CHAPITRE XXVIII.

CONTINUATION DES NÉGOCIATIONS DE BÂLE.--TRAITÉ DE PAIX AVEC LA

HOLLANDE.--CONDITIONS DE CE TRAITÉ.--AUTRE TRAITÉ DE PAIX AVEC LA

PRUSSE.--POLITIQUE DE L'AUTRICHE ET DES AUTRES ÉTATS DE L'EMPIRE.--PAIX

AVEC LA TOSCANE.--NÉGOCIATIONS AVEC LA VENDÉE ET LA

BRETAGNE.--SOUMISSION DE CHARETTE ET AUTRES CHEFS.--STOFFLET CONTINUE LA

GUERRE.--POLITIQUE DE HOCHE POUR LA PACIFICATION DE L'OUEST.--INTRIGUES

DES AGENS ROYALISTES.--PAIX SIMULÉE DES CHEFS INSURGÉS DANS LA

BRETAGNE.--PREMIÈRE PACIFICATION DE LA VENDÉE.--ÉTAT DE L'AUTRICHE ET DE

L'ANGLETERRE; PLANS DE PITT, DISCUSSIONS DU PARLEMENT

ANGLAIS.--PRÉPARATIFS DE LA COALITION POUR UNE NOUVELLE CAMPAGNE.

Pendant ces tristes événemens, les négociations commencées à Bâle

avaient été interrompues un moment par la mort du baron de Goltz.

Aussitôt les bruits les plus fâcheux se répandirent. Un jour on disait:

Les puissances ne traiteront jamais avec une république sans cesse

menacée par les factions; elles la laisseront périr dans les convulsions

de l'anarchie, sans la combattre et sans la reconnaître. Un autre jour

on prétendait tout le contraire: La paix, disait-on, est faite avec

l'Espagne, les armées françaises n'iront pas plus loin; on traite avec

l'Angleterre, on traite avec la Russie, mais aux dépens de la Suède et

du Danemark, qui vont être sacrifiés à l'ambition de Pitt et de

Catherine, et qui seront ainsi récompensés de leur amitié pour la

France. On voit que la malveillance, diverse dans ses dires, imaginait

toujours le contraire de ce qui convenait à la république; elle

supposait des ruptures où l'on désirait la paix, et la paix où l'on

désirait des victoires. Une autre fois enfin elle tâcha de faire croire

que toute paix était à jamais impossible, et qu'il y avait à ce sujet

une protestation déposée au comité de salut public par la majorité des

membres de la convention. C'était une nouvelle saillie de Duhem qui

avait donné lieu à ce bruit. Il prétendait que c'était une duperie de

traiter avec une seule puissance, et qu'il ne fallait accorder la paix à

aucune, tant qu'elles ne viendraient pas la demander toutes ensemble. Il

avait déposé une note sur ce sujet au comité de salut public, et c'est

là ce qui fit supposer une prétendue protestation.

Les patriotes, de leur côté, répandaient des bruits non moins fâcheux.

Ils disaient que la Prusse traînait les négociations en longueur, pour

faire comprendre la Hollande dans un traité commun avec elle, pour la

conserver ainsi sous son influence, et sauver le stathoudérat. Ils se

plaignaient de ce que le sort de cette république restait si long-temps

incertain, de ce que les Français n'y jouissaient d'aucun des avantages

de la conquête, de ce que les assignats n'y étaient reçus qu'à moitié

prix et seulement des soldats, de ce que les négocians hollandais

avaient écrit aux négocians belges et français qu'ils étaient prêts à

rentrer en affaires avec eux, mais à condition d'être payés d'avance et

en valeurs métalliques; de ce que les Hollandais avaient laissé partir

le stathouder emportant tout ce qu'il avait voulu, et envoyé à Londres

ou transporté sur les vaisseaux de la compagnie des Indes une partie de

leurs richesses. Beaucoup de difficultés s'étaient élevées en effet en

Hollande, soit à cause des conditions de la paix, soit à cause de

l'exaltation du parti patriote. Le comité de salut public y avait

dépêché deux de ses membres, capables par leur influence de terminer

tous les différends. Dans l'intérêt de la négociation, il avait demandé

à la convention la faculté de ne désigner ni leur nom ni l'objet de leur

mission. L'assemblée y avait consenti, et ils étaient partis

sur-le-champ.

Il était naturel que de si grands événemens, que de si hauts intérêts

excitassent des espérances, des craintes et des dires si contraires.

Mais, malgré toutes ces rumeurs, les conférences continuaient avec

succès; le comte de Hardenberg avait remplacé à Bâle le baron de Goltz,

et les conditions allaient être arrêtées de part et d'autre.

A peine ces négociations avaient-elles été entamées que l'empire des

faits s'était fait sentir, et avait exigé des modifications aux pouvoirs

du comité de salut public. Un gouvernement tout ouvert, qui ne pourrait

rien cacher, rien décider par lui-même, rien faire sans une délibération

publique, serait incapable de négocier un traité avec aucune puissance,

même la plus franche. Il faut, pour traiter, signer des suspensions

d'armes, neutraliser des territoires; il faut surtout du secret, car une

puissance négocie quelquefois long-temps avant qu'il lui convienne de

l'avouer; ce n'est pas tout: il y a souvent des articles qui doivent

demeurer ignorés. Si une puissance promet, par exemple, d'unir ses

forces à celles d'une autre; si elle stipule ou la jonction d'une armée

ou celle d'une escadre, ou un concours quelconque de moyens, ce secret

devient de la plus grande importance. Comment le comité de salut public,

renouvelé par quart chaque mois, obligé de rendre compte de tout, et

n'ayant plus la vigueur et la hardiesse de l'ancien comité qui savait

tout prendre sur lui-même, comment aurait-il pu négocier, surtout avec

des puissances honteuses de leurs fautes, n'avouant qu'avec peine leur

défaite, et tenant toutes, ou à laisser des conditions cachées ou à ne

publier leur transaction que lorsqu'elle serait signée? La nécessité où

il s'était trouvé d'envoyer deux de ses membres en Hollande, sans faire

connaître ni leur nom, ni leur mission, était une première preuve du

besoin de secret dans les opérations diplomatiques. Il présenta en

conséquence un décret qui lui attribuait les pouvoirs indispensablement

nécessaires pour traiter, et qui fut la cause de nouvelles rumeurs.

C'est un spectacle curieux, pour la théorie des gouvernemens, que celui

d'une démocratie, surmontant son indiscrète curiosité, sa défiance à

l'égard du pouvoir, et subjuguée par la nécessité, accordant à quelques

individus la faculté de stipuler même des conditions secrètes. C'est ce

que fit la convention nationale. Elle conféra au comité de salut public

le pouvoir de stipuler même des armistices, de neutraliser des

territoires, de négocier des traités, d'en arrêter les conditions, de

les rédiger, de les signer même, et elle ne se réserva que ce qui lui

appartenait véritablement, c'est-à-dire la ratification. Elle fit plus:

elle autorisa le comité à signer des articles secrets, sous la seule

condition que ces articles ne contiendraient rien de dérogatoire aux

articles patens, et seraient publiés dès que l'intérêt du secret

n'existerait plus. Muni de ces pouvoirs, le comité poursuivit et

conduisit à terme les négociations commencées avec différentes

puissances.

