CHAPITRE III.

_De la vanité._

On se demande si la vanité est une passion. En considérant

l'insuffisance de son objet, on serait tenté d'en douter; mais en

observant la violence des mouvements qu'elle inspire, on y reconnaît

tous les caractères des passions, et l'on retrouve tous les malheurs

qu'elles entraînent dans la dépendance servile où ce sentiment vous met

du cercle qui vous entoure. L'amour de la gloire se fonde sur ce qu'il y

a de plus élevé dans la nature de l'homme; l'ambition tient à ce qu'il y

a de plus positif dans les relations des hommes entre eux; la vanité

s'attache à ce qui n'a de valeur réelle ni dans soi, ni dans les autres,

à des avantages apparents, à des effets passagers; elle vit du rebut des

deux autres passions: quelquefois cependant elle se réunit à leur

empire; l'homme atteint aux extrêmes par sa force et par sa faiblesse,

mais plus habituellement la vanité l'emporte surtout dans les caractères

qui l'éprouvent. Les peines de cette passion sont assez peu connues,

parce que ceux qui les ressentent en gardent le secret, et que tout le

monde étant convenu de mépriser ce sentiment, jamais on n'avoue les

souvenirs ou les craintes dont il est l'objet.

L'un des premiers chagrins de la vanité est de trouver en elle-même et

les causes de ses malheurs et le besoin de les cacher. La vanité se

nourrit de succès trop peu relevés pour qu'il existe aucune dignité dans

ses revers.

La gloire, l'ambition se nomment. La vanité règne quelquefois à l'insu

même du caractère qu'elle gouverne; jamais du moins sa puissance n'est

publiquement reconnue par celui qui s'y soumet: il voudrait qu'on le

crût supérieur aux succès qu'il obtient, comme à ceux qui lui sont

refusés; mais le public, dédaignant son but, et remarquant ses efforts,

déprise la possession en rendant amère la perte. L'importance de l'objet

auquel on aspire ne donne point la mesure de la douleur que fait

éprouver la privation; c'est à la violence du désir qu'il inspirait,

c'est surtout à l'opinion que les autres se sont formée de l'activité de

nos souhaits, que cette douleur se proportionne.

Ce qui caractérise les peines de la vanité, c'est qu'on apprend par les

autres, bien plus que par son sentiment intime, le degré de chagrin

qu'on doit en ressentir: plus on vous croit affligé, plus on se trouve

de raisons de l'être. Il n'est aucune passion qui ramène autant à soi,

mais il n'en est aucune qui vienne moins de notre propre mouvement;

toutes ses impulsions arrivent du dehors. C'est non-seulement à la

réunion des hommes en société que ce sentiment est dû mais c'est à un

degré de civilisation qui n'est pas connu dans tous les pays, et dont

les effets seraient presque impossibles à concevoir pour un peuple dont

les institutions et les moeurs seraient simples; car la nature éloigne

des mouvements de la vanité, et l'on ne peut comprendre comment des

malheurs si réels naissent de mouvements si peu nécessaires.

Avez-vous jamais rencontré Damon? Il est d'une naissance obscure, il le

sait; il est certain que personne ne l'ignore; mais au lieu de dédaigner

cet avantage par intérêt et par raison, il n'a qu'un but dans

l'existence, c'est de vous parler des grands seigneurs avec lesquels il

a passé sa vie; il les protège, de peur d'en être protégé; il les

appelle par leur nom, tandis que leurs égaux y joignent leurs titres, et

se fait reconnaître subalterne par l'inquiétude même de le paraître. Sa

conversation est composée de parenthèses, principal objet de toutes ses

phrases; il voudrait laisser échapper ce qu'il a le plus grand besoin de

dire; il essaye de se montrer fatigué de tout ce qu'il envie; pour se

faire croire à son aise, il tombe dans les manières familières; il s'y

confirme, parce que personne ne compte assez avec lui pour le repousser;

et tout ce dont il est flatté dans le monde est un composé du peu

d'importance qu'on met à lui, et du soin qu'on a de ménager ses

ridicules pour ne pas perdre le plaisir de s'en moquer. Sur qui

produit-il l'effet qu'il souhaite? Sur personne: peut-être même il s'en

doute, mais la vanité s'exerce pour elle-même; en voulant détromper

l'homme vain, on l'agite, mais on ne le corrige pas; l'espérance renaît

à l'instant même du dégoût, ou plutôt, comme il arrive souvent dans la

plupart des passions, sans concevoir précisément de l'espérance, on ne

peut se résigner au sacrifice.

