_De l'amour de la gloire._
De toutes les passions dont le coeur humain est susceptible, il n'en est
point qui ait un caractère aussi imposant que l'amour de la gloire: on
peut trouver la trace de ses mouvements dans la nature primitive de
l'homme, mais ce n'est qu'au milieu de la société que ce sentiment
acquiert sa véritable force. Pour mériter le nom de passion, il faut
qu'il absorbe toutes les autres affections de l'âme, et ses plaisirs
comme ses peines n'appartiennent qu'au développement entier de sa
puissance.
Après cette sublimité de vertu, qui fait trouver dans sa propre
conscience le motif et le but de sa conduite, le plus beau des principes
qui puisse mouvoir notre âme est l'amour de la gloire. Je laisse au sens
de ce mot sa propre grandeur en ne le séparant pas de la valeur réelle
des actions qu'il doit désigner. En effet, une gloire véritable ne peut
être acquise par une célébrité relative; on en appelle toujours à
l'univers et à la postérité pour confirmer le don d'une si auguste
couronne; elle ne doit donc rester qu'au génie ou à la vertu. C'est en
méditant sur l'ambition que je parlerai de tous les succès éphémères qui
peuvent imiter ou rappeler la gloire; mais c'est d'elle-même,
c'est-à-dire, de ce qui est vraiment grand et juste, que je veux d'abord
m'occuper; et pour juger son influence sur le bonheur, je ne craindrai
point de la faire paraître dans toute la séduction de son éclat.
Le digne et sincère amant de la gloire propose un beau traité au genre
humain; il lui dit: «Je consacrerai mes talents à vous servir; ma
passion dominante m'excitera sans cesse à faire jouir un plus grand
nombre d'hommes des résultats heureux de mes efforts; le pays, le peuple
qui m'est inconnu, aura des droits aux fruits de mes veilles; tout ce
qui pense est en relation avec moi; et, dégagé de la puissance
environnante des sentiments individuels, c'est à l'étendue seule de mes
bienfaits que je mesurerai mon bonheur: pour prix de ce dévouement, je
ne vous demande que de le célébrer; chargez la renommée d'acquitter
votre reconnaissance. La vertu, j'en conviens, sait jouir d'elle-même;
moi, j'ai besoin de vous pour obtenir le prix qui m'est nécessaire pour
que la gloire de mon nom soit unie au mérite de mes actions.» Quelle
franchise, quelle simplicité dans ce contrat! comment se peut-il que les
nations n'y soient jamais restées fidèles, et que le génie seul en ait
accompli les conditions?
C'est, sans doute, une jouissance enivrante que de remplir l'univers de
son nom, d'exister tellement au delà de soi, qu'il soit possible de se
faire illusion et sur l'espace et sur la durée de la vie, et de se
croire quelques-uns des attributs métaphysiques de l'infini. L'âme se
remplit d'un orgueilleux plaisir par le sentiment habituel que toutes
les pensées d'un grand nombre d'hommes sont dirigées sur vous; que vous
existez en présence de leur espoir; que chaque méditation de votre
esprit peut influer sur beaucoup de destinées; que de grands événements
se développent au dedans de vous, et commandent, au nom du peuple, qui
compte sur vos lumières, la plus vive attention à vos propres pensées.
Les acclamations de la foule remuent l'âme, et par les réflexions
qu'elles font naître, et par les commotions qu'elles excitent: toutes
ces formes animées, enfin, sous lesquelles la gloire se présente,
doivent transporter la jeunesse d'espérance et l'enflammer d'émulation.