La paix avec la Hollande fut enfin signée sous l'influence de Rewbell,

et surtout de Sieyès, qui étaient les deux membres du comité récemment

envoyés en Hollande. Les patriotes hollandais firent au célèbre auteur

de la première déclaration des droits un accueil brillant, et eurent

pour lui une déférence qui termina bien des difficultés. Les conditions

de la paix, signée à La Haye le 27 floréal an III (16 mai), furent les

suivantes: La république française reconnaissait la république des

Provinces-Unies comme puissance libre et indépendante, lui garantissait

son indépendance et l'abolition du stathoudérat. Il y avait entre les

deux républiques alliance offensive et défensive pendant toute la durée

de la guerre actuelle. Cette alliance offensive et défensive devait être

perpétuelle entre les deux républiques dans tous les cas de guerre

contre l'Angleterre. Celle des Provinces-Unies mettait actuellement à la

disposition de la France douze vaisseaux de ligne et dix-huit frégates,

qui devaient être employés principalement dans les mers d'Allemagne, du

Nord et de la Baltique. Elle donnait en outre pour auxiliaire à la

France la moitié de son armée de terre, qui, à la vérité, était réduite

à presque rien, et devait être réorganisée en entier. Quant aux

démarcations de territoire, elles étaient fixées comme il suit: la

France gardait toute la Flandre hollandaise, de manière qu'elle

complétait ainsi son territoire du côté de la mer, et l'étendait

jusqu'aux bouches des fleuves; du côté de la Meuse et du Rhin, elle

avait la possession de Venloo et Maëstricht, et tous les pays compris

au midi de Venloo, de l'un et de l'autre côté de la Meuse. Ainsi la

république renonçait sur ce point à s'étendre jusqu'au Rhin, ce qui

était raisonnable. De ce côté, en effet, le Rhin, la Meuse, l'Escaut, se

mêlent tellement, qu'il n'y a plus de limite claire. Lequel de ces bras

d'eau doit-il être considéré comme le Rhin? on ne le sait, et tout est

convention à cet égard. D'ailleurs, de ce côté aucune hostilité ne

menace la France que celle de la Hollande, hostilité fort peu

redoutable, et qui n'exige pas la protection d'une grande limite. Enfin,

le territoire indiqué par la nature à la Hollande, consistant dans les

terrains d'alluvions transportés à l'embouchure des fleuves, il aurait

fallu que la France, pour s'étendre jusqu'à l'un des principaux cours

d'eau, s'emparât des trois quarts au moins de ces terrains, et réduisît

presque à rien la république qu'elle venait d'affranchir. Le Rhin ne

devient limite pour la France, à l'égard de l'Allemagne, qu'aux environs

de Wesel, et la possession des deux rives de la Meuse, au sud de Venloo,

laissait cette question intacte. De plus, la république française se

réservait la faculté, en cas de guerre du côté du Rhin ou de la Zélande,

de mettre garnison dans les places de Grave, Bois-le-Duc et

Berg-op-Zoom. Le port de Flessingue demeurait commun. Ainsi toutes les

précautions étaient prises. La navigation du Rhin, de la Meuse, de

l'Escaut, du Hondt et de toutes leurs branches, était à jamais déclarée

libre. Outre ces avantages, une indemnité de 100 millions de florins

était payée par la Hollande. Pour dédommager cette dernière de ses

sacrifices, la France lui promettait, à la pacification générale, des

indemnités de territoire, prises sur les pays conquis, et dans le site

le plus convenable à la bonne démarcation des limites réciproques.

Ce traité reposait sur les bases les plus raisonnables; le vainqueur s'y

montrait aussi généreux qu'habile. Vainement a-t-on dit qu'en attachant

la Hollande à son alliance, la France l'exposait à perdre la moitié de

ses vaisseaux détenus dans les ports de l'Angleterre, et surtout ses

colonies livrées sans défense à l'ambition de Pitt. La Hollande, laissée

neutre, n'aurait ni recouvré ses vaisseaux, ni conservé ses colonies, et

Pitt aurait trouvé encore le prétexte de s'en emparer pour le compte du

stathouder. La conservation seule du stathoudérat, sans sauver d'une

manière certaine ni les vaisseaux, ni les colonies hollandaises, aurait

du moins ôté tout prétexte à l'ambition anglaise; mais le maintien du

stathoudérat, avec les principes politiques de la France, avec les

promesses faites aux patriotes bataves, avec l'esprit qui les animait,

avec les espérances qu'ils avaient conçues en nous ouvrant leurs

portes, était-il possible, convenable, honorable même?

Les conditions avec la Prusse étaient plus faciles à régler.

Bischoffverder venait d'être enfermé. Le roi de Prusse, délivré des

mystiques, avait conçu une ambition toute nouvelle. Il ne parlait plus

de sauver les principes de l'ordre général; il voulait maintenant se

faire le médiateur de la pacification universelle. Le traité fut signé

avec lui à Bâle, le 16 germinal (5 avril 1795). Il fut convenu d'abord

qu'il y aurait paix, amitié et bonne intelligence entre sa majesté le

roi de Prusse et la république française; que les troupes de cette

dernière abandonneraient la partie des états prussiens qu'elles

occupaient sur la rive droite du Rhin; qu'elles continueraient à occuper

les provinces prussiennes situées sur la rive gauche, et que le sort

définitif de ces provinces ne serait fixé qu'à la pacification générale.

Il était bien évident, d'après cette dernière condition, que la

république, sans s'expliquer encore positivement, songeait à se donner

la limite du Rhin, mais que, jusqu'à de nouvelles victoires sur les

armées de l'Empire et sur l'Autriche, elle ajournait la solution des

difficultés que cette grande détermination devait faire naître. Alors

seulement elle pourrait ou évincer les uns, ou donner des indemnités aux

autres. La république française s'engageait à recevoir la médiation du

roi de Prusse pour sa réconciliation avec les princes et les états de

l'empire germanique; elle s'engageait même pendant trois mois à ne pas

traiter en ennemis ceux de ces princes de la rive droite en faveur de

qui sa majesté prussienne s'intéresserait. C'était le moyen assuré

d'amener tout l'Empire à demander la paix par l'intermédiaire de la

Prusse.

En effet, aussitôt que ce traité fut signé, le cabinet de Berlin fit

solennellement annoncer sa détermination à l'Empire, et les motifs qui

l'avaient dirigé. Il déclara à la diète qu'il offrait ses bons offices à

l'Empire s'il désirait la paix, et, si la majorité des états la

refusait, à ceux d'entre eux qui seraient obligés de traiter isolément

pour leur sûreté personnelle. De son côté, l'Autriche adressa des

réflexions très amères à la diète; elle dit qu'elle désirait la paix

autant que personne, mais qu'elle la croyait impossible; qu'elle

choisirait le moment convenable pour en traiter, et que les états de

l'Empire trouveraient beaucoup plus d'avantages à se confier à l'antique

foi autrichienne qu'à des puissances parjures qui avaient manqué à tous

leurs engagemens. La diète, pour paraître se préparer à la guerre, tout

en demandant la paix, décréta pour cette campagne le quintuple

contingent, et stipula que les états qui ne pourraient fournir des

soldats auraient la faculté de s'en dispenser en donnant 240 florins

par homme. En même temps elle décida que l'Autriche, venant de se lier

avec l'Angleterre pour la continuation de la guerre, ne pouvait être

médiatrice de la paix, et résolut de confier cette médiation à la

Prusse. Il ne resta plus à déterminer que la forme et la composition de

la députation.

Malgré ce vif désir de traiter, l'Empire ne le pouvait guère en masse;

car il devait exiger, pour ses membres dépouillés de leurs états, des

restitutions que la France n'aurait pu faire sans renoncer à la ligne du

Rhin. Mais il était évident que, dans cette impossibilité de traiter

collectivement, chaque prince se jetterait dans les bras de la Prusse,

et ferait, par cet intermédiaire, sa paix particulière.

Ainsi, la république commençait à désarmer ses ennemis, et à les forcer

à la paix. Il n'y avait de bien résolus à la guerre que ceux qui avaient

fait de grandes pertes, et qui n'espéraient pas recouvrer par des

négociations ce qu'ils venaient de perdre par les armes. Telles devaient

être les dispositions des princes de la rive gauche du Rhin dépouillés

de leurs états, de l'Autriche privée des Pays-Bas, du Piémont évincé de

la Savoie et de Nice. Ceux, au contraire, qui avaient eu le bon esprit

de garder la neutralité, s'applaudissaient chaque jour, et de leur

sagesse, et des avantages qu'elle leur valait. La Suède et le Danemark

allaient envoyer des ambassadeurs auprès de la convention. La Suisse,

qui était devenue l'entrepôt du commerce du continent, persistait dans

ses sages intentions, et adressait, par l'organe de M. Ochs, à l'envoyé

Barthélemy ces belles paroles: «Il faut une Suisse à la France, et une

France à la Suisse. Il est, en effet, permis de supposer que, sans la

confédération helvétique, les débris des anciens royaumes de Lorraine,

de Bourgogne et d'Arles, n'eussent point été réunis à la domination

française; et il est difficile de croire que, sans la puissante

diversion et l'intervention décidée de la France, on ne fût pas enfin

parvenu à étouffer la liberté helvétique dans son berceau.» La

neutralité de la Suisse venait en effet de rendre un service éminent à

la France, et avait contribué à la sauver. A ces pensées M. Ochs en

ajoutait d'autres non moins élevées. «On admirera peut-être un jour,

disait-il, ce sentiment de justice naturelle qui, nous faisant abhorrer

toute influence étrangère dans le choix de nos formes de gouvernement,

nous interdisait par-là même de nous ériger en juges du mode

d'administration publique choisi par nos voisins. Nos pères n'ont

censuré ni les grands feudataires de l'empire germanique pour avoir

ravalé la puissance impériale, ni l'autorité royale de France pour avoir

comprimé les grands feudataires. Ils ont vu successivement les

états-généraux représenter la nation française; les Richelieu, les

Mazarin se saisir du pouvoir absolu; Louis XIV déployer à lui seul la

puissance entière de la nation; et les parlemens prétendre partager, au

nom du peuple, l'autorité publique; mais jamais on ne les entendit,

d'une voix téméraire, s'arroger le droit de rappeler le gouvernement

français à telle ou telle période de son histoire. Le bonheur de la

France fut leur voeu, son unité leur espoir, l'intégrité de son

territoire leur appui.»

Ces principes si élevés et si justes étaient la critique sévère de la

politique de l'Europe, et les résultats que la Suisse en recueillait

étaient une assez frappante démonstration de leur sagesse. L'Autriche,

jalouse de son commerce, voulait le gêner par un cordon; mais la Suisse

réclama auprès du Wurtemberg et des états voisins, et obtint justice.

