_De la vanité._
On se demande si la vanité est une passion. En considérant
l'insuffisance de son objet, on serait tenté d'en douter; mais en
observant la violence des mouvements qu'elle inspire, on y reconnaît
tous les caractères des passions, et l'on retrouve tous les malheurs
qu'elles entraînent dans la dépendance servile où ce sentiment vous met
du cercle qui vous entoure. L'amour de la gloire se fonde sur ce qu'il y
a de plus élevé dans la nature de l'homme; l'ambition tient à ce qu'il y
a de plus positif dans les relations des hommes entre eux; la vanité
s'attache à ce qui n'a de valeur réelle ni dans soi, ni dans les autres,
à des avantages apparents, à des effets passagers; elle vit du rebut des
deux autres passions: quelquefois cependant elle se réunit à leur
empire; l'homme atteint aux extrêmes par sa force et par sa faiblesse,
mais plus habituellement la vanité l'emporte surtout dans les caractères
qui l'éprouvent. Les peines de cette passion sont assez peu connues,
parce que ceux qui les ressentent en gardent le secret, et que tout le
monde étant convenu de mépriser ce sentiment, jamais on n'avoue les
souvenirs ou les craintes dont il est l'objet.
L'un des premiers chagrins de la vanité est de trouver en elle-même et
les causes de ses malheurs et le besoin de les cacher. La vanité se
nourrit de succès trop peu relevés pour qu'il existe aucune dignité dans
ses revers.
La gloire, l'ambition se nomment. La vanité règne quelquefois à l'insu
même du caractère qu'elle gouverne; jamais du moins sa puissance n'est
publiquement reconnue par celui qui s'y soumet: il voudrait qu'on le
crût supérieur aux succès qu'il obtient, comme à ceux qui lui sont
refusés; mais le public, dédaignant son but, et remarquant ses efforts,
déprise la possession en rendant amère la perte. L'importance de l'objet
auquel on aspire ne donne point la mesure de la douleur que fait
éprouver la privation; c'est à la violence du désir qu'il inspirait,
c'est surtout à l'opinion que les autres se sont formée de l'activité de
nos souhaits, que cette douleur se proportionne.
Ce qui caractérise les peines de la vanité, c'est qu'on apprend par les
autres, bien plus que par son sentiment intime, le degré de chagrin
qu'on doit en ressentir: plus on vous croit affligé, plus on se trouve
de raisons de l'être. Il n'est aucune passion qui ramène autant à soi,
mais il n'en est aucune qui vienne moins de notre propre mouvement;
toutes ses impulsions arrivent du dehors. C'est non-seulement à la
réunion des hommes en société que ce sentiment est dû mais c'est à un
degré de civilisation qui n'est pas connu dans tous les pays, et dont
les effets seraient presque impossibles à concevoir pour un peuple dont
les institutions et les moeurs seraient simples; car la nature éloigne
des mouvements de la vanité, et l'on ne peut comprendre comment des
malheurs si réels naissent de mouvements si peu nécessaires.
Avez-vous jamais rencontré Damon? Il est d'une naissance obscure, il le
sait; il est certain que personne ne l'ignore; mais au lieu de dédaigner
cet avantage par intérêt et par raison, il n'a qu'un but dans
l'existence, c'est de vous parler des grands seigneurs avec lesquels il
a passé sa vie; il les protège, de peur d'en être protégé; il les
appelle par leur nom, tandis que leurs égaux y joignent leurs titres, et
se fait reconnaître subalterne par l'inquiétude même de le paraître. Sa
conversation est composée de parenthèses, principal objet de toutes ses
phrases; il voudrait laisser échapper ce qu'il a le plus grand besoin de
dire; il essaye de se montrer fatigué de tout ce qu'il envie; pour se
faire croire à son aise, il tombe dans les manières familières; il s'y
confirme, parce que personne ne compte assez avec lui pour le repousser;
et tout ce dont il est flatté dans le monde est un composé du peu
d'importance qu'on met à lui, et du soin qu'on a de ménager ses
ridicules pour ne pas perdre le plaisir de s'en moquer. Sur qui
produit-il l'effet qu'il souhaite? Sur personne: peut-être même il s'en
doute, mais la vanité s'exerce pour elle-même; en voulant détromper
l'homme vain, on l'agite, mais on ne le corrige pas; l'espérance renaît
à l'instant même du dégoût, ou plutôt, comme il arrive souvent dans la
plupart des passions, sans concevoir précisément de l'espérance, on ne
peut se résigner au sacrifice.