Les routes qui conduisent à un si grand but sont remplies de charmes;
les occupations que commande l'ardeur d'y parvenir sont elles-mêmes une
jouissance; et, dans la carrière des succès, ce qu'il y a souvent de
plus heureux, c'est la suite d'intérêts qui les précèdent et s'emparent
activement de la vie. La gloire des écrits et celle des actions sont
soumises à des combinaisons différentes; la première, empruntant quelque
chose des plaisirs solitaires, peut participer à leurs bienfaits; mais
ce n'est pas elle qui rend sensibles tous les signes de cette grande
passion; ce n'est pas ce génie dominateur qui dans un instant sème,
recueille et se couronne; dont l'éloquence entraînante, ou le courage
vainqueur décident instantanément du sort des siècles et des empires; ce
n'est pas cette émotion toute-puissante dans ses effets, qui commande en
inspirant une volonté pareille, et saisit dans le présent toutes les
jouissances de l'avenir. Le génie des actions est dispensé d'attendre la
tardive justice que le temps traîne à sa suite; il fait marcher sa
gloire en avant comme la colonne enflammée qui jadis éclairait la marche
des Israélites. La célébrité qu'on peut acquérir par les écrits est
rarement contemporaine; mais alors même qu'on obtient cet heureux
avantage, comme il n'y a rien d'instantané dans ses effets, d'ardent
dans son éclat, une telle carrière ne peut, comme la gloire active,
donner le sentiment complet de sa force physique et morale, assurer
l'exercice de toutes ses facultés, enivrer enfin par la certitude de la
puissance de son être. C'est donc au plus haut point de bonheur que
l'amour de la gloire puisse donner, qu'il faut s'attacher pour en mieux
juger les obstacles et les malheurs.
La première des difficultés, dans tous les gouvernements où les
distinctions héréditaires sont établies, c'est la réunion des
circonstances qui donnent de l'éclat à la vie; les efforts que l'on fait
pour sortir d'une situation obscure, pour jouer un rôle sans y être
appelé, déplaisent à la plupart des hommes. Ceux que leur destinée
approche des premières places, croient voir une preuve de mépris pour
eux dans l'espérance que l'on conçoit de franchir l'espace qui en
sépare, et de se mettre, par ses talents, au niveau de leur destinée.
Les individus de la même classe que soi, qui se sont résignés à n'en pas
sortir, attribuant bien plutôt cette résolution à leur sagesse qu'à leur
médiocrité, appellent folie une conduite différente, et sans juger la
diversité des talents, se croient faits pour les mêmes circonstances.
Dans les monarchies aristocratiquement constituées, la multitude se
plaît quelquefois, par un esprit dominateur, à relever celui que le
hasard a délaissé; mais ce même esprit ne lui permet pas d'abandonner
ses droits sur l'existence qu'elle a créée; le peuple regarde cette
existence comme l'oeuvre de ses mains; et si le sort, la superstition, la
magie, une puissance, enfin, indépendante des hommes, n'entre pas dans
la destinée de celui qui, dans un état monarchique, doit son élévation à
l'opinion du peuple, il ne conservera pas longtemps une gloire que les
suffrages seuls créent et récompensent, qui puise à la même source son
existence et son éclat; le peuple ne soutiendra pas son ouvrage, et ne
se prosternera pas devant une force dont il se sent le principal appui.
Ceux qui, sous un tel ordre de choses, sont nés dans la classe
privilégiée, ont à quelques égards beaucoup de données utiles; mais
d'abord la chance des talents se resserre, et à proportion du nombre, et
plus encore par l'espèce de négligence qu'inspirent de certains
avantages: mais quand le génie élève celui que les rangs de la monarchie
avaient déjà séparé du reste de ses concitoyens, indépendamment des
obstacles communs à tous, il en est qui sont personnels à cette
situation. Des rivaux en plus petit nombre, des rivaux qui se croient
vos égaux à plusieurs égards, se pressent davantage autour de vous, et
lorsqu'on veut les écarter, rien n'est plus difficile que de savoir
jusqu'à quel point il faut se livrer à la popularité, en jouissant de
distinctions impopulaires. Il est presque impossible de connaître
toujours avec certitude le degré d'empressement qu'il faut montrer à
l'opinion générale: certaine de sa toute-puissance, elle en a la pudeur,