Les puissances italiennes souhaitaient la paix, celles du moins que leur

imprudence pouvait exposer un jour à de fâcheux résultats. Le Piémont,

quoique épuisé, avait assez perdu pour désirer encore de recourir aux

armes. Mais la Toscane, entraînée malgré elle à sortir de sa neutralité,

par l'ambassadeur anglais qui, la menaçant d'une escadre, ne lui avait

donné que douze heures pour se décider, la Toscane était impatiente de

revenir à son rôle, surtout depuis que les Français étaient aux portes

de Gênes. En conséquence, le grand-duc avait ouvert une négociation qui

venait de se terminer par un traité le plus aisé de tous à conclure. La

bonne intelligence et l'amitié étaient rétablies entre les deux états;

et le grand-duc restituait à la république les blés qui, dans ses ports,

avaient été enlevés aux Français au moment de la déclaration de guerre.

Même avant la négociation, il avait fait cette restitution de son propre

mouvement. Ce traité, avantageux à la France pour le commerce du Midi,

et surtout pour celui des grains, fut conclu le 21 pluviôse (9 février).

Venise, qui avait rappelé son envoyé de France, annonça qu'elle allait

en désigner un autre, et le faire partir pour Paris. Le pape, de son

côté, regrettait les outrages faits aux Français.

La cour de Naples, égarée par les passions d'une reine insensée et les

intrigues de l'Angleterre, était loin de songer à négocier, et faisait

de ridicules promesses de secours à la coalition.

L'Espagne avait toujours besoin de la paix, et semblait attendre d'y

être forcée par de nouveaux échecs.

Une négociation, non moins importante peut-être à cause de l'effet moral

qu'elle devait produire, était celle qu'on avait entamée à Nantes avec

les provinces insurgées. On a vu comment les chefs de la Vendée,

divisés entre eux, presque abandonnés de leurs paysans, suivis à peine

de quelques guerroyeurs déterminés, pressés de toutes parts par les

généraux républicains, réduits à choisir entre une amnistie ou une

destruction complète, avaient été amenés à traiter de la paix; on a vu

comment Charette avait accepté une entrevue près de Nantes; comment le

prétendu baron de Cormatin, major-général de Puisaye, s'était présenté

pour être le médiateur de la Bretagne; comment il voyageait avec

Humbert, balancé entre le désir de tromper les républicains, de se

concerter avec Charette, de séduire Canclaux, et l'ambition d'être le

pacificateur de ces célèbres contrées. Le rendez-vous commun était à

Nantes; les entrevues devaient commencer au château de la Jaunaye, à une

lieue de cette ville, le 24 pluviôse (12 février).

Cormatin, arrivé à Nantes, avait voulu faire parvenir à Canclaux la

lettre de Puisaye; mais cet homme, qui voulait tromper les républicains,

ne sut pas même leur soustraire la connaissance de cette lettre si

dangereuse. Elle fut connue et publiée, et lui obligé de déclarer que la

lettre était supposée, qu'il n'en était point le porteur, et qu'il

venait sincèrement négocier la paix. Il se trouva par-là plus engagé que

jamais. Ce rôle de diplomate habile, trompant les républicains, donnant

le mot à Charette, et séduisant Canclaux, lui échappait; il ne lui

restait plus que celui de pacificateur. Il vit Charette, et le trouva

réduit, par sa position, à traiter momentanément avec l'ennemi. Dès cet

instant, Cormatin n'hésita plus à travailler à la paix. Il fut convenu

que cette paix serait simulée, et qu'en attendant l'exécution des

promesses de l'Angleterre, on paraîtrait se soumettre à la république.

Pour le moment, on songea à obtenir les meilleures conditions possibles.

Cormatin et Charette, dès que les conférences furent ouvertes, remirent

une note dans laquelle ils demandaient la liberté des cultes, des

pensions alimentaires pour tous les ecclésiastiques de la Vendée,

l'exemption de service militaire et d'impôt pendant dix ans, afin de

réparer les maux de la guerre, des indemnités pour toutes les

dévastations, l'acquittement des engagemens contractés par les chefs

pour les besoins de leurs armées, le rétablissement des anciennes

divisions territoriales du pays et de son ancien mode d'administration,

la formation de gardes territoriales sous les ordres des généraux

actuels, l'éloignement de toutes les armées républicaines, l'exclusion

de tous les habitans de la Vendée qui étaient sortis du pays comme

patriotes, et dont les royalistes avaient pris les biens, enfin une

amnistie commune aux émigrés comme aux Vendéens. De pareilles demandes

étaient absurdes, et ne pouvaient être admises. Les représentans

accordèrent la liberté des cultes, des indemnités pour ceux dont les

chaumières avaient été dévastées, l'exemption de service pour les jeunes

gens de la présente réquisition, afin de repeupler les campagnes, la

formation des gardes territoriales, sous les ordres des administrations,

au nombre de deux mille hommes seulement; l'acquittement des bons signés

par les généraux, jusqu'à la concurrence de deux millions. Mais ils

refusèrent le rétablissement des anciennes divisions territoriales et

des anciennes administrations, l'exemption d'impôt pendant dix ans,

l'éloignement des armées républicaines, l'amnistie pour les émigrés, et

ils exigèrent la rentrée dans leurs biens des Vendéens patriotes. Ils

stipulèrent, de plus, que toutes ces concessions seraient renfermées,

non dans un traité, mais dans des arrêtés rendus par les représentans en

mission; et que, de leur côté, les généraux vendéens signeraient une

déclaration par laquelle ils reconnaîtraient la république, et

promettraient de se soumettre à ses lois. Une dernière conférence fut

fixée pour le 29 pluviôse (17 février), car la trève finissait le 30.

On demanda, avant de conclure la paix, que Stofflet fût appelé à ces

conférences. Plusieurs officiers royalistes le désiraient, parce qu'ils

pensaient qu'on ne devait pas traiter sans lui; les représentans le

souhaitaient aussi, parce qu'ils auraient voulu comprendre dans une même

transaction toute la Vendée. Stofflet était dans ce moment dirigé par

l'ambitieux abbé Bernier, lequel était peu disposé à une paix qui allait

le priver de toute son influence; d'ailleurs Stofflet n'aimait pas à

jouer le second rôle, et il voyait avec humeur toute cette négociation

commencée et conduite sans lui. Cependant il consentit à se rendre aux

conférences; il vint à la Jaunaye avec un grand nombre de ses officiers.

Le tumulte fut grand, les partisans de la paix et ceux de la guerre

étaient fort échauffés les uns contre les autres. Les premiers se

groupaient autour de Charette; ils alléguaient que ceux qui voulaient

continuer la guerre étaient ceux-là même qui n'allaient jamais au

combat; que le pays était ruiné et réduit aux abois; que les puissances

n'avaient rien fait, et probablement ne feraient rien pour eux; ils se

disaient aussi tout bas à l'oreille, qu'il fallait du reste attendre,

gagner du temps au moyen d'une paix simulée, et que, si l'Angleterre

tenait jamais ses promesses, on serait tout prêt à se lever. Les

partisans de la guerre disaient, au contraire, qu'on ne leur offrait la

paix que pour les désarmer, violer ensuite toutes les promesses et les

immoler impunément; que poser les armes un instant, c'était amollir les

courages, et rendre impossible toute insurrection à venir; que puisque

la république traitait, c'était une preuve qu'elle-même était réduite à

la dernière extrémité; qu'il suffisait d'attendre, et de déployer encore

un peu de constance, pour voir arriver le moment où l'on pourrait tenter

de grandes choses avec le secours des puissances; qu'il était indigne de

chevaliers français de signer un traité avec l'intention secrète de ne

pas l'exécuter, et que du reste on n'avait pas le droit de reconnaître

la république, car c'était méconnaître les droits des princes pour

lesquels on s'était battu si long-temps. Il y eut plusieurs conférences

fort animées, et dans lesquelles on montra de part et d'autre beaucoup

d'irritation. Un moment même il y eut des menaces fort vives de la part

des partisans de Charette aux partisans de Stofflet, et on faillit en

venir aux mains. Cormatin n'était pas le moins ardent des partisans de

la paix; sa faconde, son agitation de corps et d'esprit, sa qualité de

représentant de l'armée de Bretagne, avaient attiré sur lui l'attention.

Malheureusement pour lui, il était suivi du nommé Solilhac, que le

comité central de la Bretagne lui avait donné pour l'accompagner.

Solilhac, étonné de voir Cormatin jouer un rôle si différent de celui

dont on l'avait chargé, lui fit remarquer qu'il s'éloignait de ses

instructions, et qu'on ne l'avait pas envoyé pour traiter de la paix.

Cormatin fut fort embarrassé; Stofflet et les partisans de la guerre

triomphèrent, en apprenant que la Bretagne songeait plutôt à se ménager

un délai et à se concerter avec la Vendée qu'à se soumettre; ils

déclarèrent que jamais ils ne poseraient les armes, puisque la Bretagne

était décidée à les soutenir.