Connaissez-vous Lycidas? Il a vieilli dans les affaires sans y prendre

une idée, sans atteindre à un résultat; cependant il se croit l'esprit

des places qu'il a occupées; il vous confie ce qu'ont imprimé les

gazettes; il parle avec circonspection même des ministres du siècle

dernier; il achève ses phrases par une mine concentrée, qui ne signifie

pas plus que ses paroles; il a dans sa poche des lettres de ministres,

d'hommes puissants, qui lui parlent du temps qu'il fait, et lui semblent

une preuve de confiance; il frémit à l'aspect de ce qu'il appelle une

mauvaise tête, et donne assez volontiers ce nom à tout homme supérieur;

il a une diatribe contre l'esprit, à laquelle la majorité d'un salon

applaudit presque toujours: _C'est_, vous dit-il, _un obstacle à bien

voir que l'esprit; les gens d'esprit n'entendent point les affaires_.

Lycidas, il est vrai que vous n'avez pas d'esprit, mais il n'est pas

prouvé pour cela que vous soyez capable de gouverner un empire.

On tire très-souvent vanité des qualités qu'on n'a pas; on voit des

hommes se glorifier des facultés spirituelles ou sensibles qui leur

manquent. L'homme vain s'enorgueillit de tout lui-même indistinctement:

_C'est moi, c'est encore moi_, s'écrie-t-il; cet enthousiasme d'égoïsme

fait un charme à ses yeux de chacun de ses défauts.

Cléon est encore à cet égard un bien plus brillant spectacle; toutes les

prétentions à la fois sont entrées dans son âme: il est laid, il se

croit aimé; son livre tombe, c'est par une cabale qui l'honore; on

l'oublie, il pense qu'on le persécute; il n'attend pas que vous l'ayez

loué, il vous dit ce que vous devez penser; il vous parle de lui sans

que vous l'interrogiez; il ne vous écoute pas si vous lui répondez; il

aime mieux s'entendre, car vous ne pouvez jamais égaler ce qu'il va dire

de lui-même. Un homme d'un esprit infini disait, en parlant de ce qu'on

pouvait appeler précisément un homme orgueilleux et vain, _En le voyant

j'éprouve un peu du plaisir que cause le spectacle d'un bon ménage; son

amour-propre et lui vivent si bien ensemble!_ En effet, quand

l'amour-propre est arrivé à un certain excès, il se suffit assez à

lui-même pour ne pas s'inquiéter, pour ne pas douter de l'opinion des

autres; c'est presque une ressource qu'on trouve en soi, et cette foi en

son propre mérite a bien quelques-uns des avantages de tous les cultes

fondés sur une ferme croyance.

Mais puisque la vanité est une passion, celui qui l'éprouve ne peut être

tranquille; séparé de toutes les jouissances impersonnelles, de toutes

les affections sensibles, cet égoïsme détruit la possibilité d'aimer: il

n'y a point de but plus stérile que soi-même; l'homme n'accroît ses

facultés qu'en les dévouant au dehors de lui, à une opinion, à un

attachement, à une vertu quelconque. La vanité, l'orgueil donnent à la

pensée quelque chose de stationnaire qui ne permet pas de sortir du

cercle le plus étroit; et cependant, dans ce cercle, il y a une

puissance de malheur plus grande que dans toute autre existence dont les

intérêts seraient plus multipliés. En concentrant sa vie on concentre

aussi sa douleur, et qui n'existe que pour soi diminue ses moyens de

jouir, en se rendant d'autant plus accessible à l'impression de la

souffrance. On voit cependant à l'extérieur de certains hommes, de tels

symptômes de contentement et de sécurité, qu'on serait tenté

d'ambitionner leur vanité comme la jouissance véritable, puisque c'est

la plus parfaite des illusions: mais une réflexion détruit toute

l'autorité de ces signes apparents; c'est que de tels hommes, n'ayant

pour objet dans la vie que l'effet qu'ils produisent sur les autres,

sont capables, pour dérober à tous les regards les tourments secrets que

des revers ou des dégoûts leur causent, d'un genre d'effort dont aucun

autre motif ne donnerait le pouvoir. Dans la plupart des situations, le

bonheur même fait partie du faste des hommes vains, ou s'ils avouaient

une peine, ce ne serait jamais que celle qu'il est honorable de

ressentir.