et veut du respect sans flatterie; la reconnaissance lui plaît, mais
elle se dégoûte de la servitude, et rassasiée de souveraineté, elle aime
le caractère indépendant et fier, qui la fait douter un moment de son
autorité, pour lui en renouveler la jouissance. Ces difficultés
générales redoublent pour le noble, qui dans une monarchie veut obtenir
une gloire véritable; s'il dédaigne la popularité, il est haï: un
plébéien dans un état démocratique peut obtenir l'admiration en bravant
la popularité; mais si un noble adopte une telle conduite dans un état
monarchique, au lieu de se donner l'éclat du courage, il ne fera croire
qu'à son orgueil; et si cependant, pour éviter ce blâme, il recherche la
popularité, il est sans cesse près du soupçon ou du ridicule. Les hommes
ne veulent pas qu'on renonce totalement à ses intérêts personnels, et ce
qui est, à un certain point, contre leur nature, est déjoué par eux: il
n'y a que la vie qu'on puisse sacrifier avec éclat; l'abandon des autres
avantages, quoique bien plus rare et plus estimable, est représenté
comme une sorte de duperie; et quoique ce soit le plus haut degré du
dévouement, dès qu'il est nommé _duperie_, il n'excite plus
l'enthousiasme de ceux même qui sont l'objet du sacrifice. Les nobles
donc, placés entre la nation et le monarque, entre leur existence
politique et l'intérêt général, obtiennent difficilement de la gloire
ailleurs que dans les armées. La plupart de ces considérations ne
peuvent s'appliquer aux succès militaires; la guerre ne laisse à
l'homme, de sa nature, que ses facultés physiques; pendant que cet état
dure, il se soumet à la valeur, à l'audace, au talent qui fait vaincre,
comme les corps les plus faibles suivent l'impulsion des plus forts.
L'être moral n'est de rien dans la bataille, et voilà pourquoi les
soldats ont plus de constance dans leur attachement pour leurs généraux,
que les citoyens dans leur reconnaissance pour leurs administrateurs.
Dans les républiques, si elles sont constituées sur la seule base de
l'aristocratie, tous les membres d'une même classe sont un obstacle à la
gloire de chacun d'eux; cet esprit de modération qu'avec tant de raison
Montesquieu a désigné comme le principe des républiques aristocratiques,
cet esprit de modération ne s'accorde pas avec les élans du génie: un
grand homme, s'il voulait se montrer tel, précipiterait la marche égale
et soutenue de ces gouvernements; et comme l'utilité est le principe de
l'admiration, dans un état où les grands talents ne peuvent s'exercer
d'une manière avantageuse à tous, ils ne se développent pas, ou sont
étouffés, ou sont contenus dans une certaine limite qui ne leur permet
pas d'atteindre à la célébrité. On ne sait pas au dehors un nom propre
du gouvernement de Venise, du gouvernement sage et paternel de la
république de Berne; un même esprit dirige, depuis plusieurs siècles,
des individus différents; et si un homme lui donnait son impulsion
particulière, il naîtrait des chocs dans une organisation dont l'unité
fait tout à la fois le repos et la force.
Pour les républiques populaires, il faut distinguer deux époques tout à
fait différentes, celle qui a précédé l'imprimerie, et celle qui est
contemporaine du plus grand développement possible de la liberté de la
presse. Celle qui a précédé l'imprimerie devait être favorable à
l'ascendant d'un homme sur les autres hommes. Les lumières n'étant point
disséminées, celui qui avait reçu des talents supérieurs, une raison
forte, avait de grands moyens d'agir sur la multitude; le secret des
causes n'était pas connu, l'analyse n'avait pas changé en science
positive la magie de tous les effets; enfin, l'on pouvait être étonné,
par conséquent entraîné; et des hommes croyaient qu'un d'entre eux était
nécessaire à tous. De là les grands dangers que courait la liberté; de
là les factions toujours renaissantes; car les guerres d'opinions
finissent avec les événements qui les décident, avec les discussions qui
les éclairent; mais la puissance des hommes supérieurs se renouvelle
avec chaque génération, et déchire ou asservit la nation qui se livre
sans mesure à cet enthousiasme. Mais lorsque la liberté de la presse,
et, ce qui est plus encore, la multiplicité des journaux, rend publiques
chaque jour les pensées de la veille, il est presque impossible qu'il
