RÉOUVERTURE DES SALONS, DES SPECTACLES, DES RÉUNIONS SAVANTES;
ÉTABLISSEMENT DES ÉCOLES PRIMAIRES, NORMALE, DE DROIT ET DE MÉDECINE;
DÉCRETS RELATIFS AU COMMERCE, A L'INDUSTRIE, A L'ADMINISTRATION DE LA
JUSTICE ET DES CULTES.--DISETTE DES SUBSISTANCES DANS L'HIVER DE L'AN
III.--DESTRUCTION DES BUSTES DE MARAT.--ABOLITION DU _maximum_ ET DES
RÉQUISITIONS.--SYSTÈMES DIVERS SUR LES MOYENS DE RETIRER LES
ASSIGNATS.--AUGMENTATION DE LA DISETTE A PARIS.--RÉINTÉGRATION DES
DÉPUTÉS GIRONDINS.--SCÈNES TUMULTUEUSES A L'OCCASION DE LA DISETTE;
AGITATION DES RÉVOLUTIONNAIRES; INSURRECTION DU 12 GERMINAL; DÉTAILS DE
CETTE JOURNÉE.--DÉPORTATION DE BARRÈRE, BILLAUD-VARENNES ET
COLLOT-D'HERBOIS.--ARRESTATION DE PLUSIEURS DÉPUTÉS
MONTAGNARDS.--TROUBLES DANS LES VILLES.--DÉSARMEMENT DES PATRIOTES.
Les jacobins étaient dispersés, les principaux agens ou chefs du
gouvernement révolutionnaire poursuivis, Carrier mis à mort, plusieurs
autres députés recherchés pour leurs missions; enfin Billaud-Varennes,
Collot-d'Herbois, Barrère et Vadier étaient mis en état de prévention,
et destinés à être traduits bientôt devant le tribunal de leurs
collègues. Mais tandis que la France cherchait ainsi à se venger des
hommes qui avaient exigé d'elle des efforts douloureux, et l'avaient
condamnée à un régime terrible, elle revenait avec passion aux
plaisirs, aux douceurs des arts et de la civilisation, dont ces hommes
la privèrent un instant. Nous avons déjà vu avec quelle ardeur on se
préparait à jouir de cet hiver, avec quel goût singulier et nouveau les
femmes avaient cherché à se parer, avec quel empressement on se rendait
aux concerts de la rue Feydeau. Maintenant tous les spectacles étaient
rouverts. Les acteurs de la Comédie Française étaient sortis de prison:
Larive, Saint-Prix, Molé, Dazincourt, Saint-Phal, mesdemoiselles Contat,
Devienne, avaient reparu sur la scène. On se portait aux spectacles avec
fureur. On y applaudissait tous les passages qui pouvaient faire
allusion à la terreur; on y chantait l'air du _Réveil du peuple_; on y
proscrivait la _Marseillaise_. Dans les loges paraissaient les beautés
du temps, femmes ou amies des thermidoriens; dans le parterre, la
jeunesse dorée de Fréron semblait narguer par ses plaisirs, par sa
parure et par son goût, ces terroristes sanguinaires, grossiers, qui,
disait-on, avaient voulu chasser toute civilisation. Les bals étaient
suivis avec le même empressement. On en vit un où il n'était personne
qui n'eût perdu des parens dans la révolution: on l'appela le bal _des
victimes_. Les lieux publics consacrés aux arts étaient aussi rouverts.
La convention, qui avec toutes les passions a eu toutes les grandes
idées, avait ordonné la formation d'un musée, où l'on réunissait aux
tableaux que possédait déjà la France ceux que nous procurait la
conquête. Déjà on y avait transporté ceux de l'école flamande conquis en
Belgique. Le Lycée, où La Harpe avait célébré tout récemment la
philosophie et la liberté en bonnet rouge, le Lycée, fermé pendant la
terreur, venait d'être rendu au public, grâce aux bienfaits de la
convention, qui avait fait une partie des frais de l'établissement, et
qui avait distribué quelques centaines de cartes aux jeunes gens de
chaque section. Là, on entendait La Harpe déclamer contre l'anarchie, la
terreur, l'avilissement de la langue, le _philosophisme_, et tout ce
qu'il avait vanté autrefois, avant que cette liberté, qu'il célébrait
sans la connaître, eût effrayé sa petite âme. La convention avait
accordé des pensions à presque tous les gens de lettres, à tous les
savans, sans aucune distinction d'opinions. Elle venait de décréter les
écoles primaires, où le peuple devait apprendre les élémens de la langue
parlée et écrite, les règles du calcul, les principes de l'arpentage, et
quelques notions pratiques sur les principaux phénomènes de la nature;
les écoles centrales, destinées aux classes plus élevées, et où la
jeunesse devait apprendre les mathématiques, la physique, la chimie,
l'histoire naturelle, l'hygiène, les arts et métiers, les arts du
dessin, les belles-lettres, les langues anciennes, les langues vivantes
les plus appropriées aux localités, la grammaire générale, la logique et
l'analyse, l'histoire, l'économie politique, les élémens de législation,
le tout dans l'ordre le mieux approprié au développement de l'esprit;
l'école normale, où devaient se former, sous les savans et les
littérateurs les plus célèbres, de jeunes professeurs, qui ensuite
iraient répandre dans toute la France l'instruction puisée au foyer des
lumières; enfin les écoles spéciales de médecine, de droit, d'art
vétérinaire. Outre ce vaste système d'éducation destiné à répandre, à
propager cette civilisation qu'on accusait si injustement la révolution
d'avoir bannie; la convention vota des encouragemens pour des travaux de
toute espèce. L'établissement de diverses manufactures venait d'être
ordonné. On avait donné aux Suisses expatriés pour cause de troubles,
des domaines nationaux à Besançon, afin d'y former une manufacture
d'horlogerie. La convention avait demandé en outre à ses comités des
projets de canaux, des plans de banque, et un système d'avances pour
certaines provinces ruinées par la guerre. Elle avait adouci quelques
lois qui pouvaient nuire à l'agriculture et au commerce. Une foule de
cultivateurs et d'ouvriers avaient quitté l'Alsace, lorsqu'elle fut
évacuée par Wurmser, Lyon pendant le siège, et tout le Midi depuis les
rigueurs exercées contre le fédéralisme. Elle les distingua des
émigrés, et rendit une loi par laquelle les laboureurs, les ouvriers
sortis de France depuis le 1er mai 1798, et disposés à y rentrer avant
le 1er germinal, ne seraient pas considérés comme émigrés. La loi des
suspects, dont on demandait le rapport, fut maintenue; mais elle n'était
plus redoutable qu'aux patriotes, qui étaient devenus les suspects du
jour. Le tribunal révolutionnaire venait d'être entièrement recomposé,
et ramené à la forme des tribunaux criminels ordinaires: il y avait
juges, jurés et défenseurs. On ne pouvait plus juger sur pièces écrites
et sans entendre les témoins. La loi qui permettait la mise hors des
débats, et qui avait été rendue contre Danton, était rapportée. Les
administrations de district devaient cesser d'être permanentes, excepté
dans les villes au-dessus de cinquante mille ames. Enfin le grand
intérêt du culte était réglé par une loi nouvelle. Cette loi rappelait
qu'en vertu de la déclaration des droits, tous les cultes étaient
libres; mais elle déclarait que l'état n'en salariait plus aucun, et
n'en permettait plus la célébration publique. Chaque secte pouvait
construire, louer des édifices, et se livrer aux pratiques de son culte
dans l'intérieur de ces édifices. Enfin, pour remplacer les anciennes
cérémonies de la religion catholique, et celles de la _Raison_, la
convention venait de faire un plan de fêtes décadaires. Elle avait
combiné la danse, la musique et les exhortations morales, de manière à
rendre profitables les plaisirs du peuple, et à produire sur son
imagination des impressions à la fois utiles et agréables. Ainsi,
distraite du soin pressant de se défendre, la révolution dépouillait ses
formes violentes, et revenait à sa mission véritable, celle de favoriser
les arts, l'industrie, les lumières et la civilisation.
Mais tandis qu'on voyait les lois cruelles disparaître, les hautes
classes se recomposer et se livrer aux plaisirs, les classes inférieures
souffraient d'une affreuse disette, et d'un froid presque inconnu dans
nos climats. Cet hiver de l'an III, qui nous avait permis de traverser à
pied sec les fleuves et les bras de mer de la Hollande, nous faisait
payer cher cette conquête, en condamnant le peuple des villes et des
campagnes à de rudes souffrances. C'était sans contredit le plus
rigoureux du siècle: il surpassait encore celui qui précéda l'ouverture
des états-généraux en 1789. Les subsistances manquaient par différentes
causes. La principale était l'insuffisance de la récolte. Quoiqu'elle se
fût annoncée très belle, la sécheresse, puis les brouillards, avaient
trompé toutes les espérances. Le battage avait été négligé, comme dans
les années précédentes, soit par le défaut de bras, soit par la mauvaise
volonté des fermiers. Les assignats baissant tous les jours, et étant
tombés récemment au dixième de leur valeur, le _maximum_ était devenu
plus oppressif, et la répugnance à y obéir, les efforts pour s'y
soustraire plus grands. Les fermiers faisaient partout de fausses
déclarations, et étaient aidés dans leurs mensonges par les
municipalités qui venaient, comme on sait, d'être renouvelées. Composées
presque toutes d'hommes modérés, elles secondaient volontiers la
désobéissance aux lois révolutionnaires; enfin tous les ressorts de
l'autorité étant relâchés, et le gouvernement ayant cessé de faire peur,
les réquisitions pour l'approvisionnement des armées et des grandes
communes n'étaient plus obéies. Ainsi, le système extraordinaire des
approvisionnemens, destiné à suppléer au commerce, se trouvait
désorganisé bien avant que le commerce eût repris son mouvement naturel.
La disette devait être plus sensible encore dans les grandes communes,
toujours plus difficiles à approvisionner. Paris était menacé d'une
famine plus cruelle qu'aucune de celles dont on avait eu peur dans le
cours de la révolution. Aux causes générales se réunissaient des causes
toutes particulières. Par la suppression de la commune conspiratrice du
9 thermidor, le soin d'alimenter Paris avait été transmis de la commune
à la commission de commerce et d'approvisionnement: il était résulté de
ce changement une interruption dans les services. Les ordres avaient
été donnés fort tard, et avec une précipitation dangereuse. Les moyens
de transport manquaient; tous les chevaux, comme on l'a vu, avaient été
crevés, et outre la difficulté de réunir des quantités suffisantes de
blé, il y avait encore celle de le transporter à Paris. Les lenteurs,
les pillages sur les routes, tous les accidens ordinaires des disettes,
déjouaient les efforts de la commission. A la disette des subsistances
se joignait celle des bois de chauffage et du charbon. Le canal de
Briare avait été desséché pendant tout l'été. Les charbons de terre
n'étant pas arrivés, les usines avaient consumé tout le charbon de bois.
Les coupes de bois avaient été tardivement ordonnées, et les
entrepreneurs de flottage, vexés par les autorités locales, étaient
entièrement découragés. Les charbons, le bois manquaient donc, et, par
cet affreux hiver, cette disette de combustible était aussi funeste que
celle des grains.
Ainsi, une souffrance cruelle dans les basses classes contrastait avec
les plaisirs nouveaux auxquels se livraient les classes élevées. Les
révolutionnaires, irrités contre le gouvernement, suivaient l'exemple de
tous les partis battus, et se servaient des maux publics comme d'autant
d'argumens contre les chefs actuels de l'état. Ils contribuaient même à
augmenter ces maux, en contrariant les ordres de l'administration.
«N'envoyez pas vos blés à Paris, disaient-ils aux fermiers; le
gouvernement est contre-révolutionnaire, il fait rentrer les émigrés, il
ne veut pas mettre en vigueur la constitution, il laisse pourrir les
grains dans les magasins de la commission de commerce; il veut affamer
le peuple pour l'obliger à se jeter dans les bras de la royauté.» Ils
engageaient ainsi les possesseurs de grains à les garder. Ils quittaient
leurs communes pour se rendre dans les grandes villes où ils étaient
inconnus, et hors de la portée de ceux qu'ils avaient persécutés. Là,
ils répandaient le trouble. A Marseille, ils venaient de faire de
nouvelles violences aux représentans, qu'ils avaient obligés à suspendre
les procédures commencées contre les prétendus complices de la terreur.
Il avait fallu mettre la ville en état de siége. C'est à Paris surtout
qu'ils s'amassaient en grand nombre, et qu'ils étaient plus turbulens.
Ils revenaient toujours au même sujet, la souffrance du peuple, et la
mettaient en comparaison avec le luxe des nouveaux meneurs de la
convention. Madame Tallien était la femme du jour qu'ils accusaient le
plus, car à toutes les époques on en avait accusé une: c'était la
perfide enchanteresse à laquelle ils reprochaient, comme autrefois à
madame Rolland, et plus anciennement à Marie-Antoinette, tous les maux
du peuple. Son nom, prononcé plusieurs fois à la convention, avait paru
ne pas émouvoir Tallien. Enfin, il prit un jour la parole pour la
venger de tant d'outrages; il la présenta comme un modèle de dévouement
et de courage, comme une des victimes que Robespierre avait destinées à
l'échafaud, et il déclara qu'elle était devenue son épouse. Barras,
Legendre, Fréron, se joignirent à lui, ils s'écrièrent qu'il était temps
enfin de s'expliquer; ils échangèrent des injures avec la Montagne, et
la convention se vit obligée, comme à l'ordinaire, de mettre fin à la
discussion par l'ordre du jour. Une autre fois, Duhem dit au député
Clausel, membre du comité de sûreté générale, qu'il l'assassinerait. Le
tumulte fut épouvantable, et l'ordre du jour vint encore terminer cette
nouvelle scène.