Le 29 pluviôse au matin (17 février), le conseil de l'armée de l'Anjou

se réunit dans une salle particulière du château de la Jaunaye, pour

prendre une détermination définitive. Les chefs de division de Stofflet

tirèrent leurs sabres, et jurèrent _de couper le cou_ au premier qui

parlerait de paix; ils décidèrent entre eux la guerre. Charette,

Sapinaud et leurs officiers décidèrent la paix dans une autre salle. A

midi on devait se réunir sous une tente élevée dans la plaine, avec les

représentans du peuple. Stofflet, n'osant leur déclarer en face la

détermination qu'il avait prise, leur envoya dire qu'il n'acceptait pas

leurs propositions. Les représentans laissèrent à une distance convenue

le détachement qui les accompagnait, et se rendirent sous la tente.

Charette laissa ses Vendéens à la même distance, et ne vint au

rendez-vous qu'avec ses principaux officiers. Pendant ce temps on vit

Stofflet monter à cheval, avec quelques forcenés qui l'accompagnaient,

et partir au galop en agitant son chapeau, et criant _vive le roi!_ Sous

la tente où Charette et Sapinaud conféraient avec les représentans, on

n'avait plus à discuter, car l'ultimatum des représentans était accepté

d'avance. On signa réciproquement les déclarations convenues. Charette,

Sapinaud, Cormatin et les autres officiers signèrent leur soumission aux

lois de la république; les représentans donnèrent les arrêtés contenant

les conditions accordées aux chefs vendéens. La plus grande politesse

régna de part et d'autre, et tout sembla faire espérer une

réconciliation sincère.

Les représentans, qui voulaient donner un grand éclat à la soumission de

Charette, lui préparèrent à Nantes une réception magnifique. La joie la

plus vive régnait dans cette ville toute patriote. On se flattait de

toucher enfin au terme de cette affreuse guerre civile; on

s'applaudissait de voir un homme aussi distingué que Charette rentrer

dans le sein de la république, et peut-être consacrer son épée à la

servir. Le jour désigné pour son entrée solennelle, la garde nationale

et l'armée de l'Ouest furent mises sous les armes. Tous les habitans,

pleins de joie et de curiosité, accouraient pour voir et pour fêter ce

chef célèbre. On le reçut aux cris de _vive la république! vive

Charette!_ Il avait son costume de général vendéen, et portait la

cocarde tricolore. Charette était dur, défiant, rusé, intrépide; tout

cela se retrouvait dans ses traits et dans sa personne. Une taille

moyenne, un oeil petit et vif, un nez relevé à la tartare, une large

bouche, lui donnaient l'expression la plus singulière et la plus

convenable à son caractère. En accourant au devant de lui, chacun

chercha à deviner ses sentimens. Les royalistes crurent voir l'embarras

et le remords sur son visage. Les républicains le trouvèrent joyeux et

presque enivré de son triomphe. Il devait l'être, malgré l'embarras de

sa position; car ses ennemis lui procuraient la plus belle et la

première récompense qu'il eût encore reçue de ses exploits.

À peine cette paix fut-elle signée, qu'on songea à réduire Stofflet, et

à faire accepter aux chouans les conditions accordées à Charette.

Celui-ci parut sincère dans ses témoignages; il répandit des

proclamations dans le pays, pour faire rentrer tout le monde dans le

devoir. Les habitans furent extrêmement joyeux de cette paix. Les hommes

tout à fait voués à la guerre furent organisés en gardes territoriales,

et on en laissa le commandement à Charette pour faire la police de la

contrée. C'était l'idée de Hoche, qu'on défigura pour satisfaire les

chefs vendéens, qui, ayant à la fois des arrière-pensées et des

défiances, voulaient conserver sous leurs ordres les hommes les plus

aguerris. Charette promit même son secours contre Stofflet, si celui-ci,

pressé dans la Haute-Vendée, venait se replier sur le Marais.

Aussitôt le général Canclaux fut envoyé à la poursuite de Stofflet. Ne

laissant qu'un corps d'observation autour du pays de Charette, il porta

la plus grande partie de ses troupes sur le Layon. Stofflet, voulant

imposer par un coup d'éclat, fit une tentative sur Chalonne, qui fut

vivement repoussée et se retira sur Saint-Florent. Il déclara Charette

traître à la cause de la royauté, et fit prononcer contre lui une

sentence de mort. Les représentans, qui savaient qu'une pareille guerre

devait se terminer, non seulement en employant les armes, mais en

desintéressant les ambitieux, en donnant des secours aux hommes sans

ressources, avaient aussi répandu l'argent. Le comité de salut public

leur avait ouvert un crédit sur ses fonds secrets. Ils donnèrent 60,000

francs en numéraire et 365,000 en assignats à divers officiers de

Stofflet. Son major-général Trotouin reçut 100,000 fr., dont moitié en

argent, moitié en assignats, et se détacha de lui. Il écrivit une lettre

adressée aux officiers de l'armée d'Anjou, pour les engager à la paix,

en leur donnant les raisons les plus capables de les ébranler.

Tandis qu'on employait ces moyens sur l'armée d'Anjou, les représentans

pacificateurs de la Vendée s'étaient rendus en Bretagne, pour amener les

chouans à une semblable transaction. Cormatin les avait suivis; il était

maintenant tout à fait engagé dans le système de la paix; et il avait

l'ambition de faire, à Rennes, l'entrée triomphale que Charette avait

faite à Nantes. Malgré la trève, beaucoup d'actes de brigandage avaient

été commis par les chouans. Ceux-ci n'étant pour la plupart que des

bandits sans attachement à aucune cause, se souciant fort peu des vues

politiques qui engageaient leurs chefs à signer une suspension d'armes,

ne prenaient aucun soin de l'observer, et ne songeaient qu'à butiner.

Quelques représentans, voyant la conduite des Bretons, commençaient à se

défier de leurs intentions, et pensaient déjà qu'il fallait renoncer à

la paix. Boursault était le plus prononcé dans ce sens. Le représentant

Bollet, au contraire, zélé pacificateur, croyait que, malgré quelques

actes d'hostilité, un accommodement était possible, et qu'il ne fallait

employer que la douceur. Hoche, courant de cantonnemens en cantonnemens,

à des distances de quatre-vingts lieues, n'ayant jamais aucun moment de

repos, placé entre les représentans qui voulaient la guerre et ceux qui

voulaient la paix, entre les jacobins des villes, qui l'accusaient de

faiblesse et de trahison, et les royalistes, qui l'accusaient de

barbarie, Hoche était abreuvé de dégoûts sans se refroidir néanmoins

dans son zèle. «Vous me souhaitez encore une campagne des Vosges,

écrivait-il à un de ses amis; comment voulez-vous faire une pareille

campagne contre des chouans, et presque sans armée?» Ce jeune capitaine

voyait ses talens consumés dans une guerre ingrate, tandis que des

généraux, tous inférieurs à lui, s'immortalisaient en Hollande, sur le

Rhin, à la tête des plus belles armées de la république. Cependant il

continuait sa tâche avec ardeur et une profonde connaissance des hommes

et de sa situation. On a vu qu'il avait déjà donné les conseils les plus

sages, par exemple, d'indemniser les insurgés restés paysans, et

d'enrôler ceux que la guerre avait faits soldats. Une plus grande

habitude du pays lui avait fait découvrir les véritables moyens d'en

apaiser les habitans, et de les rattacher à la république. «Il faut,

disait-il, continuer de traiter avec les chefs des chouans; leur bonne

foi est fort douteuse, mais il faut en avoir avec eux. On gagnera, ainsi

par la confiance ceux qui ne demandent qu'à être rassurés. Il faudra

gagner par des grades ceux qui sont ambitieux; par de l'argent ceux qui

ont des besoins; on les divisera ainsi entre eux, et on chargera de la

police ceux dont on sera sûr, en leur confiant les gardes territoriales,

dont on vient de souffrir l'institution. Du reste, il faudra distribuer

vingt-cinq mille hommes en plusieurs camps, pour surveiller tout le

pays; placer autour des côtes un service de chaloupes canonnières qui

seront dans un mouvement continuel; faire transporter les arsenaux, les

armes et les munitions, des villes ouvertes, dans les forts et les

places défendues. Quant aux habitans, il faudra se servir auprès d'eux

des prêtres, et donner quelques secours aux plus indigens. Si l'on

parvient à répandre la confiance par le moyen des prêtres, la

chouannerie tombera sur-le-champ.--Répandez, écrivait il à ses

officiers-généraux, le 27 ventôse, répandez la loi salutaire que la

convention vient de rendre sur la liberté des cultes; prêchez vous-mêmes

la tolérance religieuse. Les prêtres, certains qu'on ne les troublera

plus dans l'exercice de leur ministère, deviendront vos amis, ne fût-ce

que pour être tranquilles. Leur caractère les porte à la paix;

voyez-les, dites-leur que la continuation de la guerre les exposera à

être chagrinés, non par les républicains, qui respectent les opinions

religieuses, mais par les chouans, qui ne reconnaissent ni Dieu ni loi,

et veulent dominer et piller sans cesse. Il en est parmi eux de pauvres,

et en général ils sont très intéressés; ne négligez pas de leur offrir

quelques secours, mais sans ostentation, et avec toute la délicatesse

dont vous êtes capables. Par eux vous connaîtrez toutes les manoeuvres

de leur parti, et vous obtiendrez qu'ils retiennent leurs paysans dans

leurs campagnes, et les empêchent de se battre. Vous sentez qu'il faut,

pour parvenir à ce but, la douceur, l'aménité, la franchise. Engagez

quelques officiers et soldats à assister respectueusement à

quelques-unes de leurs cérémonies, mais en ayant soin de ne jamais les

troubler. La patrie attend de vous le plus grand dévouement; tous les

moyens sont bons pour la servir, lorsqu'ils s'accordent avec les lois,

l'honneur et la dignité républicaine.» Hoche ajoutait à ces avis celui

de ne rien prendre dans le pays pour la nourriture des armées, pendant

quelque temps au moins. Quant aux projets des Anglais, il voulait pour

les prévenir, qu'on s'emparât de Jersey et de Guernesey, et qu'on

établît une chouannerie en Angleterre pour les occuper chez eux. Il

songeait aussi à l'Irlande; mais il écrivait qu'il s'en expliquerait

verbalement avec le comité de salut public.