Connaissez-vous Lycidas? Il a vieilli dans les affaires sans y prendre
une idée, sans atteindre à un résultat; cependant il se croit l'esprit
des places qu'il a occupées; il vous confie ce qu'ont imprimé les
gazettes; il parle avec circonspection même des ministres du siècle
dernier; il achève ses phrases par une mine concentrée, qui ne signifie
pas plus que ses paroles; il a dans sa poche des lettres de ministres,
d'hommes puissants, qui lui parlent du temps qu'il fait, et lui semblent
une preuve de confiance; il frémit à l'aspect de ce qu'il appelle une
mauvaise tête, et donne assez volontiers ce nom à tout homme supérieur;
il a une diatribe contre l'esprit, à laquelle la majorité d'un salon
applaudit presque toujours: _C'est_, vous dit-il, _un obstacle à bien
voir que l'esprit; les gens d'esprit n'entendent point les affaires_.
Lycidas, il est vrai que vous n'avez pas d'esprit, mais il n'est pas
prouvé pour cela que vous soyez capable de gouverner un empire.
On tire très-souvent vanité des qualités qu'on n'a pas; on voit des
hommes se glorifier des facultés spirituelles ou sensibles qui leur
manquent. L'homme vain s'enorgueillit de tout lui-même indistinctement:
_C'est moi, c'est encore moi_, s'écrie-t-il; cet enthousiasme d'égoïsme
fait un charme à ses yeux de chacun de ses défauts.
Cléon est encore à cet égard un bien plus brillant spectacle; toutes les
prétentions à la fois sont entrées dans son âme: il est laid, il se
croit aimé; son livre tombe, c'est par une cabale qui l'honore; on
l'oublie, il pense qu'on le persécute; il n'attend pas que vous l'ayez
loué, il vous dit ce que vous devez penser; il vous parle de lui sans
que vous l'interrogiez; il ne vous écoute pas si vous lui répondez; il
aime mieux s'entendre, car vous ne pouvez jamais égaler ce qu'il va dire
de lui-même. Un homme d'un esprit infini disait, en parlant de ce qu'on
pouvait appeler précisément un homme orgueilleux et vain, _En le voyant
j'éprouve un peu du plaisir que cause le spectacle d'un bon ménage; son
amour-propre et lui vivent si bien ensemble!_ En effet, quand
l'amour-propre est arrivé à un certain excès, il se suffit assez à
lui-même pour ne pas s'inquiéter, pour ne pas douter de l'opinion des
autres; c'est presque une ressource qu'on trouve en soi, et cette foi en
son propre mérite a bien quelques-uns des avantages de tous les cultes
fondés sur une ferme croyance.
Mais puisque la vanité est une passion, celui qui l'éprouve ne peut être
tranquille; séparé de toutes les jouissances impersonnelles, de toutes
les affections sensibles, cet égoïsme détruit la possibilité d'aimer: il
n'y a point de but plus stérile que soi-même; l'homme n'accroît ses
facultés qu'en les dévouant au dehors de lui, à une opinion, à un
attachement, à une vertu quelconque. La vanité, l'orgueil donnent à la
pensée quelque chose de stationnaire qui ne permet pas de sortir du
cercle le plus étroit; et cependant, dans ce cercle, il y a une
puissance de malheur plus grande que dans toute autre existence dont les
intérêts seraient plus multipliés. En concentrant sa vie on concentre
aussi sa douleur, et qui n'existe que pour soi diminue ses moyens de
jouir, en se rendant d'autant plus accessible à l'impression de la
souffrance. On voit cependant à l'extérieur de certains hommes, de tels
symptômes de contentement et de sécurité, qu'on serait tenté
d'ambitionner leur vanité comme la jouissance véritable, puisque c'est
la plus parfaite des illusions: mais une réflexion détruit toute
l'autorité de ces signes apparents; c'est que de tels hommes, n'ayant
pour objet dans la vie que l'effet qu'ils produisent sur les autres,
sont capables, pour dérober à tous les regards les tourments secrets que
des revers ou des dégoûts leur causent, d'un genre d'effort dont aucun
autre motif ne donnerait le pouvoir. Dans la plupart des situations, le
bonheur même fait partie du faste des hommes vains, ou s'ils avouaient
une peine, ce ne serait jamais que celle qu'il est honorable de
ressentir.
