REDOUBLEMENT DE HAINE ET DE VIOLENCE DES PARTIS APRÈS LE 12
GERMINAL.--CONSPIRATION NOUVELLE DES PATRIOTES.--MASSACRE DANS LES
PRISONS, A LYON, PAR LES RÉACTEURS.--DÉCRETS NOUVEAUX CONTRE LES ÉMIGRÉS
ET SUR L'EXERCICE DU CULTE.--MODIFICATION DANS LES ATTRIBUTIONS DES
COMITÉS.--QUESTIONS FINANCIÈRES.--BAISSE CROISSANTE DU
PAPIER-MONNAIE.--AGIOTAGE.--DIVERS PROJETS ET DISCUSSIONS SUR LA
RÉDUCTION DES ASSIGNATS.--MESURE IMPORTANTE DÉCRÉTÉE POUR FACILITER LA
VENTE DES BIENS NATIONAUX.--INSURRECTION DES RÉVOLUTIONNAIRES DU 1er
PRAIRIAL AN III.--ENVAHISSEMENT DE LA CONVENTION.--ASSASSINAT DU
REPRÉSENTANT FÉRAUD.--PRINCIPAUX ÉVÉNEMENS DE CETTE JOURNÉE ET DES JOURS
SUIVANS.--SUITE DE LA JOURNÉE DE PRAIRIAL.--ARRESTATION DE DIVERS
MEMBRES DES ANCIENS COMITÉS, CONDAMNATION ET SUPPLICE DES REPRÉSENTANS
ROMME, GOUJON, DUQUESNOY, DUROI, SOUBRANY, BOURBOTTE ET AUTRES,
COMPROMIS DANS L'INSURRECTION.--DÉSARMEMENT DES PATRIOTES ET DESTRUCTION
DE CE PARTI.--NOUVELLES DISCUSSIONS SUR LA VENTE DES BIENS
NATIONAUX.--ÉCHELLE DE RÉDUCTION ADOPTÉE POUR LES ASSIGNATS.
Les événemens de germinal avaient eu pour les deux partis qui divisaient
la France la conséquence ordinaire d'une action incertaine: ces deux
partis en étaient devenus plus violens et plus acharnés à se détruire.
Dans tout le Midi, et particulièrement à Avignon, Marseille et Toulon,
les révolutionnaires, plus menaçans et plus audacieux que jamais,
échappant à tous les efforts qu'on faisait pour les désarmer ou les
ramener dans leurs communes, continuaient à demander la liberté des
patriotes, la mort de tous les émigrés rentrés, et la constitution de
93. Ils correspondaient avec les partisans qu'ils avaient dans toutes
les provinces; ils les appelaient à eux, et les engageaient à se réunir
sur deux points principaux, Toulon, pour le Midi, Paris pour le Nord.
Quand ils seraient assez en force à Toulon, ils soulèveraient,
disaient-ils, les départemens, et s'avanceraient pour se joindre à leurs
frères du Nord. C'était absolument le projet des fédéralistes en 93.
Leurs adversaires, soit royalistes, soit girondins, étaient aussi
devenus plus hardis depuis que le gouvernement, attaqué en germinal,
avait donné le signal des persécutions. Maîtres des administrations, ils
faisaient un terrible usage des décrets rendus contre les patriotes. Ils
les enfermaient comme complices de Robespierre, ou comme ayant manié les
deniers publics sans en avoir rendu compte; ils les désarmaient comme
ayant participé à la tyrannie abolie le 9 thermidor, ou bien enfin ils
les pourchassaient de lieu en lieu comme ayant quitté leurs communes.
C'était dans le Midi surtout que les hostilités contre ces malheureux
patriotes étaient le plus actives, car la violence provoque toujours une
violence égale. Dans le département du Rhône, la réaction se préparait
terrible. Les royalistes, obligés de fuir la cruelle énergie de 93,
revenaient à travers la Suisse, passaient la frontière, rentraient dans
Lyon avec de faux passeports, y parlaient du roi, de la religion, de la
prospérité passée, et se servaient du souvenir des mitraillades pour
ramener à la monarchie une cité toute républicaine. Ainsi, les
royalistes s'appuyaient à Lyon comme les patriotes à Toulon. On disait
Précy revenu et caché dans la ville, dont il avait, par sa vaillance,
causé tous les malheurs. Une foule d'émigrés, accourus à Bâle, à Berne,
à Lausanne, se montraient plus présomptueux que jamais. Ils parlaient de
leur rentrée prochaine, ils disaient que leurs amis gouvernaient; que
bientôt on allait remettre sur le trône le fils de Louis XVI, les
rappeler eux-mêmes, et leur rendre leurs biens; que du reste, excepté
quelques terroristes et quelques chefs militaires qu'il faudrait punir,
tout le monde contribuerait avec empressement à cette restauration. A
Lausanne, où toute la jeunesse était enthousiaste de la révolution
française, on les molestait et on les forçait à se taire. Ailleurs on
les laissait dire; on dédaignait leurs vanteries, auxquelles on était
assez habitué depuis six ans; mais on se méfiait de quelques-uns d'entre
eux, qui étaient pensionnés par la police autrichienne pour épier dans
les auberges les propos imprudens des voyageurs. C'est encore de ce
côté, c'est-à-dire vers Lyon, que s'étaient formées des compagnies qui,
sous les noms de _compagnies du Soleil_, et _compagnies de Jésus_,
devaient parcourir les campagnes, ou pénétrer dans les villes, et
égorger les patriotes retirés dans leurs terres ou détenus dans les
prisons. Les prêtres déportés rentraient aussi par cette frontière, et
s'étaient déjà répandus dans toutes les provinces de l'Est; ils
déclaraient nul tout ce qu'avaient fait les prêtres assermentés; ils
rebaptisaient les enfans, remariaient les époux, et inspiraient au
peuple la haine et le mépris du gouvernement. Ils avaient soin cependant
de se tenir près de la frontière, afin de la repasser au premier signal.
Ceux qui n'avaient pas été frappés de déportation, et qui jouissaient en
France d'une pension alimentaire, et de la permission d'exercer leur
culte, n'abusaient pas moins que les prêtres déportés de la tolérance du
gouvernement. Mécontens de dire la messe dans des maisons ou louées ou
prêtées, ils ameutaient le peuple, et le portaient à s'emparer des
églises, qui étaient devenues la propriété des communes. Une foule de
scènes fâcheuses avaient eu lieu pour ce sujet, et il avait fallu
employer la force pour faire respecter les décrets. A Paris, les
journalistes vendus au royalisme, et poussés par Lemaître, écrivaient
avec plus de hardiesse que jamais contre la révolution, et prêchaient
presque ouvertement la monarchie. L'auteur du _Spectateur_, Lacroix,
avait été acquitté des poursuites dirigées contre lui, et depuis, la
tourbe des libellistes ne craignait plus le tribunal révolutionnaire.
Ainsi, les deux partis étaient en présence, tout prêts à un engagement
décisif. Les révolutionnaires, résolus à porter le coup dont le 12
germinal n'avait été que la menace, conspiraient ouvertement. Ils
tramaient des complots dans chaque quartier, depuis qu'ils avaient perdu
les chefs principaux, qui seuls méditaient des desseins pour tout le
parti. Il se forma une réunion chez un nommé Lagrelet, rue de Bretagne:
on y agitait le projet d'exciter plusieurs rassemblemens, à la tête
desquels on mettrait Cambon, Maribon-Montaut et Thuriot; de diriger les
uns sur les prisons pour délivrer les patriotes, les autres sur les
comités pour les enlever, d'autres, enfin sur la convention pour lui
arracher des décrets. Une fois maîtres de la convention, les
conspirateurs voulaient lui faire réintégrer les députés détenus,
annuler la condamnation portée contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois
et Barrère; exclure les soixante-treize, et proclamer sur-le-champ la
constitution de 93. Tout était déjà préparé, jusqu'aux pinces pour
ouvrir les prisons, aux cartes de ralliement pour reconnaître les
conjurés, à une pièce d'étoffe pour pendre à la fenêtre de la maison
d'où partiraient tous les ordres. On saisit une lettre cachée dans un
pain, et adressée à un prisonnier, dans laquelle on lui disait: «Le jour
où vous recevrez des oeufs moitié blancs moitié rouges, vous vous
tiendrez prêts.» Le jour fixé était le 1er floréal. L'un des conjurés
trahit le secret, et livra les détails du projet au comité de sûreté
générale. Ce comité fit arrêter aussitôt tous les chefs désignés, ce qui
malheureusement ne désorganisait pas les projets des patriotes; car tout
le monde était chef aujourd'hui chez eux, et on conspirait en mille
endroits à la fois. Rovère, digne autrefois du nom de terroriste sous
l'ancien comité de salut public, et aujourd'hui forcené réacteur, vint
faire sur ce complot un rapport à la convention, et chargea beaucoup les
députés qui devaient être mis à la tête des rassemblemens. Ces députés
étaient étrangers au complot, et on avait disposé de leurs noms à leur
insu, parce qu'on en avait besoin, et que l'on comptait sur leurs
dispositions. Déjà condamnés par un décret à être détenus à Ham, ils
n'avaient pas obéi, et s'étaient soustraits à leur condamnation. Rovère
fit décider par l'assemblée que, s'ils ne se constituaient pas
prisonniers sur-le-champ, ils seraient déportés par le fait seul de leur
désobéissance. Ce projet avorté indiquait assez un prochain événement.
Dès que les journaux eurent fait connaître ce nouveau complot des
patriotes, une grande agitation se manifesta à Lyon, et il y eut contre
eux un redoublement de fureur. On jugeait dans ce moment à Lyon un
fameux dénonciateur terroriste, poursuivi en vertu du décret rendu
contre les complices de Robespierre. Les journaux venaient d'arriver et
de faire connaître le rapport de Rovère sur le complot du 29 germinal.
Les Lyonnais commencèrent à s'agiter; la plupart avaient à déplorer ou
la ruine de leur fortune ou la mort de leurs parens. Ils s'ameutèrent
autour de la salle du tribunal. Le représentant Boisset monta à cheval;
on l'entoura, et chacun se mit à lui énumérer ses griefs contre l'homme
en jugement. Les promoteurs de désordre, les membres des compagnies du
Soleil et de Jésus profitèrent de cette émotion, fomentèrent le tumulte,
se portèrent aux prisons, les envahirent, et égorgèrent soixante-dix ou
quatre-vingts prisonniers, réputés terroristes, et jetèrent leurs
cadavres dans le Rhône. La garde nationale fit quelques efforts pour
empêcher ce massacre, mais ne montra peut-être pas le zèle qu'elle eût
déployé si moins de ressentimens l'avaient animée contre les victimes de
cette journée.
Ainsi, à peine le complot jacobin du 29 germinal avait été connu, que
les contre-révolutionnaires y avaient répondu par le massacre du 5
floréal (24 avril) à Lyon. Les républicains sincères, tout en blâmant
les projets des terroristes, furent cependant alarmés de ceux des
contre-révolutionnaires. Jusqu'ici ils n'avaient été occupés qu'à
empêcher une nouvelle terreur, et ne s'étaient point effrayés du
royalisme: le royalisme, en effet, paraissait si éloigné après les
exécutions du tribunal révolutionnaire et les victoires de nos armées!
Mais quand ils le virent, chassé en quelque sorte de la Vendée, rentrer
par Lyon, former des compagnies d'assassins, pousser des prêtres
perturbateurs jusqu'au milieu de la France, et dicter à Paris même des
écrits tout pleins des fureurs de l'émigration, ils se ravisèrent, et
crurent qu'aux mesures rigoureuses prises contre les suppôts de la
terreur, il fallait en ajouter d'autres contre les partisans de la
royauté. D'abord, pour laisser sans prétexte ceux qui avaient souffert
des excès commis, et qui en exigeaient la vengeance, ils firent
enjoindre aux tribunaux de mettre plus d'activité à poursuivre les
individus prévenus de dilapidations, d'abus d'autorité, d'actes
oppressifs. Ils cherchèrent ensuite les mesures les plus capables de
réprimer les royalistes. Chénier, connu par ses talens littéraires et
ses opinions franchement républicaines, fut chargé d'un rapport sur ce
sujet. Il traça un tableau énergique de la France, des deux partis qui
s'en disputaient l'empire, et surtout des menées ourdies par
l'émigration et le clergé, et il proposa de faire traduire sur-le-champ
tout émigré rentré devant les tribunaux, pour lui appliquer la loi; de
considérer comme émigré tout déporté qui, étant rentré en France, y
serait encore dans un mois; de punir de six mois de prison quiconque
violerait la loi sur les cultes et voudrait s'emparer de force des
églises; de condamner au bannissement tout écrivain qui provoquerait à
l'avilissement de la représentation nationale ou au retour de la
royauté; enfin, d'obliger toutes les autorités chargées du désarmement
des terroristes, de donner les motifs de désarmement. Toutes ces mesures
furent accueillies, excepté deux qui suscitèrent quelques observations.