existe dans un tel pays ce qu'on appelle de la gloire; il y a de
l'estime, parce que l'estime ne détruit pas l'égalité, et que celui qui
l'accorde, juge au lieu de s'abandonner; mais l'enthousiasme pour les
hommes en est banni. Il y a dans tous les caractères des défauts qui
jadis n'étaient découverts que par le flambeau de l'histoire, ou par un
très-petit nombre de philosophes contemporains que le mouvement général
n'avait point enivrés; aujourd'hui celui qui veut se distinguer est en
guerre avec l'amour-propre de tous; on le menace du niveau à chaque pas
qui l'élève, et la masse des hommes éclairés prend une sorte d'orgueil
actif, destructeur des succès individuels. Si l'on veut examiner la
cause du grand ascendant que dans Athènes, qu'à Rome, des génies
supérieurs ont obtenu, de l'empire presque aveugle que dans les temps
anciens ils ont exercé sur la multitude, on verra que l'opinion n'a
jamais été fixée par l'opinion même, que c'est à quelques pouvoirs
différents d'elle, à l'appui de quelque superstition que sa constance a
été due. Tantôt ce sont des rois, qui jusqu'à la fin de leur vie ont
conservé la gloire qu'ils avaient obtenue; mais les peuples croyaient
alors que la royauté avait une origine céleste: tantôt on voit Numa
inventer une fable pour faire accepter des lois que la sagesse lui
dictait, se fiant plus à la crédulité qu'à l'évidence. Les meilleurs
généraux romains, quand ils voulaient donner une bataille, déclaraient
que l'examen du vol des oiseaux les forçait à la livrer. C'est ainsi que
les hommes habiles de l'antiquité ont caché le conseil de leur génie
sous l'apparence d'une superstition, évitant ce qui peut avoir des
juges, quoique certains d'avoir raison. Enfin, chaque découverte des
sciences, en enrichissant la masse, diminue l'empire individuel de
l'homme. Le genre humain hérite du génie, et les véritables grands
hommes sont ceux qui ont rendu leurs pareils moins nécessaires aux
générations suivantes. Plus on laisse aller sa pensée dans la carrière
future de la perfectibilité possible, plus on y voit les avantages de
l'esprit dépassés par les connaissances positives, et le mobile de la
vertu plus efficace que la passion de la gloire. On trouvera peut-être
que ce siècle ne donne encore l'idée d'aucun progrès en ce genre; mais
il faut dans l'effet actuel voir la cause future, pour juger un
événement tout entier. Celui qui n'aperçoit dans les mines, où les
métaux se préparent, que le feu dévorant qui semble tout consumer, ne
connaît point la marche de la nature, et ne sait se peindre l'avenir
qu'en multipliant le présent. Mais de quelque manière qu'on juge ces
réflexions, je reviens aux considérations générales qui s'appliquent à
tous les pays et à tous les temps sur les obstacles et les malheurs
attachés à la passion de la gloire.
Quand les difficultés des premiers pas sont vaincues, il se forme à
l'instant deux partis sur une même réputation; non parce qu'il y a deux
manières de la considérer, mais parce que l'ambition parie pour ou
contre. Celui qui veut être l'adversaire des grands succès reste passif
tant que dure leur éclat; et c'est pendant ce temps, au contraire, que
les amis ne cessent d'agir en votre faveur; ils arrivent déjà fatigués à
l'époque du malheur, lorsqu'il suffit au public du mobile seul de la
curiosité, pour se lasser des mêmes éloges; les ennemis paraissent avec
des armes toutes nouvelles, tandis que les amis ont émoussé les leurs,
en les faisant inutilement briller autour du char de triomphe. On se
demande pourquoi l'amitié a moins de persistance que la haine; c'est
qu'il y a plusieurs manières de renoncer à l'une, et que pour l'autre le
danger et la honte sont partout ailleurs que dans le succès. Les amis
peuvent si aisément attribuer, à la bonté de leur âme l'exagération de
leur enthousiasme, à l'oubli qu'on a fait de leurs conseils, les
derniers revers qu'on a éprouvés; il y a tant de manières de se louer en
abandonnant son ami, que les plus légères difficultés décident à prendre
ce parti: mais la haine, dès ses premiers pas, engagée sans retour, se
livre à toutes les ressources des situations désespérées; de ces
situations dont les nations, comme les individus, échappent presque
toujours, parce que l'homme faible même ne voit alors de secours
possible que dans l'exercice du courage.