L'infatigable Duhem découvrit un écrit intitulé _le Spectateur de la
Révolution_, dans lequel se trouvait un dialogue sur les deux
gouvernemens monarchique et républicain. Ce dialogue donnait une
préférence évidente au gouvernement monarchique, et engageait, même
d'une manière assez ouverte, le peuple français à y revenir. Duhem
dénonça cet écrit avec indignation, comme l'un des symptômes de la
conspiration royaliste. La convention, faisant droit à cette
réclamation, envoya l'auteur au tribunal révolutionnaire; mais Duhem
s'étant permis de dire que le royalisme et l'aristocratie triomphaient,
elle l'envoya lui-même pour trois jours à l'Abbaye, comme ayant insulté
l'assemblée. Ces scènes avaient ému tout Paris. Dans les sections on
voulait faire des adresses sur ce qui venait d'arriver, et on se battait
pour la rédaction, chacun voulant que ces adresses fussent écrites dans
son sens. Jamais la révolution n'avait présenté un spectacle aussi
agité. Jadis les jacobins, tout-puissans, n'avaient trouvé aucune
résistance capable de produire une véritable lutte. Ils avaient tout
chassé devant eux, et étaient demeurés vainqueurs; vainqueurs bruyans et
colères, mais uniques. Aujourd'hui un parti puissant venait de s'élever;
et quoiqu'il fût moins violent, il suppléait par la masse à la violence,
et pouvait lutter à chance égale. On fit des adresses en tous sens.
Quelques jacobins, réunis dans les cafés, vers les quartiers populeux de
Saint-Denis, du Temple, de Saint-Antoine, tinrent des propos comme ils
avaient coutume d'en tenir. Ils menacèrent d'aller attaquer au
Palais-Royal, aux spectacles, à la convention même, les nouveaux
conspirateurs. De leur côté, les jeunes gens faisaient un bruit
épouvantable dans le parterre des théâtres. Ils se promirent de faire un
outrage sensible aux jacobins. Le buste de Marat était dans tous les
lieux publics, et particulièrement dans les salles de spectacle. Au
théâtre Feydeau, des jeunes gens s'élancèrent au balcon, et, montant sur
les épaules les uns des autres, renversèrent le buste du saint, le
brisèrent, et le remplacèrent aussitôt par celui de Rousseau. La police
fit de vains efforts pour empêcher cette scène. Des applaudissemens
universels couvrirent l'action de ces jeunes gens. Des couronnes furent
jetées sur le théâtre pour en couronner le buste de Rousseau; des vers,
préparés pour cette circonstance, furent débités; on cria: _A bas les
terroristes! à bas Marat! à bas ce monstre sanguinaire qui demandait
trois cent mille têtes! Vive l'auteur d'Émile, du Contrat social, de la
Nouvelle Héloïse!_ Cette scène se répéta le lendemain dans les
spectacles et dans tous les lieux publics. On se précipita dans les
halles, on barbouilla de sang le buste de Marat, et on le précipita
ensuite dans la boue. Des enfans firent dans le quartier Montmartre une
procession, et après avoir porté un buste de Marat jusqu'au bord d'un
égout, l'y précipitèrent. L'opinion se prononça avec une violence
extrême; la haine et le dégoût de Marat étaient dans tous les coeurs,
même chez la plupart des montagnards; car aucun d'eux n'avait pu suivre
dans ses écarts la pensée de ce maniaque audacieux. Mais le nom de Marat
étant consacré, le poignard de Corday lui ayant valu une espèce de
culte, on craignait de toucher à ses autels comme à ceux de la liberté
elle-même. On a vu que pendant les dernières sans-culottides,
c'est-à-dire quatre mois auparavant, il avait été mis au Panthéon à la
place de Mirabeau. Les comités s'empressèrent d'accueillir ce signal, et
proposèrent à la convention de décréter qu'aucun individu ne pourrait
être porté au Panthéon avant un délai de vingt ans, et que le buste ou
portrait d'aucun citoyen ne pourrait être exposé dans les lieux publics.
On ajouta que tout décret contraire était rapporté. En conséquence
Marat, introduit au Panthéon, en fut chassé seulement après quatre mois.
Telle est l'instabilité des révolutions! on décerne, on retire
l'immortalité; et l'impopularité menace les chefs de parti au-delà même
de la mort! Dès cet instant commença la longue infamie qui a poursuivi
Marat, et qu'il a partagée avec Robespierre. Tous deux, divinisés
naguère par le fanatisme, jugés aujourd'hui par la douleur, furent voués
à une longue exécration.
Les jacobins, irrités de cet outrage fait à une des plus grandes
renommées révolutionnaires, s'assemblèrent au faubourg Saint-Antoine, et
jurèrent de venger la mémoire de Marat. Ils prirent son buste, le
portèrent en triomphe dans tous les quartiers qu'ils dominaient, et,
armés jusqu'aux dents, menacèrent d'égorger quiconque viendrait troubler
cette fête sinistre. Les jeunes gens avaient envie de fondre sur ce
cortège; ils s'encourageaient à l'attaquer, et une bataille s'en serait
suivie infailliblement, si les comités n'avaient fait fermer le club
des Quinze-Vingts, défendu les processions de ce genre, et dispersé les
attroupemens. A la séance du 20 nivôse (9 janvier), les bustes de Marat
et de Lepelletier furent enlevés de la convention, ainsi que les deux
belles peintures dans lesquelles David les avait représentés mourans.
Les tribunes, qui étaient partagées, firent éclater des cris contraires:
les unes applaudirent, les autres poussèrent d'affreux murmures. Dans
ces dernières se trouvaient de ces femmes qu'on appelait _furies de
guillotine_: on les fit sortir. L'assemblée applaudit, et la Montagne,
morne et silencieuse, en voyant enlever ces célèbres tableaux, crut voir
s'anéantir la révolution et la république.
La convention venait d'enlever aux deux partis une occasion d'en venir
aux mains; mais la lutte n'était retardée que de quelques jours. Les
ressentimens étaient si profonds, et les souffrances du peuple si
grandes, qu'on devait s'attendre à quelqu'une de ces scènes violentes
qui avaient ensanglanté la révolution. Dans l'incertitude de ce qui
allait arriver, on discutait toutes les questions que faisait naître la
situation commerciale et financière du pays; questions malheureuses,
qu'on prenait et reprenait à chaque instant, pour les traiter et les
résoudre d'une manière différente, suivant les changemens qu'avaient
subis les idées.
Deux mois auparavant on avait modifié le _maximum_, en rendant le prix
des grains variable suivant les localités; on avait modifié les
réquisitions, en les rendant spéciales, limitées, régulières, et on
avait ajourné les questions relatives au séquestre, au numéraire et aux
assignats. Aujourd'hui tout ménagement pour les créations
révolutionnaires avait disparu. Ce n'était plus une simple modification
qu'on demandait, c'était l'abolition même du système d'urgence établi
pendant la terreur. Les adversaires de ce système donnaient
d'excellentes raisons. Tout n'étant pas maximé, disaient-ils, le
_maximum_ était absurde et inique. Le fermier payant 30 francs un soc
qu'il payait jadis 50 sous, 700 francs un domestique qu'il payait 100,
et 10 francs le journalier qu'il payait 50 sous, ne pourrait jamais
donner ses denrées au même prix qu'autrefois. Les matières premières
apportées de l'étranger ayant été affranchies récemment du _maximum_,
pour rendre quelque activité au commerce, il était absurde de les y
soumettre ouvrées; car elles seraient payées huit ou dix fois moins qu'à
l'état brut. Ces exemples n'étaient pas les seuls: on en pouvait citer
mille du même genre. Le _maximum_ exposant ainsi le marchand, le
manufacturier, le fermier, à des pertes inévitables, ils ne voudraient
jamais le subir; les uns abandonneraient les boutiques ou la
fabrication, les autres enfouiraient leur blé ou le feraient consommer
dans les basses-cours, parce qu'ils trouveraient plus d'avantages à
vendre de la volaille ou des cochons engraissés. De manière ou d'autre,
il fallait si on voulait que les marchés fussent approvisionnés, que les
prix fussent libres; car jamais personne ne voudrait travailler pour
perdre. Du reste, ajoutaient les adversaires du système révolutionnaire,
le _maximum_ n'avait jamais été exécuté; ceux qui voulaient trouver à
acheter se résignaient à payer d'après le prix réel, et non d'après le
prix légal. Toute la question se réduisait donc à ces mots: payer cher
ou n'avoir rien. Vainement voudrait-on suppléer à l'activité spontanée
de l'industrie et du commerce par les réquisitions, c'est-à-dire par
l'action du gouvernement. Un gouvernement commerçant était une
monstruosité ridicule. Cette commission des approvisionnemens, qui
faisait tant de bruit de ses opérations, sait-on ce qu'elle avait
apporté en France de blé étranger? De quoi nourrir la France pendant
cinq jours. Il fallait donc en revenir à l'activité individuelle,
c'est-à-dire au commerce libre, et ne s'en fier qu'à lui. Lorsque le
_maximum_ serait supprimé, et que le négociant pourrait retrouver le
prix du fret, des assurances, de l'intérêt de ses capitaux, et son
juste bénéfice, il ferait venir des denrées de tous les points du globe.
Les grandes communes surtout, qui n'étaient pas comme celle de Paris
approvisionnées aux frais de l'état, ne pouvaient recourir qu'au
commerce, et seraient affamées si on ne lui rendait sa liberté.
En principe ces raisonnemens étaient justes; il n'en était pas moins
vrai que la transition du commerce forcé au commerce libre devait être
dangereuse dans un moment d'aussi grande crise. En attendant que la
liberté des prix eût réveillé l'industrie individuelle, et approvisionné
les marchés, le renchérissement de toutes choses allait être
extraordinaire. C'était un inconvénient très passager pour toutes les
marchandises qui n'étaient pas de première nécessité, ce n'était qu'une
interruption momentanée jusqu'à l'époque où la concurrence ferait tomber
les prix; mais pour les subsistances qui n'admettent pas d'interruption,
comment se ferait la transition? En attendant que la faculté de vendre
les blés à prix libre eût fait expédier des vaisseaux en Crimée, en
Pologne, en Afrique, en Amérique, et obligé par la concurrence les
fermiers à livrer leurs grains, comment vivrait le peuple des villes
sans _maximum_ et sans réquisitions? Encore valait-il mieux du mauvais
pain, produit avec les pénibles efforts de l'administration, avec
d'incroyables tiraillemens, que la disette absolue. Sans doute, il
fallait sortir de ce système forcé le plus tôt possible, mais avec de
grands ménagemens, et sans un sot emportement.
Quant aux reproches de M. Boissy-d'Anglas à la commission des
approvisionnemens, ils étaient aussi injustes que ridicules. Ses
importations, disait-il, n'auraient pu nourrir la France que pendant
cinq jours. D'abord on niait le calcul; mais peu importait. Ce n'est
jamais que le peu qui manque à un pays, autrement il serait impossible
d'y suppléer; mais n'était-ce pas un service immense que d'avoir fourni
ce peu? Se figure-t-on le désespoir d'une contrée privée de pain pendant
cinq jours? Encore si cette privation eût été également répartie, elle
aurait pu n'être pas mortelle; mais tandis que les campagnes auraient
regorgé de blé, on aurait vu les grandes villes, et surtout la capitale,
en manquer, non pas seulement pendant cinq jours, mais pendant dix,
vingt, cinquante, et un bouleversement s'ensuivre. Du reste, la
commission de commerce et des approvisionnemens, dirigée par Lindet, ne
s'était pas bornée seulement à tirer des denrées du dehors, mais elle
avait encore fait transporter les grains, les fourrages, les
marchandises qui existaient en France, des campagnes aux frontières ou
dans les grandes communes; et le commerce, effrayé par la guerre et les
fureurs politiques, n'aurait jamais fait cela spontanément. Il avait
fallu y suppléer par la volonté du gouvernement, et cette volonté,
énergique, extraordinaire, méritait la reconnaissance et l'admiration de
la France, malgré les cris de ces petits hommes qui, pendant les dangers
de la patrie, n'avaient su que se cacher.
La question fut résolue d'assaut en quelque sorte. On abolit le
_maximum_ et les réquisitions d'entraînement, comme on avait rappelé les
soixante-treize, comme on avait décrété Billaud, Collot et Barrère.
Cependant on laissa subsister quelques restes du système des
réquisitions. Celles qui avaient pour but d'approvisionner les grandes
communes devaient avoir leur effet encore un mois. Le gouvernement
conservait le droit de préhension, c'est-à-dire la faculté de prendre
les denrées d'autorité, en les payant au prix des marchés. La fameuse
commission perdit une partie de son titre; elle ne s'appela plus
commission de commerce et des approvisionnemens, mais seulement
commission des approvisionnemens. Ses cinq directeurs furent réduits à
trois; ses dix mille employés à quelques centaines. Le système de
l'entreprise fut avec raison substitué à celui de la régie; et, en
passant, on s'éleva contre Pache, pour sa création du comité des
marchés. Les charrois furent donnés à des entrepreneurs. La manufacture
d'armes de Paris, qui avait rendu des services coûteux, mais immenses,
fut dissoute. On le pouvait alors sans inconvénient. La fabrication des
armes fut remise à l'entreprise. Les ouvriers, qui voyaient bien qu'ils
allaient être moins payés, poussèrent quelques murmures; excités même
par les jacobins, ils menaçaient d'un mouvement; mais ils furent
contenus, et renvoyés dans leurs communes.