Thibaudeau trouva imprudent de punir de six mois de prison les
infracteurs de la loi sur les cultes; il dit avec raison que les églises
n'étaient bonnes qu'à un seul usage, celui des cérémonies religieuses;
que le peuple, assez dévot pour assister à la messe dans des réunions
particulières, se verrait toujours privé avec un violent regret des
édifices où elle était célébrée autrefois; qu'en déclarant le
gouvernement étranger pour jamais aux frais de tous les cultes, on
aurait pu rendre les églises aux catholiques, pour éviter des plaintes,
des émeutes, et peut-être une Vendée générale. Les observations de
Thibaudeau ne furent pas accueillies; car en rendant les églises aux
catholiques, même à la charge par eux de les entretenir, on craignait
de rendre à l'ancien clergé des pompes qui étaient une partie de sa
puissance. Tallien, qui était devenu journaliste avec Fréron, et qui,
soit par cette raison, soit par une affectation de justice, voulait
protéger l'indépendance de la presse, s'opposa au bannissement des
écrivains. Il soutint que la disposition était arbitraire, et laissait
une latitude trop grande aux sévérités contre la presse. Il avait
raison; mais, dans cet état de guerre ouverte avec le royalisme, il
importait peut-être que la convention se déclarât fortement contre ces
libellistes, qui s'empressaient de ramener sitôt la France aux idées
monarchiques. Louvet, ce girondin si fougueux, dont les méfiances
avaient fait tant de mal à son parti, mais qui était un des hommes les
plus sincères de l'assemblée, se hâta de répondre à Tallien, et conjura
tous les amis de la république d'oublier leurs dissidences et leurs
griefs réciproques, et de s'unir contre l'ennemi le plus ancien, le seul
véritable qu'ils eussent tous, c'est-à-dire la royauté. Le témoignage de
Louvet en faveur des mesures violentes était le moins suspect de tous,
car il avait bravé la plus cruelle proscription pour combattre le
système des moyens révolutionnaires. Toute l'assemblée applaudit à sa
noble et franche déclaration, vota l'impression et l'envoi de son
discours à toute France, et adopta l'article, à la grande confusion de
Tallien, qui avait si mal pris le moment pour soutenir une maxime juste
et vraie.
Ainsi, tandis que la convention avait ordonné la poursuite, le
désarmement des patriotes, et leur retour dans leurs communes, elle
venait en même temps de renouveler les lois contre les émigrés et les
prêtres déportés, d'instituer des peines contre l'ouverture des églises
et contre les pamphlets royalistes; mais des lois pénales sont de
faibles garanties contre des partis prêts à fondre l'un sur l'autre. Le
député Thibaudeau pensa que l'organisation des comités de gouvernement
depuis le 9 thermidor était trop faible et trop relâchée. Cette
organisation, établie au moment où la dictature venait d'être renversée,
n'avait été imaginée que dans la peur d'une nouvelle tyrannie. Aussi à
une tension excessive de tous les ressorts avait succédé un relâchement
extrême. On avait restitué à chaque comité son influence particulière,
pour détruire l'influence trop dominante du comité de salut public, et
il était résulté de cet état de choses des tiraillemens, des lenteurs,
et un affaiblissement complet du gouvernement. En effet, si des troubles
survenaient dans un département, la hiérarchie voulait qu'on écrivît au
comité de sûreté générale; celui-ci appelait le comité de salut public,
et dans certains cas celui de législation; il fallait attendre que ces
comités fussent complets pour se réunir, et ensuite qu'ils eussent le
temps de conférer. Les réunions devenaient ainsi presque impossibles, et
trop nombreuses pour agir. Fallait-il envoyer seulement vingt hommes de
garde, le comité de sûreté générale, chargé de la police, était obligé
de s'adresser au comité militaire. On sentait maintenant quel tort on
avait eu de s'effrayer si fort de la tyrannie de l'ancien comité de
salut public, et de se précautionner contre un danger désormais
chimérique. Un gouvernement ainsi organisé ne pouvait que
très-faiblement résister aux factions, et ne leur opposer qu'une
autorité impuissante. Le député Thibaudeau proposa donc une
simplification du gouvernement; il demanda que les attributions de tous
les comités fussent réduites à la simple proposition des lois, et que
les mesures d'exécution appartinssent exclusivement au comité de salut
public; que celui-ci réunît la police à ses autres fonctions; que par
conséquent le comité de sûreté générale fût aboli; qu'enfin le comité de
salut public, chargé ainsi de tout le gouvernement, fût porté à
vingt-quatre membres pour suffire à l'étendue de sa nouvelle tâche. Les
poltrons de l'assemblée, toujours prompts à s'armer contre les dangers
impossibles, se récrièrent contre ce projet, et dirent qu'il renouvelait
l'ancienne dictature. La carrière ouverte aux esprits, chacun fit sa
proposition. Ceux qui avaient la manie de revenir aux voies
constitutionnelles, à la division des pouvoirs, proposèrent de créer un
pouvoir exécutif hors de l'assemblée, pour séparer l'exécution de la loi
de son vote; d'autres imaginèrent de prendre les membres de ce pouvoir
dans l'assemblée même, mais de leur interdire, pendant la durée de leurs
fonctions, le vote législatif. Après de longues divagations, l'assemblée
sentit que, n'ayant plus que deux ou trois mois à exister, c'est-à-dire
à peine le temps nécessaire pour achever la constitution, il était
ridicule de perdre ses momens à faire une constitution provisoire, et
surtout de renoncer à la dictature dans un instant où on avait plus
besoin de force que jamais. En conséquence on rejeta toutes les
propositions tendantes à la division des pouvoirs; mais on avait trop
peur du projet de Thibaudeau pour l'adopter: on se contenta de dégager
un peu plus la marche des comités. On décida qu'ils seraient réduits à
la simple proposition des lois; que le comité de salut public aurait
seul les mesures d'exécution, mais que la police resterait au comité de
sûreté générale; que les réunions de comités n'auraient lieu que par
envoi de commissaires; et enfin, pour se garantir toujours davantage de
ce redoutable comité de salut public qui faisait tant de peur, on décida
qu'il serait privé de l'initiative des lois, et qu'il ne pourrait
jamais faire de propositions tendantes à procéder contre un député.
Pendant qu'on prenait ces moyens pour rendre un peu d'énergie au
gouvernement, on continuait à s'occuper des questions financières, dont
la discussion avait été interrompue par les événemens du mois de
germinal. L'abolition du _maximum_, des réquisitions, du séquestre, de
tout l'appareil des moyens forcés, en rendant les choses à leur
mouvement naturel, avait rendu encore plus rapide la chute des
assignats. Les ventes n'étant plus forcées, les prix étant redevenus
libres, les marchandises avaient renchéri d'une manière extraordinaire,
et par conséquent l'assignat avait baissé à proportion. Les
communications au dehors étant rétablies, l'assignat était entré de
nouveau en comparaison avec les valeurs étrangères, et son infériorité
s'était rapidement manifestée par la baisse toujours croissante du
change. Ainsi la chute du papier-monnaie était complète sous tous les
rapports, et, suivant la loi ordinaire des vitesses, la rapidité de
cette chute s'augmentait de sa rapidité même. Tout changement trop
brusque dans les valeurs amène les spéculations hasardeuses,
c'est-à-dire l'agiotage; et comme ce changement n'a jamais lieu que par
l'effet d'un désordre ou politique ou financier, que par conséquent la
production souffre, que l'industrie et le commerce sont ralentis, ce
genre de spéculations est presque le seul qui reste; alors, au lieu de
fabriquer ou de transporter de nouvelles marchandises, on se hâte de
spéculer sur les variations de prix de celles qui existent. Au lieu de
produire, on parie sur ce qui est produit. L'agiotage, qui était devenu
si grand aux mois d'avril, mai et juin 1793, lorsque la défection de
Dumouriez, le soulèvement de la Vendée et la coalition fédéraliste
déterminèrent une baisse si considérable dans les assignats, venait de
reparaître plus actif que jamais en germinal, floréal et prairial an III
(avril et mai 95). Ainsi, aux horreurs de la disette se joignait le
scandale d'un jeu effréné, qui contribuait encore à augmenter le
renchérissement des marchandises et la dépréciation du papier. Le
procédé des joueurs était le même qu'en 93, le même qu'il est toujours.
Ils achetaient des marchandises qui, haussant par rapport à l'assignat
avec une rapidité singulière, augmentaient de prix dans leurs mains, et
leur procuraient en peu d'instans des profits considérables. Tous les
voeux et tous les efforts tendaient ainsi à la chute du papier. Il y
avait des objets qui étaient vendus et revendus des milliers de fois,
sans changer de place. On spéculait même, suivant l'usage, sur ce qu'on
n'avait pas. On achetait une marchandise d'un vendeur qui ne la
possédait point, mais qui devait la livrer à un terme fixe: au terme
échu, le vendeur ne la livrait pas, mais il payait la différence du prix
d'achat au prix du jour, si la marchandise avait haussé; il recevait
cette différence si la marchandise avait baissé. C'est au Palais-Royal,
déjà si coupable aux yeux du peuple comme renfermant la jeunesse dorée,
que se rassemblaient les agioteurs. On ne pouvait le traverser sans être
poursuivi par des marchands qui portaient à la main des étoffes, des
tabatières d'or, des vases d'argent, de riches quincailleries. C'est au
café de Chartres que se réunissaient tous les spéculateurs sur les
matières métalliques. Quoique l'or et l'argent ne fussent plus
considérés comme marchandise, et que depuis 93 il y eût défense, sous
des peines très-sévères, de les vendre contre des assignats, le commerce
ne s'en faisait pas moins d'une manière presque ouverte. Le louis se
vendait 160 livres en papier, et dans l'espace d'une heure on le faisait
varier de 160 à 200, et même 210 livres.
Ainsi une disette affreuse de pain, un manque absolu de moyens de
chauffage par un froid qui était rigoureux encore au milieu du
printemps, un renchérissement excessif de toutes les marchandises,
l'impossibilité d'y atteindre avec un papier qui perdait tous les jours;
au milieu de ces maux un agiotage effréné, accélérant la dépréciation
des assignats par ses spéculations, et donnant le spectacle d'un jeu
scandaleux, et quelquefois de fortunes subites à côté de la misère
générale, tel était le vaste sujet de griefs offert aux patriotes pour
soulever le peuple. Il importait, et pour soulager les malheurs publics,
et pour empêcher un soulèvement, de faire disparaître de tels griefs;
mais c'était là l'éternelle difficulté.
Le moyen jugé indispensable, comme on l'a vu, était de relever les
assignats en les retirant; mais pour les retirer il fallait vendre les
biens, et on ne voulait pas s'apercevoir du véritable obstacle, la
difficulté de fournir aux acquéreurs la faculté de payer un tiers du
territoire. On avait rejeté les moyens violens, c'est-à-dire la
démonétisation et l'emprunt forcé; on hésitait entre les deux moyens
volontaires, c'est-à-dire, entre une loterie et une banque. La
proscription de Cambon décida la préférence en faveur du projet
Johannot, qui avait proposé la banque. Mais en attendant qu'on pût faire
réussir ce moyen chimérique, qui, même en réussissant, ne pouvait jamais
ramener les assignats au pair de l'argent, le plus grand mal, celui
d'une différence entre la valeur nominale et la valeur réelle, existait
toujours. Ainsi le créancier de l'état ou des particuliers recevait
l'assignat au pair, et ne pouvait le placer que pour un dixième tout au
plus. Les propriétaires qui avaient affermé leurs terres ne recevaient
que le dixième du fermage. On avait vu des fermiers acquitter le prix de
leur bail avec un sac de blé, un cochon engraissé, ou un cheval. Le
trésor surtout faisait une perte qui contribuait à la ruine des
finances, et par suite, du papier lui-même. Il recevait du contribuable
l'assignat à sa valeur nominale, et touchait par mois une cinquantaine
de millions, qui en valaient cinq tout au plus. Pour suppléer à ce
déficit, et pour couvrir les dépenses extraordinaires de la guerre, il
était obligé d'émettre jusqu'à huit cents millions d'assignats par mois,
à cause de leur grande dépréciation. La première chose à faire en
attendant l'effet des prétendues mesures qui devaient les retirer et les
relever, c'était de rétablir le rapport entre leur valeur nominale et
leur valeur réelle, de manière que la république, le créancier de
l'état, le propriétaire des terres, les capitalistes, tous les individus
enfin payés en papier, ne fussent pas ruinés. Johannot proposa de
revenir aux métaux pour mesure des valeurs. On devait constater, jour
par jour, le taux des assignats par rapport à l'or ou à l'argent, et ne
les plus recevoir qu'à ce taux. Celui auquel il était dû 1,000 francs
recevait 10,000 francs en assignats, si les assignats ne valaient plus
que le dixième des métaux. L'impôt, les fermages, les revenus de toute
espèce, la propriété des biens nationaux, seraient payés en argent ou
en assignats au cours. On s'opposa à ce choix de l'argent pour terme
commun de toutes les valeurs, d'abord par une ancienne haine pour les
métaux, qu'on accusait d'avoir tué le papier, ensuite parce que les
Anglais en ayant beaucoup, pourraient, disait-on, les faire varier à
leur gré, et seraient ainsi maîtres du cours des assignats. Ces raisons
étaient fort misérables; mais elles décidèrent la convention à rejeter
les métaux pour mesure des valeurs. Alors Jean-Bon-Saint-André proposa
d'adopter le blé, qui était chez tous les peuples la valeur essentielle
à laquelle toutes les autres devaient se rapporter. Ainsi, on
calculerait la quantité de blé que pouvait procurer la somme due, à
l'époque où la transaction avait eu lieu, et on paierait en assignats la
valeur suffisante pour acheter aujourd'hui la même quantité de blé.