En étudiant le petit nombre d'exceptions à l'inconstance de la faveur
publique, on est étonné de voir que c'est à des circonstances, et jamais
au talent seul, qu'on doit les rapporter. Un danger présent a pu
contraindre le peuple à retarder son injustice; une mort prématurée en a
quelquefois précédé le moment; mais la réunion des observations, qui
font le code de l'expérience, prouve que la vie si courte des hommes est
encore d'une plus longue durée que les jugements et les affections de
leurs contemporains. Le grand homme qui arrive à la vieillesse doit
parcourir plusieurs époques d'opinions diverses ou contraires. Ces
oscillations cessent avec les passions qui les produisent; mais on vit
au milieu d'elles, et leur choc, qui ne peut rien sur le jugement de la
postérité, détruit le bonheur présent qui est exposé à tous les coups.
Les événements du hasard, ceux qu'aucune des puissances de la pensée ne
peut soumettre, sont cependant placés, par la voix publique, sur la
responsabilité du génie. L'admiration est une sorte de fanatisme qui
veut des miracles; elle ne consent à accorder à un homme une place
au-dessus de tous les autres, à renoncer à l'usage de ses propres
lumières pour le croire et lui obéir, qu'en lui supposant quelque chose
de surnaturel qui ne peut se comparer aux facultés humaines. Il
faudrait, pour se défendre d'une telle erreur, être modeste et juste,
reconnaître à la fois les bornes du génie et sa supériorité sur nous;
mais dès qu'il devient nécessaire de raisonner sur les défaites, de les
expliquer par des obstacles, de les excuser par des malheurs, c'en est
fait de l'enthousiasme: il a, comme l'imagination, besoin d'être frappé
par les objets extérieurs; et la pompe du génie, c'est le succès. Le
public se plaît à donner à celui qui possède; et, comme ce sultan des
Arabes qui s'éloignait d'un ami poursuivi par l'infortune, parce qu'il
craignait la contagion de la fatalité, les revers éloignent les
ambitieux, les faibles, les indifférents, tous ceux enfin qui trouvent,
avec quelque raison, que l'éclat de la gloire doit frapper
involontairement; que c'est à elle à commander le tribut qu'elle
demande; que la gloire se compose des dons de la nature et du hasard; et
que personne n'ayant le besoin d'admirer, celui qui veut ce sentiment ne
l'obtient point de la volonté, mais de la surprise, et le doit aux
résultats du talent, bien plus qu'à la propre valeur de ce talent même.
Si les revers de la fortune désenchantent l'enthousiasme, que sera-ce
s'il s'y mêle des torts qui, cependant, se trouvent souvent réunis aux
qualités les plus éminentes? Quel vaste champ pour les découvertes des
esprits médiocres! comme ils sont sûrs d'avoir prévu ce qu'ils
comprennent encore à peine! comme le parti qu'ils auraient pris eût été
meilleur! que de lumières ils puisent dans l'événement! que de retours
satisfaisants dans la critique d'un autre! Comme personne ne s'occupe
d'eux, personne ne songe à les attaquer: eh bien, ils prennent ce
silence pour le garant de leur supériorité: parce qu'il y a une bataille
perdue, ils pensent qu'ils l'ont gagnée: et les revers d'un grand homme
se changent en palmes pour les sots. Quoi donc! l'opinion se
composerait-elle de leurs suffrages?... Oui, la gloire contemporaine
leur est soumise, car c'est l'enthousiasme de la multitude qui la
caractérise; le mérite réel est indépendant de tout, mais la réputation
acquise par ce mérite n'obtient le nom de gloire qu'au bruit des
acclamations de la foule. Si les Romains sont insensibles à l'éloquence
de Cicéron, son génie nous reste; mais où, pendant sa vie, trouvera-t-il
sa gloire? Les géomètres, ne pouvant être jugés que par leurs pairs,
obtiennent d'un petit nombre de savants des titres incontestables à
l'admiration de leurs contemporains; mais la gloire des actions doit