La question du séquestre, ajournée précédemment, parce qu'on craignait,
en rétablissant la circulation des valeurs, de fournir des alimens à
l'émigration, et de faire renaître l'agiotage sur le papier étranger,
cette question fut reprise, et cette fois résolue à l'avantage de la
liberté du commerce. Le séquestre fut levé; on restitua aussi aux
négocians étrangers les valeurs séquestrées, au risque de ne pas obtenir
la même restitution en faveur des Français. Enfin la libre circulation
du numéraire fut rétablie après une vive discussion. On l'avait
interdite autrefois pour empêcher les émigrés d'emporter le numéraire de
la France; on la permit de nouveau sur le motif que, les moyens de
retour nous manquant, Lyon ne pouvant plus fournir 60 millions
manufacturés, Nîmes 20, Sedan 10, le commerce serait impossible si on ne
permettait pas de payer en matières d'or ou d'argent les achats faits à
l'extérieur. D'ailleurs on pensa que le numéraire étant enfoui, et ne
voulant pas sortir, à cause du papier-monnaie, la faculté de payer à
l'étranger les objets d'importation l'engagerait à se montrer, et lui
rendrait son mouvement. On prit, en outre, des précautions assez
puériles pour l'empêcher d'aller alimenter les émigrés. Quiconque
faisait sortir une valeur métallique était tenu de faire rentrer une
valeur égale en marchandises.
Enfin on s'occupa de la difficile question des assignats. Il y en avait
à peu près 7 milliards 5 ou 600 millions en circulation réelle; il en
restait dans les caisses 5 ou 600 millions; la somme fabriquée s'élevait
donc à 8 milliards. Le gage restant en biens de première et seconde
origine, tels que bois, terres, châteaux, hôtels, maisons, mobilier,
s'élevait à plus de 15 milliards, d'après l'évaluation actuelle en
assignats. Le gage était donc bien suffisant. Cependant l'assignat
perdait les neuf dixièmes ou les onze douzièmes de sa valeur, suivant la
nature des objets contre lesquels on l'échangeait. Ainsi l'état qui
recevait l'impôt en assignats, le rentier, le fonctionnaire public, le
propriétaire de maisons ou de terres, le créancier d'un capital, tous
ceux enfin qui recevaient ou leurs appointemens, ou leurs revenus, ou
leurs salaires, ou leurs remboursemens en papier, faisaient des pertes
toujours plus énormes; le désordre qui en résultait devenait chaque jour
plus grand. Cambon proposa d'augmenter les appointemens des
fonctionnaires publics et le revenu des rentiers. Après avoir combattu
sa proposition, on se vit obligé de l'adopter pour les fonctionnaires
publics, qui ne pouvaient plus vivre. Mais c'était là un bien faible
palliatif pour un mal immense; c'était soulager une classe sur mille.
Pour les soulager toutes, il fallait rétablir le juste rapport des
valeurs; mais comment y parvenir?
On aimait à faire encore les rêves de l'année précédente; on recherchait
la cause de la dépréciation des assignats, et les moyens de les relever.
D'abord, tout en avouant que leur grande quantité était une cause
d'avilissement, on cherchait aussi à prouver qu'elle n'était pas la plus
grande, pour se disculper de l'excessive émission. En preuve, on disait
qu'au moment de la défection de Dumouriez, du soulèvement de la Vendée,
et de la prise de Valenciennes, les assignats, circulant en quantité
beaucoup moindre qu'après le déblocus de Dunkerque, de Maubeuge et de
Landau, perdaient néanmoins davantage; ce qui était vrai, et ce qui
prouvait que les défaites et les victoires influaient sur le cours du
papier-monnaie; vérité sans doute incontestable. Mais aujourd'hui,
ventôse an III (mars 1795), la victoire était complète sur tous les
points, la confiance dans les ventes était établie, les biens nationaux
étaient devenus l'objet d'une espèce d'agiotage, une foule de
spéculateurs achetaient pour profiter sur les reventes ou sur la
division, et cependant le discrédit des assignats était quatre ou cinq
fois plus grand que l'année précédente. La quantité des émissions était
donc la cause véritable de la dépréciation du papier, et sa rentrée le
seul moyen de relever sa valeur.
Le seul moyen de le faire rentrer, c'était de vendre les biens; mais
quel était le moyen de les vendre? Questions éternelles, qu'on se
proposait chaque année. La cause qui avait empêché d'acheter les biens,
les années précédentes, c'était la répugnance, le préjugé, surtout le
défaut de confiance dans la solidité des acquisitions. Aujourd'hui c'en
était une autre. Qu'on se figure comment se font les acquisitions
d'immeubles, dans le cours ordinaire des choses. Le commerçant, le
manufacturier, l'agriculteur, le capitaliste, avec des produits ou des
revenus lentement accumulés, achètent la terre de l'individu qui s'est
appauvri, ou qui vend pour changer sa propriété contre une autre. Une
terre s'échange ainsi toujours ou contre une autre, ou contre des
capitaux mobiliers accumulés par le travail. L'acheteur de la terre
vient se reposer sur son sein; le vendeur va faire valoir les capitaux
mobiliers qu'il en reçoit en paiement, et succéder au rôle laborieux de
celui qui les exploitait. Tel est le roulement insensible de la
propriété immobilière. Mais qu'on se figure tout un tiers du territoire,
composé de propriétés somptueuses et peu divisées, de parcs, de
châteaux, d'hôtels, mis en vente tout à la fois, dans le moment même où
les propriétaires et les commerçans, les capitalistes les plus riches
étaient dispersés, et on comprendra si le paiement en était possible. Ce
n'étaient pas quelques bourgeois ou fermiers échappés à la proscription
qui pouvaient faire cette acquisition, et surtout la payer. On dira sans
doute que la masse des assignats en circulation était suffisante pour
solder les biens; mais cette masse était illusoire, si chaque porteur
d'assignats était obligé d'en employer huit ou dix fois davantage pour
se procurer les mêmes objets qu'autrefois.
La difficulté consistait donc à fournir aux acquéreurs non pas la
volonté d'acheter, mais la faculté de payer. Aussi tous les moyens
proposés portaient-ils sur une base fausse, car ils supposaient tous
cette faculté. Ces moyens étaient ou forcés ou volontaires. Les premiers
consistaient dans la démonétisation et l'emprunt forcé. La
démonétisation changeait le papier de monnaie en simple délégation sur
les biens. Elle était tyrannique; car, lorsqu'elle atteignait l'assignat
dans les mains de l'ouvrier ou de l'individu qui avait tout juste de
quoi vivre, elle changeait le morceau de pain en terre, et affamait le
porteur de cet assignat. Le seul bruit, en effet, qu'on démonétiserait
certaine partie du papier les avait fait baisser rapidement, et on fut
obligé de décréter qu'on ne démonétiserait pas. L'emprunt forcé n'était
pas moins tyrannique; il consistait aussi à changer forcément l'assignat
de monnaie en valeur sur les terres. La seule différence, c'est que
l'emprunt forcé portait sur les classes élevées et riches, et n'opérait
la conversion que pour elles; mais elles avaient tant souffert, qu'il
était bien difficile de leur faire acheter des biens-fonds, sans les
mettre dans de cruels embarras. D'ailleurs, depuis la réaction, elles
commençaient à se défendre contre tout retour aux moyens
révolutionnaires.
Il ne restait donc plus que les moyens volontaires. On en proposa de
toute espèce. Cambon imagina une loterie: elle devait se composer de
quatre millions de lots, de 1000 francs chaque; ce qui faisait une mise
de quatre milliards de la part du public. L'état ajoutait 391 millions,
qui servaient à faire de gros lots, de manière qu'il y avait quatre lots
de 500,000 fr., trente-six de 250,000, trois cent soixante de 100,000.
Les moins heureux retrouvaient leurs lots primitifs de 1,000 francs;
mais les uns et les autres, au lieu d'avoir des assignats, n'avaient
qu'un bon sur les biens nationaux, rapportant trois pour cent d'intérêt.
Ainsi, on supposait que l'appât d'un lot considérable ferait rechercher
ce placement en bons sur les biens nationaux, et que quatre milliards
d'assignats quitteraient ainsi la qualité de monnaie, pour prendre celle
de contrats sur les terres, moyennant une prime de 391 millions. C'est
supposer toujours qu'on pouvait faire ce placement. Thirion conseilla un
autre moyen, celui d'une tontine. Mais ce moyen, bon pour ménager un
petit capital d'économie à quelques survivans, était beaucoup trop lent
et trop insuffisant par rapport à la masse énorme des assignats.
Johannot proposa une espèce de banque territoriale, dans laquelle on
déposerait des assignats, pour avoir des bons rapportant trois pour cent
d'intérêt, bons qu'on échangerait à volonté pour des assignats. C'était
toujours le même plan de changer le papier-monnaie en simples valeurs en
terres. Ici, la seule différence consistait à laisser à ces valeurs la
faculté de reprendre la forme de monnaie circulante. Il est évident que
la véritable difficulté n'était pas vaincue. Tous les moyens imaginés
pour retirer le papier et le relever étaient donc illusoires; il fallait
s'avancer encore long-temps dans cette carrière, émettant des assignats,
qui baisseraient davantage: au terme il y avait une solution forcée.
Malheureusement, on ne sait jamais prévoir les sacrifices nécessaires,
et en diminuer l'étendue en les faisant d'avance. Cette prévoyance et
ce courage ont toujours manqué aux nations dans les crises financières.
A ces prétendus moyens de retirer les assignats s'enjoignaient d'autres,
heureusement plus réels, mais fort insuffisans. Le mobilier des émigrés,
assez facile à vendre, s'élevait à 200 millions. Les transactions à
l'amiable, pour les intérêts des émigrés dans les sociétés de commerce,
pouvaient produire 100 millions; la part dans leurs héritages, 500
millions. Mais, dans le premier cas, on retirait des capitaux au
commerce; dans le second, on devait percevoir une partie des valeurs en
terres. On comptait offrir une prime à ceux qui achèveraient leurs
paiemens pour les biens déjà acquis, et on espérait faire rentrer ainsi
800 millions. On allait mettre enfin en loterie les grandes maisons
sises à Paris, et non louées. C'était un milliard encore. Dans le cas
d'un plein succès, tout ce que nous venons d'énumérer aurait pu faire
rentrer deux milliards 600 millions; cependant on eût été fort heureux
de retirer 1500 millions sur le tout; d'ailleurs, cette somme allait
ressortir par une autre voie. On venait de décréter une mesure fort sage
et fort humaine: c'était la liquidation des créanciers des émigrés. On
avait résolu d'abord de faire une liquidation individuelle pour chaque
émigré. Comme beaucoup d'entre eux étaient insolvables, la république
n'aurait payé leur passif que jusqu'à concurrence de l'actif. Mais
cette liquidation individuelle présentait des longueurs interminables;
il fallait ouvrir un compte à chaque émigré, y porter ses biens-fonds,
son mobilier, balancer le tout avec ses dettes; et les malheureux
créanciers, presque tous domestiques, ouvriers, marchands, auraient
attendu vingt et trente ans leur paiement. Cambon fit décider que les
créanciers des émigrés deviendraient créanciers de l'état, et seraient
payés sur-le-champ, excepté ceux dont les débiteurs étaient notoirement
insolvables. La république pouvait perdre ainsi quelques millions; mais
elle soulageait des maux très grands, et faisait un bien immense. Le
révolutionnaire Cambon était l'auteur de cette idée si humaine.
Mais, tandis qu'on discutait ces questions si malheureuses, on était
ramené sans cesse à des soins encore plus pressans, la subsistance de
Paris, qui allait manquer tout à fait. On était à la fin de ventôse
(milieu de mars). L'abolition du _maximum_ n'avait pas encore pu ranimer
le commerce, et les grains n'arrivaient pas. Une foule de députés
répandus autour de Paris, faisaient des réquisitions qui n'étaient pas
obéies. Quoiqu'elles fussent autorisées encore pour l'approvisionnement
des grandes communes, et qu'on les payât au prix des marchés, les
fermiers disaient qu'elles étaient abolies, et ne voulaient pas obéir.
Mais ce n'était pas là le plus grand obstacle. Les rivières, les canaux
étaient entièrement gelés; pas un bateau ne pouvait arriver. Les routes,
couvertes de glaces, étaient impraticables; il fallait, pour rendre le
roulage possible, les sabler vingt lieues à la ronde. Pendant le trajet,
les charrettes étaient pillées par le peuple affamé, dont les jacobins
excitaient le courroux en disant que le gouvernement était
contre-révolutionnaire, qu'il laissait pourrir les grains à Paris, et
qu'il voulait rétablir la royauté. Pendant que les arrivages
diminuaient, la consommation augmentait, comme il arrive toujours en
pareil cas. La peur de manquer faisait que chacun s'approvisionnait pour
plusieurs jours. On délivrait, comme autrefois, le pain sur la
présentation des cartes; mais chacun exagérait ses besoins. Pour
favoriser leurs laitières, leurs blanchisseuses, ou des gens de la
campagne qui leur apportaient des légumes et de la volaille, les
habitans de Paris leur donnaient du pain, qui était préféré à l'argent,
vu la disette qui affligeait les environs autant que Paris même. Les
boulangers revendaient même de la pâte aux gens de la campagne, et, de
quinze cents sacs, la consommation s'était ainsi élevée à dix-neuf
cents. L'abolition du _maximum_ avait fait monter le prix de tous les
comestibles à un taux extraordinaire; pour les faire baisser, le
gouvernement avait déposé chez les charcutiers, les épiciers, les
boutiquiers, des vivres et des marchandises, afin de les donner à bas
prix, et de ramener un peu le bon marché. Mais les dépositaires
abusaient du dépôt, et vendaient plus cher qu'on n'était convenu avec
eux.
Les comités étaient chaque jour dans les plus grandes alarmes, et
attendaient avec une vive anxiété les dix-neuf cents sacs de farine
devenus indispensables. Boissy-d'Anglas, chargé des subsistances, venait
faire sans cesse de nouveaux rapports, pour tranquilliser le public, et
tâcher de lui procurer une sécurité que le gouvernement n'avait pas
lui-même. Dans cette situation, on se prodiguait les injures d'usage.