Ainsi, celui qui devait ou une rente, ou un fermage, ou une contribution
de 1,000 francs à une époque où 1,000 francs représentaient cent
quintaux de blé, donnerait la valeur actuelle de cent quintaux de blé en
assignats. Mais on fit une objection. Les malheurs de la guerre et les
pertes de l'agriculture avaient fait hausser considérablement le blé par
rapport à toutes les autres denrées ou marchandises, il valait quatre
fois davantage. Il aurait dû, d'après le cours actuel des assignats, ne
coûter que dix fois le prix de 1790, c'est-à-dire 100 fr. le quintal;
et il en coûtait cependant 400. Celui qui devait 1,000 francs en 1790,
devrait aujourd'hui 10,000 francs d'assignats en payant d'après le taux
de l'argent, et 40,000 francs en payant d'après le taux du blé; il
donnerait ainsi une valeur quatre fois trop grande. On ne savait donc
pas quelle mesure adopter pour les valeurs. Le député Raffron proposa, à
partir du 30 du mois, de faire baisser les assignats d'un pour cent par
jour. On se récria sur-le-champ que c'était une banqueroute, comme si ce
n'en était pas une que de réduire les assignats au cours de l'argent ou
du blé, c'est-à-dire de leur faire perdre tout à coup quatre-vingt-dix
pour cent. Bourdon, qui parlait sans cesse de finances sans les
entendre, fit décréter qu'on refuserait d'écouter toute proposition
tendante à la banqueroute.
Cependant la réduction de l'assignat au cours avait un inconvénient des
plus graves. Si dans tous les paiemens, soit de l'impôt, soit des
fermages, soit des créances échues, soit des biens nationaux, on ne
prenait plus l'assignat qu'aux taux où il descendait chaque jour, la
baisse n'avait plus de terme, car plus rien ne l'arrêtait. Dans l'état
actuel, en effet, l'assignat pouvant servir encore par sa valeur
nominale au paiement de l'impôt, des fermages, de toutes les sommes
échues, avait un emploi qui donnait encore une certaine réalité à sa
valeur; mais si partout il n'était reçu qu'au taux du jour, il devait
baisser indéfiniment et sans mesure. L'assignat émis aujourd'hui pour
1,000 fr. pouvait ne plus valoir le lendemain que 100 francs, qu'un
franc, qu'un centime; il ne ruinerait plus personne, il est vrai, ni les
particuliers ni l'état; car tous ne le prendraient que pour ce qu'il
vaudrait; mais sa valeur, n'étant forcée nulle part, allait s'abîmer
sur-le-champ. Il n'y avait pas de raison pour qu'un milliard nominal ne
tombât pas à un franc réel, et alors la ressource du papier-monnaie,
indispensable encore au gouvernement, allait lui manquer tout à fait.
Dubois-Crancé, trouvant tous ces projets dangereux, s'opposa à la
réduction des assignats au cours, et négligeant les souffrances de ceux
qui étaient ruinés par le paiement en papier, proposa seulement d'exiger
l'impôt foncier en nature. L'état pouvait s'assurer ainsi le moyen de
nourrir les armées et les grandes communes, et s'éviter une émission de
3 à 4 milliards de papier, qu'il dépensait pour se procurer des denrées.
Ce projet, qui parut séduisant d'abord, fut écarté ensuite après un mûr
examen: il fallut en chercher un autre.
Mais dans l'intervalle, le mal s'accroissait chaque jour; des révoltes
éclataient de toutes parts à cause de la disette des subsistances et du
bois de chauffage; on voyait au Palais-Royal du pain mis en vente à 22
francs la livre; des mariniers, à l'un des passages de la Seine, avaient
voulu faire payer jusqu'à 40 mille francs un service qui se payait
autrefois cent francs. Une espèce de désespoir s'empara des esprits; on
se récria qu'il fallait sortir de cet état, et trouver des mesures à
tout prix. Dans cette situation cruelle, Bourdon (de l'Oise), financier
fort ignorant, qui traitait toutes ces questions en énergumène, trouva,
sans doute par hasard, le seul moyen convenable pour sortir d'embarras.
Réduire les assignats au cours était difficile, comme on a vu, car on ne
savait s'il fallait prendre l'argent ou le blé pour mesure, et
d'ailleurs c'était leur enlever sur-le-champ toute valeur, et les
exposer à une dépréciation sans terme. Les relever en les absorbant
était tout aussi difficile, car il fallait vendre les biens, et le
placement d'une aussi grande quantité de propriétés immobilières était
presque impossible.
Cependant il y avait un moyen de vendre les biens, c'était de les mettre
à la portée des acheteurs, en n'exigeant d'eux que la valeur qu'on
pouvait en donner dans l'état de la fortune publique. Les biens se
vendaient actuellement aux enchères; il en résultait que les offres se
proportionnaient à la dépréciation du papier, et qu'il fallait donner en
assignats cinq à six fois le prix de 1790. Ce n'était encore, il est
vrai, que la moitié de la valeur des terres à cette époque; mais c'était
encore beaucoup trop pour aujourd'hui, car la terre ne valait en réalité
pas la moitié, pas le quart de ce qu'elle avait valu en 1790. Il n'y a
rien d'absolu dans la valeur. En Amérique, dans les vastes continens,
les terres valent peu, parce que leur masse est de beaucoup supérieure à
celle des capitaux mobiliers. Il en était pour ainsi dire de même en
France en 1795. Il fallait donc ne pas s'en tenir à la valeur fictive de
1790, mais à celle que l'on pouvait en trouver en 1795, car une chose ne
vaut réellement que ce qu'elle peut être payée.
En conséquence, Bourdon (de l'Oise) proposa d'adjuger les biens, sans
enchères et par simple procès-verbal, à celui qui en offrirait trois
fois en assignats l'estimation de 1790. Entre deux concurrens, la
préférence devait être accordée à celui qui s'était présenté le premier.
Ainsi un bien estimé 100,000 francs, en 1790, devait être payé 300,000
francs en assignats. Les assignats étant tombés au quinzième de leur
valeur, 300,000 francs ne représentaient en réalité que 20,000 francs
effectifs; on payait donc avec 20,000 francs un bien qui, en 1790, en
valait 100,000. Ce n'était pas perdre les quatre cinquièmes, puisque
véritablement il était impossible d'obtenir plus. D'ailleurs le
sacrifice eût-il été réel, on ne devait pas hésiter, car les avantages
étaient immenses.
D'abord on évitait l'inconvénient de la réduction au cours, qui
détruisait le papier. On a vu, en effet, que l'assignat réduit au cours
dans le paiement de toutes choses, même des biens, n'avait plus de
valeur fixée nulle part, et qu'il tombait dans le néant. Mais en lui
conservant la faculté de payer les biens, il avait une valeur fixe, car
il représentait une certaine quantité de terre; pouvant toujours la
procurer, il en aurait toujours la valeur, et ne périrait pas plus
qu'elle. On évitait donc l'anéantissement du papier. Mais il y a mieux:
il est constant, et ce qui arriva deux mois après le prouva, que tous
les biens auraient pu être achetés sur-le-champ, à la condition de les
payer trois fois la valeur de 1790. Tous les assignats ou presque tous
auraient donc pu rentrer; ceux qui seraient restés dehors auraient
recouvré leur valeur; l'état aurait pu en émettre encore, et faire un
nouvel usage de cette ressource. Il est vrai qu'en n'exigeant que trois
fois l'estimation de 1790, il était obligé de donner bien plus de terre
pour retirer la masse circulante du papier; mais il devait lui en rester
encore pour suffire à de nouveaux besoins extraordinaires. D'ailleurs,
l'impôt, réduit maintenant à rien parce qu'il était payé en assignats
avilis, recouvrait sa valeur si l'assignat était ou absorbé ou relevé.
Les biens, livrés sur-le-champ à l'industrie individuelle, allaient
commencer à produire pour les particuliers et pour le trésor; enfin, la
plus épouvantable catastrophe était finie, car le juste rapport des
valeurs se trouvait rétabli.
Le projet de Bourdon (de l'Oise) fut adopté, et on se prépara
sur-le-champ à le mettre à exécution; mais l'orage formé depuis
long-temps, et dont le 12 germinal n'avait été qu'un avant-coureur,
était devenu plus menaçant que jamais; il était arrêté sur l'horizon, et
allait éclater. Les deux partis aux prises agissaient chacun à leur
manière. Les contre-révolutionnaires, dominant dans certaines sections,
faisaient rédiger des pétitions contre les mesures dont Chénier avait
été le rapporteur, et particulièrement contre la disposition qui
punissait du bannissement l'abus que les royalistes faisaient de la
presse. De leur côté les patriotes, réduits aux abois, méditaient un
projet désespéré. Le supplice de Fouquier-Tinville, condamné avec
plusieurs jurés du tribunal révolutionnaire, pour la manière dont il
avait exercé ses fonctions, avait poussé leur irritation au comble.
Quoique découverts dans leur projet du 29 germinal, et déjoués récemment
dans une seconde tentative qu'ils firent pour mettre toutes les
sections en permanence, sous le prétexte de la disette, ils n'en
conspiraient pas moins dans les différens quartiers populeux. Ils
avaient fini par former un comité central d'insurrection, qui résidait
entre les quartiers Saint-Denis et Montmartre, dans la rue Mauconseil.
Il était composé d'anciens membres des comités révolutionnaires, et de
divers individus de la même espèce, presque tous inconnus hors de leur
quartier. Le plan d'insurrection était suffisamment indiqué par tous les
événemens du même genre: mettre les femmes en avant, les faire suivre
par un rassemblement immense, entourer la convention d'une telle
multitude qu'elle ne pût être secourue, l'obliger de rejeter les
soixante-treize, de rappeler Billaud, Collot et Barrère, d'élargir les
députés détenus à Ham, et tous les patriotes renfermés, de mettre la
constitution de 93 en vigueur, et de donner une nouvelle commune à
Paris, de recourir de nouveau à tous les moyens révolutionnaires, au
_maximum_, aux réquisitions, etc..., tel était le plan des patriotes.
Ils le rédigèrent en un manifeste composé de onze articles, et publié
_au nom du peuple souverain rentré dans ses droits_. Ils le firent
imprimer le 30 floréal au soir (19 mai), et répandre dans Paris. Il
était enjoint aux habitans de la capitale de se rendre en masse à la
convention, en portant sur leurs chapeaux ces mots: _Du pain et la
constitution de 93_. Toute la nuit du 30 floréal au 1er prairial (20
mai) se passa en agitations, en cris, en menaces. Les femmes couraient
les rues en disant qu'il fallait marcher le lendemain sur la convention,
qu'elle n'avait tué Robespierre que pour se mettre à sa place, qu'elle
affamait le peuple, protégeait les marchands qui suçaient le sang du
pauvre, et envoyait à la mort tous les patriotes. Elles s'encourageaient
à marcher les premières, parce que, disaient-elles, la force armée
n'oserait pas tirer sur des femmes.
Dès le lendemain[3], en effet, à la pointe du jour, le tumulte était
général dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, dans le
quartier du Temple, dans les rues Saint-Denis, Saint-Martin, et surtout
dans la Cité. Les patriotes faisaient retentir toutes les cloches dont
ils pouvaient disposer, ils battaient la générale, et tiraient le canon.
Dans le même instant le tocsin sonnait au pavillon de l'Unité, par ordre
du comité de sûreté générale, et les sections se réunissaient; mais
celles qui se trouvaient dans le complot s'étaient formées de grand
matin, et marchaient déjà en armes, bien avant que les autres eussent
été averties. Le rassemblement, grossissant toujours s'avançait peu à
peu vers les Tuileries. Une foule de femmes, mêlées à des hommes ivres,
et criant: _Du pain et la constitution de 93!_ des troupes de bandits
armés de piques, de sabres et d'armes de toute espèce, des flots de la
plus vile populace, enfin quelques bataillons des sections régulièrement
armés, formaient ce rassemblement, et marchaient sans ordre vers le but
indiqué à tous, la convention. Vers les dix heures, ils étaient arrivés
aux Tuileries, ils assiégeaient la salle de l'assemblée, et en fermaient
toutes les issues.
[3] 1er prairial an III (mercredi 20 mai).
Les députés, accourus en toute hâte, étaient à leur poste. Les membres
de la Montagne, qui étaient sans communication avec cet obscur comité
d'insurrection, n'avaient pas été avertis, et, comme leurs collègues, ne
connaissaient le mouvement que par les cris de la populace et les
retentissemens du tocsin. Ils étaient même en défiance, craignant que le
comité de sûreté générale n'eût tendu un piége aux patriotes, et ne les
eût soulevés pour avoir occasion de sévir contre eux. L'assemblée à
peine réunie, le député Isambeau vint lui lire le manifeste de
l'insurrection. Les tribunes, occupées de grand matin par les patriotes,
retentirent aussitôt de bruyans applaudissemens. En voyant la convention
ainsi entourée, un membre s'écria qu'elle saurait mourir à son poste.