Ces moyens choisis avec un grand sens, et employés en plus d'un endroit

avec beaucoup d'adresse, avaient déjà parfaitement réussi. La Bretagne

était tout à fait divisée; tous les chouans qui s'étaient montrés à

Rennes avaient été caressés, payés, rassurés, et décidés à déposer les

armes. Les autres, plus opiniâtres, comptant sur Stofflet et sur

Puisaye, voulaient persister à faire la guerre. Cormatin continuait de

courir des uns aux autres pour les amener à La Prévalaye, et les engager

à traiter. Malgré l'ardeur que cet aventurier montrait à pacifier le

pays, Hoche, qui avait entrevu son caractère et sa vanité, se défiait de

lui, et se doutait qu'il manquerait de parole aux républicains comme il

avait fait aux royalistes. Il l'observait avec grande attention pour

s'assurer s'il travaillait sincèrement et sans arrière-pensée à l'oeuvre

d'une réconciliation.

De singulières intrigues vinrent se combiner avec toutes ces

circonstances, pour amener la pacification tant désirée par les

républicains. On a vu précédemment Puisaye à Londres, tâchant de faire

concourir le cabinet anglais à ses projets; on a vu les trois princes

français sur le continent, l'un attendant un rôle à Arnheim, l'autre se

battant sur le Rhin; le troisième, en sa qualité de régent,

correspondant de Vérone avec tous les cabinets, et entretenant une

agence secrète à Paris. Puisaye avait conduit ses projets en homme aussi

actif qu'habile. Sans passer par l'intermédiaire du vieux duc

d'Harcourt, inutile ambassadeur du régent à Londres, il s'adressa

directement aux ministres anglais. Pitt, invisible d'ordinaire pour

cette émigration qui pullulait dans les rues de Londres, et l'assiégeait

de projets et de demandes de secours, accueillit sur-le-champ

l'organisateur de la Bretagne, l'aboucha avec le ministre de la guerre

Vindham, qui était un ardent ami de la monarchie et voulait la maintenir

ou la rétablir partout. Les projets de Puisaye, mûrement examinés,

furent adoptés en entier. L'Angleterre promit une armée, une escadre, de

l'argent, des armes, des munitions immenses, pour descendre sur les

côtes de France; mais on exigea de Puisaye le secret à l'égard de ses

compatriotes, et surtout du vieux duc d'Harcourt, envoyé du régent.

Puisaye ne demandait pas mieux que de tout faire à lui seul; il fut

impénétrable pour le duc d'Harcourt, pour tous les autres agens des

princes à Londres, et surtout pour les agens de Paris, qui

correspondaient avec le secrétaire même du duc d'Harcourt. Puisaye

écrivit seulement au comte d'Artois pour lui demander des pouvoirs

extraordinaires, et lui offrir de venir se mettre à la tête de

l'expédition. Le prince envoya les pouvoirs, et promit de venir

commander de sa personne. Bientôt les projets de Puisaye furent

soupçonnés, malgré ses efforts pour les cacher. Tous les émigrés

repoussés par Pitt, et éconduits par Puisaye, furent unanimes. Puisaye,

suivant eux, était un intrigant vendu au perfide Pitt, et méditant des

projets fort suspects. Cette opinion, répandue à Londres, s'établit

bientôt à Vérone chez les conseillers du régent. Déjà, dans cette petite

cour, l'on se défiait beaucoup de l'Angleterre depuis l'affaire de

Toulon; on concevait surtout des inquiétudes dès qu'elle voulait se

servir de l'un des princes. Cette fois on ne manqua pas de demander

avec une espèce d'anxiété ce qu'elle voulait faire de M. le comte

d'Artois, pourquoi le nom de Monsieur n'était pas compris dans ses

projets, si elle croyait pouvoir se passer de lui, etc. Les agens de

Paris, qui tenaient leur mission du régent, et partageaient ses idées

sur l'Angleterre, n'ayant pu obtenir aucune communication de Puisaye,

répétèrent les mêmes propos sur l'entreprise qui se préparait à Londres.

Un autre motif les engageait surtout à la désapprouver. Le régent

songeait à recourir à l'Espagne, et voulait s'y faire transporter, pour

être plus voisin de la Vendée et de Charette, qui était son héros. De

leur côté, les agens de Paris s'étaient mis en rapport avec un émissaire

de l'Espagne, qui les avait engagés à se servir de cette puissance, et

leur avait promis qu'elle ferait pour Monsieur et pour Charette ce que

l'Angleterre projetait pour le comte d'Artois et pour Puisaye. Mais il

fallait attendre qu'on pût transporter Monsieur des Alpes aux Pyrénées,

par la Méditerranée, et préparer une expédition considérable. Les

intrigans de Paris étaient donc tout à fait portés pour l'Espagne. Ils

prétendaient qu'elle effarouchait moins les Français que l'Angleterre,

parce qu'elle avait des intérêts moins opposés; que d'ailleurs elle

avait déjà gagné Tallien, par sa femme, fille du banquier espagnol

Cabarrus; ils osaient même dire qu'on était sûr de Hoche, tant

l'imposture leur coûtait peu pour donner de l'importance à leurs

projets! Mais l'Espagne, ses vaisseaux, ses troupes, n'étaient rien

suivant eux au prix des beaux plans qu'ils prétendaient nouer dans

l'intérieur. Placés au sein de la capitale, ils voyaient se manifester

un mouvement d'indignation prononcé contre le système révolutionnaire.

Il fallait, disaient-ils, exciter ce mouvement, et tâcher de le faire

tourner au profit du royalisme; mais pour cela les royalistes devaient

se montrer le moins redoutables possible, car la Montagne se fortifiait

de toutes les craints qu'inspirait la contre-révolution. Il suffirait

d'une victoire de Charette, d'une descente des émigrés en Bretagne, pour

rendre au parti révolutionnaire la force qu'il avait perdue, et

dépopulariser les thermidoriens dont on avait besoin. Charette venait de

faire la paix; mais il fallait qu'il se tînt prêt à reprendre les armes;

il fallait que l'Anjou, que la Bretagne, parussent ainsi se soumettre

pour un temps; que pendant ce temps on séduisît les chefs du

gouvernement et les généraux, qu'on laissât les armées passer le Rhin,

et s'engager en Allemagne, puis, que tout à coup on surprît la

convention endormie, et qu'on proclamât la royauté dans la Vendée, dans

la Bretagne, à Paris même. Une expédition de l'Espagne, portant le

régent, et concourant avec ces mouvemens simultanés, pourrait alors

décider la victoire de la royauté. Quant à l'Angleterre, on ne devait

lui demander que son argent (car il en fallait à ces messieurs), et la

tromper ensuite. Ainsi, chacun des mille agens employés pour la

contre-révolution rêvait à sa manière, imaginant des moyens suivant sa

position, et voulait être le restaurateur principal de la monarchie. Le

mensonge, l'intrigue, étaient les seules ressources de la plupart, et

l'argent leur principale prétention.

Avec de telles idées, l'agence de Paris, du genre de celle que Puisaye

préparait en Angleterre, devait chercher à écarter pour le moment toute

entreprise, à pacifier les provinces insurgées, et à y faire signer une

paix simulée. A la faveur de la trève accordée aux chouans, Lemaître,

Brottier et Laville-Heurnois venaient de se ménager des communications

avec les provinces insurgées. Le régent les avait chargés de faire

parvenir des lettres à Charette; ils les confièrent à un ancien officier

de marine, Duverne de Presle, privé de son état et cherchant un emploi.