«Voilà, disait la Montagne, l'effet de l'abolition du _maximum!_--Voilà,
répondait le côté droit, l'effet inévitable de vos mesures
révolutionnaires!» Chacun alors proposait comme remède l'accomplissement
des voeux de son parti, et demandait les mesures souvent les plus
étrangères au pénible sujet dont il s'agissait. «Punissez tous les
coupables, disait le côté droit, réparez toutes les injustices, révisez
toutes les lois tyranniques; rapportez la loi des suspects.--Non,
répondaient les montagnards: renouvelez vos comités de gouvernement,
rendez-leur l'énergie révolutionnaire, cessez de poursuivre les
meilleurs patriotes et de relever l'aristocratie.» Tels étaient les
moyens proposés pour le soulagement de la misère publique.
Ce sont toujours de pareils momens que les partis choisissent pour en
venir aux mains, et pour faire triompher leurs désirs. Le rapport tant
attendu sur Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrère et Vadier, fut
présenté à l'assemblée. La commission des vingt-un conclut à
l'accusation, et demanda l'arrestation provisoire: l'arrestation fut
votée sur-le-champ à une immense majorité. Il fut décrété que les quatre
membres inculpés seraient entendus par l'assemblée, et qu'une discussion
solennelle serait ouverte sur la proposition de les mettre en
accusation. A peine cette décision était-elle rendue, qu'on proposa de
réintégrer dans le sein de l'assemblée les députés proscrits, que deux
mois auparavant on avait déchargés de toute poursuite, mais auxquels on
avait interdit le retour au milieu de leurs collègues. Sieyès, qui avait
gardé un silence de cinq années, qui depuis les premiers mois de
l'assemblée constituante s'était caché au centre pour faire oublier sa
réputation et son génie, et auquel la dictature avait pardonné comme à
un caractère insociable, incapable de conspirer, cessant d'être
dangereux dès qu'il cessait d'écrire, Sieyès sortit de sa longue
nullité, et dit que, puisque le règne des lois paraissait revenir, il
allait reprendre la parole. Tant que l'outrage fait à la représentation
nationale n'était pas réparé, le règne des lois, suivant lui, n'était
pas rétabli. «Toute votre histoire, dit-il à la convention, se partage
en deux époques: depuis le 21 septembre, jour de votre réunion, jusqu'au
31 mai, oppression de la convention par le peuple égaré; depuis le 31
mai jusqu'aujourd'hui, oppression du peuple par la convention
tyrannisée. Dès ce jour vous prouverez que vous êtes devenus libres en
rappelant vos collègues. Une pareille mesure ne peut pas même être
discutée; elle est de plein droit.» Les montagnards se soulevèrent à
cette manière de raisonner. «Tout ce que vous avez fait est donc nul!
s'écria Cambon. Ces immenses travaux, cette multitude de lois, tous ces
décrets qui composent le gouvernement actuel sont donc nuls! et le salut
de la France, opéré par votre courage et vos efforts, tout cela est
nul!» Sieyès dit qu'on l'avait mal compris. On décida néanmoins la
réintégration des députés qui avaient échappé à l'échafaud. Ces fameux
proscrits Isnard, Henri Larivière, Louvet, Larévellière-Lépeaux, Doulcet
de Pontecoulant rentrèrent au milieu des applaudissemens. «Pourquoi,
s'écria Chénier, ne s'est-il pas trouvé de caverne assez profonde pour
soustraire aux bourreaux l'éloquence de Vergniaud et le génie de
Condorcet!»
Les montagnards furent indignés. Plusieurs thermidoriens même,
épouvantés de voir rentrer dans l'assemblée les chefs d'une faction qui
avait opposé au système révolutionnaire une résistance si dangereuse,
retournèrent à la Montagne. Thuriot, ce thermidorien si ennemi de
Robespierre, qui avait été soustrait par miracle au sort de Philippeau;
Lesage-Senault, esprit sage, mais ennemi prononcé de toute
contre-révolution; Lecointre enfin, l'adversaire si opiniâtre de
Billaud, Collot et Barrère, Lecointre qui avait été déclaré calomniateur
cinq mois auparavant, pour avoir dénoncé les sept membres restans des
anciens comités, vinrent se replacer au côté gauche. «Vous ne savez pas
ce que vous faites, dit Thuriot à ses collègues; ces hommes ne vous le
pardonneront jamais.» Lecointre proposa une distinction. «Rappelez,
dit-il, les députés proscrits, mais examinez quels sont ceux qui ont
pris les armes contre leur patrie en soulevant les départemens, et
ceux-là ne les rappelez pas au milieu de vous.» Tous, en effet, avaient
pris les armes. Louvet n'hésita pas à en convenir, et proposa de
déclarer que les départemens qui s'étaient soulevés en juin 93 avaient
bien mérité de la patrie. Ici Tallien se leva, effrayé de la hardiesse
des girondins, et repoussa les deux propositions de Lecointre et de
Louvet. Elles furent toutes deux mises au néant. Tandis qu'on venait de
réintégrer les girondins proscrits, on déféra à l'examen du comité de
sûreté générale, Pache, Bouchotte et Garat.
De telles résolutions n'étaient pas faites pour calmer les esprits. La
disette croissante obligea enfin de prendre une mesure qu'on différait
depuis plusieurs jours, et qui devait porter l'irritation au comble,
c'était de mettre les habitans de Paris à la ration. Boissy-d'Anglas se
présenta à l'assemblée le 25 ventôse (16 mars), et proposa pour éviter
les gaspillages et pour assurer à chacun une part suffisante de
subsistances, de réduire chaque individu à une certaine quantité de
pain. Le nombre d'individus composant chaque famille devait être indiqué
sur la carte, et il ne devait plus être accordé chaque jour qu'une livre
de pain par tête. A cette condition, on pouvait promettre que la ville
ne manquerait pas de subsistances. Le montagnard Romme proposa de porter
la ration des ouvriers à une livre et demie. Les hautes classes, dit-il,
avaient les moyens de se procurer de la viande, du riz, des légumes;
mais le bas peuple pouvant tout au plus acheter le pain, devait en avoir
davantage. On admit la proposition de Romme, et les thermidoriens
regrettèrent de ne l'avoir pas faite eux-mêmes, pour se donner l'appui
du peuple et le retirer à la Montagne.
A peine ce décret était-il rendu, qu'il excita une extrême fermentation
dans les quartiers populeux de Paris. Les révolutionnaires s'efforcèrent
d'en aggraver l'effet, et n'appelèrent plus Boissy-d'Anglas que
_Boissy-famine_. Le surlendemain 27 ventôse (18 mars), jour où, pour la
première fois, le décret fut mis à exécution, il s'éleva un grand
tumulte dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Il avait été
distribué aux six cent trente-six mille habitans de la capitale dix-huit
cent quatre-vingt-dix-sept sacs de farine. Trois cent vingt-quatre mille
citoyens avaient reçu la demi-livre de plus, destinée aux ouvriers
travaillant de leurs mains. Néanmoins il parut si nouveau au peuple des
faubourgs d'être réduit à la ration, qu'il en murmura. Quelques femmes,
habituées des clubs, et toujours promptes à se soulever, s'ameutèrent
dans la section de l'Observatoire. Les agitateurs ordinaires de la
section se joignirent à elles. Ils voulaient aller faire une pétition à
la convention; mais il fallait pour cela une assemblée de toute la
section, et il n'était permis de se réunir que le décadi. Néanmoins on
entoura le comité civil, et on lui demanda avec menaces les clefs de la
salle des séances, et sur son refus on exigea qu'il détachât un de ses
membres pour accompagner le rassemblement jusqu'à la convention. Le
comité y consentit, et donna un de ses membres pour régulariser le
mouvement et empêcher des désordres. La même chose se passait au même
instant dans la section du Finistère. Un rassemblement s'y était formé,
et il vint se réunir à celui de l'Observatoire. Les deux se
confondirent, et marchèrent ensemble vers la convention. L'un des
meneurs se chargea de porter la parole, et fut introduit avec quelques
pétitionnaires à la barre. Le reste du rassemblement demeura aux portes,
faisant un bruit affreux. «Le pain nous manque, dit l'orateur de la
députation; nous sommes prêts à regretter tous les sacrifices que nous
avons faits pour la révolution.» A ces mots l'assemblée, remplie
d'indignation, l'interrompit brusquement, et une foule de membres se
levèrent pour réprimer l'inconvenance de ce langage. «Du pain! du pain!»
s'écrièrent les pétitionnaires en frappant sur la barre. A cette
insolente réponse, l'assemblée voulait qu'on les fit sortir de la salle.
Pourtant le calme se rétablit, l'orateur acheva sa harangue, et dit que
jusqu'à ce qu'on eût satisfait aux besoins du peuple, ils ne crieraient
que _Vive la république!_ Le président Thibaudeau répondit avec fermeté
à ce discours séditieux, et sans inviter les pétitionnaires à la séance,
les renvoya à leurs travaux. Le comité de sûreté générale, qui avait
déjà réuni quelques bataillons des sections, fit dégager les portes de
l'assemblée, et dispersa le rassemblement.
Cette scène produisit une grande impression sur les esprits. Les
menaces journalières des jacobins répandus dans les sections des
faubourgs; leurs placards incendiaires où ils annonçaient une
insurrection sous huit jours, si les patriotes n'étaient pas déchargés
de toute poursuite, et si la constitution de 93 n'était pas mise en
vigueur; leurs conciliabules presque publics tenus dans les cafés des
faubourgs; enfin ce dernier essai d'un mouvement, révélèrent à la
convention l'intention d'un nouveau 31 mai. Le côté droit, les girondins
rentrés, les thermidoriens, tous également menacés, songèrent à prendre
des mesures pour prévenir une nouvelle attaque contre la représentation
nationale. Sieyès, qui venait de reparaître sur la scène et d'entrer au
comité de salut public, proposa aux comités réunis une espèce de loi
martiale, destinée à prévenir de nouvelles violences contre la
convention. Ce projet de loi déclarait séditieux tout rassemblement où
l'on proposerait d'attaquer les propriétés publiques ou particulières,
de rétablir la royauté, de renverser la république et la constitution de
93, de se rendre au Temple ou à la convention, etc. Tout membre d'un
pareil rassemblement était passible de la déportation. Si, après trois
sommations des magistrats, le rassemblement ne se dissipait pas, la
force devait être employée; toutes les sections voisines, en attendant
la réunion de la force publique, devaient envoyer leurs propres
bataillons. L'insulte faite à un représentant du peuple était punie de
la déportation; l'outrage avec violence, de la peine de mort. Une seule
cloche devait rester dans Paris, et être placée au pavillon de l'Unité.
Si un rassemblement marchait sur la convention, cette cloche devait
sonner le tocsin sur-le-champ. A ce signal, toutes les sections étaient
tenues de se réunir, et de marcher au secours de la représentation
nationale. Si la convention était dissoute ou gênée dans sa liberté, il
était enjoint à tous les membres qui pourraient s'échapper, de partir
sur-le-champ de Paris, et de se rendre à Châlons-sur-Marne. Tous les
suppléans, tous les députés en congé et en mission avaient ordre de se
réunir à eux. Les généraux devaient aussitôt leur envoyer des troupes de
la frontière, et la nouvelle convention formée à Châlons, seule
dépositaire de l'autorité légitime, devait marcher sur Paris, délivrer
la portion opprimée de la représentation nationale, et punir les auteurs
de l'attentat.
Les comités accueillirent ce projet avec empressement. Sieyès fut chargé
d'en faire le rapport, et de le présenter le plus tôt possible à
l'assemblée. Les révolutionnaires, de leur côté, enhardis par le dernier
mouvement, trouvant dans la disette une occasion des plus favorables,
voyant le danger croître pour leur parti, et le moment fatal
s'approcher pour Billaud, Collot, Barrère et Vadier, s'agitèrent avec
plus de violence, et songèrent sérieusement à combiner une sédition. Le
club électoral et la société populaire des Quinze-Vingts avaient été
dissous. Les révolutionnaires, privés de ce lieu de refuge, s'étaient
répandus dans les assemblées de section, qui se tenaient tous les
décadis: ils occupaient les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau,
les quartiers du Temple et de la Cité. Ils se voyaient dans les cafés
placés au centre de ces différens quartiers; ils projetaient un
mouvement, mais sans avoir ni un plan ni des chefs bien avoués. Il se
trouvait parmi eux plusieurs hommes compromis, ou dans les comités
révolutionnaires, ou dans différentes fonctions, qui avaient beaucoup
d'influence sur la multitude; mais aucun d'eux n'avait une supériorité
décidée. Ils se balançaient les uns les autres, s'entendaient assez mal,
et n'avaient surtout aucune communication avec les députés de la
Montagne.
Les anciens meneurs populaires, toujours alliés soit à Danton, soit à
Robespierre, aux chefs du gouvernement, leur avaient servi
d'intermédiaires pour donner le mot d'ordre à la populace. Mais les uns
et les autres avaient péri. Les nouveaux meneurs étaient étrangers aux
nouveaux chefs de la Montagne: ils n'avaient de commun avec eux que
leurs dangers et leur attachement à la même cause. D'ailleurs les
députés montagnards, restés en minorité dans les assemblées, et accusés
sans cesse de conspirer pour recouvrer le pouvoir, comme il arrive à
tous les partis battus, étaient réduits à se justifier chaque jour, et
obligés de protester qu'ils ne conspiraient pas. Le résultat ordinaire
d'une telle position est d'inspirer le désir de voir conspirer les
autres et la répugnance à conspirer soi-même. Aussi les montagnards
disaient chaque jour: _Le peuple se soulèvera; il faut qu'il se
soulève_; mais ils n'auraient pas osé se concerter avec lui pour amener
ce soulèvement. On citait bien des propos imprudens de Duhem et de
Maribon-Montaut dans un café; l'un et l'autre avaient assez peu de
réserve et de mesure pour les avoir proférés. On répétait des
déclamations de Léonard Bourdon à la société sectionnaire de la rue du
Vert-Bois: elles étaient vraisemblables de sa part; mais aucun d'eux ne
correspondait avec les patriotes. Quant à Billaud, Collot, Barrère, plus
intéressés que d'autres à un mouvement, ils craignaient, en y prenant
part, d'aggraver leur position, déjà fort périlleuse.