La vanité des hommes supérieurs les fait prétendre aux succès auxquels
ils ont le moins de droit; cette petitesse des grands génies se retrouve
sans cesse dans l'histoire: on voit des écrivains célèbres ne mettre de
prix qu'à leurs faibles succès dans les affaires publiques; des
guerriers, des ministres courageux et fermes, être avant tout flattés de
la louange accordée à leurs médiocres écrits; des hommes qui ont de
grandes qualités, ambitionner de petits avantages; enfin, comme il faut
que l'imagination allume toutes les passions, la vanité est bien plus
active sur les succès dont on doute, sur les facultés dont on ne se
croit pas sûr. L'émulation excite nos qualités; la vanité se place en
avant de tout ce qui nous manque. La vanité souvent ne détruit pas la
fierté; et comme rien n'est si esclave que la vanité, et si indépendant,
au contraire, que la véritable fierté, il n'est pas de supplice plus
cruel que la réunion de ces deux sentiments dans le même caractère. On a
besoin de ce qu'on méprise, on ne peut s'y soumettre, on ne peut s'en
affranchir; c'est à ses propres yeux que l'on rougit, c'est à ses
propres yeux que l'on produit l'effet que le spectacle de la vanité fait
éprouver à un esprit éclairé et à une âme élevée. Cette passion, qui
n'est grande que par la peine qu'elle cause, et ne peut qu'à ce seul
titre marcher de pair avec les autres, se développe parfaitement dans
les mouvements des femmes: tout en elles est amour ou vanité. Dès
qu'elles veulent avoir avec les autres des rapports plus étendus ou plus
éclatants que ceux qui naissent des sentiments doux qu'elles peuvent
inspirer à ce qui les entoure, c'est à des succès de vanité qu'elles
prétendent. Les efforts qui peuvent valoir aux hommes de la gloire et du
pouvoir, n'obtiennent presque jamais aux femmes qu'un applaudissement
éphémère, un crédit d'intrigue, enfin, un genre de triomphe du ressort
de la vanité, de ce sentiment en proportion avec leurs forces et leur
destinée c'est donc en elles qu'il faut l'examiner.
Il est des femmes qui placent leur vanité dans des avantages qui ne leur
sont point personnels, tels que la naissance, le rang et la fortune: il
est difficile de moins sentir la dignité de son sexe. L'origine de
toutes les femmes est céleste, car c'est aux dons de la nature qu'elles
doivent leur empire: en s'occupant de l'orgueil et de l'ambition, elles
font disparaître tout ce qu'il y a de magique dans leurs charmes; le
crédit qu'elles obtiennent, ne paraissant jamais qu'une existence
passagère et bornée, ne leur vaut point la considération attachée à un
grand pouvoir, et les succès qu'elles conquièrent ont le caractère
distinctif des triomphes de la vanité: ils ne supposent ni estime, ni
respect pour l'objet à qui on les accorde. Les femmes animent ainsi
contre elles les passions de ceux qui ne voulaient penser qu'à les
aimer. Le seul vrai ridicule, celui qui naît du contraste avec l'essence
des choses, s'attache à leurs efforts: lorsqu'elles s'opposent aux
projets, à l'ambition des hommes, elles excitent le vif ressentiment
qu'inspire un obstacle inattendu; si elles se mêlent des intrigues
politiques dans leur jeunesse, la modestie doit en souffrir; si elles
sont vieilles, le dégoût qu'elles causent comme femmes nuit à leur
prétention comme hommes. La figure d'une femme, quelle que soit la force
ou l'étendue de son esprit, quelle que soit l'importance des objets dont
elle s'occupe, est toujours un obstacle ou une raison dans l'histoire de
sa vie: les hommes l'ont voulu ainsi. Mais plus ils sont décidés à juger
une femme selon les avantages ou les défauts de son sexe, plus ils
détestent de lui voir embrasser une destinée contraire à sa nature.