être populaire. Les soldats jugent leur général, la nation ses
administrateurs: quiconque a besoin du suffrage des autres a mis tout à
la fois sa vie sous la puissance du calcul et du hasard, de manière que
le travail du calcul ne peut lui répondre des chances du hasard, et que
les chances du hasard ne peuvent le dispenser du travail du calcul. Non,
pourrait-on dire, le jugement de la multitude est impartial, puisque
aucune passion envieuse et personnelle ne l'inspire; son impulsion
toujours vraie doit être juste. Mais, par cela même que ses mouvements
sont naturels et spontanés, ils appartiennent à l'imagination; un
ridicule détruit à ses yeux l'éclat d'une vertu; un soupçon peut la
dominer par la terreur; des promesses exagérées l'emportent sur des
services prudents; les plaintes d'un seul l'émeuvent plus fortement que
la silencieuse reconnaissance du grand nombre; enfin, mobile parce
qu'elle est passionnée; passionnée, parce que les hommes réunis ne se
communiquent qu'à l'aide de cette électricité, et ne mettent en commun
que leurs sentiments: ce ne sont pas les lumières de chacun, mais
l'impulsion générale qui produit un résultat, et cette impulsion, c'est
l'individu le plus exalté qui la donne. Une idée peut se composer des
réflexions de plusieurs; un sentiment sort tout entier de l'âme qui
l'éprouve; la multitude qui l'adopte a pour opinion l'injustice d'un
homme exercée par l'audace de tous; par cette audace qui se fonde et sur
la force, et plus encore sur l'impossibilité d'être atteint par aucun
genre de responsabilité individuelle. Le spectacle de la France a rendu
ces observations plus sensibles, mais, dans tous les temps, l'amant de
la gloire a été soumis au joug démocratique; c'est de la nation seule
qu'il recevait ses pouvoirs; c'est par son élection qu'il obtenait sa
couronne; et quels que fussent ses droits à la porter, quand le peuple
retirait ses suffrages au génie, il pouvait protester, mais il ne
régnait plus. N'importe, s'écrieront quelques âmes ardentes,
n'existât-il qu'une chance de succès contre mille probabilités de
revers, il faudrait tenter une carrière dont le but se perd dans les
cieux, et donne à l'homme après lui ce que la mémoire des hommes peut
conquérir sur le passé: un jour de gloire est si multiplié par notre
pensée qu'il peut suffire à toute la vie. Les plus nobles devoirs
s'accomplissent en parcourant la route qui conduit à la gloire; et le
genre humain serait resté sans bienfaiteurs si cette émulation sublime
n'eût pas encouragé leurs efforts.
D'abord, je crois que l'amour de l'éclat a rendu moins de services aux
hommes que la simple impulsion des vertus obscures ou des recherches
persévérantes. Les plus grandes découvertes ont été faites dans la
retraite de l'homme savant, et les plus belles actions, inspirées par
les mouvements spontanés de l'âme, se rencontrent souvent dans
l'histoire d'une vie inconnue; c'est donc seulement dans son rapport
avec celui qui l'éprouve qu'il faut considérer la passion de la gloire.
Par une sorte d'abstraction métaphysique, on dit souvent que la gloire
vaut mieux que le bonheur; mais cette assertion ne peut s'entendre que
par les idées accessoires qu'on y attache: on met alors en opposition
les jouissances de la vie privée avec l'éclat d'une grande existence;
mais donner à quelque chose la préférence sur le bonheur, serait un
contre-sens moral absolu. L'homme vertueux ne fait de grands sacrifices
que pour fuir la peine du remords, et s'assurer des récompenses au
dedans de lui: enfin, la félicité de l'homme lui est plus nécessaire que
sa vie, puisqu'il se tue pour échapper à la douleur. S'il est donc vrai
que choisir le malheur est un mot qui implique contradiction en
lui-même, la passion de la gloire, comme tous les sentiments, doit être
jugée par son influence sur le bonheur.