Les patriotes marchaient donc tout seuls, sans beaucoup d'ensemble,
comme il arrive toujours lorsqu'il n'y a plus de chefs assez marquans.
Ils couraient les uns chez les autres, se donnaient le mot de rue à
rue, de quartier à quartier, et s'avertissaient que telle ou telle
section allait faire une pétition ou essayer un mouvement. Au
commencement d'une révolution, lorsqu'un parti est à son début, qu'il a
tous ses chefs, que le succès et la nouveauté entraînent les masses à sa
suite, qu'il déconcerte ses adversaires par l'audace de ses attaques, il
supplée à l'ensemble, à l'ordre, par l'entraînement: au contraire,
lorsqu'il est une fois réduit à se défendre, qu'il est privé
d'impulsion, connu de ses adversaires, il aurait plus que jamais besoin
de la discipline. Mais cette discipline, presque toujours impossible, le
devient tout à fait lorsque les chefs influens ont disparu. Telle était
la position du parti patriote en ventôse an III (fin mars): ce n'était
plus le torrent du 14 juillet, des 5 et 6 octobre, du 10 août, du 31
mai; c'était la réunion de quelques hommes aguerris par de longues
discordes, sérieusement compromis, pleins d'énergie et d'opiniâtreté,
mais plus capables de combattre avec désespoir que de vaincre.
Suivant l'ancienne coutume de faire précéder tout mouvement par une
pétition impérieuse et pourtant mesurée, les sections de Montreuil et
des Quinze-Vingts, compromises dans le faubourg Antoine, en rédigèrent
une analogue à toutes celles qui avaient été faites avant les grandes
insurrections. Il fut convenu qu'elle serait présentée le 1er germinal
(21 mars). C'était ce jour même que les comités avaient résolu de
proposer la loi de grande police, imaginée par Sieyès. Outre la
députation qui devait présenter la pétition, une réunion de patriotes
avait eu soin de se rendre vers les Tuileries; ils y étaient accourus en
foule, et, comme de coutume, ils formaient des groupes nombreux dont le
cri était: _Vive la convention! vive les jacobins! à bas les
aristocrates!_ Les jeunes gens à cheveux retroussés, à collet noir,
avaient débordé aussi du Palais-Royal aux Tuileries, et formaient des
groupes opposés criant: _Vive la convention! à bas les terroristes!_ Les
pétitionnaires furent introduits à la barre: le langage de leur pétition
était extrêmement mesuré. Ils rappelèrent les souffrances du peuple,
sans y mettre aucune amertume; ils combattirent les accusations dirigées
contre les patriotes, sans récriminer contre leurs adversaires. Ils
firent remarquer seulement que, dans ces accusations, on méconnaissait
et les services passés des patriotes, et la position dans laquelle ils
s'étaient trouvés; ils avouèrent, du reste, que des excès avaient été
commis, mais en ajoutant que les partis, quels qu'ils fussent, étaient
composés par des hommes, et non par des dieux. «Les sections des
Quinze-Vingts et de Montreuil, dirent-ils, ne viennent donc vous
demander pour mesures générales ni déportation, ni effusion de sang
contre tel ou tel parti, moyens qui confondent la simple erreur avec le
crime; elles ne voient dans les Français que des frères, diversement
organisés, il est vrai, mais tous membres de la même famille. Elles
viennent vous demander d'user d'un moyen qui est dans vos mains, et qui
est le seul efficace pour terminer nos tempêtes politiques: c'est la
constitution de 93. Organisez dès aujourd'hui cette constitution
populaire, que le peuple français a acceptée et juré de défendre. Elle
conciliera tous les intérêts, calmera tous les esprits, et vous conduira
au terme de vos travaux.»
Cette proposition insidieuse renfermait tout ce que les révolutionnaires
désiraient dans le moment. Ils pensaient, en effet, que la constitution,
en expulsant la convention, ramènerait à la législature, au pouvoir
exécutif et aux administrations municipales, leurs chefs et eux-mêmes.
C'était là une erreur grave; mais ils l'espéraient ainsi, et ils
pensaient que, sans énoncer des voeux dangereux, tels que
l'élargissement des patriotes, la suspension de toutes les procédures,
la formation d'une nouvelle commune à Paris, ils en trouveraient
l'accomplissement dans la seule mise en vigueur de la constitution. Si
la convention se refusait à leur demande, si elle ne s'expliquait pas
nettement, et ne fixait pas une époque prochaine, elle avouait qu'elle
ne voulait pas la constitution de 93. Le président Thibaudeau leur fit
une réponse très ferme, qui finissait par ces mots aussi sévères que peu
flatteurs: «La convention n'a jamais attribué les pétitions insidieuses
qui lui ont été faites aux robustes et sincères défenseurs de la liberté
qu'a produits le faubourg Antoine.» A peine le président avait-il
achevé, que le député Chasles se hâte de monter à la tribune, pour
demander que la déclaration des droits soit exposée dans la salle de la
convention, comme le veut l'un des articles de la constitution. Tallien
le remplace à la tribune. «Je demande, dit-il, à ces hommes qui se
montrent aujourd'hui défenseurs si ardens de la constitution, à ceux qui
semblent avoir adopté le mot de ralliement d'une secte qui s'éleva à la
fin de la constituante, _la constitution, rien que la constitution_; je
leur demande si ce ne sont pas eux qui l'ont renfermée dans une boîte?»
Des applaudissemens d'une part, des murmures, des cris de l'autre,
interrompent Tallien; il reprend au milieu du tumulte: «Rien,
continua-t-il, ne m'empêchera de dire mon opinion lorsque je suis au
milieu des représentans du peuple. Nous voulons tous la constitution
avec un gouvernement ferme, avec le gouvernement qu'elle prescrit; et il
ne faut pas que quelques membres fassent croire au peuple qu'il est dans
cette assemblée des membres qui ne veulent pas la constitution. Il faut
aujourd'hui même prendre des mesures pour les empêcher de calomnier la
majorité respectable et pure de la convention.» Oui! oui! s'écrie-t-on
de toutes parts. «Cette constitution, ajoute Tallien, qu'ils ont fait
suivre, non pas des lois qui devaient la compléter et en rendre
l'exécution possible, mais du gouvernement révolutionnaire, cette
constitution, il faut la faire marcher et lui donner la vie. Mais nous
n'aurons pas l'imprudence de vouloir l'exécuter sans lois organiques,
afin de la livrer incomplète et sans défense à tous les ennemis de la
république. C'est pourquoi je demande qu'il soit fait incessamment un
rapport sur les moyens d'exécuter la constitution, et qu'il soit
décrété, dès à présent, qu'il n'y aura aucun intermédiaire entre le
gouvernement actuel et le gouvernement définitif.» Tallien descend de la
tribune au milieu des marques universelles de satisfaction de
l'assemblée, que sa réponse venait de tirer d'embarras. La confection
des lois organiques était un prétexte heureux pour différer la
promulgation de la constitution, et pour fournir un moyen de la
modifier. C'était l'occasion d'une nouvelle révision, comme celle que
l'on fit subir à la constitution de 91. Le député Miaulle, montagnard
assez modéré, approuve l'avis de Tallien, et admet, comme lui, qu'il ne
faut pas précipiter l'exécution de la constitution; mais il soutient
qu'il n'y a aucun inconvénient à lui donner de la publicité, et il
demande qu'elle soit gravée sur des tables de marbre, et exposée dans
les lieux publics. Thibaudeau, effrayé d'une telle publicité donnée à
une constitution faite dans un moment de délire démagogique, cède le
fauteuil à Clausel, et monte à la tribune. «Législateurs, s'écrie-t-il,
nous ne devons pas ressembler à ces prêtres de l'antiquité, qui avaient
deux manières de s'exprimer, l'une secrète, l'autre ostensible. Il faut
avoir le courage de dire ce que nous pensons sur cette constitution; et
dût-elle me frapper de mort, comme elle en a frappé, l'année dernière,
ceux qui ont voulu faire des observations contre elle, je parlerai.»
Après une longue interruption, produite par des applaudissemens,
Thibaudeau soutient hardiment qu'il y aurait du danger à publier une
constitution qui, certainement, n'est pas connue de ceux qui la vantent
si fort. «Une constitution démocratique, dit-il, n'est pas celle où le
peuple exerce lui-même tous les pouvoirs....» Non! non! s'écrient une
foule de voix.... «C'est, reprend Thibaudeau, celle où, par une sage
distribution de tous les pouvoirs, le peuple jouit de la liberté, de
l'égalité et du repos. Or, je ne vois pas cela dans une constitution
qui, à côté de la représentation nationale, placerait une commune
usurpatrice ou des jacobins factieux; qui ne donnerait pas à la
représentation nationale la direction de la force armée dans le lieu où
elle siége, et la priverait ainsi des moyens de se défendre et de
maintenir sa dignité; qui accorderait à une fraction du peuple le droit
d'insurrection partielle, et la faculté de bouleverser l'état. Vainement
on nous dit qu'une loi organique corrigera tous ces inconvéniens. Une
simple loi peut être changée par la législature, et des dispositions
aussi importantes que celles qui seront renfermées dans ces lois
organiques doivent être immuables comme la constitution elle-même.
D'ailleurs, les lois organiques ne se font pas en quinze jours, même en
un mois; et, en attendant, je demande qu'il ne soit donné aucune
publicité à la constitution, qu'une grande vigueur soit imprimée au
gouvernement, et que, s'il le faut même, de nouvelles attributions
soient données au comité de salut public.» Thibaudeau descend de la
tribune au milieu des applaudissemens décernés à la hardiesse de sa
déclaration. On propose aussitôt de fermer la discussion; le président
met la clôture aux voix, et l'assemblée presque entière se lève pour la
prononcer. Les montagnards irrités disent qu'on n'a pas eu le temps
d'entendre les paroles du président, qu'on ne sait ce qui a été proposé:
on ne les écoute pas; et on passe outre. Legendre demande alors la
formation d'une commission de onze membres, pour s'occuper sans relâche
des lois organiques dont la constitution doit être accompagnée. Cette
idée est aussitôt adoptée. Les comités annoncent dans ce moment qu'ils
ont un rapport important à faire, et Sieyès monte à la tribune pour
présenter sa loi de grande police.
Pendant que ces différentes scènes se passaient dans l'intérieur de
l'assemblée, le plus grand tumulte régnait au dehors. Les patriotes du
faubourg, qui n'avaient pas pu entrer dans la salle, étaient répandus
sur le Carrousel et dans le jardin des Tuileries; ils attendaient avec
impatience, et en poussant leurs cris accoutumés, que le résultat de la
démarche tentée auprès de la convention fût connu. Quelques-uns d'entre
eux, descendus des tribunes, étaient venus rapporter aux autres ce qui
se passait, et, leur faisant un récit infidèle, ils avaient dit que les
pétitionnaires avaient été maltraités. Alors le tumulte s'était augmenté
parmi eux; les uns étaient accourus vers les faubourgs, pour annoncer
que leurs envoyés étaient maltraités à la convention; les autres avaient
parcouru le jardin, repoussant devant eux les jeunes gens qu'ils
rencontraient; ils en avaient même saisi trois, et les avaient jetés
dans le grand bassin des Tuileries. Le comité de sûreté générale, en
voyant ces désordres, avait fait battre le rappel pour convoquer les
sections voisines. Cependant le danger était pressant; il fallait du
temps pour que les sections fussent convoquées et réunies. Le comité
était entouré d'une foule de jeunes gens, accourus au nombre de mille ou
douze cents, armés de cannes, et disposés à fondre sur les groupes de
patriotes, qui n'avaient pas encore rencontré de résistance. Il accepte
leur secours, et les autorise à faire la police du jardin. Ils se
précipitent alors sur les groupes où l'on criait _vive les jacobins!_
les dispersent après une mêlée assez longue, en refoulent même une
partie vers la salle de la convention. Quelques-uns des patriotes
remontent dans les tribunes, et y répandent, par leur arrivée
précipitée, une espèce de trouble. Dans ce moment, Sieyès achevait son
rapport sur la loi de grande police. On demandait l'ajournement, et on
s'écriait à la Montagne: «C'est une loi de sang! c'est la loi martiale!
on veut faire partir la convention de Paris.» A ces cris se mêle le
bruit des fugitifs arrivant du jardin. Il se manifeste alors une grande
agitation. Les royalistes assassinent les patriotes! s'écrie une voix.
On entend du tumulte aux portes; le président se couvre. Une grande
majorité de l'assemblée dit que le danger prévu par la loi de Sieyès se
réalise, qu'il faut la voter sur-le-champ. «Aux voix! aux voix!
s'écrie-t-on.» On met la loi aux voix, et elle est aussitôt adoptée par
l'immense majorité, au bruit des plus vifs applaudissemens. Les membres
de l'extrémité gauche refusent de prendre part à la délibération. Enfin
le calme se rétablit peu à peu, et on commence à pouvoir entendre les
orateurs. «On a trompé la convention!» s'écrie Duhem. Clausel, qui
entre, vient, dit-il, rassurer l'assemblée. «Nous n'avons pas besoin
d'être rassurés,» répondent plusieurs voix. Clausel continue, et dit que
les bons citoyens sont venus faire un rempart de leurs corps à la
représentation nationale. On applaudit. «C'est toi, lui dit Ruamps, qui
as provoqué ces rassemblemens pour faire passer une loi atroce.» Clausel
veut répliquer, mais il ne peut se faire entendre. On attaque alors la
loi qui venait d'être votée avec tant de précipitation. «La loi est
rendue, dit le président; on n'y peut plus revenir.--On conspire ici
avec le dehors, dit Tallien; n'importe, il faut rouvrir la discussion
sur le projet, et prouver que la convention sait délibérer même au
milieu des égorgeurs.» On adopte la proposition de Tallien, et on remet
le projet de Sieyès en délibération. La discussion s'engage alors avec
plus de calme. Tandis qu'on délibère dans l'intérieur de la salle, la
tranquillité se rétablit au dehors. Les jeunes gens, victorieux des
jacobins, demandent à se présenter à l'assemblée; ils sont introduits
par députation, et viennent protester de leurs intentions patriotiques
et de leur dévouement à la représentation nationale. Ils se retirent
après avoir été vivement applaudis. La convention, persistant à discuter
la loi de police sans désemparer, la vote article par article, et se
sépare enfin à dix heures du soir.