Ces réflexions ne sont point destinées, on le croira facilement, à
détourner les femmes de toute occupation sérieuse, mais du malheur de se
prendre jamais elles-mêmes pour but de leurs efforts. Quand la part
qu'elles ont dans les affaires naît de leur attachement pour celui qui
les dirige, quand le sentiment seul dicte leurs opinions, inspire leurs
démarches, elles ne s'écartent point de la route que la nature leur a
tracée: elles aiment, elles sont femmes: mais quand elles se livrent à
une active personnalité, quand elles veulent ramener à elles tous les
événements, et les considèrent sous le rapport de leur propre influence,
de leur intérêt individuel, alors à peine sont-elles dignes des
applaudissements éphémères dont les triomphes de la vanité se composent.
Les femmes ne sont presque jamais honorées par aucun genre de
prétentions; les distinctions de l'esprit même, qui sembleraient offrir
une carrière plus étendue, ne leur valent souvent qu'une existence à la
hauteur de la vanité. La raison de ce jugement inique ou juste, c'est
que les hommes ne voient aucun genre d'utilité générale à encourager les
succès des femmes dans cette carrière, et que tout éloge qui n'est pas
fondé sur la base de l'utilité, n'est ni profond, ni durable, ni
universel. Le hasard amène quelques exceptions; s'il est quelques âmes
entraînées, ou par leur talent, ou par leur caractère, elles
s'écarteront peut-être de la règle commune, et quelques palmes de gloire
peuvent un jour les couronner; mais elles n'échapperont pas à
l'inévitable malheur qui s'attachera toujours à leur destinée.
Le bonheur des femmes perd à toute espèce d'ambition personnelle. Quand
elles ne veulent plaire que pour être aimées, quand ce doux espoir est
le seul motif de leurs actions, elles s'occupent plus de se
perfectionner que de se montrer, de former leur esprit pour le bonheur
d'un autre que pour l'admiration de tous; mais quand elles aspirent à la
célébrité, leurs efforts comme leurs succès éloignent le sentiment qui,
sous des noms différents, doit toujours faire le destin de leur vie. Une
femme ne peut exister par elle seule, la gloire même ne lui serait pas
un appui suffisant; et l'insurmontable faiblesse de sa nature et de sa
situation dans l'ordre social l'a placée dans une dépendance de tous les
jours dont un génie immortel ne pourrait encore la sauver. D'ailleurs,
rien n'efface dans les femmes ce qui distingue particulièrement leur
caractère. Celle qui se vouerait à la solution des problèmes d'Euclide,
voudrait encore le bonheur attaché aux sentiments qu'on inspire et qu'on
éprouve; et quand elles suivent une carrière qui les en éloigne, leurs
regrets douloureux, ou leurs prétentions ridicules, prouvent que rien ne
peut les dédommager de la destinée pour laquelle leur âme était créée.
Il semble que des succès éclatants offrent des jouissances
d'amour-propre à l'ami de la femme célèbre qui les obtient; mais
l'enthousiasme que ces succès font naître a peut-être moins de durée que
l'attrait fondé sur les avantages les plus frivoles. Les critiques, qui
suivent nécessairement les éloges, détruisent l'illusion à travers
laquelle toutes les femmes ont besoin d'être vues. L'imagination peut
créer, embellir par ses chimères un objet inconnu; mais celui que tout
le monde a jugé ne reçoit plus rien d'elle. La véritable valeur reste,
mais l'amour est plus épris de ce qu'il donne que de ce qu'il trouve.