La vanité des hommes supérieurs les fait prétendre aux succès auxquels

ils ont le moins de droit; cette petitesse des grands génies se retrouve

sans cesse dans l'histoire: on voit des écrivains célèbres ne mettre de

prix qu'à leurs faibles succès dans les affaires publiques; des

guerriers, des ministres courageux et fermes, être avant tout flattés de

la louange accordée à leurs médiocres écrits; des hommes qui ont de

grandes qualités, ambitionner de petits avantages; enfin, comme il faut

que l'imagination allume toutes les passions, la vanité est bien plus

active sur les succès dont on doute, sur les facultés dont on ne se

croit pas sûr. L'émulation excite nos qualités; la vanité se place en

avant de tout ce qui nous manque. La vanité souvent ne détruit pas la

fierté; et comme rien n'est si esclave que la vanité, et si indépendant,

au contraire, que la véritable fierté, il n'est pas de supplice plus

cruel que la réunion de ces deux sentiments dans le même caractère. On a

besoin de ce qu'on méprise, on ne peut s'y soumettre, on ne peut s'en

affranchir; c'est à ses propres yeux que l'on rougit, c'est à ses

propres yeux que l'on produit l'effet que le spectacle de la vanité fait

éprouver à un esprit éclairé et à une âme élevée. Cette passion, qui

n'est grande que par la peine qu'elle cause, et ne peut qu'à ce seul

titre marcher de pair avec les autres, se développe parfaitement dans

les mouvements des femmes: tout en elles est amour ou vanité. Dès

qu'elles veulent avoir avec les autres des rapports plus étendus ou plus

éclatants que ceux qui naissent des sentiments doux qu'elles peuvent

inspirer à ce qui les entoure, c'est à des succès de vanité qu'elles

prétendent. Les efforts qui peuvent valoir aux hommes de la gloire et du

pouvoir, n'obtiennent presque jamais aux femmes qu'un applaudissement

éphémère, un crédit d'intrigue, enfin, un genre de triomphe du ressort

de la vanité, de ce sentiment en proportion avec leurs forces et leur

destinée c'est donc en elles qu'il faut l'examiner.

Il est des femmes qui placent leur vanité dans des avantages qui ne leur

sont point personnels, tels que la naissance, le rang et la fortune: il

est difficile de moins sentir la dignité de son sexe. L'origine de

toutes les femmes est céleste, car c'est aux dons de la nature qu'elles

doivent leur empire: en s'occupant de l'orgueil et de l'ambition, elles

font disparaître tout ce qu'il y a de magique dans leurs charmes; le

crédit qu'elles obtiennent, ne paraissant jamais qu'une existence

passagère et bornée, ne leur vaut point la considération attachée à un

grand pouvoir, et les succès qu'elles conquièrent ont le caractère

distinctif des triomphes de la vanité: ils ne supposent ni estime, ni

respect pour l'objet à qui on les accorde. Les femmes animent ainsi

contre elles les passions de ceux qui ne voulaient penser qu'à les

aimer. Le seul vrai ridicule, celui qui naît du contraste avec l'essence

des choses, s'attache à leurs efforts: lorsqu'elles s'opposent aux

projets, à l'ambition des hommes, elles excitent le vif ressentiment

qu'inspire un obstacle inattendu; si elles se mêlent des intrigues

politiques dans leur jeunesse, la modestie doit en souffrir; si elles

sont vieilles, le dégoût qu'elles causent comme femmes nuit à leur

prétention comme hommes. La figure d'une femme, quelle que soit la force

ou l'étendue de son esprit, quelle que soit l'importance des objets dont

elle s'occupe, est toujours un obstacle ou une raison dans l'histoire de

sa vie: les hommes l'ont voulu ainsi. Mais plus ils sont décidés à juger

une femme selon les avantages ou les défauts de son sexe, plus ils

détestent de lui voir embrasser une destinée contraire à sa nature.