Les amants, les ambitieux mêmes peuvent se croire, dans quelques
moments, au comble de la félicité; comme le terme de leurs espérances
leur est connu, ils doivent être heureux du moins à l'instant où ils
l'atteignent: mais cette rapide jouissance même ne peut jamais
appartenir à l'homme qui prétend à la gloire; ses limites ne sont fixées
par aucun sentiment, ni par aucune circonstance. Alexandre, après la
conquête du monde, s'affligeait de ne pouvoir faire parvenir jusqu'aux
étoiles l'éclat de son nom. Cette passion ne connaît que l'avenir, ne
possède que l'espérance; et si on l'a souvent présentée comme l'une des
plus fortes preuves de l'immortalité de l'âme, c'est parce qu'elle
semble vouloir régner sur l'infini, de l'espace et l'éternité des temps.
Si la gloire est un moment stationnaire, elle recule dans l'esprit, des
hommes, et aux yeux même de celui qui s'en voyait l'objet: sa possession
émeut l'âme si fortement, exalte à un tel degré toutes les facultés
qu'un moment de calme, dans les objets extérieurs, ne sert qu'à diriger
sur soi toute l'agitation de sa pensée: le repos est si loin, le vide
est si près, que la cessation de l'action est toujours le plus grand
malheur à craindre. Comme il n'y a jamais rien de suffisant dans les
plaisirs de la gloire, l'âme ne peut être remplie que par leur attente,
ceux qu'elle obtient ne servent qu'à la rapprocher de ceux qu'elle
désire; et si l'on était parvenu au faîte de la grandeur, une
circonstance inaperçue, un obscur hommage refusé, deviendraient l'objet
de la douleur et de l'envie. Aman, vainqueur des Juifs, était malheureux
de n'avoir pu courber l'orgueil de Mardochée. Cette passion conquérante
n'estime que ce qui lui résiste; elle a besoin de l'admiration qu'on lui
refuse, comme de la seule qui soit au-dessus de celle qu'on lui accorde;
toute la puissance de l'imagination se développe en elle, parce qu'aucun
sentiment du coeur ne la ramène par intervalles à la vérité; quand elle
atteint à un but, ses tourments s'accroissent; son plus grand charme
étant l'activité qu'elle assure à chaque moment du jour, l'un de ses
prestiges est détruit quand cette activité n'a plus d'aliment. Toutes
les passions, sans doute, ont des caractères communs, mais aucune ne
laisse après elle autant de douleurs que les revers de la gloire. Il n'y
a rien d'absolu pour l'homme dans la nature, il ne juge que parce qu'il
compare; la douleur physique même est soumise à cette loi: ce qu'il y a
de plus violent dans le plaisir ou dans la douleur est donc causé par le
contraste; et quelle opposition plus terrible que la possession ou la
perte de la gloire! Celui dont la renommée parcourait le monde entier ne
voit autour de lui qu'un vaste oubli: un amant n'a de larmes à verser
que sur les traces de ce qu'il aime; tous les pas d'hommes retracent, à
celui qui jadis occupait l'univers, l'ingratitude et l'abandon.
La passion de la gloire excite le sentiment et la pensée au delà de
leurs propres forces; mais loin que le retour à l'état naturel soit une
jouissance, c'est une sensation d'abattement et de mort: les plaisirs de
la vie commune ont été usés sans avoir été sentis; on ne peut même les
retrouver dans ses souvenirs; ce n'est point par la raison ou la
mélancolie qu'on est ramené vers eux, mais par la nécessité, funeste
puissance qui brise tout ce qu'elle courbe. L'un des caractères de ce
long malheur est de finir par s'accuser soi-même: tant qu'on en est
encore aux reproches que méritent les autres, l'âme peut sortir
d'elle-même; mais le repentir concentre toutes les pensées, et, dans ce
genre de douleur, le volcan se referme pour consumer en dedans. Tant
d'actions composent la vie d'un homme célèbre, qu'il est impossible
qu'il ait assez de force dans la philosophie ou dans l'orgueil, pour ne
reprocher aucune faute à son esprit: le passé prenant dans sa pensée la
place qu'occupait l'avenir, son imagination vient se briser contre ce
temps immuable, et lui fait parcourir, en arrière, des abîmes aussi
vastes que l'étaient, en avant, les heureux champs de l'espérance.