L'homme se complaît dans la supériorité de sa nature, et, comme
Pygmalion, il ne se prosterne que devant son ouvrage. Enfin, si l'éclat
de la célébrité d'une femme attire des hommages sur ses pas, c'est par
un sentiment peut-être étranger à l'amour; il en prend les formes, mais
c'est comme un moyen d'avoir accès auprès de la nouvelle puissance qu'on
veut flatter. On approche d'une femme distinguée comme d'un homme en
place; la langue dont on se sert n'est pas semblable, mais le motif est
pareil. Quelquefois enivrés par le concours des hommages qui environnent
la femme dont ils s'occupent, les adorateurs s'exaltent mutuellement;
mais dans leur sentiment ils dépendent les uns des autres. Les premiers
qui s'éloigneraient pourraient détacher ceux qui restent; et celle qui
semble l'objet de toutes leurs pensées, s'aperçoit bientôt qu'elle
retient chacun d'eux par l'exemple de tous. De quels sentiments de
jalousie et de haine les grands succès d'une femme ne sont-ils pas
l'objet! que de peines causées par les moyens sans nombre que l'envie
prend pour la persécuter! La plupart des femmes sont contre elle par
rivalité, par sottise, ou par principe. Les talents d'une femme, quels
qu'ils soient, les inquiètent toujours dans leurs sentiments. Celles à
qui les distinctions de l'esprit sont à jamais interdites, trouvent
mille manières de les attaquer quand c'est une femme qui les possède;
une jolie personne, en déjouant ces distinctions, se flatte de signaler
ses propres avantages. Une femme qui se croit remarquable par la
prudence et la mesure de son esprit, et qui, n'ayant jamais eu deux
idées dans la tête, veut passer pour avoir rejeté tout ce qu'elle n'a
jamais compris, une telle femme sort un peu de sa stérilité accoutumée,
pour trouver mille ridicules à celle dont l'esprit anime et varie la
conversation: et les mères de famille pensant, avec quelque raison, que
les succès mêmes du véritable esprit ne sont pas conformes à la
destination des femmes, voient attaquer avec plaisir celles qui en ont
obtenu.
D'ailleurs, la femme qui, en atteignant à une véritable supériorité,
pourrait se croire au-dessus de la haine, et s'élèverait par sa pensée
au sort des hommes les plus célèbres, cette femme n'aurait jamais le
calme et la force de tête qui les caractérisent; l'imagination serait
toujours la première de ses facultés: son talent pourrait s'en
accroître, mais son âme serait trop fortement agitée; ses sentiments
seraient troublés par ses chimères, ses actions entraînées par ses
illusions: son esprit pourrait mériter quelque gloire en donnant à ses
écrits la justesse de la raison; mais les grands talents, unis à une
imagination passionnée, éclairent sur les résultats généraux et trompent
sur les relations personnelles. Les femmes sensibles et mobiles
donneront toujours l'exemple de cette bizarre union de l'erreur et de la
vérité, de cette sorte d'inspiration de la pensée qui rend des oracles à
l'univers et manque du plus simple conseil pour soi-même. En étudiant le
petit nombre de femmes qui ont de vrais titres à la gloire, on verra que
cet effort de leur nature fut toujours aux dépens de leur bonheur. Après
avoir chanté les plus douces leçons de la morale et de la philosophie,
Sapho se précipita du haut du rocher de Leucade; Elisabeth, après avoir
dompté les ennemis de l'Angleterre, périt victime de sa passion pour le
comte d'Essex. Enfin, avant d'entrer dans cette carrière de gloire, soit
que le trône des Césars, ou les couronnes du génie littéraire en soient
le but, les femmes doivent penser que, pour la gloire même, il faut
renoncer au bonheur et au repos de la destinée de leur sexe, et qu'il
est dans cette carrière bien peu de sorts qui puissent valoir la plus
obscure vie d'une femme aimée et d'une mère heureuse.
En quittant un moment l'examen de la vanité, j'ai jugé jusqu'à l'éclat
d'une grande renommée; mais que dirai-je de toutes ces prétentions à de
misérables succès littéraires pour lesquels on voit tant de femmes
négliger leurs sentiments et leurs devoirs? Absorbées par cet intérêt,
elles abjurent, plus que les guerrières du temps de la chevalerie, le
caractère distinctif de leur sexe; car il vaut mieux partager dans les
combats les dangers de ce qu'on aime que de se traîner dans les luttes
de l'amour-propre, exiger du sentiment des hommages pour la vanité, et
puiser ainsi à la source éternelle pour satisfaire le mouvement le plus
éphémère et le désir dont le but est le plus restreint. L'agitation que
fait éprouver aux femmes une prétention plus naturelle, puisqu'elle
tient de plus près à l'espoir d'être aimées; l'agitation que fait
éprouver aux femmes le besoin de plaire par les agréments de leur
figure, offre aussi le tableau le plus frappant des tourments de la
vanité.