Aussitôt tous les députés se levèrent en répétant: _Oui! oui!_ Une
tribune, mieux composée que les autres, applaudit cette déclaration.
Dans ce moment, on entendait croître le bruit, on entendait gronder les
flots de la populace; les députés se succédaient à la tribune, et
présentaient différentes réflexions. Tout à coup on voit fondre un
essaim de femmes dans les tribunes; elles s'y précipitent en foulant aux
pieds ceux qui les occupent, et en criant: _Du pain! du pain!_ Le
président Vernier se couvre, et leur commande le silence; mais elles
continuent à crier: _Du pain! du pain!_ Les unes montrent le poing à
l'assemblée, les autres rient de sa détresse. Une foule de membres se
lèvent pour prendre la parole: ils ne peuvent se faire entendre. Ils
demandent que le président fasse respecter la convention; le président
ne peut y réussir. André Dumont, qui avait présidé avec fermeté le 12
germinal, succède à Vernier, et occupe le fauteuil. Le tumulte continue;
les cris _du pain! du pain!_ sont répétés par les femmes qui ont fait
irruption dans les tribunes. André Dumont déclare qu'il va les faire
sortir: on le couvre de huées d'un côté, d'applaudissemens de l'autre.
Dans ce moment, on entend des coups violens donnés dans la porte qui est
à la gauche du bureau, et le bruit d'une multitude qui fait effort pour
l'enfoncer. Les ais de la porte crient, et des plâtras tombent. Le
président, dans cette situation périlleuse, s'adresse à un général qui
s'était présenté à la barre avec une troupe de jeunes gens, pour faire,
au nom de la section de Bon-Conseil, une pétition fort sage: «Général,
lui dit-il, je vous somme de veiller sur la représentation nationale, et
je vous nomme commandant provisoire de la force armée.» L'assemblée
confirme cette nomination par ses applaudissemens. Le général déclare
qu'il mourra à son poste, et sort pour se rendre au lieu du combat. Dans
ce moment, le bruit qui se faisait à l'une des portes cesse; un peu de
calme se rétablit. André Dumont, s'adressant aux tribunes, enjoint à
tous les bons citoyens qui les occupent d'en sortir, et déclare qu'on va
employer la force pour les faire évacuer. Beaucoup de citoyens sortent;
mais les femmes restent, en poussant les mêmes cris. Quelques instans
après, le général, chargé par le président de veiller sur la convention,
rentre avec une escorte de fusiliers et plusieurs jeunes gens qui
s'étaient munis de fouets de poste. Ils escaladent les tribunes, et en
font sortir les femmes en les chassant à coups de fouet. Elles fuient en
poussant des cris épouvantables, et aux grands applaudissemens d'une
partie des assistans.
A peine les tribunes sont-elles évacuées, que le bruit à la porte de
gauche redouble. La foule est revenue à la charge; elle attaque de
nouveau la porte, qui cède à la violence, éclate et se brise. Les
membres de la convention se retirent sur les bancs supérieurs; la
gendarmerie forme une haie autour d'eux pour les protéger. Aussitôt des
citoyens armés des sections accourent dans la salle par la porte de
droite, pour chasser la populace. Ils la refoulent d'abord, et
s'emparent de quelques femmes; mais ils sont bientôt ramenés à leur tour
par la populace victorieuse. Heureusement la section de Grenelle,
accourue la première au secours de la convention, arrive dans ce moment,
et vient fournir un utile renfort. Le député Auguis est à sa tête, le
sabre à la main. En avant! s'écrie-t-il.... On se serre, on avance, on
croise les baïonnettes, et on repousse sans blessures la multitude des
assaillans qui cède à la vue du fer. On saisit par le collet l'un des
révoltés, on le traîne au pied du bureau, on le fouille, et on lui
trouve les poches pleines de pain. Il était deux heures. Un peu de calme
se rétablit dans l'assemblée; on déclare que la section de Grenelle a
bien mérité de la patrie. Tous les ambassadeurs des puissances s'étaient
rendus à la tribune qui leur était réservée, et assistaient à cette
scène, comme pour partager en quelque sorte les dangers de la
convention. On décrète qu'il sera fait mention au bulletin de leur
courageux dévouement.
Cependant la foule augmentait autour de la salle. A peine deux ou trois
sections avaient-elles eu le temps d'accourir, et de se jeter dans le
Palais-National; mais elles ne pouvaient résister à la masse toujours
croissante des assaillans. D'autres venaient d'arriver; mais elles ne
pouvaient pénétrer dans l'intérieur; elles étaient sans communication
avec les comités; elles n'avaient pas d'ordre, et ne savaient quel usage
faire de leurs armes. En cet instant la foule fait un nouvel effort sur
le salon de la Liberté, et pénètre jusqu'à la porte brisée. Les cris
_aux armes!_ se renouvellent; la force armée qui se trouvait dans
l'intérieur de la salle accourt vers la porte menacée; le président se
couvre, l'assemblée demeure calme. Alors des deux côtés on se joint; le
combat s'engage devant la porte même; les défenseurs de la convention
croisent la baïonnette; de leur côté les assaillans font feu, et les
balles viennent frapper les murs de la salle. Les députés se lèvent en
criant: _Vive la république!_ De nouveaux détachemens accourent,
traversent de droite à gauche, et viennent soutenir l'attaque. Les coups
de feu redoublent: on charge, on se mêle, on sabre. Mais une foule
immense, placée derrière les assaillans, les pousse, les porte malgré
eux sur les baïonnettes, renverse tous les obstacles qu'on lui oppose,
et fait irruption dans l'assemblée. Un jeune député, plein de courage et
de dévouement, Féraud, récemment arrivé de l'armée du Rhin, et courant
depuis quinze jours autour de Paris pour hâter l'arrivage des
subsistances, vole au-devant de la foule, et la conjure de ne pas
pénétrer plus avant. «Tuez-moi, s'écrie-t-il en découvrant sa poitrine;
vous n'entrerez qu'après avoir passé sur mon corps.» En effet, il se
couche à terre pour essayer de les arrêter; mais ces furieux, sans
l'écouter, passent sur son corps et courent vers le bureau. Il était
trois heures. Des femmes ivres, des hommes armés de sabres, de piques,
de fusils, portant sur leurs chapeaux ces mots: _Du pain, la
constitution de 93_, remplissent la salle; les uns vont occuper les
banquettes inférieures, abandonnées par les députés, les autres
remplissent le parquet, quelques-uns se placent devant le bureau, ou
montent par les petits escaliers qui conduisent au fauteuil du
président. Un jeune officier des sections, nommé Mally, placé sur les
degrés du bureau, arrache à l'un de ces hommes l'écriteau qu'il portait
sur son chapeau. On tire aussitôt sur lui, et il tombe blessé de
plusieurs coups de feu. Dans ce moment, toutes les baïonnettes, toutes
les piques se dirigent sur le président; on enferme sa tête dans une
haie de fer. C'est Boissy-d'Anglas, qui a succédé à André Dumont; il
demeure immobile et calme. Féraud, qui s'était relevé, accourt au pied
de la tribune, s'arrache les cheveux, se frappe la poitrine de douleur,
et, en voyant le danger du président, s'élance pour aller le couvrir de
son corps. L'un des hommes à piques veut le retenir par l'habit; un
officier, pour dégager Féraud, assène un coup de poing à l'homme qui le
retenait; ce dernier répond au coup de poing par un coup de pistolet qui
atteint Féraud à l'épaule. L'infortuné jeune homme tombe, on l'entraîne,
on le foule aux pieds, on l'emporte hors de la salle, et on livre son
cadavre à la populace.
Boissy-d'Anglas demeure calme et impassible au milieu de cette
épouvantable scène; les baïonnettes et les piques environnent encore sa
tête. Alors commence une scène de confusion impossible à décrire. Chacun
veut parler, et crie en vain pour se faire entendre. Les tambours
battent pour rétablir le silence; mais la foule, s'amusant de ce chaos,
vocifère, frappe des pieds, trépigne de plaisir en voyant l'état auquel
est réduite cette assemblée souveraine. Ce n'est point ainsi que s'était
fait le 31 mai, lorsque le parti révolutionnaire, ayant à sa tête la
commune, l'état-major des sections, et un grand nombre de députés, pour
recevoir et donner le mot d'ordre, entoura la convention d'une foule
muette et armée, et, l'enfermant sans l'envahir, lui fit rendre, avec
une dignité apparente, les décrets qu'il désirait obtenir. Ici, pas
moyen de se faire entendre, ni d'arracher au moins la sanction apparente
des voeux des patriotes. Un canonnier, entouré de fusiliers, monte à la
tribune pour lire le plan d'insurrection. La lecture est à chaque
instant interrompue par des cris, des injures, et par le roulement du
tambour. Un homme veut prendre la parole, et s'adresser à la multitude.
«Mes amis, dit-il, nous sommes tous ici pour la même cause. Le danger
presse, il faut des décrets: laissez vos représentans les rendre.» A
bas! à bas! lui crie-t-on pour toute réponse. Le député Rhul, vieillard
d'un aspect vénérable, et montagnard zélé, veut dire quelques mots de sa
place, pour essayer d'obtenir du silence, mais on l'interrompt par de
nouvelles vociférations. Romme, homme austère, étranger à
l'insurrection, comme toute la Montagne, mais désirant que les mesures
demandées par le peuple fussent adoptées, et voyant avec peine que cette
épouvantable confusion allait être sans résultat comme celle du 12
germinal, Romme demande la parole; Duroi la demande aussi pour le même
motif: ni l'un ni l'autre ne peuvent l'obtenir. Le tumulte recommence,
et dure encore plus d'une heure. Pendant cette scène on apporte une tête
au bout d'une baïonnette: on la regarde avec effroi, on ne peut la
reconnaître. Les uns disent que c'est celle de Fréron, d'autres disent
que c'est celle de Féraud. C'était celle de Féraud, en effet, que des
brigands avaient coupée, et qu'ils avaient placée au bout d'une
baïonnette. Ils la promènent dans la salle, au milieu des hurlemens de
la multitude. La fureur contre le président Boissy-d'Anglas recommence;
il est de nouveau en péril; on entoure sa tête de baïonnettes, on le
couche en joue de tous côtés, mille morts le menacent.
Il était déjà sept heures du soir; on tremblait dans l'assemblée, on
craignait que cette foule, où se trouvaient des scélérats, ne se portât
aux dernières extrémités, et n'égorgeât les représentans du peuple, au
milieu de l'obscurité de la nuit. Plusieurs membres du centre
engageaient certains montagnards à parler pour exhorter la multitude à
se dissiper. Vernier essaie de dire aux révoltés qu'il est tard, qu'ils
doivent songer à se retirer, qu'ils vont exposer le peuple à manquer de
pain, en troublant les arrivages. «C'est de la tactique, répond la
foule; il y a trois mois que vous nous dites cela.» Alors plusieurs voix
s'élèvent successivement du sein de la multitude: celle-ci demande la
liberté des patriotes et des députés arrêtés; celle-là, la constitution
de 93; une troisième, l'arrestation de tous les émigrés; une foule
d'autres, la permanence des sections, le rétablissement de la commune,
un commandant de la force armée parisienne, des visites domiciliaires
pour rechercher les subsistances cachées, les assignats au pair, etc.
L'un de ces hommes, qui parvient à se faire entendre quelques instans,
veut qu'on nomme sur-le-champ le commandant de la force armée
parisienne, et qu'on choisisse Soubrany. Enfin, un dernier, ne sachant
que demander, s'écrie: _L'arrestation des coquins et des lâches!_ et,
pendant une demi-heure, il répète par intervalles: _L'arrestation des
coquins et des lâches!_
L'un des meneurs, sentant enfin la nécessité de décider quelque chose,
propose de faire descendre les députés des hautes banquettes, où ils
sont placés, pour les réunir au milieu de la salle et les faire
délibérer. Aussitôt on adopte la proposition, on les pousse hors de
leurs siéges, on les fait descendre, on les parque, comme un troupeau,
dans l'espace qui sépare la tribune des banquettes inférieures. Des
hommes les entourent, et les enferment en faisant la chaîne avec leurs
piques. Vernier remplace au fauteuil Boissy-d'Anglas, accablé de
fatigues après six heures d'une présidence aussi périlleuse. Il est neuf
heures. Une espèce de délibération s'organise; on convient que le peuple
restera couvert, et que les députés seuls lèveront leurs chapeaux en
signe d'approbation ou d'improbation. Les montagnards commencent à
espérer qu'on pourra rendre les décrets, et se disposent à prendre la
parole. Romme, qui l'avait déjà prise une fois, demande qu'on ordonne
par un décret l'élargissement des patriotes. Duroi dit que, depuis le 9
thermidor, les ennemis de la patrie ont exercé une réaction funeste;
que les députés arrêtés au 12 germinal l'ont été illégalement, et qu'il
faut prononcer leur rappel. On oblige le président à mettre ces
différentes propositions aux voix; on lève les chapeaux, on crie:
_Adopté, adopté_, au milieu d'un bruit épouvantable, sans qu'on puisse
distinguer si les députés ont réellement donné leur vote. Goujon succède
à Romme et Duroi, et dit qu'il faut assurer l'exécution des décrets; que
les comités ne paraissent point, qu'il importe de savoir ce qu'ils font,
qu'il faut les appeler pour leur demander compte de leurs opérations, et
les remplacer par une commission extraordinaire. C'était là en effet
qu'était le péril de la journée. Si les comités étaient restés libres
d'agir, ils pouvaient venir délivrer la convention de ses oppresseurs.