Ils lui donnèrent en même temps la commission de contribuer à la

pacification, en conseillant aux insurgés de temporiser, d'attendre des

secours de l'Espagne, et un mouvement de l'intérieur. Cet envoyé se

rendit à Rennes, d'où il fit parvenir les lettres du régent à Charette,

et conseilla ensuite à tout le monde une soumission momentanée. D'autres

encore furent chargés du même soin par les agens de Paris, et bientôt

les idées de paix, déjà très répandues en Bretagne, se propagèrent

encore davantage. On dit partout qu'il fallait poser les armes, que

l'Angleterre trompait les royalistes; que l'on devait tout attendre de

la convention, qu'elle allait rétablir elle-même la monarchie, et que,

dans le traité signé avec Charette, se trouvaient des articles secrets

portant la condition de reconnaître bientôt pour roi le jeune orphelin

du Temple, Louis XVII. Cormatin, dont la position était devenue fort

embarrassante, qui avait manqué aux ordres de Puisaye et du comité

central, trouva, dans le système des agens de Paris, une excuse et un

encouragement pour sa conduite. Il paraît même qu'on lui fit espérer le

commandement de la Bretagne à la place de Puisaye. A force de soin il

parvint à réunir les principaux chouans à La Prévalaye, et les

conférences commencèrent.

Dans cet intervalle, MM. de Tinténiac et de La Roberie venaient d'être

envoyés de Londres par Puisaye, le premier pour apporter aux chouans de

la poudre, de l'argent, et la nouvelle d'une prochaine expédition, le

second pour faire parvenir à son oncle Charette l'invitation de se tenir

prêt à seconder la descente en Bretagne, et enfin tous deux pour faire

rompre les négociations. Ils avaient cherché à débarquer avec quelques

émigrés vers les côtes du nord; les chouans avertis, étant accourus à

leur rencontre, avaient eu un engagement avec les républicains, et

avaient été battus. MM. de La Roberie et de Tinténiac s'étaient sauvés

par miracle; mais la trève était compromise, et Hoche, qui commençait à

se méfier des chouans, qui soupçonnait la bonne foi de Cormatin, voulait

le faire arrêter. Cormatin protesta de sa bonne foi auprès des

représentans, et obtint que la trève ne serait pas rompue. Les

conférences continuèrent à La Prévalaye. Un agent de Stofflet vint y

prendre part. Stofflet, battu, poursuivi, réduit à l'extrémité, privé de

toutes ses ressources par la découverte du petit arsenal qu'il avait

dans un bois, demandait enfin à être admis à traiter, et venait

d'envoyer un représentant à La Prévalaye. C'était le général Beauvais.

Les conférences furent extrêmement vives, comme elles l'avaient été à la

Jaunaye. Le général Beauvais y soutint encore le système de la guerre,

malgré la triste position du chef qui l'envoyait, et prétendit que

Cormatin, ayant signé la paix de la Jaunaye, et reconnu la république,

avait perdu le commandement dont Puisaye l'avait revêtu, et ne pouvait

plus délibérer. M. de Tinténiac, parvenu malgré tous les dangers au lieu

des conférences, voulut les rompre au nom de Puisaye, et retourner

aussitôt à Londres; mais Cormatin et les partisans de la paix l'en

empêchèrent. Cormatin décida enfin la majorité à une transaction, en

lui donnant pour raison qu'on gagnerait du temps par une soumission

apparente, et qu'on endormirait la surveillance des républicains. Les

conditions étaient les mêmes que celles accordées à Charette: liberté

des cultes, indemnités à ceux dont les propriétés avaient été dévastées,

exemption de la réquisition, institution des gardes territoriales. Il y

avait une condition de plus dans le traité actuel: c'était un million et

demi pour les principaux chefs, dont Cormatin devait avoir sa part. Pour

ne pas cesser un instant, dit le général Beauvais, de faire acte de

mauvaise foi, Cormatin, au moment de signer, mit le sabre à la main,

jura de reprendre les armes à la première occasion, et recommanda à

chacun de conserver jusqu'à nouvel ordre l'organisation établie, et le

respect dû à tous les chefs.

Les chefs royalistes se transportèrent ensuite à La Mabilaye, à une

lieue de Rennes, pour signer le traité dans une réunion solennelle avec

les représentans. Beaucoup d'entre eux ne voulaient pas s'y rendre; mais

Cormatin les y entraîna. La réunion eut lieu avec les mêmes formalités

qu'à la Jaunaye. Les chouans avaient demandé que Hoche ne s'y trouvât

pas, à cause de son extrême défiance: on y consentit. Le 1er floréal (20

avril), les représentans donnèrent les mêmes arrêtés qu'à la Jaunaye, et

les chouans signèrent une déclaration par laquelle ils reconnaissaient

la république et se soumettaient à ses lois.

Le lendemain, Cormatin fit son entrée à Rennes, comme Charette à Nantes.

Le mouvement qu'il s'était donné, l'importance qu'il s'était arrogée, le

faisaient considérer comme le chef des royalistes bretons. On lui

attribuait tout, et les exploits de cette foule de chouans inconnus, qui

avaient mystérieusement parcouru la Bretagne, et cette paix qu'on

désirait depuis si long-temps. Il reçut une espèce de triomphe. Applaudi

par les habitans, caressé par les femmes, pourvu d'une forte somme

d'assignats, il recueillait tous les profits et tous les honneurs de la

guerre, comme s'il l'avait long-temps soutenue. Il n'était cependant

débarqué en Bretagne que pour jouer ce singulier rôle. Néanmoins il

n'osait plus écrire à Puisaye; il ne se hasardait pas à sortir de

Rennes, ni à s'enfoncer dans le pays, de peur d'y être fusillé par les

mécontens. Les principaux chefs retournèrent dans leurs divisions,

écrivirent à Puisaye qu'on les avait trompés, qu'il n'avait qu'à venir,

et qu'au premier signal ils se lèveraient pour voler à sa rencontre.

Quelques jours après, Stofflet, se voyant abandonné, signa la paix à

Saint-Florent, aux mêmes conditions.

Tandis que les deux Vendées et la Bretagne se soumettaient, Charette

venait enfin de recevoir pour la première fois une lettre du régent;

elle était datée du 1er février. Ce prince l'appelait le second

fondateur de la monarchie, lui parlait de sa reconnaissance, de son

admiration, de son désir de le rejoindre, et le nommait

lieutenant-général. Ces témoignages arrivaient un peu tard. Charette,

tout ému, répondit aussitôt au régent que la lettre dont il venait

d'être honoré transportait son âme de joie; que son dévouement et sa

fidélité seraient toujours les mêmes; que la nécessité seule l'avait

obligé de céder, mais que sa soumission n'était qu'apparente; que,

_lorsque les parties seraient mieux liées_, il reprendrait les armes, et

serait prêt à mourir sous les yeux de son prince, et pour la plus belle

des causes.

Telle fut cette première pacification des provinces insurgées. Comme

l'avait deviné Hoche, elle n'était qu'apparente; mais, comme il l'avait

senti aussi, on pouvait la rendre funeste aux chefs vendéens, en

habituant le pays au repos, aux lois de la république, et en calmant ou

occupant d'une autre manière cette ardeur de combattre qui animait

quelques hommes. Malgré les assurances de Charette au régent, et des

chouans à Puisaye, toute ardeur devait s'éteindre dans les ames après

quelques mois de calme. Ces menées n'étaient plus que des actes de

mauvaise foi, excusables sans doute dans l'aveuglement des guerres

civiles, mais qui ôtent à ceux qui se les permettent le droit de se

plaindre des sévérités de leurs adversaires. Les représentans et les

généraux républicains mirent le plus grand scrupule à faire exécuter les

conditions accordées. Il est sans doute inutile de montrer l'absurdité

du bruit répandu alors, et même répété depuis, que les traités signés

renfermaient des articles secrets, portant la promesse de mettre Louis

XVII sur le trône; comme si des représentans avaient pu être assez fous

pour prendre de tels engagemens! comme s'il eût été possible qu'on

voulut sacrifier à quelques partisans une république qu'on persistait à

maintenir contre toute l'Europe! Du reste, aucun des chefs, en écrivant

aux princes ou aux divers agens royalistes, n'a jamais osé avancer une

telle absurdité. Charette mis plus tard en jugement pour avoir violé les

conditions faites avec lui, n'osa pas non plus faire valoir cette excuse

puissante de la non-exécution d'un article secret. Puisaye, dans ses

mémoires, a jugé l'assertion aussi niaise que fausse; et on ne la

rappellerait point ici, si elle n'avait été reproduite dans une foule de

Mémoires.

Cette paix n'avait pas seulement pour résultat d'amener le désarmement

de la contrée; concourant avec celle de la Prusse, de la Hollande et de

la Toscane, et avec les intentions manifestées par plusieurs autres

états, elle eut encore l'avantage de produire un effet moral très grand.

On vit la république reconnue à la fois par ses ennemis du dedans et du

dehors, par la coalition et par le parti royaliste lui-même.