L'homme, jadis comblé de gloire, qui veut abdiquer ses souvenirs, et se
vouer aux relations particulières, ne saurait y accoutumer ni lui, ni
les autres; on ne jouit point par effort des idées simples; il faut,
pour être heureux par elles, un concours de circonstances qui éloignent
naturellement tout autre désir. L'homme accoutumé à compter avec
l'histoire ne peut plus être intéressé pour les événements d'une
existence commune; on ne retrouve en lui aucun des mouvements qui le
caractérisaient; il ne sent plus la vie, il s'y résigne. On confie
longtemps les peines du coeur, parce que leur durée même est honorable,
parce qu'elles répondent à trop de souvenirs dans l'âme des autres, pour
que ce soit parler de soi que d'en entretenir; mais comme la philosophie
et la fierté doivent vaincre ou cacher les regrets causés même par la
plus noble ambition, l'homme qui les éprouve ne s'abandonne point à les
avouer entièrement. L'attention constante sur soi est un détail de
jouissance pendant la prospérité, c'est une peine habituelle quand on
est retombé dans une situation privée. Enfin, aimer! ce bien dont la
nature céleste est seule en disparate avec toute la destinée humaine;
aimer! n'est plus un bonheur accordé à celui que la passion de la gloire
a dominé longtemps: ce n'est pas que son âme soit endurcie, mais elle
est trop vaste pour être remplie par un seul objet; d'ailleurs, les
réflexions que l'on est conduit à faire sur les hommes en général,
lorsqu'on entretient avec eux des rapports publics, rendent impossible
la sorte d'illusion qu'il faut, pour voir un individu à une distance
infinie de tous les autres. Loin aussi que de grandes pertes attachent
au genre de bien qui reste, elles affranchissent de tout à la fois; on
ne se supporte que dans une indépendance absolue, sans aucun point de
comparaison entre le présent et le passé. Le génie, qui sut adorer et
posséder la gloire, repousse tout ce qui voudrait occuper la place de
ses regrets mêmes; il aime mieux mourir que déroger. Enfin, quoique
cette passion soit pure dans son origine et noble dans ses efforts, le
crime seul dérange plus qu'elle l'équilibre de l'âme; elle la fait sorti
violemment de l'ordre naturel, et rien ne peut jamais l'y ramener.
En m'attachant avec une sorte d'austérité à l'examen de tout ce qui doit
détourner de l'amour de la gloire, j'ai eu besoin d'un grand effort de
réflexion; j'étais distraite par l'enthousiasme; tant de noms célèbres
s'offraient à ma pensée, tant d'ombres glorieuses, qui semblaient
s'offenser de voir braver leur éclat, pour pénétrer jusqu'à la source de
leur bonheur. C'est de mon père enfin, c'est de l'homme de ce temps qui
a recueilli le plus de gloire, et qui en retrouvera le plus dans la
justice impartiale des siècles, que je craignais surtout d'approcher, en
décrivant toutes les périodes du cours éclatant de la gloire. Mais ce
n'est pas à l'homme qui a montré, pour le premier objet de ses
affections, une sensibilité aussi rare que son génie; ce n'est pas à lui
que peut convenir un seul des traits dont j'ai composé ce tableau; et si
je m'aidais des souvenirs que je lui dois, ce serait pour montrer
combien l'amour de la vertu peut apporter de changement dans la nature
et les malheurs de la passion de la gloire.
Poursuivant le projet que j'ai embrassé, je ne cherche point à détourner
l'homme de génie de répandre ses bienfaits sur le genre humain; mais je
voudrais retrancher des motifs qui l'animent le besoin des récompenses
de l'opinion; je voudrais retrancher ce qui est l'essence des passions,
l'asservissement à la puissance des autres.