Cette journée laissa les deux partis convaincus de l'approche d'un grand
événement. Les patriotes, repoussés par la clôture dans la convention,
battus à coups de canne dans le jardin des Tuileries, vinrent porter
leur colère dans les faubourgs, et y exciter le peuple à un mouvement.
L'assemblée vit bien qu'elle allait être attaquée, et songea à faire
usage de la loi tutélaire qu'elle venait de rendre.
Le lendemain devait amener une discussion tout aussi grave que celle du
jour: en effet, Billaud, Collot, Barrère et Vadier, devaient être
entendus pour la première fois devant la convention. Une foule de
patriotes et de femmes étaient accourus de bonne heure pour remplir les
tribunes. Les jeunes gens, plus prompts, les avaient devancés, et
avaient empêché les femmes d'entrer. Ils les avaient congédiées assez
rudement, et il en était résulté quelques rixes autour de la salle.
Cependant de nombreuses patrouilles, répandues aux environs, avaient
maintenu la tranquillité publique; les tribunes s'étaient remplies sans
beaucoup de trouble, et depuis huit heures du matin jusqu'à midi, le
temps avait été employé à chanter des airs patriotiques. D'un côté on
chantait _le Réveil du peuple_, de l'autre _la Marseillaise_, en
attendant que les députés vinssent prendre leurs places. Enfin le
président se plaça au fauteuil, au milieu des cris de _Vive la
convention!, vive la république!_ Les prévenus vinrent s'asseoir à la
barre, et on attendit la discussion avec le plus grand silence.
Robert Lindet demanda aussitôt la parole pour une motion d'ordre. On se
doutait que cet homme irréprochable, que l'on n'avait pas osé accuser
avec les autres membres du comité de salut public, allait défendre ses
anciens collègues. Il était beau à lui de le faire, car il était encore
plus étranger que Carnot et Prieur (de la Côte-d'Or) aux mesures
politiques de l'ancien comité de salut public. Il n'avait accepté le
soin des approvisionnemens et des transports qu'à la condition de rester
étranger à toutes les opérations de ses collègues, de ne jamais
délibérer avec eux, et d'occuper même avec ses bureaux un autre local.
Il avait refusé la solidarité avant le danger; le danger arrivé, il
venait la réclamer généreusement. On pensait bien que Carnot et Prieur
(de la Côte-d'Or) allaient suivre cet exemple: aussi plusieurs voix de
la droite s'élevèrent à la fois pour s'opposer à ce que Robert Lindet
fût entendu.--La parole est aux prévenus, s'écrie-t-on; ils doivent la
prendre avant leurs accusateurs et leurs défenseurs. «Hier, dit Bourdon
(de l'Oise) on a tramé un complot pour sauver les accusés; les bons
citoyens l'ont déjoué. Aujourd'hui on a recours à d'autres moyens, on
réveille les scrupules d'hommes honnêtes, que l'accusation a séparés de
leurs collègues; on veut les engager à s'associer aux coupables pour
retarder la justice par de nouveaux obstacles.» Robert Lindet répondit
que c'était tout le gouvernement qu'on voulait juger, qu'il en avait été
membre, que par conséquent il ne devait pas consentir à être séparé de
ses collègues, et qu'il demandait sa part de responsabilité. On ose
difficilement résister à un acte de courage et de générosité. Robert
Lindet obtint la parole; il retraça fort longuement les immenses travaux
du comité de salut public; il prouva son activité, sa prévoyance, ses
éminens services, et fit sentir que l'excitation de zèle produite par la
lutte avait seule causé les excès reprochés à certains membres de ce
gouvernement. Ce discours, de six heures, ne fut pas entendu sans
beaucoup d'interruptions. Des ingrats, oubliant déjà les services des
hommes aujourd'hui accusés, trouvaient que cette énumération était
longue; quelques membres même eurent l'indécence de dire qu'il fallait
imprimer ce discours aux frais de Lindet, parce qu'il coûterait trop à
la république. Les girondins se soulevèrent en entendant parler de
l'insurrection fédéraliste, et des maux qu'elle avait causés. Chaque
parti trouva à se plaindre. Enfin on s'ajourna au lendemain, en se
promettant de ne plus souffrir de ces longues dépositions en faveur des
accusés. Cependant Carnot et Prieur (de la Côte-d'Or) voulaient être
entendus à leur tour; ils voulaient, comme Lindet, prêter un secours
généreux à leurs collègues, et se justifier en même temps d'une foule
d'accusations qui ne pouvaient porter sur Billaud, Collot et Barrère,
sans les atteindre eux-mêmes. Les signatures de Carnot et de Prieur (de
la Côte-d'Or) se trouvaient en effet sur les ordres les plus reprochés
aux accusés. Carnot, dont la réputation était immense, dont on disait en
France et en Europe qu'il avait _organisé la victoire_, dont les luttes
courageuses avec Saint-Just et Robespierre étaient connues, Carnot ne
pouvait être écouté qu'avec égard et une sorte de respect. Il obtint la
parole. «Il m'appartient à moi, dit-il, de justifier le comité de salut
public, moi qui osai le premier attaquer en face Robespierre et
Saint-Just;» et il aurait pu ajouter: Moi qui osai les attaquer, lorsque
vous respectiez leurs moindres ordres, et que vous décrétiez à leur gré
tous les supplices qu'ils vous demandaient. Il expliqua d'abord comment
sa signature et celle de ses collègues les plus étrangers aux actes
politiques du comité se trouvaient néanmoins au bas des ordres les plus
sanguinaires. «Accablés, dit-il, de soins immenses, ayant jusqu'à trois
et quatre cents affaires à régler par jour, n'ayant pas souvent le temps
d'aller manger, nous étions convenus de nous prêter les signatures. Nous
signions une multitude de pièces sans les lire. Je signais des mises en
accusation, et mes collègues signaient des ordres de mouvement, des
plans d'attaque, sans que ni les uns ni les autres nous eussions le
temps de nous expliquer. La nécessité de cette oeuvre immense avait
exigé cette dictature individuelle, qu'on s'était réciproquement
accordée à chacun. Jamais, sans cela, le travail n'eût été achevé.
L'ordre d'arrêter l'un de mes meilleurs employés à la guerre, ordre pour
lequel j'attaquai Saint-Just et Robespierre, et les dénonçai comme des
usurpateurs, cet ordre, je l'avais signé sans le savoir. Ainsi notre
signature ne prouve rien, et ne peut nullement devenir la preuve de
notre participation aux actes reprochés à l'ancien gouvernement.» Carnot
s'attacha ensuite à justifier ses collègues accusés. Tout en convenant,
sans le dire expressément, qu'ils avaient fait partie des hommes
passionnés et violens du comité, il assura qu'ils s'étaient élevés des
premiers contre le triumvirat, et que l'indomptable caractère de
Billaud-Varennes avait été le plus grand obstacle que Robespierre eût
rencontré sur ses pas. Prieur (de la Côte-d'Or), qui, dans la
fabrication des munitions et des armes, avait rendu d'aussi grands
services que Carnot, et qui avait donné les mêmes signatures, et de la
même manière, répéta la déclaration de Carnot, et demanda, comme lui et
Lindet, à partager la responsabilité qui pesait sur les accusés.
Ici la convention se trouvait replongée dans les embarras d'une
discussion déjà entamée plusieurs fois, et qui n'avait jamais abouti
qu'à une affreuse confusion. Cet exemple, donné par trois hommes
jouissant d'une considération universelle, et venant se déclarer
solidaires de l'ancien gouvernement, cet exemple n'était-il pas un
avertissement pour elle? Ne signifiait-il pas que tout le monde avait
été plus ou moins complice des anciens comités, et qu'elle devait
elle-même venir demander des fers, comme Lindet, Carnot et Prieur? En
effet, elle n'avait elle-même attaqué la tyrannie qu'après les trois
hommes qu'elle voulait punir aujourd'hui comme ses complices; et, quant
à leurs passions, elle les avait toutes partagées; elle était même plus
coupable qu'eux si elle ne les avait pas ressenties, car elle en avait
sanctionné tous les excès.
Aussi la discussion devint-elle, pendant les journées des 4, 5 et 6
germinal[1], une mêlée épouvantable. A chaque instant le nom d'un
nouveau membre se trouvait compromis; il demandait à se justifier, il
récriminait à son tour, et on se jetait, de part et d'autre, dans des
discussions aussi longues que dangereuses. On décréta alors que les
accusés et les membres de la commission auraient seuls la parole pour
discuter les faits, article par article, et il fut défendu à tout député
de chercher à se justifier si son nom était prononcé. On eut beau rendre
ce décret, à chaque instant la discussion redevint générale, et il n'y
eut pas un acte qu'on ne se rejetât les uns aux autres avec une affreuse
violence. L'émotion qui existait depuis les jours précédens ne fit que
s'accroître; il n'y avait qu'un mot dans les faubourgs: il faut se
porter à la convention pour demander du pain, la constitution de 93 et
la liberté des patriotes. Par malheur, la quantité de farine nécessaire
pour fournir les dix-huit cents sacs n'étant pas arrivée à Paris dans la
journée du 6, on ne distribua, dans la matinée du 7, que la moitié de la
ration, en promettant pour la fin du jour l'autre moitié. Les femmes de
la section des Gravilliers, quartier du Temple, refusèrent la
demi-ration qu'on voulait leur donner, et s'assemblèrent en tumulte
dans la rue du Vert-Bois. Quelques-unes, qui avaient le mot,
s'efforcèrent de former un rassemblement, et, entraînant avec elles
toutes les femmes qu'elles rencontraient, marchèrent vers la convention.
Pendant qu'elles prenaient cette route, les meneurs coururent chez le
président de la section, s'emparèrent violemment de sa sonnette et des
clefs de la salle des séances, et allèrent former une assemblée
illégale. Ils nommèrent un président, composèrent un bureau, et lurent à
plusieurs reprises l'article de la déclaration des droits, qui
proclamait l'insurrection comme un droit et un devoir. Les femmes,
pendant ce temps, avaient continué leur marche vers la convention, et
faisaient un grand bruit à ses portes. Elles voulaient être introduites
en masse: on n'en laissa entrer que vingt. L'une d'elles prit hardiment
la parole, et se plaignit de ce qu'elles n'avaient reçu qu'une
demi-livre de pain. Le président ayant voulu leur répondre, elles
crièrent: Du pain! du pain! Elles interrompirent, par les mêmes cris,
les explications que Boissy-d'Anglas voulait donner sur la distribution
du matin. Enfin on les fit sortir, et on reprit la discussion sur les
accusés. Le comité de sûreté générale fit ramener ces femmes par des
patrouilles, et envoya l'un de ses membres pour dissoudre l'assemblée
illégalement formée dans la section des Gravilliers. Ceux qui la
composaient refusèrent d'abord d'accéder aux invitations du
représentant envoyé vers eux; mais en voyant la force, ils se
dissipèrent. Dans la nuit, les principaux instigateurs furent arrêtés et
conduits en prison.
[1] 24, 25 et 26 mars.
C'était la troisième tentative du mouvement: le 27 ventôse on s'était
agité à cause de la ration, le 1er germinal à cause de la pétition des
Quinze-Vingts, et le 7 à cause d'une distribution de pain insuffisante.
On craignit un mouvement général pour le décadi, jour d'oisiveté et
d'assemblée dans les sections. Pour prévenir les dangers d'une réunion
de nuit, il fut décidé que les assemblées de section se tiendraient de
une heure à quatre. Ce n'était là qu'une mesure fort insignifiante, et
qui ne pouvait prévenir le combat. On sentait bien que la cause
principale de ces soulèvemens était l'accusation portée contre les
anciens membres du comité de salut public et l'incarcération des
patriotes. Beaucoup de députés voulaient renoncer à des poursuites qui,
fussent-elles justes, étaient certainement dangereuses. Rouzet imagina
un moyen qui dispensait de rendre un jugement sur les accusés, et qui en
même temps sauvait leur tête: c'était l'ostracisme. Quand un citoyen
aurait fait de son nom un sujet de discorde, il proposait de le bannir
pour un temps. Sa proposition ne fut pas écoutée. Merlin (de
Thionville), thermidorien ardent et citoyen intrépide, commença
lui-même à penser qu'il vaudrait peut-être mieux éviter la lutte. Il
proposa donc de convoquer les assemblées primaires, de mettre
sur-le-champ la constitution en vigueur, et de renvoyer le jugement des
prévenus à la prochaine législature. Merlin (de Douai) appuya fortement
cet avis. Guyton-Morveau en ouvrit un plus ferme. «La procédure que nous
faisons, dit-il, est un scandale: où faudra-t-il s'arrêter, si on
poursuit tous ceux qui ont fait des motions plus sanguinaires que celles
qu'on reproche aux prévenus? On ne sait, en vérité, si nous achevons ou
si nous recommençons la révolution.» On fut justement épouvanté de
l'idée d'abandonner, dans un moment pareil, l'autorité à une nouvelle
assemblée; on ne voulait pas non plus donner à la France une
constitution aussi absurde que celle de 93; on déclara donc qu'il n'y
avait pas lieu à délibérer sur la proposition des deux Merlin. Quant à
la procédure commencée, trop de vengeances en souhaitaient la
continuation, pour qu'elle fût abandonnée; seulement on décida que
l'assemblée, afin de pouvoir vaquer à ses autres soins, ne s'occuperait
de l'audition des prévenus que tous les jours impairs.