Albitte aîné trouve que l'on ne met pas assez d'ordre dans la
délibération, que le bureau n'est pas formé, qu'il en faut former un. On
le compose aussitôt. Bourbotte demande l'arrestation des journalistes.
Une voix inconnue s'élève, et dit que, pour prouver que les patriotes ne
sont pas des cannibales, il faut abolir la peine de mort. «Oui, oui,
s'écrie-t-on, excepté pour les émigrés et les fabricateurs de faux
assignats.» On adopte cette proposition dans la même forme que les
précédentes. Duquesnoy revient à la proposition de Goujon, redemande la
suspension des comités et la nomination d'une commission extraordinaire
de quatre membres. On désigne sur-le-champ Bourbotte, Prieur (de la
Marne), Duroi et Duquesnoy lui-même. Ces quatre députés acceptent les
fonctions qui leur sont confiées. Quelque périlleuses qu'elles soient,
ils sauront, disent-ils, les remplir, et mourir à leur poste. Ils
sortent pour se rendre auprès des comités, et s'emparer de tous les
pouvoirs. C'était là le difficile, et toute la journée dépendait du
résultat de cette opération.
Il était neuf heures; ni le comité insurrecteur, ni les comités du
gouvernement ne paraissaient avoir agi pendant cette longue et terrible
journée. Tout ce qu'avait su faire le comité insurrecteur, c'était de
lancer le peuple sur la convention; mais, comme nous l'avons dit, des
chefs obscurs, tels qu'il en reste aux derniers jours d'un parti,
n'ayant à leur disposition ni la commune, ni l'état-major des sections,
ni un commandant de la force armée, ni des députés, n'avaient pu diriger
l'insurrection avec la mesure et la vigueur qui pouvaient la faire
réussir. Ils avaient lancé des furieux, qui avaient commis des excès
affreux, mais qui n'avaient rien fait de ce qu'il fallait faire. Aucun
détachement ne fut envoyé pour suspendre et paralyser les comités, pour
ouvrir les prisons, et délivrer les hommes énergiques dont le secours
eût été si précieux. On s'était emparé seulement de l'arsenal, que la
gendarmerie des tribunaux, toute composée de la milice de
Fouquier-Tinville, livra aux premiers venus. Pendant ce temps, au
contraire, les comités du gouvernement, entourés et défendus par la
jeunesse dorée, avaient employé tous leurs efforts à réunir les
sections. Ce n'était pas facile avec le tumulte qui régnait, avec
l'effroi qui s'était emparé de beaucoup d'entre elles, et la mauvaise
volonté que manifestaient même quelques-unes. D'abord ils en avaient
réuni deux ou trois, dont l'effort, comme on l'a vu, avait été repoussé
par les assaillans. Ils étaient parvenus ensuite à en convoquer un plus
grand nombre, grâce au zèle de la section Lepelletier, autrefois des
Filles-Saint-Thomas, et ils se disposaient vers la nuit à saisir le
moment où le peuple, fatigué, commencerait à devenir moins nombreux,
pour fondre sur les révoltés et délivrer la convention. Prévoyant bien
que, pendant cette longue oppression, on lui aurait arraché les décrets
qu'elle ne voulait pas rendre, ils avaient pris un arrêté par lequel ils
ne reconnaissaient pas pour authentiques les décrets rendus pendant
cette journée. Ces dispositions faites, Legendre, Auguis, Chénier,
Delecloi, Bergoeng et Kervélégan s'étaient rendus à la tête de forts
détachemens, auprès de la convention. Arrivés là, ils étaient convenus
de laisser les portes ouvertes, afin que le peuple, pressé d'un côté,
pût sortir de l'autre. Legendre et Delecloi s'étaient chargés ensuite
de pénétrer dans la salle, de monter à la tribune au milieu de tous les
dangers, et de sommer les révoltés de se retirer. «S'ils ne cèdent pas,
dirent-ils à leurs collègues, chargez, et ne craignez rien pour nous.
Dussions-nous périr dans la mêlée, avancez toujours.»
Legendre et Delecloi pénétrèrent en effet dans la salle, à l'instant où
les quatre députés nommés pour former la commission extraordinaire
allaient sortir. Legendre monte à la tribune, à travers les insultes et
les coups, et prend la parole au milieu des huées: «J'invite
l'assemblée, dit-il, à rester ferme, et les citoyens qui sont ici à
sortir.--A bas! à bas!» s'écrie-t-on. Legendre et Delecloi sont obligés
de se retirer. Duquesnoy s'adresse alors à ses collègues de la
commission extraordinaire, et les engage à le suivre, afin de suspendre
les comités qui, comme on le voit, dit-il, sont contraires aux
opérations de l'assemblée. Soubrany les invite aussi à se hâter. Ils
sortent alors tous les quatre, mais ils rencontrent le détachement à la
tête duquel marchent les représentans Legendre, Kervélégan et Auguis, et
le commandant de la garde nationale, Raffet. Prieur (de la Marne)
demande à Raffet s'il a reçu du président l'ordre d'entrer. «Je ne te
dois aucun compte,» lui répond Raffet, et il avance. On somme alors la
multitude de se retirer; le président l'y invite au nom de la loi: elle
répond par des huées. Aussitôt on baisse les baïonnettes, et on entre;
la foule désarmée cède, mais des hommes armés qui s'y trouvaient mêlés
résistent un moment; ils sont repoussés, et fuient en criant: «A nous
sans-culottes!» Une partie des patriotes revient à ce cri, et charge
avec violence le détachement qui avait pénétré. Ils ont un instant
l'avantage; le député Kervélégan est blessé à la main; les montagnards
Bourbotte, Peyssard, Gaston, crient victoire. Mais le pas de charge
retentit dans la salle extérieure; un renfort considérable arrive, fond
de nouveau sur les insurgés, les repousse, les sabre, les poursuit à
coups de baïonnettes. Ils fuient, se pressent aux portes, ou escaladent
les tribunes et se sauvent par les fenêtres. La salle est enfin évacuée:
il était minuit.
La convention, délivrée des assaillans qui ont porté la violence et la
mort dans son sein, met quelques instans à se remettre. Le calme se
rétablit enfin. «Il est donc vrai, s'écrie un membre, que cette
assemblée, berceau de la république, a manqué encore une fois d'en
devenir le tombeau! Heureusement le crime des conspirateurs est encore
avorté. Mais, représentans, vous ne sériez pas dignes de la nation, si
vous ne la vengiez d'une manière éclatante.» On applaudit de toutes
parts, et, comme au 12 germinal, la nuit est employée à punir les
attentats du jour; mais des faits autrement graves appellent des mesures
bien autrement sévères. Le premier soin est de rapporter les décrets
proposés et rendus par les révoltés. «Rapporter n'est pas le mot, dit-on
à Legendre qui avait fait cette proposition. La convention n'a pas voté,
n'a pas pu voter, tandis qu'on égorgeait l'un de ses membres. Tout ce
qui a été fait n'est pas à elle, mais aux brigands qui l'opprimaient, et
à quelques représentans coupables qui s'étaient rendus leurs complices.»
On déclare donc tout ce qui s'est fait comme non avenu. Les secrétaires
brûlent les minutes des décrets portés par les séditieux. On cherche
ensuite des yeux les députés qui ont pris la parole pendant cette séance
terrible; on les montre au doigt, on les interpelle avec véhémence. «Il
n'y a plus, s'écrie Thibaudeau, il n'y a plus d'espoir de conciliation
entre nous et une minorité factieuse. Puisque le glaive est tiré, il
faut la combattre, et profiter des circonstances pour ramener à jamais
la paix et la sécurité dans le sein de cette assemblée. Je demande que
vous décrétiez sur-le-champ l'arrestation de ces députés qui, trahissant
tous leurs devoirs, ont voulu réaliser les voeux de la révolte, et les
ont rédigés en lois. Je demande que les comités proposent sur-le-champ
les mesures les plus sévères contre ces mandataires infidèles à leur
patrie et à leurs sermens.»
Alors on les désigne: c'est Rhul, Romme et Duroi, qui ont demandé du
silence pour faire ouvrir la délibération; c'est Albitte, qui a fait
nommer un bureau; c'est Goujon et Duquesnoy, qui ont demandé la
suspension des comités, et la formation d'une commission extraordinaire
de quatre membres; c'est Bourbotte et Prieur (de la Marne), qui ont
accepté, avec Duroi et Duquesnoy, d'être les membres de cette
commission; c'est Soubrany, que les rebelles ont nommé commandant de
l'armée parisienne; c'est Peyssard, qui a crié victoire pendant
l'action. Duroi, Goujon, veulent parler: on les en empêche, on les
traite d'assassins, on les décrète sur-le-champ, et on demande qu'ils ne
puissent pas s'enfuir, comme la plupart de ceux qui ont été décrétés le
12 germinal. Le président les fait entourer par la gendarmerie, et
conduire à la barre. On cherche Romme, qui tarde à se montrer; Bourdon
le signale du doigt; il est traîné à la barre avec ses collègues. Les
vengeances ne s'arrêtent pas là; on veut atteindre encore tous les
montagnards qui se sont signalés par des missions extraordinaires dans
les départemens. «Je demande, s'écrie une voix, l'arrestation de
Lecarpentier, bourreau de la Manche.... De Pinet aîné, s'écrie une autre
voix, bourreau des habitans de la Biscaye.... De Borie, s'écrie une
troisième, dévastateur du Midi, et de Fayau, l'un des exterminateurs de
la Vendée.» Ces propositions sont décrétées aux cris de _vive la
convention! vive la république!_ «Il ne faut plus de demi-mesures, dit
Tallien. Le but du mouvement d'aujourd'hui était de rétablir les
jacobins et surtout la commune; il faut détruire ce qui en reste; il
faut arrêter et Pache et Bouchotte. Ce n'est là que le prélude des
mesures que le comité vous proposera. Vengeance, citoyens, vengeance
contre les assassins de leurs collègues et de la représentation
nationale! Profitons de la maladresse de ces hommes qui se croient les
égaux de ceux qui ont abattu le trône, et cherchent à rivaliser avec
eux; de ces hommes qui veulent faire des révolutions, et ne savent faire
que des révoltes. Profitons de leur maladresse, hâtons-nous de les
frapper et de mettre ainsi un terme à la révolution.» On applaudit, on
adopte la proposition de Tallien. Dans cet entraînement de la vengeance,
des voix dénoncent Robert Lindet, que ses vertus et ses services ont
jusqu'ici protégé contre les fureurs de la réaction. Lehardi demande
l'arrestation de _ce monstre_; mais tant de voix contraires se font
entendre pour vanter la douceur de Lindet, pour rappeler qu'il a sauvé
des communes et des départemens entiers, que l'ordre du jour est adopté.
Après ces mesures, on ordonne de nouveau le désarmement des terroristes;
on décrète que le quintidi prochain (dimanche 24 mai), les sections
s'assembleront et procéderont sur-le-champ _au désarmement des
assassins, des buveurs de sang, des voleurs et des agens de la tyrannie
qui précéda le 9 thermidor_; on les autorise même à faire arrêter ceux
qu'elles croiront devoir traduire devant les tribunaux. On décide en
même temps que, jusqu'à nouvel ordre, les femmes ne seront plus admises
dans les tribunes. Il était trois heures du matin. Les comités faisant
annoncer que tout est tranquille dans Paris, on suspend la séance
jusqu'à dix heures.
Telle avait été cette révolte du 1er prairial. Aucune journée de la
révolution n'avait présenté un spectacle si terrible. Si, au 31 mai et
au 9 thermidor, des canons furent braqués sur la convention, cependant
le lieu de ses séances n'avait pas encore été envahi, ensanglanté par un
combat, traversé par les balles, et souillé par l'assassinat d'un
représentant du peuple. Les révolutionnaires, cette fois, avaient agi
avec la maladresse et la violence d'un parti battu depuis longtemps,
sans complices dans le gouvernement dont il est exclu, privé de ses
chefs, et dirigé par des hommes obscurs, compromis et désespérés. Sans
savoir se servir de la Montagne, sans l'avertir même du mouvement, ils
avaient compromis et exposé à l'échafaud des députés intègres, étrangers
aux excès de la terreur, attachés aux patriotes par effroi de la
réaction, et n'ayant pris la parole que pour empêcher de plus grands
malheurs, et pour hâter l'accomplissement de quelques voeux qu'ils
partageaient.