Il ne restait plus, parmi les ennemis décidés de la France, que

l'Autriche et l'Angleterre. La Russie était trop éloignée pour être

dangereuse; l'Empire était prêt à se désunir, et incapable de soutenir

la guerre; le Piémont était épuisé; l'Espagne, partageant peu les

chimériques espérances des intrigans royalistes, soupirait après la

paix; et la colère de la cour de Naples était aussi impuissante que

ridicule. Pitt, malgré les triomphes inouis de la république française,

malgré une campagne sans exemple dans les annales de la guerre, n'était

point ébranlé; et sa ferme intelligence avait compris que tant de

victoires, funestes au continent, n'étaient nullement dommageables pour

l'Angleterre. Le stathouder, les princes d'Allemagne, l'Autriche, le

Piémont, l'Espagne, avaient perdu à cette guerre une partie de leurs

états; mais l'Angleterre avait acquis sur les mers une supériorité

incontestable; elle dominait la Méditerranée et l'Océan; elle avait

saisi une moitié des flottes hollandaises; elle forçait la marine de

l'Espagne à s'épuiser contre celle de la France; elle travaillait à

s'emparer de nos colonies, elle allait occuper toutes celles des

Hollandais, et assurer à jamais son empire dans l'Inde. Il lui fallait

pour cela encore quelque temps de guerre et d'aberrations politiques

chez les puissances du continent. Il lui importait donc d'exciter les

hostilités en donnant des secours à l'Autriche, en réveillant le zèle de

l'Espagne, en préparant de nouveaux désordres dans les provinces

méridionales de la France. Tant pis pour les puissances belligérantes,

si elles étaient battues dans une nouvelle campagne: l'Angleterre

n'avait rien à craindre; elle continuait ses progrès sur les mers, dans

l'Inde et l'Amérique. Si, au contraire, les puissances étaient

victorieuses, elle y gagnait de replacer dans les mains de l'Autriche

les Pays-Bas qu'elle craignait surtout de voir dans les mains de la

France. Tels étaient les calculs meurtriers, mais profonds, du ministre

anglais.

Malgré les pertes que l'Angleterre avait essuyées, soit par les prises,

soit par les défaites du duc d'York, soit par les dépenses énormes

qu'elle avait faites pour fournir de l'argent à la Prusse et au Piémont,

elle possédait encore des ressources plus grandes que ne le croyaient et

les Anglais et Pitt lui-même. Il est vrai qu'elle se plaignait amèrement

des prises nombreuses, de la disette et de la cherté de tous les objets

de consommation. Les navires de commerce anglais, ayant seuls continué à

circuler sur les mers, étaient naturellement plus exposés à être pris

par les corsaires que ceux des autres nations. Les assurances, qui

étaient devenues alors un grand objet de spéculation, les rendaient

téméraires, et souvent ils n'attendaient pas d'être convoyés: c'est là

ce qui procurait tant d'avantages à nos corsaires. Quant à la disette,

elle était générale dans toute l'Europe. Sur le Rhin, autour de

Francfort, le boisseau de seigle coûtait 15 florins. L'énorme

consommation des armées, la multitude des bras enlevés à l'agriculture,

les désordres de la malheureuse Pologne, qui n'avait presque pas fourni

de grains cette année, avaient amené cette disette extraordinaire.

D'ailleurs les transports par la Baltique en Angleterre étaient devenus

presque impossibles, depuis que les Français étaient maîtres de la

Hollande. C'est dans le Nouveau-Monde que l'Europe avait été obligée

d'aller s'approvisionner; elle vivait en ce moment de la surabondance

des produits de ces terres vierges que les Américains du nord venaient

de livrer à l'agriculture. Mais les transports étaient coûteux, et le

prix du pain était monté en Angleterre à un taux excessif. Celui de la

viande n'était pas moins élevé. Les laines d'Espagne n'arrivaient plus

depuis que les Français occupaient les ports de la Biscaye, et la

fabrication des draps allait être interrompue. Aussi, pendant qu'elle

était en travail de sa grandeur future, l'Angleterre souffrait

cruellement. Les ouvriers se révoltaient dans toutes les villes

manufacturières, le peuple demandait la paix à grands cris, et il

arrivait au parlement des pétitions couvertes de milliers de signatures,

implorant la fin de cette guerre désastreuse. L'Irlande, agitée pour

des concessions qu'on venait de lui retirer, allait ajouter de nouveaux

embarras à ceux dont le gouvernement était déjà chargé.

A travers ces circonstances pénibles, Pitt voyait des motifs et des

moyens de continuer la guerre. D'abord elle flattait les passions de sa

cour, elle flattait même celles du peuple anglais, qui avait contre la

France un fonds de haine qu'on pouvait toujours ranimer au milieu des

plus cruelles souffrances. Ensuite, malgré les pertes du commerce,

pertes qui prouvaient d'ailleurs que les Anglais continuaient seuls à

parcourir les mers, Pitt voyait ce commerce augmenté, depuis deux ans,

de la jouissance exclusive de tous les débouchés de l'Inde et de

l'Amérique. Il avait reconnu que les exportations s'étaient

singulièrement accrues depuis le commencement de la guerre; et il

pouvait entrevoir déjà l'avenir de sa nation. Il trouvait, dans les

emprunts, des ressources dont la fécondité l'étonnait lui-même. Les

fonds ne baissaient pas; la perte de la Hollande les avait peu affectés,

parce que, l'événement étant prévu, une énorme quantité de capitaux

s'était portée d'Amsterdam à Londres. Le commerce hollandais, quoique

patriote, se défiait néanmoins des événemens, et avait cherché à mettre

ses richesses en sûreté, en les transportant en Angleterre. Pitt avait

parlé d'un nouvel emprunt considérable, et, malgré la guerre, il avait

vu les offres se multiplier. L'expérience a prouvé depuis, que la

guerre, interdisant les spéculations commerciales, et ne permettant plus

que les spéculations sur les fonds publics, facilite les emprunts, loin

de les rendre plus difficiles. Cela doit arriver encore plus

naturellement dans un pays qui, n'ayant pas de frontières, ne voit

jamais dans la guerre une question d'existence, mais seulement une

question de commerce et de débouchés. Pitt résolut donc, au moyen des

riches capitaux de sa nation, de fournir des fonds à l'Autriche,

d'augmenter sa marine, de réorganiser son armée de terre pour la porter

dans l'Inde ou l'Amérique, et de donner aux insurgés français des

secours considérables. Il fit avec l'Autriche un traité de subsides,

semblable à celui qu'il avait fait l'année précédente avec la Prusse.

Cette puissance avait des soldats, et elle promettait de tenir au moins

deux cent mille hommes effectifs sur pied; mais elle manquait d'argent;

elle ne pouvait plus ouvrir d'emprunts ni en Suisse, ni à Francfort, ni

en Hollande. L'Angleterre s'engagea, non pas à lui fournir des fonds,

mais à garantir l'emprunt qu'elle allait ouvrir à Londres. Garantir les

dettes d'une puissance comme l'Autriche, c'était presque s'engager à les

payer; mais l'opération, sous cette forme, était plus aisée à justifier

devant le parlement. L'emprunt était de 4 millions 600,000 livres

sterling (115 millions de francs), l'intérêt à 5 pour 100. Pitt ouvrit

en même temps un emprunt de 18 millions sterling pour le compte de

l'Angleterre, à 4 pour 100. L'empressement des capitalistes fut extrême,

et comme l'emprunt autrichien était garanti par le gouvernement anglais,

et qu'il portait un plus haut intérêt, ils exigèrent que, pour deux

tiers pris dans l'emprunt anglais, on leur donnât un tiers dans

l'emprunt autrichien. Pitt, après s'être ainsi assuré de l'Autriche,

chercha à réveiller le zèle de l'Espagne, mais il le trouva éteint. Il

prit à sa solde les régimens émigrés de Condé, et il dit à Puisaye que,

la pacification de la Vendée diminuant la confiance qu'inspiraient les

provinces insurgées, il lui donnerait une escadre, le matériel d'une

armée, et les émigrés enrégimentés, mais point de soldats anglais; et

que si, comme on l'écrivait de Bretagne, les dispositions des royalistes

n'étaient pas changées, et si l'expédition réussissait, il tâcherait de

la rendre décisive, en y envoyant une armée. Il résolut ensuite de

porter sa marine de quatre-vingt mille marins à cent mille. Il imagina

pour cela une espèce de conscription. Chaque vaisseau marchand était

tenu de fournir un matelot par sept hommes d'équipage: c'était une dette

que le commerce devait acquitter pour la protection qu'il recevait de la

marine militaire. L'agriculture et l'industrie manufacturière devaient

également des secours à la marine, qui leur assurait des débouchés; en

conséquence chaque paroisse était obligée de fournir aussi un matelot.

Pitt s'assura ainsi le moyen de donner à la marine anglaise un

développement extraordinaire. Les vaisseaux anglais étaient très

inférieurs pour la construction aux vaisseaux français; mais l'immense

supériorité du nombre, l'excellence des équipages, et l'habileté des

officiers de mer, ne rendaient pas la rivalité possible.