Une telle décision n'était pas faite pour calmer les patriotes. Le jour
de décadi[2] fut employé à s'exciter réciproquement. Les assemblées de
section furent très tumultueuses; cependant le mouvement redouté n'eut
pas lieu. Dans la section des Quinze-Vingts on fit une nouvelle
pétition, plus hardie que la première, et qu'on devait présenter le
lendemain. Elle fut lue, en effet, à la barre de la convention.
«Pourquoi, disait-elle, Paris est-il sans municipalité? pourquoi les
sociétés populaires sont-elles fermées? que sont devenues nos moissons?
pourquoi les assignats sont-ils tous les jours plus avilis? pourquoi les
jeunes gens du Palais-Royal peuvent-ils seuls s'assembler? pourquoi les
patriotes se trouvent-ils seuls dans les prisons? Le peuple enfin veut
être libre. Il sait que, lorsqu'il est opprimé, l'insurrection est le
premier de ses devoirs.» La pétition fut écoutée au milieu des murmures
d'une grande partie de l'assemblée, et des applaudissemens de la
Montagne. Le président Pelet (de la Lozère) reçut très rudement les
pétitionnaires et les congédia. La seule satisfaction accordée fut
d'envoyer aux sections la liste des patriotes détenus, pour qu'elles
pussent juger s'il y en avait qui méritassent d'être réclamés.
[2] 10 germinal.
Le reste de la journée du 11 se passa en agitations dans les faubourgs.
On se dit de tous côtés qu'il fallait le lendemain se rendre à la
convention, pour lui demander de nouveau tout ce qu'on n'avait pas pu
obtenir encore. Cet avis fut transmis de bouche en bouche dans tous les
quartiers occupés par les patriotes. Les meneurs de chaque section, sans
avoir un but bien déterminé, voulaient exciter un rassemblement
universel, et pousser vers la convention la masse entière du peuple. Le
lendemain, en effet, 12 germinal (1er avril), des femmes, des enfans se
soulevèrent dans la section de la Cité, et se réunirent aux portes des
boulangers, empêchant ceux qui s'y trouvaient d'accepter la ration, et
tâchant d'entraîner tout le monde vers les Tuileries. Les meneurs
répandirent en même temps toutes sortes de bruits; ils dirent que la
convention allait partir pour Châlons, et abandonner le peuple de Paris
à sa misère; qu'on avait désarmé dans la nuit la section des
Gravilliers; que les jeunes gens étaient rassemblés au nombre de trente
mille au Champ-de-Mars, et qu'avec leur secours on allait désarmer les
sections patriotes. Ils forcèrent les autorités de la section de la Cité
de donner ses tambours; ils s'en emparèrent, et se mirent à battre la
générale dans toutes les rues. L'incendie s'étendit avec rapidité: la
population du Temple et du faubourg Saint-Antoine se leva, et, suivant
les quais et le boulevart, se porta vers les Tuileries. Des femmes, des
enfans, des hommes ivres, composaient ce rassemblement formidable; ces
derniers étaient armés de bâtons, et portaient ces mots écrits sur
leurs chapeaux: _Du pain et la constitution de 93._
Dans ce moment la convention écoutait un rapport de Boissy-d'Anglas sur
les divers systèmes adoptés en matière de subsistances. Elle n'avait
auprès d'elle que sa garde ordinaire; le rassemblement était parvenu
jusqu'à ses portes; il inondait le Carrousel, les Tuileries, et
obstruait toutes les avenues, de manière que les nombreuses patrouilles
répandues dans Paris ne pouvaient venir au secours de la représentation
nationale. La foule s'introduit dans le salon de la Liberté, qui
précédait la salle des séances, et veut pénétrer jusqu'au sein même de
l'assemblée. Les huissiers et la garde font effort pour l'arrêter; des
hommes, armés de bâtons, se précipitent, dispersent tout ce qui veut
résister, se ruent contre les portes, les enfoncent, et débordent enfin,
comme un torrent, dans le milieu de l'assemblée, en poussant des cris,
en agitant leurs chapeaux, et en soulevant un nuage de poussière. _Du
pain! du pain! la constitution de 93!_ tels sont les mots vociférés par
cette foule aveugle. Les députés ne quittent point leurs sièges, et
montrent un calme imposant. Tout à coup l'un d'eux se lève, et crie:
_Vive la république!_ Tous l'imitent, et la foule pousse aussi le même
cri, mais elle ajoute: _Du pain! la constitution de 93!_ Les membres
seuls du côté gauche font éclater quelques applaudissemens, et ne
semblent pas attristés de voir la populace au milieu d'eux. Cette
multitude, à laquelle, on n'avait tracé aucun plan, dont les meneurs ne
voulaient se servir que pour intimider la convention, se répand parmi
les députés, va s'asseoir à côté d'eux, mais sans oser se permettre
aucune violence à leur égard. Legendre veut prendre la parole. «Si
jamais, dit-il, la malveillance....» On ne le laisse pas continuer. «A
bas! à bas! s'écrie la multitude, nous n'avons pas de pain.» Merlin (de
Thionville), toujours aussi courageux qu'à Mayence ou dans la Vendée,
quitte sa place, descend au milieu de la populace, parle à plusieurs de
ces hommes, les embrasse, en est embrassé, et les engage à respecter la
convention.... «A ta place! lui crient quelques montagnards.--Ma place,
répond Merlin, est au milieu du peuple. Ces hommes viennent de m'assurer
qu'ils n'ont aucune mauvaise intention; qu'ils ne veulent point imposer
à la convention par leur nombre; que, loin de là, ils la défendront, et
qu'ils ne sont ici que pour lui faire connaître l'urgence de leurs
besoins.--Oui, oui, s'écrie-t-on encore dans la foule, nous voulons du
pain.»
Dans ce moment, on entend des cris dans le salon de la Liberté: c'est un
nouveau flot populaire qui déborde sur le premier: c'est une seconde
irruption d'hommes, de femmes et d'enfans, criant tous à la fois: Du
pain! du pain!... Legendre veut recommencer ce qu'il allait dire; on
l'interrompt encore en criant: A bas!
Les montagnards sentaient bien que, dans cet état, la convention,
opprimée, avilie, étouffée, ne pouvait ni écouter, ni parler, ni
délibérer, et que le but même de l'insurrection était manqué, puisque
les décrets désirés ne pouvaient être rendus. Gaston et Duroi, tous deux
siégeant à gauche, se lèvent, et se plaignent de l'état où l'on a réduit
l'assemblée. Gaston s'approche du peuple: «Mes amis, dit-il, vous voulez
du pain, la liberté des patriotes et la constitution; mais pour cela il
faut délibérer, et on ne le peut pas si vous restez ici.» Le bruit
empêche que Gaston soit entendu. André Dumont, qui a remplacé le
président au fauteuil, veut en vain donner les mêmes raisons à la foule;
il n'est pas écouté. Le montagnard Huguet parvient seul à faire entendre
quelques mots: «Le peuple qui est ici, dit-il, n'est pas en
insurrection; il vient demander une chose juste: c'est l'élargissement
des patriotes. Peuple, n'abandonne pas tes droits.» Dans ce moment, un
homme monte à la barre, en traversant la foule qui s'ouvre devant lui;
c'est le nommé Vanec, qui commandait la section de la Cité à l'époque du
31 mai. «Représentans, dit-il, vous voyez devant vous les hommes du 14
juillet, du 10 août, et encore du 31 mai....» Ici les tribunes, la
populace et la Montagne applaudissent à outrance. «Ces hommes, continue
Vanec, ont juré de vivre libres ou de mourir. Vos divisions déchirent la
patrie, elle ne doit plus souffrir de vos haines. Rendez la liberté aux
patriotes, et le pain au peuple. Faites-nous justice de l'armée de
Fréron, et de ces messieurs à bâtons. Et toi, Montagne sainte, ajoute
l'orateur en se tournant vers les bancs de gauche, toi qui as tant
combattu pour la république, les hommes du 14 juillet, du 10 août et du
31 mai te réclament dans ce moment et de crise; tu les trouveras
toujours prêts à te soutenir, toujours prêts à verser leur sang pour la
patrie!» Des cris, des applaudissemens accompagnent les dernières
paroles de Vanec. Une voix de l'assemblée semble s'élever contre lui,
mais on la distingue à peine. On demande que celui qui a quelque chose à
dire contre Vanec se fasse entendre. «Oui, oui, s'écrie Duhem, qu'il le
dise tout haut.» Les orateurs de plusieurs sections se succèdent à la
barre, et, en termes plus mesurés, demandent les mêmes choses que celle
de la Cité. Le président Dumont répond avec fermeté que la convention
s'occupera des voeux et des besoins du peuple aussitôt qu'elle pourra
reprendre ses travaux. «Qu'elle le fasse tout de suite, répondent
plusieurs voix; nous avons besoin de pain.» Le tumulte dure ainsi
pendant plusieurs heures. Le président est en butte à des
interpellations de toute espèce. «Le royalisme est au fauteuil, lui dit
Choudieu.--Nos ennemis excitent l'orage, répond Dumont, ils ignorent que
la foudre va tomber sur leurs têtes.--Oui, réplique Ruamps, la foudre
c'est votre jeunesse du Palais-Royal.--Du pain! du pain! répètent des
femmes en furie.»
Cependant on entend sonner le tocsin du Pavillon de l'Unité. Les
comités, en effet, exécutant la loi de grande police, faisaient réunir
les sections. Plusieurs avaient pris les armes, et marchaient sur la
convention. Les montagnards sentaient bien qu'il fallait se hâter de
convertir en décrets les voeux des patriotes; mais pour cela il était
nécessaire de dégager un peu l'assemblée, et de la laisser respirer.
«Président, s'écrie Duhem, engage donc les bons citoyens à sortir, pour
que nous puissions délibérer.» Il s'adresse aussi au peuple. «Le tocsin
a sonné, lui dit-il, la générale a battu dans les sections; si vous ne
nous laissez pas délibérer, la patrie est perdue.» Choudieu veut prendre
une femme par le bras pour la faire sortir: «Nous sommes chez nous, lui
répond-elle avec colère.» Choudieu interpelle le président, et lui dit
que, s'il ne sait pas remplir son devoir, et faire évacuer la salle, il
n'a qu'à céder la place à un autre. Il parle, de nouveau à la foule: «On
vous tend un piége, lui dit-il; retirez-vous, pour que nous puissions
accomplir vos voeux.» Le peuple, voyant les marques d'impatience données
par toute la Montagne, se dispose à se retirer. L'exemple donné, on le
suit peu à peu; la grande affluence diminue dans l'intérieur de la
salle, et commence aussi à diminuer au dehors. Les groupes de jeunes
gens n'auraient rien pu aujourd'hui contre ce peuple immense; mais les
bataillons nombreux des sections fidèles à la convention arrivaient déjà
de toutes parts, et la multitude se retirait devant eux. Vers le soir,
l'intérieur et l'extérieur de la salle se trouvent dégagés, et la
tranquillité est rétablie dans la convention.
A peine l'assemblée est-elle délivrée, que l'on demande la continuation
du rapport de Boissy-d'Anglas, qui avait été interrompu par l'irruption
de la populace. L'assemblée n'était pas encore bien rassurée, et voulait
prouver que, devenue libre, son premier soin était de s'occuper des
subsistances du peuple. A la suite de son rapport, Boissy propose de
prendre dans les sections de Paris une force armée pour protéger aux
environs l'arrivage des grains. Le décret est rendu. Prieur (de la
Marne) propose de commencer la distribution du pain par les ouvriers;
cette proposition est encore adoptée. La soirée était déjà fort avancée;
une force considérable était réunie autour de la convention. Quelques
factieux, qui résistaient encore, s'étaient réunis les uns dans la
section des Quinze-Vingts, les autres dans celle de la Cité. Ces
derniers s'étaient emparés de l'église de Notre-Dame, et s'y étaient
pour ainsi dire retranchés. Néanmoins on n'avait plus aucune crainte, et
l'assemblée pouvait punir les attentats du jour.