Cependant les révoltés, voyant le sort qui les attendait tous, et
habitués d'ailleurs aux luttes révolutionnaires, n'étaient pas gens à se
disperser tout d'un coup. Ils se réunirent le lendemain à la commune,
s'y proclamèrent en insurrection permanente, et tâchèrent de rassembler
autour d'eux les sections qui leur étaient dévouées. Cependant, pensant
que la commune n'était pas un bon poste, quoiqu'elle fût placée entre le
quartier du Temple et la Cité, ils préférèrent établir le centre de
l'insurrection dans le faubourg Saint-Antoine. Ils s'y transportèrent
dans le milieu du jour, et se préparèrent à renouveler la tentative de
la veille. Cette fois, ils tâchèrent d'agir avec plus d'ordre et de
mesure. Ils firent partir trois bataillons parfaitement armés et
organisés: c'étaient ceux des sections des Quinze-Vingts, de Montreuil
et de Popincourt, tous trois composés d'ouvriers robustes, et dirigés
par des chefs intrépides. Ces bataillons s'avancèrent seuls, sans le
concours de peuple qui les accompagnait la veille, rencontrèrent des
sections fidèles à la convention, mais qui n'étaient pas en force pour
les arrêter, et vinrent, dans l'après-midi, se ranger avec leurs canons
devant le Palais-National. Aussitôt les sections Lepelletier, la
Butte-des-Moulins et autres se placèrent en face pour protéger la
convention. Cependant si le combat venait à s'engager, il était douteux,
d'après l'état des choses, que la victoire restât aux défenseurs de la
représentation nationale. Par surcroît de malheur, les canonniers, qui
dans toutes les sections étaient des ouvriers et de chauds
révolutionnaires, abandonnèrent les sections rangées devant le palais,
et allèrent se joindre avec leurs pièces aux canonniers de Popincourt,
de Montreuil et des Quinze-Vingts. Le cri _aux armes!_ se fit entendre,
on chargea les fusils de part et d'autre, et tout sembla se préparer
pour un combat sanglant. Le roulement sourd des canons retentit jusque
dans l'assemblée. Beaucoup de membres se levèrent pour parler.
«Représentans, s'écrie Legendre, soyez calmes et demeurez à votre poste.
La nature nous a tous condamnés à mort: un peu plus tôt, un peu plus
tard, peu importe. De bons citoyens sont prêts à vous défendre. En
attendant, la plus belle motion est de garder le silence.» L'assemblée
se replaça tout entière sur ses siéges, et montra ce calme imposant
qu'elle avait déployé au 9 thermidor, et tant d'autres fois dans le
cours de son orageuse session. Pendant ce temps, les deux troupes
opposées étaient en présence, dans l'attitude la plus menaçante. Avant
d'en venir aux mains, quelques individus s'écrièrent qu'il était affreux
à de bons citoyens de s'égorger les uns les autres, qu'il fallait au
moins s'expliquer et essayer de s'entendre. On sortit des rangs, on
exposa ses griefs. Des membres des comités, qui étaient présens,
s'introduisirent dans les bataillons des sections ennemies, leur
parlèrent; et voyant qu'on pouvait obtenir beaucoup par les moyens de
conciliation, ils firent demander à l'assemblée douze de ses membres,
pour venir fraterniser. L'assemblée, qui voyait une espèce de faiblesse
dans cette démarche, était peu disposée à y consentir; cependant on lui
dit que ses comités la croyaient utile pour empêcher l'effusion du sang.
Les douze membres furent envoyés et se présentèrent aux trois sections.
Bientôt on rompit les rangs de part et d'autre; on se mêla. L'homme peu
cultivé et d'une classe inférieure est toujours sensible aux
démonstrations amicales de l'homme que son costume, son langage, ses
manières, placent au-dessus de lui. Les soldats des trois bataillons
ennemis furent touchés, et déclarèrent qu'ils ne voulaient ni verser le
sang de leurs concitoyens, ni manquer aux égards dus à la convention
nationale. Cependant les meneurs insistèrent pour faire entendre leur
pétition. Le général Dubois, commandant la cavalerie des sections, et
les douze représentans envoyés pour fraterniser, consentirent à
introduire à la barre une députation des trois bataillons.
Ils la présentèrent en effet, et demandèrent la parole pour les
pétitionnaires. Quelques députés voulaient la leur refuser; on la leur
accorda cependant. «Nous sommes chargés de vous demander, dit l'orateur
de la troupe, la constitution de 93 et la liberté des patriotes.» A ces
mots, les tribunes se mirent à huer, et à crier: à bas les jacobins! Le
président imposa silence aux interrupteurs. L'orateur continua, et dit
que les citoyens réunis devant la convention étaient prêts à se retirer
dans le sein de leurs familles, mais qu'ils mourraient plutôt que
d'abandonner leur poste, si les réclamations du peuple n'étaient pas
écoutées. Le président répondit avec fermeté aux pétitionnaires, que la
convention venait de rendre un décret sur les subsistances, et qu'il
allait le leur lire. Il le lut en effet; il ajouta ensuite qu'elle
examinerait leurs propositions, et jugerait dans sa sagesse ce qu'elle
devait décider. Il les invita ensuite aux honneurs de la séance.
Pendant ce temps, les trois sections ennemies étaient toujours
confondues avec les autres. On leur dit que leurs pétitionnaires
venaient d'être reçus, que leurs propositions seraient examinées, qu'il
fallait attendre la décision de la convention. Il était onze heures;
les trois bataillons se voyaient entourés de l'immense majorité des
habitans de la capitale; l'heure d'ailleurs était fort avancée, surtout
pour des ouvriers, et ils prirent le parti de se retirer dans leurs
faubourgs.
Cette seconde tentative n'avait donc pas mieux réussi aux patriotes; ils
n'en restèrent pas moins rassemblés dans les faubourgs, conservant leur
attitude hostile, et ne se désistant point encore des demandes qu'ils
avaient faites. La convention, dès le 3 au matin, rendit plusieurs
décrets que réclamait la circonstance. Pour mettre plus d'unité et
d'énergie dans l'emploi de ces moyens, elle donna la direction de la
force armée à trois représentans, Gilet, Aubry et Delmas, et les
autorisa à employer la voie des armes pour assurer la tranquillité
publique; elle punit de six mois de prison quiconque battrait le tambour
sans ordre, et de mort quiconque battrait la générale sans y être
autorisé par les représentans du peuple. Elle ordonna la formation d'une
commission militaire, pour juger et faire exécuter sur-le-champ tous les
prisonniers faits aux rebelles pendant la journée du 1er prairial. Elle
convertit en décret d'accusation le décret d'arrestation rendu contre
Duquesnoy, Duroi, Bourbotte, Prieur (de la Marne), Romme, Soubrany,
Goujon, Albitte aîné, Peyssard, Lecarpentier (de la Manche), Pinet aîné,
Borie et Fayau. Elle rendit la même décision à l'égard des députés
arrêtés les 12 et 16 germinal, et enjoignit à ses comités de lui
présenter un rapport sur le tribunal qui devrait juger les uns et les
autres.
Les trois représentans se hâtèrent de réunir à Paris les troupes qui
étaient répandues dans les environs pour protéger l'arrivage des grains;
ils firent rester sous les armes les sections dévouées à la convention,
et s'entourèrent des nombreux jeunes gens qui n'avaient pas quitté les
comités pendant toute l'insurrection. La commission militaire entra en
exercice le jour même; le premier individu qu'elle jugea fut l'assassin
de Féraud, qui avait été arrêté la veille; elle le condamna à mort, et
ordonna son exécution pour l'après-midi même du 3. On conduisit en effet
le condamné à l'échafaud: mais les patriotes étaient avertis;
quelques-uns des plus déterminés s'étaient réunis autour du lieu du
supplice, ils fondirent sur l'échafaud, dispersèrent la gendarmerie,
délivrèrent le patient, et le conduisirent dans le faubourg. Dès la nuit
même, ils appelèrent à eux tous les patriotes qui étaient dans Paris, et
se préparèrent à se retrancher dans le faubourg Saint-Antoine. Ils se
mirent sous les armes, braquèrent leurs canons sur la place de la
Bastille, et attendirent ainsi les conséquences de cette action
audacieuse.
Aussitôt que cet événement fut connu de la convention, elle décréta que
le faubourg Antoine serait sommé de remettre le condamné, de rendre ses
armes et ses canons, et, qu'en cas de refus, il serait aussitôt
bombardé. Dans ce moment, en effet, les forces qui étaient réunies
permettaient à la convention de prendre un langage plus impérieux. Les
trois représentans étaient parvenus à rassembler trois ou quatre mille
hommes de troupes de ligne; ils avaient plus de vingt mille hommes des
sections armées, à qui la crainte de voir renaître la terreur donnait
beaucoup de courage, et enfin la troupe dévouée des jeunes gens.
Sur-le-champ ils confièrent au général Menou le commandement de ces
forces réunies, et se préparèrent à marcher sur le faubourg. Ce jour
même, 4 prairial (23 mai), tandis que les représentans s'avançaient, la
jeunesse dorée avait voulu faire une bravade, et s'était portée la
première vers la rue Saint-Antoine. Mille ou douze cents individus
composaient cette troupe téméraire. Les patriotes les laissèrent
s'engager sans leur opposer de résistance, et les enveloppèrent ensuite
de toutes parts. Bientôt ces jeunes gens virent sur leurs derrières les
redoutables bataillons du faubourg, ils aperçurent aux fenêtres une
multitude de femmes irritées, prêtes à faire pleuvoir sur eux une grêle
de pierres, et ils crurent qu'ils allaient payer cher leur imprudente
bravade. Heureusement pour eux, la force armée s'approchait; d'ailleurs
les habitans du faubourg ne voulurent pas les égorger; ils les
laissèrent sortir de leur quartier, après en avoir châtié quelques-uns.
Dans ce moment, le général Menou s'avança avec vingt mille hommes; il
fit occuper toutes les issues du faubourg, et surtout celles qui
communiquaient avec les sections patriotes. Il fit braquer les canons et
sommer les révoltés. Une députation se présenta, et vint recevoir son
ultimatum, qui consistait à exiger la remise des armes et de l'assassin
de Féraud. Les manufacturiers et tous les gens paisibles et riches du
faubourg, craignant un bombardement, s'empressèrent d'user de leur
influence sur la population, et décidèrent les trois sections à rendre
leurs armes. En effet, celles de Popincourt, des Quinze-Vingts et de
Montreuil remirent leurs canons, et promirent de chercher le coupable,
qui avait été enlevé. Le général Menou revint triomphant avec les canons
du faubourg, et dès cet instant la convention n'eut plus rien à craindre
du parti patriote. Abattu pour toujours, il ne figure plus désormais que
pour essuyer des vengeances.
La commission militaire commença sur-le-champ à juger tous les
prisonniers qu'on avait pu saisir; elle condamna à mort des gendarmes
qui s'étaient rangés avec les rebelles, des ouvriers, des marchands,
membres des comités révolutionnaires, saisis en flagrant délit le 1er
prairial. Dans toutes les sections, le désarmement des patriotes et
l'arrestation des individus les plus signalés commencèrent; et, comme un
jour ne suffisait pas pour cette opération, la permanence fut accordée
aux sections pour la continuer.
Mais ce n'était pas seulement à Paris que le désespoir des patriotes
faisait explosion. Il éclatait dans le Midi par des événemens non moins
malheureux. On les a vus réfugiés à Toulon au nombre de sept à huit
mille, entourer plusieurs fois les représentans, leur arracher des
prisonniers accusés d'émigration, et tâcher d'entraîner dans leur
révolte les ouvriers de l'arsenal, la garnison et les équipages des
vaisseaux. L'escadre était prête à mettre à la voile, et ils voulaient
l'en empêcher. Les équipages des vaisseaux arrivés de Brest, et réunis à
la division de Toulon pour l'expédition qu'on méditait, leur étaient
tout à fait opposés; mais ils pouvaient compter sur les marins
appartenant au port de Toulon. Ils choisirent pour agir à peu près les
mêmes époques que les patriotes de Paris. Le représentant Charbonnier,
qui avait demandé un congé, était accusé de les diriger secrètement. Ils
s'insurgèrent le 25 floréal (14 mai), marchèrent sur la commune de
Souliès, s'emparèrent de quinze émigrés prisonniers, revinrent
triomphans à Toulon, et consentirent cependant à les rendre aux
représentans. Mais, les jours suivans, ils se révoltèrent de nouveau,
soulevèrent les ouvriers de l'arsenal, s'emparèrent des armes qu'il
renfermait, et entourèrent le représentant Brunel, pour lui faire
ordonner l'élargissement des patriotes. Le représentant Nion, qui était
sur la flotte, accourut; mais la sédition était victorieuse. Les deux
représentans furent obligés de signer l'ordre d'élargissement. Brunel,
désespéré d'avoir cédé, se brûla la cervelle; Nion se réfugia sur la
flotte. Alors les révoltés songèrent à marcher sur Marseille, pour
soulever, disaient-ils, tout le Midi. Mais les représentans en mission à
Marseille firent placer une compagnie d'artillerie sur la route, et
prirent toutes les précautions pour empêcher l'exécution de leurs
projets. Le 1er prairial ils étaient maîtres dans Toulon, sans pouvoir,
il est vrai, s'étendre plus loin, et tâchaient de gagner les équipages
de l'escadre, dont une partie résistait, tandis que l'autre, toute
composée de marins provençaux, paraissait décidée à se réunir à eux.
Le rapport de ces événemens fut fait à la convention le 8 prairial; il
ne pouvait manquer de provoquer un nouveau déchaînement contre les
montagnards et les patriotes. On dit que les événemens de Toulon et de
Paris étaient concertés; on accusa les députés montagnards d'en être les
organisateurs secrets, et on se livra contre eux à de nouvelles
fureurs. Sur-le-champ on ordonna l'arrestation de Charbonnier, Escudier,
Ricord et Salicetti, accusés tous quatre d'agiter le Midi. Les députés
mis en accusation le 1er prairial, et dont les juges n'étaient pas
encore choisis, furent en butte à un nouveau redoublement de sévérité.