Ces réflexions ne sont point destinées, on le croira facilement, à

détourner les femmes de toute occupation sérieuse, mais du malheur de se

prendre jamais elles-mêmes pour but de leurs efforts. Quand la part

qu'elles ont dans les affaires naît de leur attachement pour celui qui

les dirige, quand le sentiment seul dicte leurs opinions, inspire leurs

démarches, elles ne s'écartent point de la route que la nature leur a

tracée: elles aiment, elles sont femmes: mais quand elles se livrent à

une active personnalité, quand elles veulent ramener à elles tous les

événements, et les considèrent sous le rapport de leur propre influence,

de leur intérêt individuel, alors à peine sont-elles dignes des

applaudissements éphémères dont les triomphes de la vanité se composent.

Les femmes ne sont presque jamais honorées par aucun genre de

prétentions; les distinctions de l'esprit même, qui sembleraient offrir

une carrière plus étendue, ne leur valent souvent qu'une existence à la

hauteur de la vanité. La raison de ce jugement inique ou juste, c'est

que les hommes ne voient aucun genre d'utilité générale à encourager les

succès des femmes dans cette carrière, et que tout éloge qui n'est pas

fondé sur la base de l'utilité, n'est ni profond, ni durable, ni

universel. Le hasard amène quelques exceptions; s'il est quelques âmes

entraînées, ou par leur talent, ou par leur caractère, elles

s'écarteront peut-être de la règle commune, et quelques palmes de gloire

peuvent un jour les couronner; mais elles n'échapperont pas à

l'inévitable malheur qui s'attachera toujours à leur destinée.

Le bonheur des femmes perd à toute espèce d'ambition personnelle. Quand

elles ne veulent plaire que pour être aimées, quand ce doux espoir est

le seul motif de leurs actions, elles s'occupent plus de se

perfectionner que de se montrer, de former leur esprit pour le bonheur

d'un autre que pour l'admiration de tous; mais quand elles aspirent à la

célébrité, leurs efforts comme leurs succès éloignent le sentiment qui,

sous des noms différents, doit toujours faire le destin de leur vie. Une

femme ne peut exister par elle seule, la gloire même ne lui serait pas

un appui suffisant; et l'insurmontable faiblesse de sa nature et de sa

situation dans l'ordre social l'a placée dans une dépendance de tous les

jours dont un génie immortel ne pourrait encore la sauver. D'ailleurs,

rien n'efface dans les femmes ce qui distingue particulièrement leur

caractère. Celle qui se vouerait à la solution des problèmes d'Euclide,

voudrait encore le bonheur attaché aux sentiments qu'on inspire et qu'on

éprouve; et quand elles suivent une carrière qui les en éloigne, leurs

regrets douloureux, ou leurs prétentions ridicules, prouvent que rien ne

peut les dédommager de la destinée pour laquelle leur âme était créée.

Il semble que des succès éclatants offrent des jouissances

d'amour-propre à l'ami de la femme célèbre qui les obtient; mais

l'enthousiasme que ces succès font naître a peut-être moins de durée que

l'attrait fondé sur les avantages les plus frivoles. Les critiques, qui

suivent nécessairement les éloges, détruisent l'illusion à travers

laquelle toutes les femmes ont besoin d'être vues. L'imagination peut

créer, embellir par ses chimères un objet inconnu; mais celui que tout

le monde a jugé ne reçoit plus rien d'elle. La véritable valeur reste,

mais l'amour est plus épris de ce qu'il donne que de ce qu'il trouve.