Regardez une femme au milieu d'un bal, désirant d'être trouvée la plus
jolie, et craignant de n'y pas réussir. Le plaisir, au nom duquel on se
rassemble, est nul pour elle: elle ne peut en jouir dans aucun moment;
car il n'en est point qui ne soit absorbé et par sa pensée dominante, et
par les efforts qu'elle fait pour la cacher. Elle observe les regards,
les plus légers signes de l'opinion des autres, avec l'attention d'un
moraliste et l'inquiétude d'un ambitieux; et voulant dérober à tous les
yeux le tourment de son esprit, c'est à l'affectation de sa gaieté,
pendant le triomphe de sa rivale, à la turbulence de la conversation
qu'elle veut entretenir pendant que cette rivale est applaudie, à
l'empressement trop vif qu'elle lui témoigne, c'est au superflu de ses
efforts enfin qu'on aperçoit son travail. La grâce, ce charme suprême de
la beauté, ne se développe que dans le repos du naturel et de la
confiance; les inquiétudes et la contrainte ôtent les avantages mêmes
qu'on possède; le visage s'altère par la contraction de l'amour-propre.
On ne tarde pas à s'en apercevoir, et le chagrin que cause une telle
découverte augmente encore le mal qu'on voudrait réparer. La peine se
multiplie par la peine, et le but s'éloigne par l'action même du désir;
et dans ce tableau, qui semblerait ne devoir rappeler que l'histoire
d'un enfant, se trouvent les douleurs l'un homme, les mouvements qui
conduisent au désespoir et font haïr la vie; tant les intérêts
s'accroissent par l'intensité de l'attention qu'on y attache! tant la
sensation qu'on éprouve naît du caractère qui la reçoit bien plus que de
l'objet qui la donne!
Eh bien, à côté du tableau de ce bal, où les prétentions les plus
frivoles ont mis la vanité dans tout son jour, c'est dans le plus grand
événement qui ait agité l'espèce humaine, c'est dans la révolution de
France qu'il faut en observer le développement complet: ce sentiment, si
borné dans son but, si petit dans son mobile, qu'on pouvait hésiter à
lui donner une place parmi les passions; ce sentiment a été l'une des
causes du plus grand choc qui ait ébranlé l'univers. Je n'appellerai
point vanité le mouvement qui a porté vingt-quatre millions d'hommes à
ne pas vouloir des privilèges de deux cent mille: c'est la raison qui
s'est soulevée, c'est la nature qui a repris son niveau. Je ne dirai pas
même que la résistance de la noblesse à la révolution ait été produite
par la vanité: le règne de la terreur a fait porter sur cette classe des
persécutions et des malheurs qui ne permettent plus de rappeler le
passé. Mais c'est dans la marche intérieure de la révolution qu'on peut
observer l'empire de la vanité, du désir des applaudissements éphémères,
_du besoin de faire effet_, de cette passion native de France, et dont
les étrangers, comparativement à nous, n'ont qu'une idée
très-imparfaite.--Un grand nombre d'opinions ont été dictées par l'envie
de surpasser l'orateur précédent, et de se faire applaudir après lui;
l'introduction des spectateurs dans la salle des délibérations a suffi
seule pour changer la direction des affaires en France. D'abord on
n'accordait aux applaudissements que des phrases; bientôt, pour obtenir
ces applaudissements, on a cédé des principes, proposé des décrets,
approuvé jusqu'à des crimes; et par une double et funeste réaction, ce
qu'on faisait pour plaire à la foule, égarait son jugement, et ce
jugement égaré exigeait de nouveaux sacrifices. Ce n'est pas d'abord à
satisfaire des sentiments de haine et de fureur que des décrets barbares
ont été consacrés, c'est aux battements de mains des tribunes; ce bruit
enivrait les orateurs et les jetait dans l'état où les liqueurs fortes
plongent les sauvages; et les spectateurs eux-mêmes qui applaudissaient,
voulaient, par ces signes d'approbation, faire effet sur leurs voisins,