Sans aucun égard pour leur qualité de représentans du peuple, on les
déféra à la commission militaire chargée de juger les fauteurs et
complices de l'insurrection du 1er prairial. Il n'y eut d'excepté que le
vieux Rhul, dont plusieurs membres attestèrent la sagesse et les vertus.
On envoya au tribunal d'Eure-et-Loir l'ex-maire Pache, son gendre
Audouin, l'ancien ministre Bouchotte, ses adjoints Daubigny et
Hassenfratz; enfin les trois agens principaux de la police de
Robespierre, Héron, Marchand et Clémence. Il semblait que la déportation
prononcée contre Billaud, Collot et Barrère, eût acquis force de chose
jugée; point du tout. Dans ces jours de rigueur on trouva la peine trop
douce: on décida qu'il fallait les juger de nouveau et les envoyer
devant le tribunal de la Charente-Inférieure, pour leur faire subir la
mort, destinée à tous les chefs de la révolution. Jusqu'ici les membres
restans des anciens comités paraissaient pardonnés; les éclatans
services de Carnot, de Robert Lindet et de Prieur (de la Côte-d'Or),
avaient semblé les protéger contre leurs ennemis: ils furent dénoncés
avec une affreuse violence par le girondin Henri Larivière. Robert
Lindet, quoique défendu par une foule de membres qui connaissaient et
son mérite et ses services, fut néanmoins frappé d'arrestation. Carnot a
_organisé la victoire_, s'écrièrent une foule de voix; les réacteurs
furieux n'osèrent pas décréter le vainqueur de la coalition. On ne dit
rien sur Prieur (de la Côte-d'Or). Quant aux membres de l'ancien comité
de sûreté générale, qui n'étaient pas encore arrêtés, ils le furent
tous. David, que son génie avait fait absoudre, fut arrêté avec Jagot,
Élie Lacoste, Lavicomterie, Dubarran et Bernard (de Saintes). On ne fit
d'exception que pour Louis (du Bas-Rhin), dont l'humanité était trop
connue. Enfin le rapport déjà ordonné contre tous ceux qui avaient
rempli des missions, et qu'on appelait les proconsuls, fut demandé
sur-le-champ. On commença à procéder contre d'Artigoyte, Mallarmé,
Javognes, Sergent, Monestier, Lejeune, Allard, Lacoste et Baudot. On se
préparait à passer successivement en revue tous ceux qui avaient été
chargés de missions quelconques. Ainsi aucun des chefs de ce
gouvernement qui avait sauvé la France n'était pardonné: membres des
comités, députés en mission, subissaient la loi commune. On épargnait le
seul Carnot, que l'estime des armées commandait de ménager; mais on
frappait Lindet, citoyen tout aussi utile et plus généreux, mais que
des victoires ne protégeaient pas contre la lâcheté des réacteurs.
Certes, il n'était pas besoin de tels sacrifices pour satisfaire les
mânes du jeune Féraud; il suffisait des honneurs touchans rendus à sa
mémoire. La convention décréta pour lui une séance funèbre. La salle fut
décorée en noir; tous les représentans s'y rendirent en grand costume et
en deuil. Une musique douce et lugubre ouvrit la séance; Louvet prononça
ensuite l'éloge du jeune représentant, si dévoué, si courageux, si tôt
enlevé à son pays. Un monument fut voté pour immortaliser son héroïsme.
On profita de cette occasion pour ordonner une fête commémorative en
l'honneur des girondins. Rien n'était plus juste. Des victimes aussi
illustres, quoiqu'elles eussent compromis leur pays, méritaient des
hommages; mais il suffisait de jeter des fleurs sur leurs tombes, il n'y
fallait pas du sang. Cependant on en répandit des flots; car aucun
parti, même celui qui prend l'humanité pour devise, n'est sage dans sa
vengeance. Il semblait en effet que, non contente de ses pertes, la
convention voulût elle-même y en ajouter de nouvelles. Les députés
accusés, traduits d'abord au château du Taureau pour prévenir toute
tentative en leur faveur, furent amenés à Paris, et leur procès instruit
avec la plus grande activité. Le vieux Rhul, qu'on avait seul excepté du
décret d'accusation, ne voulait pas de ce pardon; il croyait la liberté
perdue, et il se donna la mort d'un coup de poignard. Émus par tant de
scènes funèbres, Louvet, Legendre, Fréron, demandèrent le renvoi à leurs
juges naturels des députés traduits devant la commission; mais Révère,
ancien terroriste, devenu royaliste fougueux, Bourdon (de l'Oise),
implacable comme un homme qui avait eu peur, insistèrent pour le décret,
et le firent maintenir.
Les députés furent traduits devant la commission le 29 prairial (17
juin). Malgré les recherches les plus soigneuses, on n'avait découvert
aucun fait qui prouvât leur connivence secrète avec les révoltés. Il
était difficile en effet qu'on en découvrît, car ils ignoraient le
mouvement; ils ne se connaissaient même pas les uns les autres;
Bourbotte seul connaissait Goujon, pour l'avoir rencontré dans une
mission aux armées. Il était prouvé seulement que, l'insurrection
accomplie, ils avaient voulu faire légaliser quelques-uns des voeux du
peuple. Ils furent néanmoins condamnés, car une commission militaire, à
laquelle un gouvernement envoie des accusés importans, ne sait jamais
les lui renvoyer absous. Il n'y eut d'acquitté que Forestier. On l'avait
joint aux condamnés, quoiqu'il n'eût pas fait une seule motion pendant
la fameuse séance. Peyssard, qui avait seulement poussé un cri pendant
le combat, fut condamné à la déportation. Romme, Goujon, Duquesnoy,
Duroi, Bourbotte, Soubrany, furent condamnes à mort. Romme était un
homme simple et austère; Goujon était jeune, beau, et doué de qualités
heureuses; Bourbotte, aussi jeune que Goujon, joignait à un rare courage
l'éducation la plus soignée; Soubrany était un ancien noble, sincèrement
dévoué à la cause de la révolution. A l'instant où on leur prononça leur
arrêt, ils remirent au greffier des lettres, des cachets et des
portraits destinés à leurs familles. On les fit retirer ensuite pour les
déposer dans une salle particulière avant de les conduire à l'échafaud.
Ils s'étaient promis de n'y pas arriver. Il ne leur restait qu'un
couteau et une paire de ciseaux, qu'ils avaient cachés dans la doublure
de leurs vêtemens. En descendant l'escalier, Romme se frappe le premier,
et craignant de se manquer, se frappe plusieurs fois encore, au coeur,
au cou, au visage. Il transmet le couteau à Goujon, qui, d'une main
assurée, se porte un coup mortel, et tombe sans vie. Des mains de
Goujon, l'arme libératrice passe à celles de Duquesnoy, Duroi, Bourbotte
et Soubrany. Malheureusement Duroi, Bourbotte, Soubrany, ne réussissent
pas à se porter des atteintes mortelles; ils sont traînés tout sanglans
à l'échafaud. Soubrany, noyé dans son sang, conservait néanmoins, malgré
ses douleurs, le calme et l'attitude fière qu'on avait toujours
remarqués en lui. Duroi était désespéré de s'être manqué: «Jouissez,
s'écriait-il, jouissez de votre triomphe, messieurs les royalistes.»
Bourbotte avait conservé toute la sérénité de la jeunesse; il parlait
avec une imperturbable tranquillité au peuple. A l'instant où il allait
recevoir le coup fatal, on s'aperçut que le couteau n'avait pas été
remonté; il fallut disposer l'instrument: il employa ce temps à proférer
encore quelques paroles. Il assurait que nul ne mourait plus dévoué à
son pays, plus attaché à son bonheur et à sa liberté. Il y avait peu de
spectateurs à cette exécution: le temps du fanatisme politique était
passé; on ne tuait plus avec cette fureur qui autrefois rendait
insensible. Tous les coeurs furent soulevés en apprenant les détails de
ce supplice, et les thermidoriens en recueillirent une honte méritée.
Ainsi, dans cette longue succession d'idées contraires, toutes eurent
leurs victimes; les idées même de clémence, d'humanité, de
réconciliation, eurent leurs holocaustes; car, dans les révolutions,
aucune ne peut rester pure de sang humain.
Le parti montagnard se trouvait ainsi entièrement détruit. Les patriotes
venaient d'être vaincus à Toulon. Après un combat assez sanglant, livré
sur la route de Marseille, ils avaient été obligés de rendre les armes,
et de livrer la place sur laquelle ils espéraient s'appuyer pour
soulever la France. Ils n'étaient donc plus un obstacle, et, comme
d'usage, leur chute amena encore celle de quelques institutions
révolutionnaires. Le célèbre tribunal, presque réduit, depuis la loi du
8 nivôse, à un tribunal ordinaire, fut définitivement aboli. Tous les
accusés furent rendus aux tribunaux criminels jugeant d'après la
procédure de 1791; les conspirateurs seuls devaient être jugés d'après
la procédure du 8 nivôse, et sans recours en cassation. Le mot
révolutionnaire, appliqué aux institutions et aux établissemens, fut
supprimé. Les gardes nationales furent réorganisées sur l'ancien pied;
les ouvriers, les domestiques, les citoyens peu aisés, le peuple enfin,
en furent exclus; et le soin de la tranquillité publique se trouva ainsi
confié de nouveau à la classe qui avait le plus d'intérêt à la
maintenir. A Paris, la garde nationale, organisée par bataillons, par
brigades, et commandée alternativement par chaque chef de brigade, fut
mise sous les ordres du comité militaire. Enfin la concession la plus
désirée par les catholiques, la restitution des églises, leur fut
accordée; on les leur rendit, à la charge par eux de les entretenir à
leurs frais. Du reste, cette mesure, quoiqu'elle fût un résultat de la
réaction, était appuyée par les esprits les plus sages. On la regardait
comme propre à calmer les catholiques, qui ne croiraient pas avoir
recouvré la liberté du culte tant qu'ils n'auraient pas leurs anciens
édifices pour en célébrer les cérémonies.
Les discussions de finance, interrompues par les événemens de prairial,
étaient toujours les plus urgentes et les plus pénibles. L'assemblée y
était revenue aussitôt que le calme avait été rétabli; elle avait de
nouveau décrété qu'il n'y aurait qu'un seul pain, afin d'ôter au peuple
l'occasion d'accuser le luxe des riches; elle avait ordonné des
recensemens de grains, pour assurer le superflu de chaque département à
l'approvisionnement des armées et des grandes communes; enfin elle avait
rapporté le décret qui permettait le libre commerce de l'or et de
l'argent. Ainsi l'urgence des circonstances l'avait ramenée à
quelques-unes de ces mesures révolutionnaires contre lesquelles on était
si fort déchaîné. L'agiotage avait été porté au dernier degré de fureur.
Il n'y avait plus de boulangers, de bouchers, d'épiciers en titre; tout
le monde achetait et revendait du pain, de la viande, des épices, des
huiles, etc. Les greniers et les caves étaient remplis de marchandises
et de comestibles, sur lesquels tout le monde spéculait. On vendait, au
Palais-Royal, du pain blanc à 25 ou 30 francs la livre. Les regrattiers
se précipitaient sur les marchés, et achetaient les fruits et les
légumes qu'apportaient les gens de la campagne, pour les faire renchérir
sur-le-champ. On allait acheter d'avance les récoltes en vert et pendant
par racine, ou les troupeaux de bestiaux, pour spéculer ensuite sur
l'augmentation des prix. La convention défendit aux marchands
regrattiers de se présenter dans les marchés avant une certaine heure.
Elle fut obligée de décréter que les bouchers patentés pourraient seuls
acheter des bestiaux; que les récoltes ne pourraient être achetées avant
la moisson. Ainsi tout était bouleversé; tous les individus, même les
plus étrangers aux spéculations de commerce, étaient à l'affût de chaque
variation de l'assignat pour faire subir la perte à autrui, et
recueillir eux-mêmes la plus-value d'une denrée ou d'une marchandise.
On a vu qu'entre les deux projets de réduire l'assignat au cours, ou de
percevoir l'impôt en nature, la convention avait préféré celui qui
consistait à vendre les biens sans enchères, et trois fois la valeur de
1790. C'était, comme on a dit, le seul moyen de les vendre, car
l'enchère faisait toujours monter les biens à proportion de la baisse de
l'assignat, c'est-à-dire à un prix auquel le public ne pouvait pas
atteindre. Aussitôt la loi rendue, la quantité des soumissions fut
extraordinaire. Dès qu'on sut qu'il suffisait de se présenter le premier
pour ne payer les biens que trois fois la valeur de 1790, en assignats,
on accourut de toutes parts. Pour certains biens on vit jusqu'à
plusieurs centaines de soumissions; à Charenton, il en fut fait trois
cent soixante pour un domaine provenant des Pères de la Merci; il en
fut fait jusqu'à cinq cents pour un autre. On encombrait les hôtels des
districts. De simples commis, des gens sans fortune, mais dans les mains
desquels se trouvaient momentanément des sommes d'assignats, couraient
soumissionner les biens. Comme ils n'étaient tenus de payer sur-le-champ
qu'un sixième, et le reste dans plusieurs mois, ils achetaient avec des
sommes minimes des biens considérables, pour les revendre avec bénéfice
à ceux qui s'étaient moins hâtés. Grâce à cet empressement, des domaines
que les administrateurs ne savaient pas être devenus propriétés
nationales, étaient signalés comme tels. Le plan de Bourdon (de l'Oise)
avait donc un plein succès, et on pouvait espérer que bientôt une grande
partie des biens serait vendue, et que les assignats seraient ou retirés
ou relevés. Il est vrai que la république faisait, sur ces ventes, des
pertes qui, à les calculer numériquement, étaient considérables.