L'homme se complaît dans la supériorité de sa nature, et, comme

Pygmalion, il ne se prosterne que devant son ouvrage. Enfin, si l'éclat

de la célébrité d'une femme attire des hommages sur ses pas, c'est par

un sentiment peut-être étranger à l'amour; il en prend les formes, mais

c'est comme un moyen d'avoir accès auprès de la nouvelle puissance qu'on

veut flatter. On approche d'une femme distinguée comme d'un homme en

place; la langue dont on se sert n'est pas semblable, mais le motif est

pareil. Quelquefois enivrés par le concours des hommages qui environnent

la femme dont ils s'occupent, les adorateurs s'exaltent mutuellement;

mais dans leur sentiment ils dépendent les uns des autres. Les premiers

qui s'éloigneraient pourraient détacher ceux qui restent; et celle qui

semble l'objet de toutes leurs pensées, s'aperçoit bientôt qu'elle

retient chacun d'eux par l'exemple de tous. De quels sentiments de

jalousie et de haine les grands succès d'une femme ne sont-ils pas

l'objet! que de peines causées par les moyens sans nombre que l'envie

prend pour la persécuter! La plupart des femmes sont contre elle par

rivalité, par sottise, ou par principe. Les talents d'une femme, quels

qu'ils soient, les inquiètent toujours dans leurs sentiments. Celles à

qui les distinctions de l'esprit sont à jamais interdites, trouvent

mille manières de les attaquer quand c'est une femme qui les possède;

une jolie personne, en déjouant ces distinctions, se flatte de signaler

ses propres avantages. Une femme qui se croit remarquable par la

prudence et la mesure de son esprit, et qui, n'ayant jamais eu deux

idées dans la tête, veut passer pour avoir rejeté tout ce qu'elle n'a

jamais compris, une telle femme sort un peu de sa stérilité accoutumée,

pour trouver mille ridicules à celle dont l'esprit anime et varie la

conversation: et les mères de famille pensant, avec quelque raison, que

les succès mêmes du véritable esprit ne sont pas conformes à la

destination des femmes, voient attaquer avec plaisir celles qui en ont

obtenu.

D'ailleurs, la femme qui, en atteignant à une véritable supériorité,

pourrait se croire au-dessus de la haine, et s'élèverait par sa pensée

au sort des hommes les plus célèbres, cette femme n'aurait jamais le

calme et la force de tête qui les caractérisent; l'imagination serait

toujours la première de ses facultés: son talent pourrait s'en

accroître, mais son âme serait trop fortement agitée; ses sentiments

seraient troublés par ses chimères, ses actions entraînées par ses

illusions: son esprit pourrait mériter quelque gloire en donnant à ses

écrits la justesse de la raison; mais les grands talents, unis à une

imagination passionnée, éclairent sur les résultats généraux et trompent

sur les relations personnelles. Les femmes sensibles et mobiles

donneront toujours l'exemple de cette bizarre union de l'erreur et de la

vérité, de cette sorte d'inspiration de la pensée qui rend des oracles à

l'univers et manque du plus simple conseil pour soi-même. En étudiant le

petit nombre de femmes qui ont de vrais titres à la gloire, on verra que

cet effort de leur nature fut toujours aux dépens de leur bonheur. Après

avoir chanté les plus douces leçons de la morale et de la philosophie,

Sapho se précipita du haut du rocher de Leucade; Elisabeth, après avoir

dompté les ennemis de l'Angleterre, périt victime de sa passion pour le

comte d'Essex. Enfin, avant d'entrer dans cette carrière de gloire, soit

que le trône des Césars, ou les couronnes du génie littéraire en soient

le but, les femmes doivent penser que, pour la gloire même, il faut

renoncer au bonheur et au repos de la destinée de leur sexe, et qu'il

est dans cette carrière bien peu de sorts qui puissent valoir la plus

obscure vie d'une femme aimée et d'une mère heureuse.

En quittant un moment l'examen de la vanité, j'ai jugé jusqu'à l'éclat

d'une grande renommée; mais que dirai-je de toutes ces prétentions à de

misérables succès littéraires pour lesquels on voit tant de femmes

négliger leurs sentiments et leurs devoirs? Absorbées par cet intérêt,

elles abjurent, plus que les guerrières du temps de la chevalerie, le

caractère distinctif de leur sexe; car il vaut mieux partager dans les

combats les dangers de ce qu'on aime que de se traîner dans les luttes

de l'amour-propre, exiger du sentiment des hommages pour la vanité, et

puiser ainsi à la source éternelle pour satisfaire le mouvement le plus

éphémère et le désir dont le but est le plus restreint. L'agitation que

fait éprouver aux femmes une prétention plus naturelle, puisqu'elle

tient de plus près à l'espoir d'être aimées; l'agitation que fait

éprouver aux femmes le besoin de plaire par les agréments de leur

figure, offre aussi le tableau le plus frappant des tourments de la

vanité.