et jouissaient d'exercer de l'influence sur leurs représentants. Sans
doute, l'ascendant de la peur a succédé à l'émulation de la vanité, mais
la vanité avait créé cette puissance qui a anéanti, pendant un temps,
tous les mouvements spontanés des hommes. Bientôt après le règne de la
terreur, on voyait la vanité renaître; les individus les plus obscurs se
vantaient d'avoir été portés sur des listes de proscription. La plupart
des Français qu'on rencontre, tantôt prétendent avoir joué le rôle le
plus important, tantôt assurent que rien de ce qui s'est passé en France
ne serait arrivé si l'on avait cru le conseil que chacun d'eux a donné
dans tel lieu, à telle heure, pour telle circonstance. Enfin, en France,
on est entouré d'hommes qui tous se disent le centre de cet immense
tourbillon; on est entouré d'hommes qui tous auraient préservé la France
de ses malheurs si on les avait nommés aux premières places du
gouvernement; mais qui tous, par le même sentiment, se refusent à se
confier à la supériorité, à reconnaître l'ascendant du génie ou de la
vertu. C'est une importante question qu'il faut soumettre aux
philosophes et aux publicistes, de savoir si la vanité sert ou nuit au
maintien de la liberté dans une grande nation: elle met d'abord
certainement un véritable obstacle à l'établissement d'un gouvernement
nouveau; il suffit qu'une constitution ait été faite par tels hommes,
pour que tels autres ne veuillent pas l'adopter: il faut, comme après la
session de l'assemblée constituante, éloigner les fondateurs pour faire
adopter les institutions; et cependant les institutions périssent si
elles ne sont pas défendues par leurs auteurs. L'envie, qui cherche à
s'honorer du nom de défiance, détruit l'émulation, éloigne les lumières,
ne peut supporter la réunion du pouvoir et de la vertu, cherche à les
diviser pour les opposer l'un à l'autre, et crée la puissance du crime,
comme la seule qui dégrade celui qui la possède. Mais quand de longs
malheurs ont abattu les passions, quand on a tellement besoin de lois,
qu'on ne considère plus les hommes que sous le rapport du pouvoir légal
qui leur est confié, il est possible que la vanité, alors qu'elle est
l'esprit général d'une nation, serve au maintien des institutions
libres. Comme elle fait haïr l'ascendant d'un homme, elle soutient les
lois constitutionnelles, qui, au bout d'un temps très-court, ramènent
les hommes les plus puissants à une condition privée; elle appuie en
général ce que veulent les lois, parce que c'est une autorité abstraite,
dont tout le monde a sa part, et dont personne ne peut tirer de gloire.
La vanité est l'ennemie de l'ambition; elle aime à renverser ce qu'elle
ne peut obtenir. La vanité fait naître une sorte de prétentions
disséminées dans toutes les classes, dans tous les individus, qui arrête
la puissance de la gloire, comme les brins de paille repoussent la mer
des côtes de la Hollande. Enfin, la vanité de tous sème de tels
obstacles, de telles peines dans la carrière publique de chacun, qu'au
bout d'un certain temps le grand inconvénient des républiques, le besoin
qu'elles donnent de jouer un rôle, n'existera peut-être plus en France:
la haine, l'envie, les soupçons, tout ce qu'enfante la vanité, dégoûtera
pour jamais l'ambition des places et des affaires; on ne s'en approchera
plus que par amour pour la patrie, par dévouement à l'humanité; et ces
sentiments généreux et philosophiques rendent les hommes impassibles
comme les lois qu'ils sont chargés d'exécuter. Cette espérance est
peut-être une chimère, mais je crois vrai que la vanité se soumet aux
lois, comme un moyen d'éviter l'éclat personnel des noms propres, et
préserve une nation nombreuse et libre, lorsque sa constitution est
établie, du danger d'avoir un homme pour usurpateur.