Avec tous ces moyens réunis, Pitt se présenta au parlement. L'opposition

était augmentée cette année de vingt membres à peu près. Les partisans

de la paix et de la révolution française étaient plus animés que jamais,

et ils avaient des faits puissans à opposer au ministre. Le langage que

Pitt prêta à la couronne, et qu'il tint lui-même pendant cette session,

l'une des plus mémorables du parlement anglais par l'importance des

questions et par l'éloquence de Fox et de Sheridan, fut infiniment

adroit. Il convint que la France avait obtenu des triomphes inouis; mais

ces triomphes, loin de décourager ses ennemis, disait-il, devaient au

contraire leur donner plus d'opiniâtreté et de constance. C'était

toujours à l'Angleterre que la France en voulait; c'était sa

constitution, sa prospérité qu'elle cherchait à détruire; il était à la

fois peu prudent et peu honorable de céder devant une haine aussi

redoutable. Dans le moment surtout, déposer les armes serait, disait-il,

une faiblesse désastreuse. La France, n'ayant plus que l'Autriche et

l'Empire à combattre, les accablerait; fidèle alors à sa haine, elle

reviendrait, libre de ses ennemis du continent, se jeter sur

l'Angleterre, qui seule désormais dans cette lutte aurait à soutenir un

choc terrible. On devait donc profiter du moment où plusieurs puissances

luttaient encore, pour attaquer de concert l'ennemi commun, pour faire

rentrer la France dans ses limites, pour lui enlever les Pays-Bas et la

Hollande, pour refouler dans son sein et ses armées, et son commerce, et

ses principes funestes. Du reste, il ne fallait plus qu'un effort, un

seul pour l'accabler. Elle avait vaincu, sans doute, mais en s'épuisant,

en employant des moyens barbares, qui s'étaient usés par leur violence

même. Le _maximum_, les _réquisitions_, les _assignats_, la terreur,

s'étaient usés dans les mains des chefs de la France. Tous ces chefs

étaient tombés pour avoir voulu vaincre à ce prix. Ainsi, ajoutait-il,

encore une campagne, et l'Europe, l'Angleterre, étaient vengées et

préservées d'une révolution sanglante. D'ailleurs, quand même on ne

voudrait pas se rendre à ces raisons d'honneur, de sûreté, de politique,

et faire la paix, cette paix ne serait pas plus possible. Les démagogues

français la repousseraient avec cet orgueil féroce qu'ils avaient

montré, même avant d'être victorieux. Et pour traiter avec eux, où les

trouverait-on? où chercher le gouvernement, à travers ces factions

sanglantes, se poussant les unes les autres au pouvoir, et en

disparaissant aussi vite qu'elles y étaient arrivées? Comment espérer

des conditions solides en stipulant avec ces dépositaires si fugitifs

d'une autorité toujours disputée? Il était donc peu honorable,

imprudent, impossible, de négocier. L'Angleterre avait encore d'immenses

ressources; ses exportations étaient singulièrement augmentées; son

commerce essuyait des prises qui prouvaient sa hardiesse et son

activité; sa marine devenait formidable, et ses riches capitaux venaient

s'offrir d'eux-mêmes en abondance au gouvernement, pour continuer cette

guerre _juste et nécessaire_.

C'était là le nom que Pitt avait donné à cette guerre dès l'origine, et

qu'il affectait de lui conserver. On voit qu'au milieu de ces raisons de

tribune, il ne pouvait pas donner les véritables, qu'il ne pouvait pas

dire à travers quelles voies machiavéliques il voulait conduire

l'Angleterre au plus haut point de puissance. On n'avoue pas à la face

du monde une telle ambition.

Aussi l'opposition répondait-elle victorieusement. On ne nous demandait,

disaient Fox et Sheridan, qu'une campagne, à la session dernière; on

avait déjà plusieurs places fortes; on devait en partir au printemps

pour anéantir la France. Cependant voyez quels résultats! Les Français

ont conquis la Flandre, la Hollande, toute la rive gauche du Rhin,

excepté Mayence, une partie du Piémont, la plus grande partie de la

Catalogne, toute la Navarre. Qu'on cherche une semblable campagne dans

les annales de l'Europe! On convient qu'ils ont pris quelques places,

montrez-nous donc une guerre où autant de places aient été emportées en

une seule campagne! Si les Français, luttant contre l'Europe entière,

ont eu de pareils succès, quels avantages n'auront-ils pas contre

l'Autriche et l'Angleterre presque seules? car les autres puissances, ou

ne peuvent plus nous seconder, ou viennent de traiter. On dit qu'ils

sont épuisés, que les assignats, leur seule ressource, ont perdu toute

leur valeur, que leur gouvernement aujourd'hui a cessé d'avoir son

ancienne énergie. Mais les Américains avaient vu leur papier-monnaie

tomber à quatre-vingt-dix pour cent de perte, et ils n'ont pas succombé.

Mais ce gouvernement, quand il était énergique, on nous le disait

barbare; aujourd'hui qu'il est devenu humain et modéré, on le trouve

sans force. On nous parle de nos ressources, de nos riches capitaux;

mais le peuple périt de misère et ne peut payer ni la viande ni le pain;

il demande la paix à grands cris. Ces richesses merveilleuses qu'on

semble créer par enchantement sont-elles réelles? Crée-t-on des trésors

avec du papier? Tous ces systèmes de finance cachent quelque affreuse

erreur, quelque vide immense qui apparaîtra tout à coup. Nous allons

donnant nos richesses aux puissances de l'Europe: déjà nous les avons

prodiguées au Piémont, à la Prusse; nous allons encore les livrer à

l'Autriche. Qui nous garantit que cette puissance sera plus fidèle à ses

engagemens que la Prusse? Qui nous garantit qu'elle ne sera point

parjure à ses promesses, et ne traitera pas après avoir reçu notre or?

Nous excitons une guerre civile infâme; nous armons des Français contre

leur patrie, et cependant, à notre honte, ces Français, reconnaissant

leur erreur et la sagesse de leur nouveau gouvernement, viennent de

mettre bas les armes. Irons-nous rallumer les cendres éteintes de la

Vendée, pour y réveiller un affreux incendie? On nous parle des

principes barbares de la France; ces principes ont-ils rien de plus

antisocial que notre conduite à l'égard des provinces insurgées? Tous

les moyens de la guerre sont donc ou douteux ou coupables ... La paix,

dit-on, est impossible; la France hait l'Angleterre; mais quand la

violence des Français contre nous s'est-elle déclarée? N'est-ce pas

lorsque nous avons montré la coupable intention de leur ravir leur

liberté, d'intervenir dans le choix de leur gouvernement, d'exciter la

guerre civile chez eux? La paix, dit-on, répandrait la contagion de

leurs principes. Mais la Suisse, la Suède, le Danemark, les États-Unis,

sont en paix avec eux; leur constitution est-elle détruite? La paix,

ajoute-t-on encore, est impossible avec un gouvernement chancelant et

toujours renouvelé. Mais la Prusse, la Toscane, ont trouvé avec qui

traiter; la Suisse, la Suède, le Danemark, les États-Unis, savent avec

qui s'entendre dans leurs rapports avec la France, et nous ne pourrions

pas négocier avec elle! Il fallait donc qu'on nous dît en commençant la

guerre, que nous ne ferions pas la paix avant qu'une certaine forme de

gouvernement fût rétablie chez nos ennemis, avant que la république fût

abolie chez eux, avant qu'ils eussent subi les institutions qu'il nous

plaisait de leur donner.

A travers ce choc de raison et d'éloquence, Pitt, poursuivant sa marche,

sans jamais donner ses véritables motifs, obtint ce qu'il voulut:

emprunts, conscription maritime, suspension de l'_habeas corpus_. Avec

ses trésors, sa marine, les 200 mille hommes de l'Autriche, et le

courage désespéré des insurgés français, il résolut de faire cette année

une nouvelle campagne, certain de dominer au moins sur les mers, si la

victoire sur le continent restait à la nation enthousiaste qu'il

combattait.

Ces négociations, ces conflits d'opinions en Europe, ces préparatifs de

guerre, prouvent de quelle importance notre patrie était alors dans le

monde. A cette époque on vit arriver tous à la fois les ambassadeurs de

Suède, de Danemark, de Hollande, de Prusse, de Toscane, de Venise et

d'Amérique. A leur arrivée à Paris, ils allaient visiter le président de

la convention, qu'ils trouvaient logé quelquefois à un troisième ou

quatrième étage, et dont l'accueil simple et poli avait remplacé les

anciennes réceptions de cour. Ils étaient ensuite introduits dans cette

salle fameuse, où siégeait sur de simples banquettes, et dans le costume

le plus modeste, cette assemblée qui, par sa puissance et la grandeur de

ses passions, ne paraissait plus ridicule, mais terrible. Ils avaient un

fauteuil vis-à-vis celui du président; ils parlaient assis; le président

leur répondait de même, en les appelant par les titres contenus dans

leurs pouvoirs. Il leur donnait ensuite l'accolade fraternelle, et les

proclamait représentans de la puissance qui les envoyait. Ils pouvaient,

dans une tribune réservée, assister à ces discussions orageuses, qui

inspiraient autant de curiosité que d'effroi aux étrangers. Tel était le

cérémonial employé à l'égard des ambassadeurs des puissances. La

simplicité convenait à une république recevant sans faste, mais avec

décence et avec égards, les envoyés des rois vaincus par elle. Le nom

de Français était beau alors, il était ennobli par les plus belles

victoires et les plus pures de toutes, celles qu'un peuple remporte pour

défendre son existence et sa liberté.

Histoire de la Révolution française, Tome 07 · 第 12 / 24 题