Regardez une femme au milieu d'un bal, désirant d'être trouvée la plus

jolie, et craignant de n'y pas réussir. Le plaisir, au nom duquel on se

rassemble, est nul pour elle: elle ne peut en jouir dans aucun moment;

car il n'en est point qui ne soit absorbé et par sa pensée dominante, et

par les efforts qu'elle fait pour la cacher. Elle observe les regards,

les plus légers signes de l'opinion des autres, avec l'attention d'un

moraliste et l'inquiétude d'un ambitieux; et voulant dérober à tous les

yeux le tourment de son esprit, c'est à l'affectation de sa gaieté,

pendant le triomphe de sa rivale, à la turbulence de la conversation

qu'elle veut entretenir pendant que cette rivale est applaudie, à

l'empressement trop vif qu'elle lui témoigne, c'est au superflu de ses

efforts enfin qu'on aperçoit son travail. La grâce, ce charme suprême de

la beauté, ne se développe que dans le repos du naturel et de la

confiance; les inquiétudes et la contrainte ôtent les avantages mêmes

qu'on possède; le visage s'altère par la contraction de l'amour-propre.

On ne tarde pas à s'en apercevoir, et le chagrin que cause une telle

découverte augmente encore le mal qu'on voudrait réparer. La peine se

multiplie par la peine, et le but s'éloigne par l'action même du désir;

et dans ce tableau, qui semblerait ne devoir rappeler que l'histoire

d'un enfant, se trouvent les douleurs l'un homme, les mouvements qui

conduisent au désespoir et font haïr la vie; tant les intérêts

s'accroissent par l'intensité de l'attention qu'on y attache! tant la

sensation qu'on éprouve naît du caractère qui la reçoit bien plus que de

l'objet qui la donne!

Eh bien, à côté du tableau de ce bal, où les prétentions les plus

frivoles ont mis la vanité dans tout son jour, c'est dans le plus grand

événement qui ait agité l'espèce humaine, c'est dans la révolution de

France qu'il faut en observer le développement complet: ce sentiment, si

borné dans son but, si petit dans son mobile, qu'on pouvait hésiter à

lui donner une place parmi les passions; ce sentiment a été l'une des

causes du plus grand choc qui ait ébranlé l'univers. Je n'appellerai

point vanité le mouvement qui a porté vingt-quatre millions d'hommes à

ne pas vouloir des privilèges de deux cent mille: c'est la raison qui

s'est soulevée, c'est la nature qui a repris son niveau. Je ne dirai pas

même que la résistance de la noblesse à la révolution ait été produite

par la vanité: le règne de la terreur a fait porter sur cette classe des

persécutions et des malheurs qui ne permettent plus de rappeler le

passé. Mais c'est dans la marche intérieure de la révolution qu'on peut

observer l'empire de la vanité, du désir des applaudissements éphémères,

_du besoin de faire effet_, de cette passion native de France, et dont

les étrangers, comparativement à nous, n'ont qu'une idée

très-imparfaite.--Un grand nombre d'opinions ont été dictées par l'envie

de surpasser l'orateur précédent, et de se faire applaudir après lui;