Isabeau se présente au nom des comités, rapporte les événemens de la
journée, la manière dont les rassemblemens s'étaient formés, la
direction qu'ils avaient reçue, et les mesures que les comités avaient
prises pour les dissiper, conformément à la loi du 1er germinal. Il
rapporte que le député Auguis, chargé de parcourir différens quartiers
de Paris, a été arrêté par les factieux, et blessé; que Pénière, envoyé
pour le dégager, a été atteint d'un coup de feu. A ce récit, on pousse
des cris d'indignation; on demande vengeance. Isabeau propose, 1° de
déclarer qu'en ce jour la liberté des séances de la convention a été
violée; 2° de charger les comités d'instruire contre les auteurs de cet
attentat. A cette proposition, les montagnards, voyant quel avantage on
va tirer contre eux d'une tentative manquée, poussent des murmures. Les
trois quarts de l'assemblée se lèvent en demandant à aller aux voix. On
dit de tout côté que c'est un 20 juin contre la représentation
nationale, qu'aujourd'hui on a envahi la salle de l'assemblée, comme on
envahit au 20 juin le palais du roi, et que, si la convention ne sévit,
on préparera bientôt contre elle un 10 août. Sergent, député de la
Montagne, veut imputer ce mouvement aux feuillans, aux Lameth, aux
Duport, qui, de Londres, tâchent, dit-il, de pousser les patriotes à des
excès imprudens. On lui répond qu'il divague. Thibaudeau, qui, pendant
cette scène, s'était retiré de l'assemblée, indigné qu'il était de
l'attentat commis contre elle, s'élance à la tribune. «Elle est là,
dit-il en montrant le côté gauche, la minorité qui conspire. Je déclare
que je me suis absenté pendant quatre heures, parce que je ne voyais
plus ici la représentation nationale. J'y reviens maintenant, et
j'appuie le projet de décret. Le temps de la faiblesse est passé: c'est
la faiblesse de la représentation nationale qui l'a toujours compromise,
et qui a encouragé une faction criminelle. Le salut de la patrie est
aujourd'hui dans vos mains: vous la perdrez si vous êtes faibles.» On
adopte le décret au milieu des applaudissemens; et ces accès de colère
et de vengeance, qui se réveillent au souvenir des dangers qu'on a
courus, commencent à éclater de toutes parts. André Dumont, qui avait
occupé le fauteuil au milieu de cette scène orageuse, s'élance à la
tribune; il se plaint des menaces, des insultes dont il a été l'objet;
il rappelle que Chasles et Choudieu, en le montrant au peuple, ont dit
que le royalisme était au fauteuil; que Foussedoire avait proposé la
veille, dans un groupe, de désarmer la garde nationale. Foussedoire lui
donne un démenti; une foule de députés assurent cependant l'avoir
entendu. «Au reste, reprend Dumont, je méprise tous ces ennemis qui ont
voulu diriger les poignards contre moi; ce sont les chefs qu'il faut
frapper. On a voulu sauver aujourd'hui les Billaud, les Collot, les
Barrère; je ne vous proposerai pas de les envoyer à la mort, car ils ne
sont pas jugés, et le temps des assassinats est passé, mais de les
bannir du territoire qu'ils infectent et agitent par des séditions. Je
vous propose pour cette nuit même la déportation des quatre prévenus
dont vous agitez la cause depuis plusieurs jours.» Cette proposition est
accueillie par de vifs applaudissemens. Les membres de la Montagne
demandent l'appel nominal, et plusieurs d'entre eux vont au bureau en
signer la demande. «C'est le dernier effort, dit Bourdon, d'une minorité
dont la trahison est confondue. Je vous propose, en outre, l'arrestation
de Choudieu, Chasles et Foussedoire.» Les deux propositions sont
décrétées. On termine ainsi par la déportation le long procès de
Billaud, Collot, Barrère et Vadier. Choudieu, Chasles et Foussedoire,
sont frappés d'arrestation. On ne se borne pas là; on rappelle que
Huguet a pris la parole pendant l'envahissement de la salle, et s'est
écrié: _Peuple! n'oublie pas tes droits!_ que Léonard Bourdon présidait
la société populaire de la rue du Vert-Bois, et qu'il a poussé à
l'insurrection par ses déclamations continuelles; que Duhem a encouragé
ouvertement les révoltés pendant l'irruption de la populace; que les
jours précédens il a été vu au café Payen, à la section des Invalides,
buvant avec les principaux chefs des terroristes, et les encourageant à
l'insurrection; en conséquence on décrète d'arrestation Huguet, Léonard
Bourdon et Duhem. Beaucoup d'autres sont encore dénoncés; dans le nombre
se trouve Amar, le membre le plus abhorré de l'ancien comité de sûreté
générale, et réputé le plus dangereux des montagnards. La convention
fait encore arrêter ce dernier. Pour éloigner de Paris ces prétendus
chefs de la conspiration, on demande qu'ils soient détenus au château de
Ham. La proposition est décrétée, et il est décidé en outre qu'ils y
seront traduits sur-le-champ. On propose ensuite de déclarer la capitale
en état de siége, en attendant que le danger soit entièrement passé. Le
général Pichegru était dans ce moment à Paris, et dans tout l'éclat de
sa gloire. On le nomme général de la force armée pendant tout le temps
que durera le péril; on lui adjoint les députés Barras et Merlin (de
Thionville). Il était six heures du matin, 13 germinal (2 avril);
l'assemblée, accablée de fatigue, se sépare, se confiant dans les
mesures qu'elle a prises.
Les comités se mirent en mesure de faire exécuter sans retard les
décrets qui venaient d'être rendus. Le matin même on enferma dans des
voitures les quatre déportés, quoique l'un d'eux, Barrère, fût
extrêmement malade, et on les achemina sur la route d'Orléans, pour les
envoyer à Brest. On mit la même promptitude à faire partir les sept
députés condamnés à être détenus au château de Ham. Les voitures
devaient traverser les Champs-Elysées; les patriotes le savaient, et une
foule d'entre eux s'étaient portés sur leur passage pour les arrêter.
Quand les voitures arrivèrent précédées par la gendarmerie, un nombreux
rassemblement se forma autour d'elles. Les uns disaient que c'était la
convention qui se retirait à Châlons, emportant les fonds de la
trésorerie; les autres disaient au contraire que c'étaient les députés
patriotes injustement enlevés du sein de la convention, et qu'on n'avait
pas le droit d'arracher à leurs fonctions. On dispersa la gendarmerie,
et on conduisit les voitures au comité civil de la section des
Champs-Elysées. Dans le même instant un autre rassemblement fondit sur
le poste qui gardait la barrière de l'Étoile, s'empara des canons et les
braqua sur l'avenue. Le chef de la gendarmerie voulut en vain
parlementer avec les séditieux; il fut assailli et obligé de s'enfuir.
Il courut au Gros-Caillou demander des secours; mais les canonniers de
la section menacèrent de faire feu sur lui s'il ne se retirait. Dans ce
moment, arrivaient plusieurs bataillons des sections et quelques
centaines de jeunes gens commandés par Pichegru, et tout fiers de
marcher sous les ordres d'un général aussi célèbre. Les insurgés
tirèrent deux coups de canon, et firent une fusillade assez vive.
Raffet, qui ce jour-là commandait les sections, reçut un coup de feu à
bout portant; Pichegru lui-même courut de grands dangers, et fut deux
fois couché en joue. Cependant sa présence, et l'assurance qu'il
communiqua à ceux qu'il commandait, décidèrent le succès. Les insurgés
furent mis en fuite, et les voitures partirent sans obstacle.
Il restait à dissiper le rassemblement de la section des Quinze-Vingts,
auquel s'était réuni celui qui s'était formé à l'église Notre-Dame. Là,
les factieux s'étaient érigés en assemblée permanente, et délibéraient
une nouvelle insurrection. Pichegru s'y rendit, fit évacuer la salle de
la section, et acheva de rétablir la tranquillité publique.
Le lendemain il se présenta à la convention et lui déclara que les
décrets étaient exécutés. Des applaudissemens unanimes accueillirent le
conquérant de la Hollande, qui venait, par sa présence à Paris, de
rendre un nouveau service. «Le vainqueur des tyrans, lui répondit le
président, ne pouvait manquer de triompher des factieux.» Il reçut
l'accolade fraternelle, les honneurs de la séance, et resta exposé,
pendant plusieurs heures, aux regards de l'assemblée et du public, qui
se fixaient de toutes parts sur lui seul. On ne recherchait pas la cause
de ses conquêtes, on ne faisait pas dans ses exploits la part des
accidens heureux; on était frappé des résultats, et on admirait une
aussi brillante carrière.
Cette audacieuse tentative des jacobins, qu'on ne pouvait mieux
caractériser qu'en l'appelant un 20 juin, excita contre eux un
redoublement d'irritation, et provoqua de nouvelles mesures répressives.
Une enquête sévère fut ordonnée pour découvrir tous les fils de la
conspiration qu'on attribuait faussement aux membres de la Montagne.
Ceux-ci étaient sans communication avec les agitateurs populaires, et
leurs relations avec eux se bornaient à quelques rencontres de café, à
quelques encouragemens en paroles; néanmoins le comité de sûreté
générale fut chargé de faire un rapport.
On supposait la conspiration d'autant plus étendue qu'il y avait eu
aussi des mouvemens dans tous les pays baignés par le Rhône et la
Méditerranée, à Lyon, Avignon, Marseille et Toulon. Déjà on avait
dénoncé les patriotes comme quittant les communes où ils s'étaient
signalés par des excès, et se réunissant en armes dans les principales
villes, soit pour y fuir les regards de leurs concitoyens, soit pour se
rallier à leurs pareils et y faire corps avec eux. On prétendait qu'ils
parcouraient les bords du Rhône, qu'ils circulaient en bandes nombreuses
dans les environs d'Avignon, de Nîmes, d'Arles, dans les plaines de la
Crau, et qu'ils y commettaient des brigandages contre les habitans
réputés royalistes. On leur imputait la mort d'un riche particulier,
magistrat à Avignon, qu'on avait assassiné et dépouillé. A Marseille,
ils étaient à peine contenus par la présence des représentans et par les
mesures qu'on avait prises en mettant la ville en état de siége. A
Toulon, ils s'étaient réunis en grand nombre, et y formaient un
rassemblement de plusieurs mille individus, à peu près comme avaient
fait les fédéralistes à l'arrivée du général Carteaux. Ils y dominaient
la ville par leur réunion avec les employés de la marine, qui presque
tous avaient été choisis par Robespierre le jeune après la reprise de la
place. Ils avaient beaucoup de partisans dans les ouvriers de l'arsenal,
dont le nombre s'élevait à plus de douze mille; et tous ces hommes
réunis étaient capables des plus grands excès. Dans ce moment
l'escadre, entièrement réparée, était prête à mettre à la voile; le
représentant Letourneur se trouvait à bord de l'amiral; des troupes de
débarquement avaient été mises sur les vaisseaux, et on disait
l'expédition destinée pour la Corse. Les révolutionnaires, profitant du
moment où il ne restait dans la place qu'une faible garnison peu sûre,
et dans laquelle ils comptaient beaucoup de partisans, avaient formé un
soulèvement, et, dans les bras même des trois représentans Mariette,
Ritter et Cambon, avaient égorgé sept prisonniers prévenus d'émigration.
Dans les derniers jours de ventôse (mars), ils renouvelèrent les mêmes
désordres. Vingt prisonniers, faits sur une frégate ennemie, étaient
dans l'un des forts; ils soutenaient que c'étaient des émigrés, et qu'on
voulait leur faire grâce. Ils soulevèrent les douze mille ouvriers de
l'arsenal, entourèrent les représentans, faillirent les égorger, et
furent heureusement contenus par un bataillon qui fut mis à terre par
l'escadre.
Ces faits, coïncidant avec ceux de Paris, ajoutèrent aux craintes du
gouvernement, et redoublèrent sa sévérité. Déjà il avait été enjoint à
tous les membres des administrations municipales, des comités
révolutionnaires, des commissions populaires ou militaires, à tous les
employés enfin destitués depuis le 9 thermidor, de quitter les villes
où ils s'étaient rendus, et de rentrer dans leurs communes respectives.
Un décret plus sévère encore fut porté contre eux. Ils s'étaient emparés
des armes distribuées dans les momens de danger; on décréta que tous
ceux qui étaient connus en France pour avoir contribué à la vaste
tyrannie abolie le 9 thermidor, seraient désarmés. C'était à chaque
assemblée municipale, ou à chaque assemblée de section, qu'appartenait
la désignation des complices de cette tyrannie, et le soin de les
désarmer. On conçoit à quelles poursuites dangereuses allait les exposer
ce décret, dans un moment où ils venaient d'exciter une haine si
violente.
On ne s'en tint pas là: on voulut leur enlever les prétendus chefs
qu'ils avaient sur les bancs de la Montagne. Quoique les trois
principaux eussent été condamnés à la déportation, que sept autres,
savoir: Choudieu, Chasles, Foussedoire, Léonard Bourdon, Huguet, Duhem
et Amar, eussent été envoyés au château de Ham, on crut qu'il en restait
encore d'aussi redoutables. Cambon, le dictateur des finances, et
l'adversaire inexorable des thermidoriens, auxquels il ne pardonnait pas
d'avoir osé attaquer sa probité, parut au moins incommode; on le supposa
même dangereux. On prétendit que le matin du 12 il avait dit aux commis
de la trésorerie: «Vous êtes ici trois cents, et en cas de péril vous
pourrez résister;» paroles qu'il était capable d'avoir proférées, et
qui prouvaient sa conformité de sentimens, mais non sa complicité avec
les jacobins. Thuriot, autrefois thermidorien, mais redevenu montagnard
depuis la rentrée des soixante-treize et des vingt-deux, et député très
influent, fut aussi considéré comme chef de la faction. On rangea dans
la même catégorie Crassous, qui avait été l'un des soutiens les plus
énergiques des jacobins; Lesage-Senault, qui avait contribué à faire
fermer leur club, mais qui depuis s'était effrayé de la réaction;
Lecointre (de Versailles), adversaire déclaré de Billaud, Collot et
Barrère, et revenu à la Montagne depuis la rentrée des girondins;
Maignet, l'incendiaire du Midi; Hentz, le terrible proconsul de la
Vendée; Levasseur (de la Sarthe), l'un de ceux qui avaient contribué à
la mort de Philippeau; et Granet (de Marseille), accusé d'être
l'instigateur des révolutionnaires du Midi. C'est Tallien qui les
désigna, et qui, après en avoir fait le choix à la tribune même de
l'assemblée, demanda qu'ils fussent arrêtés comme leurs sept collègues,
et envoyés à Ham avec eux. Le voeu de Tallien fut accompli, et ils
furent condamnés à subir cette détention.
Ainsi ce mouvement des patriotes leur valut d'être poursuivis, désarmés
dans toute la France, renvoyés dans leurs communes, et de perdre une
vingtaine de montagnards, dont les uns furent déportés et les autres
renfermés. Chaque mouvement d'un parti qui n'est pas assez fort pour
vaincre ne fait que hâter sa perte.
Après avoir frappé les individus, les thermidoriens attaquèrent les
choses: la commission des sept, chargée de faire un rapport sur les lois
organiques de la constitution, déclara, sans aucune retenue, que la
constitution était si générale, qu'elle était à refaire. On nomma alors
une commission de onze membres, pour présenter un nouveau plan.
Malheureusement les victoires de leurs adversaires, loin de faire
rentrer les révolutionnaires dans l'ordre, allaient les exciter
davantage, et provoquer de leur part de nouveaux et dangereux efforts.