitieux,
s'éclairant sur les crimes qu'il lui a fait commettre, l'accable pour
s'en absoudre: celui qui prend pour guide sa conscience est sûr de son
but; mais malheur à l'homme avide de pouvoir, qui s'est élancé dans une
révolution! Cromwell est resté usurpateur, parce que le principe des
troubles qu'il avait fait naître était la religion, qui soulève sans
déchaîner; était un sentiment superstitieux, qui portait à changer de
maître, mais non à détester tous les jougs. Mais quand la cause des
révolutions est l'exaltation de toutes les idées de liberté, il ne se
peut pas que les premiers chefs de l'insurrection conservent de la
puissance; il faut qu'ils excitent le mouvement qui les renversera les
premiers; il faut qu'ils développent les principes qui servent à les
juger; enfin, ils peuvent servir leur opinion, mais jamais leur intérêt;
et dans une révolution le fanatisme est plus sensé que l'ambition.