l'introduction des spectateurs dans la salle des délibérations a suffi

seule pour changer la direction des affaires en France. D'abord on

n'accordait aux applaudissements que des phrases; bientôt, pour obtenir

ces applaudissements, on a cédé des principes, proposé des décrets,

approuvé jusqu'à des crimes; et par une double et funeste réaction, ce

qu'on faisait pour plaire à la foule, égarait son jugement, et ce

jugement égaré exigeait de nouveaux sacrifices. Ce n'est pas d'abord à

satisfaire des sentiments de haine et de fureur que des décrets barbares

ont été consacrés, c'est aux battements de mains des tribunes; ce bruit

enivrait les orateurs et les jetait dans l'état où les liqueurs fortes

plongent les sauvages; et les spectateurs eux-mêmes qui applaudissaient,

voulaient, par ces signes d'approbation, faire effet sur leurs voisins,

et jouissaient d'exercer de l'influence sur leurs représentants. Sans

doute, l'ascendant de la peur a succédé à l'émulation de la vanité, mais

la vanité avait créé cette puissance qui a anéanti, pendant un temps,

tous les mouvements spontanés des hommes. Bientôt après le règne de la

terreur, on voyait la vanité renaître; les individus les plus obscurs se

vantaient d'avoir été portés sur des listes de proscription. La plupart

des Français qu'on rencontre, tantôt prétendent avoir joué le rôle le

plus important, tantôt assurent que rien de ce qui s'est passé en France

ne serait arrivé si l'on avait cru le conseil que chacun d'eux a donné

dans tel lieu, à telle heure, pour telle circonstance. Enfin, en France,

on est entouré d'hommes qui tous se disent le centre de cet immense

tourbillon; on est entouré d'hommes qui tous auraient préservé la France

de ses malheurs si on les avait nommés aux premières places du

gouvernement; mais qui tous, par le même sentiment, se refusent à se

confier à la supériorité, à reconnaître l'ascendant du génie ou de la

vertu. C'est une importante question qu'il faut soumettre aux

philosophes et aux publicistes, de savoir si la vanité sert ou nuit au

maintien de la liberté dans une grande nation: elle met d'abord

certainement un véritable obstacle à l'établissement d'un gouvernement

nouveau; il suffit qu'une constitution ait été faite par tels hommes,

pour que tels autres ne veuillent pas l'adopter: il faut, comme après la

session de l'assemblée constituante, éloigner les fondateurs pour faire

adopter les institutions; et cependant les institutions périssent si

elles ne sont pas défendues par leurs auteurs. L'envie, qui cherche à

s'honorer du nom de défiance, détruit l'émulation, éloigne les lumières,

ne peut supporter la réunion du pouvoir et de la vertu, cherche à les

diviser pour les opposer l'un à l'autre, et crée la puissance du crime,

comme la seule qui dégrade celui qui la possède. Mais quand de longs

malheurs ont abattu les passions, quand on a tellement besoin de lois,

qu'on ne considère plus les hommes que sous le rapport du pouvoir légal

qui leur est confié, il est possible que la vanité, alors qu'elle est

l'esprit général d'une nation, serve au maintien des institutions

libres. Comme elle fait haïr l'ascendant d'un homme, elle soutient les

lois constitutionnelles, qui, au bout d'un temps très-court, ramènent

les hommes les plus puissants à une condition privée; elle appuie en

général ce que veulent les lois, parce que c'est une autorité abstraite,

dont tout le monde a sa part, et dont personne ne peut tirer de gloire.

La vanité est l'ennemie de l'ambition; elle aime à renverser ce qu'elle

ne peut obtenir. La vanité fait naître une sorte de prétentions

disséminées dans toutes les classes, dans tous les individus, qui arrête

la puissance de la gloire, comme les brins de paille repoussent la mer

des côtes de la Hollande. Enfin, la vanité de tous sème de tels

obstacles, de telles peines dans la carrière publique de chacun, qu'au

bout d'un certain temps le grand inconvénient des républiques, le besoin

qu'elles donnent de jouer un rôle, n'existera peut-être plus en France:

la haine, l'envie, les soupçons, tout ce qu'enfante la vanité, dégoûtera

pour jamais l'ambition des places et des affaires; on ne s'en approchera

plus que par amour pour la patrie, par dévouement à l'humanité; et ces

sentiments généreux et philosophiques rendent les hommes impassibles

comme les lois qu'ils sont chargés d'exécuter. Cette espérance est

peut-être une chimère, mais je crois vrai que la vanité se soumet aux

lois, comme un moyen d'éviter l'éclat personnel des noms propres, et

préserve une nation nombreuse et libre, lorsque sa constitution est

établie, du danger d'avoir un homme pour usurpateur.

De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations · 第 14 / 33 题