L'estimation de 1790, fondée sur le revenu apparent, était souvent
inexacte, car les biens du clergé et tous ceux de l'ordre de Malte
étaient loués à très bas prix; les fermiers payaient le surplus du prix
en pots-de-vin, qui s'élevaient souvent à quatre fois le prix du bail.
Une terre affermée ostensiblement 1,000 francs en rapportait en réalité
4,000; d'après l'estimation de 1790, cette terre était portée à 25,000
francs de valeur, elle devait être payée 75,000 fr. en assignats, qui ne
valaient en réalité que 7,500 fr. A Honfleur, des magasins à sel, dont
la construction avait coûté plus de 400,000 livres, allaient se vendre
en réalité 22,500 livres. D'après ce calcul, la perte était grande; mais
il fallait s'y résigner, sauf à la rendre moindre en exigeant quatre ou
cinq fois la valeur de 1790, au lieu de trois fois seulement.
Rewbell et une foule de députés ne comprirent pas cela; ils ne virent
que la perte apparente. Ils prétendirent qu'on gaspillait les trésors de
la république, et qu'on la privait de ses ressources. Il s'éleva des
cris de toutes parts. Ceux qui n'entendaient pas la question, et ceux
qui voyaient disparaître avec peine les biens des émigrés, se
coalisèrent pour faire suspendre le décret. Balland et Bourdon (de
l'Oise) le défendirent avec chaleur; ils ne surent pas donner la raison
essentielle, c'est qu'il ne fallait pas demander des biens plus que les
acheteurs n'en pouvaient donner, mais ils dirent, ce qui était vrai, que
la perte numérique n'était pas aussi grande qu'elle le paraissait en
effet; que 75,000 francs en assignats ne valaient que 7,500 francs en
numéraire, mais que le numéraire avait deux fois plus de valeur
qu'autrefois, et que 7,500 francs représentaient certainement 15 ou
20,000 francs de 1790; ils dirent que la perte actuelle était balancée
par l'avantage qu'on avait de terminer sur-le-champ cette catastrophe
financière, de retirer ou de relever les assignats, de faire cesser
l'agiotage sur les marchandises en appelant le papier sur les terres, de
livrer immédiatement la masse des biens nationaux à l'industrie
individuelle, et enfin d'ôter toute espérance aux émigrés.
On suspendit néanmoins le décret. On ordonna aux administrations de
continuer à recevoir les soumissions, pour que tous les biens nationaux
fussent ainsi dénoncés par l'intérêt individuel, et que l'on pût en
dresser un état plus exact. Quelques jours après, on rapporta
tout-à-fait le décret, et on décida que les biens continueraient à être
vendus aux enchères.
Ainsi, après avoir entrevu le moyen de faire, cesser la crise, on
l'abandonna, et on retomba dans l'épouvantable détresse d'où on aurait
pu sortir. Cependant, puisqu'on ne faisait rien pour relever les
assignats, on ne pouvait pas rester dans l'affreux mensonge de la valeur
nominale, qui ruinait la république et les particuliers payés en papier.
Il fallait revenir à la proposition, déjà faite, de réduire les
assignats. On avait rejeté la proposition de les réduire au cours de
l'argent, parce que les Anglais, disait-on, regorgeant de numéraire,
seraient maîtres du cours; on n'avait pas voulu les réduire au cours du
blé, parce que le prix des grains avait considérablement augmenté; on
avait refusé de prendre le temps pour échelle, et de réduire chaque mois
le papier d'une certaine valeur, parce que c'était, disait-on, le
démonétiser et faire banqueroute. Toutes ces raisons étaient frivoles;
car, soit qu'on choisît l'argent, le blé, ou le temps, pour déterminer
la réduction du papier, on le démonétisait également. La banqueroute ne
consistait pas à réduire la valeur de l'assignat entre particuliers, car
cette réduction avait déjà eu lieu de fait, et la reconnaître, ce
n'était qu'empêcher les vols; la banqueroute eut consisté plutôt dans le
rétablissement de la vente des biens aux enchères. Ce que la république
avait promis, en effet, ce n'était pas que les assignats valussent telle
ou telle somme entre particuliers (cela ne dépendait pas d'elle), mais
qu'ils procurassent telle quantité de biens; or, en établissant
l'enchère, l'assignat ne procurait plus une certaine quantité de biens;
il devenait impuissant à l'égard des biens comme à l'égard des denrées;
il subissait la même baisse par l'effet de la concurrence.
On chercha une autre mesure que l'argent, le blé ou le temps, pour
réduire l'assignat; on choisit la quantité des émissions. Il est vrai,
en principe, que l'augmentation du numéraire en circulation fait
augmenter proportionnellement le prix de tous les objets. Or, si un
objet avait valu un franc, lorsqu'il y avait deux milliards de
numéraire en circulation, il devait valoir deux francs lorsqu'il y avait
quatre milliards de numéraire, trois lorsqu'il y en avait six, quatre
lorsqu'il y en avait huit, cinq lorsqu'il y en avait dix. En supposant
que la circulation actuelle des assignats s'élevât à dix milliards, il
fallait payer aujourd'hui cinq fois plus que lorsqu'il n'y avait que 2
milliards. On établit une échelle de proportion, à partir de l'époque où
il n'y avait que 2 milliards d'assignats en circulation, et on décida
que, dans tout paiement fait en assignats, on ajouterait un quart en sus
par chaque 500 millions ajoutés à la circulation. Ainsi, une somme de
2,000 francs stipulée lorsqu'il y avait 2 milliards en circulation,
serait payée, lorsqu'il y en avait 2 milliards 500 millions, 2,500
francs; lorsqu'il y en avait 3 milliards, elle serait payée 3,000
francs; aujourd'hui enfin qu'il y en avait 10 milliards, elle devrait
être payée 10,000 francs.
Ceux qui regardaient la démonétisation comme une banqueroute n'auraient
pas dû être rassurés par cette mesure, car, au lieu de démonétiser dans
la proportion de l'argent, du blé ou du temps, on démonétisait dans
celle des émissions, ce qui revenait au même, à un inconvénient près qui
se trouvait de plus ici. Grâce à la nouvelle échelle, chaque émission
allait diminuer d'une quantité certaine et connue la valeur de
l'assignat. En émettant 500 millions, l'état allait enlever au porteur
de l'assignat un quart, un cinquième, un sixième, etc., de ce qu'il
possédait.
Cependant cette échelle, qui avait ses inconvéniens aussi bien que
toutes les autres réductions au cours de l'argent ou du blé, aurait dû
être au moins appliquée à toutes les transactions; mais on ne l'osa pas:
on l'appliqua d'abord à l'impôt et à son arriéré. On promit de
l'appliquer aux fonctionnaires publics, quand le nombre en aurait été
réduit, et aux rentiers de l'état, quand les premières rentrées de
l'impôt, d'après la nouvelle échelle, permettraient de les payer sur le
même pied. On n'osa pas faire profiter de l'échelle les créanciers de
toute espèce, les propriétaires de maisons de ville ou de campagne, les
propriétaires d'usines, etc. Il n'y eut de favorisés que les
propriétaires de fonds territoriaux. Les fermiers, faisant sur les
denrées des profits excessifs, et ne payant, au moyen des assignats, que
le dixième ou le douzième du prix de leur bail, furent contraints
d'acquitter leur fermage d'après l'échelle nouvelle. Ils devaient
fournir une quantité d'assignats proportionnée à la quantité émise
depuis le moment où leur bail avait été passé.
Telles furent les mesures par lesquelles on essaya de diminuer
l'agiotage, et de faire cesser le désordre des valeurs. Elles
consistèrent, comme on voit, à défendre aux spéculateurs de devancer
les consommateurs dans l'achat des comestibles et des denrées, et à
proportionner les paiemens en assignats à la quantité de papier en
circulation.
La clôture des Jacobins en brumaire avait commencé la ruine des
patriotes, l'événement du 12 germinal l'avait avancée, mais celui de
prairial l'acheva. La masse des citoyens qui leur étaient opposés, non
par royalisme, mais par crainte d'une nouvelle terreur, étaient plus
déchaînés que jamais, et les poursuivaient avec la dernière rigueur. On
enfermait, on désarmait tous les hommes qui avaient servi chaudement la
révolution. On exerçait, à leur égard, des actes aussi arbitraires
qu'envers les anciens suspects. Les prisons se remplissaient comme avant
le 9 thermidor, mais elles se remplissaient de révolutionnaires. Le
nombre des détenus ne s'élevait pas, comme alors, à près de cent mille
individus, mais à vingt ou vingt-cinq mille. Les royalistes
triomphaient. Le désarmement ou l'emprisonnement des patriotes, le
supplice des députés montagnards, la procédure commencée contre une
foule d'autres, la suppression du tribunal révolutionnaire, la
restitution des églises au culte catholique, la recomposition des gardes
nationales, étaient autant de mesures qui les remplissaient de joie et
d'espérance. Ils se flattaient que bientôt ils obligeraient la
révolution à se détruire elle-même, et qu'on verrait la république
enfermer ou mettre à mort tous les hommes qui l'avaient fondée. Pour
accélérer ce mouvement, ils intriguaient dans les sections, ils les
excitaient contre les révolutionnaires, et les portaient aux derniers
excès. Une foule d'émigrés rentraient, ou avec de faux passeports, ou
sous prétexte de demander leur radiation. Les administrations locales,
renouvelées depuis le 9 thermidor, et remplies d'hommes ou faibles ou
ennemis de la république, se prêtaient à tous les mensonges officieux
qu'on exigeait d'elles; tout ce qui tendait à adoucir le sort de ce
qu'on appelait les victimes de la terreur leur semblait permis, et elles
fournissaient ainsi à une foule d'ennemis de leur pays le moyen d'y
rentrer pour le déchirer. A Lyon et dans tout le Midi, les agens
royalistes continuaient à reparaître secrètement; les compagnies de
Jésus et du Soleil avaient commis de nouveaux massacres. Dix mille
fusils, destinés à l'armée des Alpes, avaient été inutilement distribués
à la garde nationale de Lyon; elle ne s'en était pas servie, et avait
laissé égorger, le 25 prairial (13 juin), une foule de patriotes. La
Saône et le Rhône avaient de nouveau roulé des cadavres. A Nîmes,
Avignon, Marseille, les mêmes massacres eurent lieu. Dans cette dernière
ville on s'était porté au fort Saint-Jean, et on y avait renouvelé les
horreurs de septembre contre les prisonniers.
Le parti dominant de la convention, composé des thermidoriens et des
girondins, tout en se défendant contre les révolutionnaires, suivait de
l'oeil les royalistes, et sentait la nécessité de les comprimer. Il fit
décréter sur-le-champ que la ville de Lyon serait désarmée par un
détachement de l'armée des Alpes, et que les autorités, qui avaient
laissé massacrer les patriotes, seraient destituées. Il fut enjoint en
même temps aux comités civils des sections, de réviser les listes de
détention, et d'ordonner l'élargissement de ceux qui étaient enfermés
sans des motifs suffisans. Aussitôt les sections, excitées par les
intrigans royalistes, se soulevèrent; elles vinrent adresser des
pétitions menaçantes à la convention, et dirent que le comité de sûreté
générale élargissait les terroristes, et leur rendait des armes. Les
sections de Lepelletier et du Théâtre-Français (Odéon), toujours les
plus ardentes contre les révolutionnaires, demandèrent si on voulait
relever la faction abattue, et si c'était pour faire oublier le
terrorisme qu'on venait parler de royalisme à la France.
A ces pétitions, souvent peu respectueuses, les intéressés au désordre
ajoutaient les bruits les plus capables d'agiter les esprits. C'était
Toulon qui avait été livré aux Anglais; c'étaient le prince de Condé et
les Autrichiens qui allaient entrer par la Franche-Comté, tandis que les
Anglais pénétreraient par l'Ouest; c'était Pichegru qui était mort;
c'étaient les subsistances qui allaient manquer parce qu'on voulait les
rendre au commerce libre; c'était enfin une réunion des comités qui,
effrayés des dangers publics, avaient délibéré de rétablir le régime de
la terreur. Les journaux voués au royalisme excitaient, fomentaient tous
ces bruits; et, au milieu de cette agitation générale, on pouvait dire
véritablement que le règne de l'anarchie était venu. Les thermidoriens
et les contre-révolutionnaires se trompaient quand ils appelaient
anarchie le régime qui avait précédé le 9 thermidor: ce régime avait été
une dictature épouvantable; mais l'anarchie avait commencé depuis que
deux factions, à peu près égales en forces, se combattaient sans que le
gouvernement fût assez fort pour les vaincre.